‹ L'épervier: pièce en trois actesChapitre 24 sur 39 · Scène VI · texte numérisé non relu

Scène VI

René, Marina

René, à Marina. — Reste... (11 sort sur la terrasse, puis redescend les marches. A Marina qui recule.) VoleUSe !

Marina. — Quoi?

René. — Tricheuse !

Marina. — Mais laissez-moi... vous êtes fou!

René. — J'ai vu, tu ne peux pas nier.

Marina. — Mais tu es fou... mais je nie... mais ce n'est pas vrai... mais c'est faux!

René. — Allons donc... je vous ai vus...

Marina. — C'est faux.

René. — Le coup de l'as... Il l'a tenu. Parbleu, il savait que la dernière carte du jeu était un as. Toi aussi, tu le savais. Ah! voleuse! Et au lieu de lui passer la carte du dessus, toi...

Marina. — Non.

René. — Mais si, le coup est connu. Tu le fais ' bien. A table, on ne pouvait rien voir.

Marina. — Mais c'est abominable... je...

René. — Tais-toi... j'étais derrière, j'ai vu. Ne nie plus, je suis sur.

Marina, tombant sur une chaise. MoU DieU !

René. — Toi... c'est toi... c'est toi qui fais ça... qui faisais ça...

Marina. — René...

René. — Toi, <iui m'as dit ce que tu m'as dit... toi, la femme qui paraissait si sincère quand elle me remerciait de l'avoir changée, d en avoir fait un être nouveau, avec le sentiment de l'estime de soi... de la droiture... C'est toi!... Oh! je ne peux pas le croire! Je ne pourrais pas le croire si je ne l'avais pas vu. Ah! tout, tout, j'aurais préféré n'importe quoi plutôt que ça; cette chose ignoble, cette lâcheté. C'est ce qu'il y a de plus bas au monde. Ton mari, toi, des bandits embusqués pour exploiter la confiance, pour trahir l'amitié. Je préférerais des apaches! Eux, au moins, ils risquent leur peau... vous, vous ne riscjuez rien... Et voilà la femme que j'aime, que j'ai aimée. Pouah !

Marina. — Je Ven supplie...

René. — Et pourquoi'?... Pourquoi... Par besoin d'argent... Oui... mais pour t'éviter ça, je me serais endetté jusqu'à la fin de ma vie.

Marina. — Mon Dieu!

René. — Malheureuse ! Malheureuse ! Et moi... moi... j'ai gagné! Tu m'as fait giigner, moi aussi!

Marina. — Non, non...

René. — Mais si... dans votre métier, vous êtes bien forcés... Il faut jeter du lest de temps en temps... sans ça, ce serait trop dangereux. Seulement, pour Drakton... vous n'aviez pas le choix, n'est-ce pas? Il repart demain, il fallait le saigner dès ce soir! Mais si tu avais vu son regard... Cet homme n'a rien dit... Il a été impeccable... mais quel doute il y avait dans ses yeux. Ah ! la somme qu'il a perdue î Et moi... moi... j'ai gagné... Ah! tiens, j'ai l'impression d'être de votre bande, (in petit silence.) Et s'il n'y avait que ça... il y a l'autre... Il faut adorer un homme pour consentir à ce que tu as fait !

Marina. — René...

René. — Drakton ne voulait pas jouer : tu l'as levé!

Marina. — Ce n'est pas vrai.

René. — Ne mens pas... tu l'as levé, comme une fille! Ah! l'ignoble chose. Tu faisais le raccroc, la retape autour de cette table de jeux! P^t c'est pour lui, pour ton odieux mari ! Tu n'en serais jamais tombée là si tu ne l'avais pas dans la peau!

Marina. — René... tu dis des choses abominables!

René. — Il a...

Marina. — Et tu n'as pas le droit... Depuis que je te connais, depuis que je t'aime, j'ai fait l'impossible pour lui échapper à lui, j'étais si près d'être la femme que tu souhaitais. Tout à l'heure, ici, je ne voulais pas, je me suis débattue... Il m'a forct^e!

René. — Allons donc! On ne force pas un être à faire quelque chose qu'il ne veut pas faire.

Marina. — Si, quand ils ont ensemble le passé que nous avons.

REN^É. — Et notre passé à nous... ça n'est donc rien î Tu mentais donc quand tu m'as dit que je t'avais changée?... Ah! tu as bic dû te moquer de cet amant naïf, presque benêt, qui te parlait d'honnêteté avant de te parler d'amour!

f Marina. — Oui, oui, tu peux m'accabler, c'est

facile. Je t'ai aimé comme jamais on ne t'aimera, René.

René. — Allons donc! Ce que tu as fait tout à l'heure le prouve. De nous deux, c'est lui que tu aimes.

Marina. — Ce n'est pas vrai.

René. — Ose donc dire que tu ne l'as pas aimé!

Marina. — Si, je l'ai aimé jusqu'au jour oii je t'ai connu. C'était le premier homme qui comptait pour moi, je ne pouvais le comparer à personne. Mais, toi, c'est parce que je t'ai comparé à lui que je t'ai aimé. Les autres femmes, quand elles trompent leur mari, savent qu'elles commettent une faute... moi j'ai eu l'impression de me racheter. Je t'ai apporté tout ce qu'il y avait de bon... de pur... de propre en moi. Tu as été la revanche de ma vie mauvaise... Je ne suis pas tombée dans tes bras, je m'y suis réfugiée. (Kiic pleure.)

René. — Ne pleure pas... non... c'est inutile, ça... ne pleure pas...

Marina. — Tu ne me crois même pas...

René. — Si.

Marina. — Dis-moi que tu as pitié de moi, que tu m'aimes encore...

René. — Je te plains.

Marina. — Mais tu m'aimes?

René. — J'ai du chagrin.

Marina. — René... René, mon petit... Ah! quelle malheureuse je fais... Ah! te prouver... pouvoir te prouver mes remords... Ah ! le moyen de te convaincre...

René. — Il y en a un. Il n'y en a qu'un : quitte-le.

Marina. — Quoi? Qu'est-ce que tu dis?

René. — Je t'emmène... nous partirons. Tu hésites?

Marina. — C'est impossible... Tu ne peux pas me demander ça... Je ne peux pas.

René. — Tu ne peux pas?

Marina. — Comment veux-tu que je le quitte... Toi, ça te semble tout naturel, après ce que tu viens de découvrir; mais, moi, je sais, je savais. De quel droit le quitterais- je? Il m'aime!

René. — Ah! il est propre, son amour!

Marina. — Il m'aime. Je l'ai trompé... Ce n'est pas une raison pour que je le trahisse...

René. — C'est admirable, tu l'excuses! Soit, je m'en irai seul!

Marina. — Ne dis pas de folies.

René. — Je ne peux pas rester ton amant... C'est déjà une complicité! Je veux m'en aller, me sauver au bout du monde... je ne sais pas... me faire casser la figure n'importe où! Je ne peux pas t'oublier... mais te fuir, ça, oui!

Marina. — Ah ! tu es trop injuste, à la fin I Partir! Et tu croirais avoir fait ton devoir, n'est-ce pas? Mais, moi, alors?

René. — Quoi?

Marina. — Oui. Tu n'y penses pas. Qu'est-ce que je vais devenir? Tu sais bien que tu es mon premier amant. J'étais la complice d'un tricheur, mais ce tricheur, je ne l'avais pas trompé. Il me restait cette ressource de me dire: « Il y a en moi une honnêteté que je n'ai pas trahie... » Mais, si tu t'en vas, maintenant, tu vois... je n'ai même plus ça, je n'ai rien... plus rien! Tu ne peux pas m'abandonner I Tu n'as pas le droit! Tu ne peux pas!

René. — Eh bien, écoute...

Marina. — Tais-toi!... ne dis pas des choses irréparables... (I«a porte de la salle des fêtes s'entr'ouvre.)

LA PETITE ILLUSTRATION

Prends garde... Je croîs... ouï, va-t'en... Jure-moi de ne rien faire avant de m'avoir revue... Jure-le-moi. "RESt, — Soit! Ici, à tout à l'heure.

II sort.

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