‹ L'épervier: pièce en trois actesChapitre 25 sur 39 · Scène VII · texte numérisé non relu

Scène VII

lyiARINA^ puî» GÉRARD, BÉATRICE et GedRGE

BÉATRICE. — Mes enfants... moi, je vais monter... Bonne nuit.

GÉRARD. — Moi aussi... je vous laisse le salon pour flirter si bon vous semble, bonsoir.

Q¥X)R(iK, — Bonsoir, mon cher. Oh ! d*ailleurs,

nous allons en faire autant. (Sortent Gérard et Béatrice.)

Tu viens, ma chérie f

Marina. — Oui.

George. — Qu'est-ce que tu as? C'est encore tes idées de tout à. l'heure T Mais réponds-moi, enfin, réponds-moi !

Marina. — Georpre... j'ai honte de ce que nous avons fait là, tantôt.

George. — Qu'est-ce qui te prend?

Marina. — On s'est douté de quehjue chose.

George. — Qui ça?

Marina. — ...Draktxni !

George. — Oh ! il ne s'est aper(;u de rien !

Marin A«»« Crois-tu?

George. •— Je Tai rej^ardé. C'est moi qui lui ai fait baisser les yeux. J'ai Thabitude.

Marina. — Je hais, tu as une sorte de magnétisme. Que de fois je Tai subi ! Souvent j'ai pensé que les i^ens, devant toi, n'osent pas se formuler à eux-mêmes ce qu'ils j)enscnt.

George. — Tu vois bii'i. Je suis sûr de moi.

Allons, viens ; et j)uis, ce n'est i)as le moment de faire la mauvaise tête, ('e soir, Drakton, nous l'avons eu; mais, demain, il y aura mieux, plus gros gibier, et j'ai l^esoin de toi.

Marina. — Non! non! non! 11 faut en sortir, il faut sortir de cette boue. Toi un Dasetta et moi une Mersky! Si tes parents et les miens, si les gens de nos familles savaient... Quelle honte! Quelle abominable honte ils auraient de nous!

George. — Allons donc ! Ce sont des gens de la campagne, des gens arriérés ou qui ne se souviennent plus. Car, enfin, les Dasetta et tes ancêtres, les Mersky, comment ont-ils commencé? Toutes les aristocraties ont toujours prouvé leur méj)ris de l'argent, elles le prennent où elles le trouvent : autrefois, c'était la dague au ])oing... Mais si!... Mais si!... Ils vivaient de rai)ines, les Dasetta, ils rançonnaient les voyageura... les Mersky! Ils fonçaient sur leur proie, comme des aigles. Parbleu! leur épocjue était héroïque. C'est i)arce cpie la nôtre est médiocre que nous ne sommes plus que des éperviers... Tiens! veux-tu «juc je te dise? Nous sommes les seuls de la famille (jui ayons gardé les traditions.

Marina. — George, j'ai joué ce soir pour la dernière fois. Ce que nous faisons est ignoble. Nous ne volons pas que l'argent des gens... nous volons leur confiance^ c'est cela (jui est infâme. Quant à moi, j'en ai assez. Naguère, j'ai pu croire à tous ces mensonges—Je n'y crois plus. Pour l'avenir, ne compte plus Sun moi; et, quant au jjussé, il ne me laisse que d'odieux souvenirs.

Gkor(JK. D'odieux souvenirs.- vraiment! Pourtant, à (^)nstHnza, il y a six ans, tout au début de notre mariage, (juand tu jouais si mal, et qu'en riant Je te reprenais devant tout le monde, pour t'aider,

pour que tu ne te sentes pas ridicule, est-ce que le jeu ne t'amusait pas Y

Marina. — Nous ne trichions pas alors!

George. — Non, pas encore... Un jour, tu m'as dit: H Je commence h savoir jouer... ne me gronde pas tout haut; tu me fais remarquer..^Tu devrais me conseiller de loin, me guider... Cest ton rôle, c'est le rôle du mari, tu sais... » M'as-tu dit çaî

Marina. — Tais-toi!

George. — Alors je t'ai, en effet... conseillée de loin. « Tu pourrais en faire un r: i plus «, m'as-ta murmuré. J'en ai fait un peu plus... Enfin, un jour, un soir, tu as pris dans mon écart. ï^e lendemain, je t'ai dit: « Faut plus jouer, ma petite, ça devient malsain pour nous, n C'était ta seule distraction, làbas. D'ailleurs, elle t'avait déjà permis d'acheter quelques bijoux et un nouvel auto... A l'idée de ne plus jouer et, peut-être, de vendre l'auto, tu as eu un désespoir puéril, tu t'es mise à pleurer... conune ça..comme maintenant... comme une pauvre petite... Je t'ai embrassée. Je t'ai consolée... Je t'ai dit: « Nous ferons ce que tu voudras. » C'est comme ça que nous sommes devenus des tricheurs.

Marina. — Comment î

George. — Oh! je ne te charge pas: le seul coupable, c'est moi... ou plutôt c'est le furieux amour que j'avais pour toi. Inquiet de te perdre, te sentant frivole, fragile, je pensais : « C'est le meilleur moyen, c'est le seul de la garder toujours, de la river à moi... Tant qu'il y aura ça entre nous jamais personne ne pourra avoir prise sur elle. » Qui, en effet, qui, aurait pu te faire une pareille vie d'orages, d'émotions mystérieuses, de périls côtoyés, de brusijucs bonheurs! D'odieux souvenii-s, dis-tu? Ingrate! Tu ne te rajipelles donc rien?... N'avons-nous pas été heureux, terriblement heureux au milieu de nos angoisses... comme jamais amants ne le furent ! Oui, j'en conviens, c'est atroce... d'être hors la loi... c'est épouvantable d'être en marge quand on est seul... mais c'est divin, conviens-en, quand on est deux et quand on s'aime.

Il est tout près d'elle, presque à genoux, et renlace.

Marina, s'éioiKu&nt. - Oui, oui, soit ! Mais, malgré ça... je ne veux ;)as... je ne veux plus.

Géorgie. — Alors, quoi... pourquoi? Tu es subitement une autre femme... un autre être?

Marina. — Si tu veux... Tu ne me convaincras ])his, maintenant !

Ge()R(}E. — Pourquoi... maintenant?

Marina. — Mais, je ne sais pas...

Geor(;k. — Si, si, tu as dit « maintenant... w Tu avoues donc que tu n'es plus la même?

Marina. — On peut changer, on change, Dieu

- Cne i'enmie amourtuse ne change pas

merci

George.

si vite!

Marina.

George.

Marina.

George.

Marina.

- Soit! Admets (jue je t'aime moins!

- Ki tu me juges?

- Oui.

— A travers qui?

— Personne. J'ai réfléchi. Je me suis reprise. Tu as peut-être eu tort de partir de Rome, mon cher. Je me suis refait une âme pendant ces trois mois.

(tEORCîE. ricanant. - Tu ÎIS luî

Marina. - Oui!

GeorciH: - Non ! I^ne lecture, des méditations modifient un homme, i>as une fenuiie. Les femmes ne s'intéressent aux idées que par l'émotion qu'elles

en ont. Pour une femme, une idée a toujours un visage !...

Marina. — Mais, George, je te jure!...

George. — Pourquoi as-tu l'air effrayée?...

Marina. — Moi?

George. — Je ne crois rien, je ne suppose rien. Tu peux avoir un ami, un ami avec qui tu causes, qui te conseille, que tu écoutes, un Gérard, un Sardeloup... un Tierrache.

Marina. — TieiTache! Mais non, voilà une idée... Qu'est-ce qui te prendf Pourquoi Tien-ache ?...

George. — Pourquoi es-tu bouleversée!..

Marina. — Bouleversée, moi...

George. — J'ai prononcé le nom de Tierrache, vraiment, oui, presque par hasard... et te voilà toute pâle. Tes mains tremblent... Ce n'est pas vraif

Marina. — Eh bien! oui, c'est vrai... et il y a de quoi. Si je suis bouIevei*sée, c'est (jue Tierrache nous a surpris tout à l'heure...

George. — Surpris... Qu'est-ce que tu dis? Comment, surpris?

Marina. — Oui, il m'a vue... il nous a vus tricher... il me l'a dit.

George. — Tricher... Il te Ta dit... il a osé. Mais tu as nié; voyons! tu as nié!

Marina. — Oui, j'ai nié... tant que j'ai pu... mais on ne nie pas l'évidence...

George. — Comment, l'évidence?

Marina. — Mais, je te dis qu'il nous a vus... Il me l'a dit... Il me l'a dit. Il était là derrière nous... 11 a vu le coup des deux as... il a tout vu... enfin, quoi, il nous a pinces!...

George. — Ah! nom de... i\:n grand temps. Ccorgc

va vers la table de jeu, la res^rde, b'eflfondre, la tête dans les mains. Un temps. Il se relève, va à Marina.) Pourquoi me

dis-tu ça seulement maintenant?

Marina. — Quoi?

George. — Et d'ailleurs pourquoi est-ce à toi qu'il a parlé?

Marina. — Mais...

George. — Alors, cet homme qui venait de nous pincer a attendu que je sois sorti pour pouvoir te parler à toi!... Pourquoi à toi? C'est à moi qu'il devait s'adresser s'il avait une explication à demander...

Marina. — Il ne m'a demandé aucune explication.

George. — Alore, qu'est-ce qu'il t'a dit?

Marina. — 31 venait de nous surprendre. Il m'a dit sa colère, son indignation, tout simplement.

George. — Tout simplement!... Allons donc!... Il n'y a pas un autre homme ici qui serait venu te trouver, toi. Alors, qu'est-ce qu'il y a entre vous? Dis-le, dis-le, dis-le.

Marina. — Eh bien ! c'est vrai qu'il y a entre nous de l'affection, une profonde amitié.

George. — Tu mens!

Marina. — Toi, tu ne peux pas comprendre ça.

Tu es trop sceptique, trop cynique. Tu railles tout. Et rien n'est capable de t'arrêter. Mais lui est \\n homme d'ici... Il croit à certaines choses qui sont de belles choses. Il m'a appris à les comprendre, à les aimer; et c'est vrai que j'aurais préféré que n'importe qui nous ait vus, mais pas lui... C'est tout, il n'y a rien d'autre... absolument rien d'autre... (Pleurant.) Mais il me semble que ça suffit bien!

George. — Oui, ça suffit bien ! Nous voici pris la main dans le sac!... Me voici, moi, ton mari, déshonoré!... Et la seule chose qui te bouleverse, c'est que ce soit Tierrache qui nous ait vus!...

Marina. — Félicite-t'en... lui, au moins, ne dira rien !

George. — Parbleu! Parce que c'est ton amant!

Marina. — George!... (Un temps.) Oh! d'ailleurs, je t'ai dit la vérité... crois ce que tu voudras, tu ne m'arracheras plus un mot.

George. — La vérité... c'est lui qui me la dira.

Marina. — Quoi?

George. — Cet honnête homme sait qui je suis. Il sait aussi qu'il a dans sa poche des billets volés... demain je lui dirai bonjour. S'il me tend la main, c'est que lui aussi m'a volé quelque chose... C'est qu'il t'a volée à moi! C'est qu'il est ton amant!

Marina. — Quoi!... Tu es fou... Mais...

George. — Reste... pas un mot... Tais-toi...

René, venant du jardin et apercevant George, s'arrête un instant en haut des marches, puis descend et va pour sortir à gauche.

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