CHAPITRE VII
IDÉALISME ET PESSIMISME
Dans ses Problèmes de Morale el de Sociologie^ Herbert Spencer analyse les théories essentielles de la doctrine de Kant sur les principes de la moralité en citant sa célèbre formule : « N’agissez que selon la maxime de laquelle vous pouvez en même temps vouloir qu’elle devienne une loi universelle » ,
Spencer a le souci d’établir que la théorie kantienne tant vantée comme supérieure à celle de l’opportunité ou de l’utilitarisme est forcée de prendre pour base ou l’opportunité ou l’utilitarisme. Elle ne peut échapper, dit-il, à la nécessité de concevoir le bonheur et le malheur pour soi et les autres ou pour tous à la fois comme devant être respectivement conquis ou évité. Qu’est-ce qui pourrait déterminer la volonté, demande-t-il alors, pour ou contre un mode d’action donné, sinon que l’on peut concevoir le bonheur ou le malheur à la suite de ce mode d’action s’il devient universel ?
l’épicurisme
De même que, dans Tantiquité, le platonisme, sous toutes ses formes, compliqué de rêveries mystiques et de toutes sortes de constructions a priori, et le stoïcisme, avec sa théorie de la représentation et ses dogmes intangibles, se dressaient contre l’empirisme en physique et en éthique, de même, dans les temps modernes, le kantisme, après le rationalisme innéiste de Descartes et de Leibnitz, s’élève contre toute philosophie de l’intelligence ou de la moralité qui part uniquement de l’expérience.
Le philosophe de Kœnigsberg, Tillustre fondateur du criticisme, a donné une orientation nouvelle à la pensée moderne ; il aboutit, on le sait, par la Critique de la Raison Pare, à l’impossibilité de toute métaphysique rationnelle, mais en creusant l’abîme entre le monde phénoménal régi par le déterminisme et celui des noumènes obéissant à une loi mystérieuse et suprasensible de liberté, il construit dans la Critique de la Raison Pratique et la Métaphysique des Mœurs une morale essentiellement dogmatique, métaphysique et religieuse.
Malgré la noblesse de ses intentions, sa théologie morale reste d’autant plus inquiétante pour la pensée libre qu’elle se prétend fondée uniquement sur la raison et que cette raison se réduit à un ensemble de croyances piétistes dont on ne saurait nier la majestueuse pureté.
Si je ne regrette pas d’avoir écrit Helvetius,je ne re-
IDÉALISME ET PESSIMISME
grette pas non plus d’avoir jadis, à une époque où il fallait encore une certaine audace pour le faire, dénoncé « une influence dangereuse sur la pensée française », celle du grand Kant.
A la fin du xix® siècle, beaucoup de jeunes esthètes s’étaient rués vers Nietzsche, parce qu’il exaltait, en ses visions de poète-philosophe apocalyptique et païen, les désirs, les joies, les ivresses de l’homme, la gloire de la puissance et de la domination.
On lisait donc Nietzsche, mais en somme, assez vaguement, avant de l’étudier, de l’interpréter. Cependant son action était restreinte, spéciale. Les délires dyonisiaques, les merveilleux exploits des surhommes restaient des conceptions d’artistes, de raffinés.
D’ailleurs, on avait conscience de cette petite influence particulière. La plupart des intelligences françaises ne pouvaient guère mordre à Nietzsche.
Mais on mordait beaucoup, beaucoup trop, et plus ou moins consciemment, à Kant. C’était très authentique et plus grave.
Il est trop réel que, malgré Ribot, les derniers positivistes, les psycho-physiologistes, les psycho-physiciens, le joug kantien sévissait sur FUniversité. Cette action s’exerçait, d’une façon lente et certaine, sur une élite par l’enseignement supérieur et les jurys d’agrégation. Elle se propageait ensuite dans les « philosophies » des lycées et collèges.
Certes, M. Maurice Barrés, qui se trompait quel-
Âlbert Kbim. — L'Épicurisme. 9
l’épicurisme
quefois, malgré son beau et subtil talent, ne se trompait pas en mettant dans la bouche du normalien Bouteiller, devant sa classe lorraine de futurs déracinés, des formules d’un kantisme autoritaire.
Puisque Kant apparaît, encore et toujours, comme le plus puissant adversaire de l’empirisme épicurien, de Tutilitarisme moderne, même rajeuni par les théories de la science contemporaine, il ne me semble pas inutile d’expliquer l’influence. . . qu’il exerça, et d’y insister au besoin.
Au commencement du xix® siècle, après le médiocre La Harpe, Cousin et ses disciples s’acharnèrent sur les néfastes sensualistes qui ne s’étaient pas contentés de célébrer le Vrai, le Beau et le Bien avec des phrases austères ou brillantes et des théories à l’eau de rose.
Alors un spiritualisme sans grandeur, sans horizons, calqué sur une dévotion étroite et roublarde, aussi malsain pour la religion que pour la philosophie, régna sur la pensée française. Il y eut une génération d’écrivains qui se croyaient des philosophes. C’étaient des lettrés « fins et délicats » . Ils avaient peu d’émotion. Ils se tenaient sagement dans la tradition à l’abri du mysticisme et de la métaphysique. Ils évitaient, en général, avec un soin scrupuleux et touchant, la profondeur du sentiment, la hardiesse de la réflexion, la brutalité de l’analyse réaliste.
Taine les dénonça vigoureusement, cruellement.
IDÉALISME ET PESSIMISME
Il eut des disciples, mais on se méfiait de sa méthode systématique, de son idéologie, de son art.
D’autre part, Ravaisson, qui n’était pas beau, mit de l’esthétique dans le spiritualisme et mérita d’être aimé, écouté. Mais ses intuitions, sa foi charmante, séduisante, un peu naïve au fond, un peu dogmatique aussi, tout de même, ne s’imposèrent pas comme une doctrine, comme le criticisme savant de Renouvier.
L’Ecole Normale s’engagea définitivement avant 1870 dans la voie d’un kantisme renouvelé sous les auspices de Lachelier, l’auteur digne et docte de la fameuse thèse sur V Induction, Maîtres et élèves s’attaquèrent au problème de la connaissance, risquant d’oublier, dans la façon adroite^ beaucoup trop adroite, hélas ! de construire la réalité, la réalité elle-même.
Cette crise d’idéalisme transcendantal qui s’aggravait d’une éthique non moins transcendantale dura, on le sait, jusqu’à l’avènement du pragmatisme, au triomphe des doctrines enseignées notamment par M . Bergson et William James. Puissent de maladroits et incompréhensifs disciples ne pas brûler trop d’encens dans la nouvelle cathédrale philosophique et rendre l’atmosphère de ses chapelles irrespirable, comme celle de la théologie et de la scholastique kantiennes !
Il est évident, d'ailleurs, que depuis la Grande Guerre et malgré les services rendus par Kant à l’idée du Droit et de la Paix entre les nations, on se vante beaucoup moins d’avoir sacrifié avec un zèle intem-
l’épicurisme
pestlf aux mythes et aux idoles kantiennes. Ceux mêmes qui lui consacraient en vastes in-8 toute leur vie intellectuelle se vantent surtout d’avoir seulement critiqué les Critiques !
Je conçois dans une certaine mesure Tengouement que l'on peut avoir pour le puissant génie de Kant.
Il a cherché à établir le rôle et les limites de l’entendement en face de la nature. Il a tenté de restituer à la grandeur humaine sa valeur, sa supériorité en présence de la matière .
Dès ses premières Dissertations y Kant comprend la nécessité d'expliquer ces deux faits : la science et la morale. La dignité de l’espèce humaine est, pour lui, dans la recherche de la vérité. Il se voue donc à l’étude des lois de Kepler et de Newton, à la physique mécanique. Or, Rousseau, (et je souhaite que les futurs historiens de la philosophie insistent davantage sur ce point essentiel) lui enseigne le véritable prix de l’homme.
Son éducation piétiste Ta prédisposé à écouter cette grande voix. Aussi, il trouve dans la conscience — c’està-dire dans sa conscience 1 — avec la perception des rapports entre les phénomènes un principe inné de justice et de vertu d’après lequel nous jugeons toutes les actions.
Il substitue donc à l’instinct, au sentiment variable, obscur, de Jean-Jacques, innéiste en morale comme il est antisensualiste en psychologie, l’intelligence capable de fixité, d’universalité.
IDÉALISME ET PESSIMISME
Donc, Kant finit par confondre Tintelligence appliquée aux lois non écrites et suprasensibles de Téthique avec sa haute et magnifique conscience morale.
Enfermé dans sa chambre solitaire de Kœnigsberg, le regard tourné vers un clocher et Timmensité du ciel, il projette sur autrui sa conscience, sa religion. L'infini qu*il n’a pu atteindre par sa spéculation théorique, puisque la raison pure vouée aux problèmes de la métaphysique ne conduit qu’à des paralogismes, il le crée en cherchant à définir, d’après sa foi, un idéal sublime dans la moralité.
Selon Kant, on obtient juste le contraire du principe de la moralité si Ton prend pour principe déterminant de la volonté celui du bonheur personnel. Les limites de la moralité et de l’amour de soi sont clairement marquées à ses yeux. Et il distingue la maxime de l’amour de soi, qui se confond avec la prudence et conseille, de la loi de moralité qui seule commande. « Le principe du bonheur, dit-il, dans TAnalytique de la Critique de la Raison Pratique^ peut bien fournir des maximes, mais il ne peut jamais en donner qui soient propres à servir de lois à la volonté, même si l’on prenait pour objet le bonheur général. En effet, puisque la connaissance de ce dernier repose sur les pures données de l’expérience, que tout jugement de chacun sur ce sujet dépend de son opinion, qui est en'outre elle- même très changeante, on peut, il est vrai, en tirer des règles générales, jamais des règles univer-
l’épicurisme
selles, des règles qui, Tune portant l’autre, se trouvent le plus souvent excellentes, mais non des règles qui, toujours et nécessairement, doivent être valables ; par conséquent on ne peut fonder sur ce principe des lois pratiques. »
Cette vue a fleuri naturellement chez Kant imprégné dès Penfance de l’esprit qui régnait au séminaire où, sous la direction de son premier maître Schultz, il cherchait la régénération dans cette lutte dramatique de la conscience contre l’égoïsme et les passions.
Il y a souvent chez Kant, en effet, comme chez Rousseau, un souci profond, mal dissimulé, de rédemption, de salut. C’est cette inquiétude pathétique du Divin et de l’Absolu qui m’attirait, jadis, ainsi que beaucoup d’autres, je pense, au cours de mon illustre maître et ami Boutroux sur Pascal, et sur Kant.
On trouvait enfin à la Sorbonne un frisson, une ferveur, une source de recueillement et d’extases intellectuelles. Avec toute son autorité, son ampleur et sa pénétration, Boutroux nous initiait à Kant. Ces souvenirs ne m’ont pas interdit de considérer les dangers du kantisme et du néo-kantisme, surtout amincis et codifiés.
Sa philosophie, dont les programmes universitaires à peine élargis conservent les formules à peine modifiées, fournit toute espèce de cadres, de règles définitives, exclusives ; et il convient sans doute de donner des règles à la jeunesse avec l’espérance qu’elle sera disciplinée, ainsi que l’humanité présente et future !
IDÉALISME ET PESSIMISME
Mais il ne suffit pas d'énoncer, d'un ton majestueux, les commandements d'un Décalogue de supra-moralité chrétienne et stoïcienne présentés comme le pur produit de la Raison pure pratique, pour que l’humanité daigne les suivre, même en les reconnaissant.
Je n'ai jamais nié la compétence des maîtres qui, comme le regretté Hamelin, sont partis de Kant et ont continué une tradition. Mais, à l'ombre des savants et des spécialistes, combien de pauvres néophytes ont barboté d’une façon peu transcendante dans les marais d’une Analytique ou d’une Dialectique transcendantales et se sont noyés piteusement au milieu des Antinomies avant d’énoncer les préceptes purs que la Morale Pure adresse aux esprits purs !
On conviendra que, grâce au kantisme, on pouvait doser avec habileté l'innéisme et l’empirisme, réconcilier au sein même de la philosophie le libre arbitre et le déterminisme, la morale et la science.
Cela présentait beaucoup d’avantages. Cela permettait de faire une bonne petite guerre à la métaphysique, (Dieu merci, elle ne s’en portait pas plus mal !) quitte à restaurer ensuite, par des affirmations d’une éthique impérieuse, certaines vérités utiles.
On comprend bien, lorqu'on veut se donner la peine d’y réfléchir librement^ la vogue d'un kantisme rapiécé, tronqué, truqué, étriqué, dans la pédagogie.
Le noble sens religieux de Kant était mis de côté avec prudence. Mais après s'être servi de ses dogmes.
l’épicurisme
de ses catégories que Ton simplifiait, multipliait, déformait, définissait, comparait à jet continu, sans pitié, on vous sortait son Impératif Catégorique comme un terrible deus ex machina pour mater Tégoïsme, pour dompter une bonne fois les passions et les intérêts. Et tout cela était superficiel, artificiel, officiel.
Donc, on distillait Kant en chapitres, sous-chapitres, théorèmes, propositions. On utilisait son jargon, son obscurité. On adoptait, sinon son noumène trop problématique, et dont plusieurs de ses meilleurs élèves s’étaient déjà débarrassés, du moins sa sanctification du Devoir.
En errant dans le domaine de la « moralité et de la liberté intelligibles » , on arrachait d’ailleurs volontiers à la philosophie de Kant ce qu’elle pouvait avoir d’éperdu et de mystique pour l’approprier, en langage adéquat, à l’usage des esprits chétifs, à un soidisant rationalisme correct, maigre, rigide, sans valeur pour l’action.
L’excès de kantisme risquait et risquera toujours de devenir une sorte de jeu intellectuel parfois imposant, ingénieux et spécieux, mais tout à fait stérile chez les humbles disciples qui s’égarent dans le labyrinthe de la Connaissance ou le royaume des fins en soi. Il crée, en psychologie comme en morale, un formalisme lourd, étroit. Il est à la fois l’ennemi de l’obsérvation et de l'effusion.
Nous n'insisterons pas ici sur ce fait trop ignoré que
IDÉALISME ET PESSIMISME
de remarquables esprits, même éloignés du criticisme, sont demeurés trop longtemps soumis à sa discipline verbale, à ses classifications complexes, innombrables, et ont conservé dans la plus moderne sociologie des habitudes kantiennes et néo-kantiennes.
Or, il faut prendre garde et ne point se méprendre sur tant de constructions brillantes et peu solides, de vaines abstractions.
Nous aimons nous mettre à Tabri de l’existence et de l’expérience cruelles en nous attachant à ceux qui ont célébré comme Rousseau les symphonies du sentiment ou comme Kant celles de la pensée. Mais, pour vivre et comprendre la vie, il ne suffit pas de répéter les aphorismes du maître et de la moderne théologie morale en y joignant quelques variations inutiles.
D’autres, avant et après moi, ont pour des motifs divers attaqué le kantisme. Pour mon compte, je sais fort bien ce qu’on peut me répondre. Le penseur chrétien, le théoricien de la Raison Pratique n’a pas toujours calomnié le principe « pathologique » ; il a fait dans bien des cas la part d’un « épicurisme » raisonnable, d’un « bonheur » nécessaire. Si ce contempteur de la métaphysique a dû en dernière analyse abolir la science pour faire place à la foi, comme il le déclare dans une préface delà Critique de la Raison Pure^ s’il a construit de toutes pièces le roman de la bonne volonté se voulant elle-même et celui de la loi morale, loi de la liberté commandant par des principes de détermination
l’épicurisme
à tous les hommes, il ne nie pas cependant Tanthropologie et traite même de notre c( animalité p . Mais c’est la pensée maîtresse de Kant, sa doctrine essentielle qu’il faut interpréter et combattre en tant qu’elles ont pu nuire à l’évolution des idées et à la pratique de la vie sociale.
Pendant qu’on assaisonnait Kant de quelques théories cartésiennes et qu’on mettait sa scholastique à la sauce scolaire, on négligeait le réel.
En se gavant de jugements synthétiques a priori et de postulats rédempteurs, on oubliait qu’il existe des pauvres, des riches, des fripons, des filles, des apaches, des esquimaux, etc...
En s’appliquant à formuler avec art, en sanctifiant l’autonomie de la volonté, on oubliait que des types infinis d’humanité se sont différenciés par des séries d’événements, que les individus et les sociétés ne se créent pas. ne se transforment guère par la prédication philosophique, mais par les milieux, les lois, les conditions de la vie économique et réelle.
Si nous considérons que l’homme est naturellement bon, comme Rousseau le dit, ou qu’il connaît a priori la loi du Devoir sublime et strict qui se révèle à chacun dans un commandement de la science morale, comme Kant le fait croire, ne devons-nous pas fatalement nous désintéresser du progrès chez les individus et dans l’humanité ?
Que pouvons-nous dire au brigand et à la malheu-
IDÉALISME ET PESSIMISME iSq
reuse fille des rues si nous estimons qu’ils ont une conception innée du bien et du mal? 11 faut opposer à la vindicte brutale et irraisonnée, au délire des sentiments, aux suggestions malfaisantes un ensemble de suggestions salutaires dues à une éducation et à une législation supérieures... Et telle était bien la vue principale que l’auteur d’Helvetius voulait jadis dégager de sa philosophie, telle est celle qu’il voudrait encore à présent distinguer dans les théories des épicuriens utilitaires modernes en l’opposant aux dogmes des kantiens et néo-kantiens obstinés à avoir des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre...
L’un des disciples les plus fervents de Kant, — du Kant de l'Esthétique transcendantale ^ de l’idéalisme, du monde nouménal opposé à celui des phénomènes, — fut aussi l’un de ses plus amers et cruels détracteurs. « L’interprétation de la conscience, suivant Kant, dit l’auteur du Mémoire sur le Fondement de la Morale, Vkçve, moraliste et ténébreux métaphysicien Schopenhauer, est imposante. Le lecteur frappé de respect et de crainte reste muet... Il installe dans notre for intérieur un tribunal avec procès, juge, accusateur, avocats et arrêt.
Si les choses se passaient en nous comme le donne à penser Kant, il n’y aurait point d’homme, je ne dis
l’épicurisme
pas assez méchant, mais assez stupide pour braver la conscience. . . »
Et Schopenhauer, qui trouve aisé de prêcher la morale et difficile de la fonder, raille d*un ton fort acerbe cet appareil surnaturel, étrange, déployé dans notre conscience intime, cette sainte Vehme masquée siégeant dans le mystère nocturne de notre for intérieur.
La réalité est, d'après lui, bien différente : en général, la conscience n'a qu’un pouvoir bien faible. Aussi tous les peuples ont songé à lui donner comme aide et parfois comme remplaçante la religion.
Par quoi donc est déterminée la conduite de l’homme? Par l’égoïsme qui régit ses actes. Sur ce thème Schopenhauer ne tarit jamais. Lorsqu'il a aperçu dans tous les faits moraux des expressions diversifiées de cet égoïsme invétéré, fondamental, il a cru s’être trompé, mais Helvetius, qu’il a certainement lu et relu, l’a « rassuré ».
A notre tour, il faut lire ou relire, par exemple, le livre IV du Monde comme Volonté et comme Représen^ talion ou les paragraphes les plus agressifs de son Mémoire non couronné par l’Académie de Copenhague et trop peu académique, il est vrai, si nous craignons de ne pas connaître assez exactement un monde que ce Méphistophélès, d'un très littéraire et artistique pessimisme, juge composé pour les cinq sixièmes au moins de coquins, de fous et d'imbéciles.
Nous y apprenons, si nous ne le savons déjà, que
IDÉALISME ET PESSIMISME
chaque individu, un rien dans Tespace sans bornes, se considère néanmoins comme le centre du monde et se préoccupe avant tout de sa conservation et de son bien-être, que chacun sera toujours prêt à tout sacrifier à sa personne et verra sans peine le monde s'anéantir s'il peut ajouter à ce prix un instant de plus à la durée de son moi.
Oui, parce que chacun se connaît immédiatement alors qu'il connaît les autres indirectement, chacun est, à ses yeux, le tout de tout, il porte en soi son univers dont il est le centre. C’est la gravitation de soi sur soi dont parlait d’Holbach en voulant, comme Helvetius, fonder la morale sur l’intérêt.
Et les formules sceptiques, misanthropiques, de Schopenhauer se suivent, se multiplient non sans une subversive allégresse dans la forme qui voudrait être démoniaque pour déplaire davantage aux philosophailleurs, aux amateurs saugrenus, aux dénonciateurs d'athées, aux rusés personnages qui allèguent toujours les arrêts absolus de la Raison et les révélations pour mieux dissimuler leurs interventions intéressées.
Ainsi, pas de bien, ni de mal en soi, mais le règne de la force, les manifestations variées de l'égoïsme, tel est le spectacle que nous offre l'univers déterminé par la force obscure, éternelle, du vouloir vivre, de cette Volonté toute-puissante à laquelle nous obéissons pour notre plus grand malheur en perpétuant la vie.
l’épicurisme
Où sera donc le critérium de l’acte qui a une valeur morale? Dans l'absence de tout motif égoïste, puisque l’égoïsme est le principal ennemi qu’ait à combattre le motif « moral » ; et, puisque tout est volonté, il faut opposer à la méchanceté, c’est-à-dire à la volonté poursuivant le mal d’autrui, la pitié, c’est-à-dire la volonté poursuivant le bien d’autrui.
Tel est le ressort de la moralité, d’après Schopenhauer, comme d’après les philosophes hindous qui, après avoir montré le rôle de l’Illusion dans notre conception de l’univers et de notre existence, prêchent la compassion pour tous les êtres vivants qu’il faut préserver de la souffrance. Les anciens n’avaient-ils pas d’ailleurs élevé des autels à la déesse Pitié? Jean- Jacques Rousseau, qu’il ne faut pas nous étonner de rencontrer ici, n’a-t-il pas opposé, dans son Discours sur l* Egalité, au principe de Hobbes un autre principe donné à l’homme afin d’adoucir en certains cas la férocité de son amour-propre, de tempérer a l’ardeur qu’il a pour son bien-être par une répugnance innée de voir souffrir son semblable » ?
Hî îH
Le panthéisme de Schopenhauer s’achève dans une philosophie mystique de la pitié entre les frères humains, qu’il joint au pessimisme ascétique... Oh!
IDÉALISME ET PESSIMISME l43
très théoriquement, cela, et peut-être surtout par esthétique.
Il en est de même chez Tolstoï dont M. Georges Dumas a fort bien commenté naguère, à la lumière des textes, la philosophie de l’amour. Que veut l’homme, ce roi de la création, sinon jouir, jouir encore et toujours? Or, qu’y a-t-il dans la jouissance, sinon le regret, le malheur, l’inassouvissement et toutes les calamités ? Dès lors, ne vaut-il pas mieux renoncer à tous les plaisirs ?
Cette thèse, on l’a vu, ne laisse pas d’être l’une des principales du sombre épicurisme primitif ; hindi vidu, recroquevillé sur lui-même, s’éloigne de tout ce qui peut faire la fameuse joie de vivre et s’abstrait, se réduit, s’anéantit, afin de ne plus jouir et, par conséquent, de ne plus souffrir ensuite.
Elle s’étale encore dans le pessimisme grandiloquent, touffu et baroque des Hartmann et des Bahnsen. Si l’homme ne peut pas plus sortir de son moi que de sa peau, pour reprendre la significative expression de Max Stirner, si ce moi reste la proie d’une obscure volonté éternelle, d’un Inconscient féroce, que faire, sinon le supprimer?
Comme le suicide de l’individu n’offre rien de spécialement séduisant à ces monistes allemands, ne vaut-il pas mieux recourir au suicide de la race par l’électricité, terme d’une étrange religion de l’avenir ? Certains de leurs disciples ont voulu sans doute faire
l’épicurisme
rexpérience de ce suicide scientifique... en l’appliquant, avec les zeppelins et les gothas, à leurs frères humains, les Français. Ils oubliaient que charité bien ordonnée doit commencer par soi-même.
Schopenhauer procède de Kant qu’il admire et dénigre. La volonté nouménale qui nous fait participer à un monde platonicien est devenue la Volonté^ le Vouloir Vivre de l’espèce, dévoilé par cet égoïsme dont chacun fait son trésor en le masquant de son mieux par politesse.
Nietzsche, comme Wagner, a été éveillé par Schopenhauer et proclame, lui, la Volonté de Puissance qui s’affirme chez tous les hommes et se manifeste mieux chez les surhommes.
Par delà le Bien et le Mal, Nietzsche dénonce avec fougue les Préjugés des Philosophes et, en particulier, « la tartuferie aussi rigide que modeste du vieux Kant par où il nous attire dans les voies détournées de la dialectique, ces voies qui nous mènent ou plutôt nous induisent à son impératif catégorique ».
Ainsi Nietzsche décoche sur le vieux Kant des plaisanteries comme le grand instituteur et jardinier Epicure, qu’il loue volontiers, en décochait sur Platon et les Platoniciens. Le brillant docteur en philologie ne cache pas non plus son aversion contre le stoï-
IDÉALISME ET PESSIMISME
cisme et la tyrannie infligée à soi-même. Il cite Bentham « qui lui-même marchait sur les traces de Thonorable Helvetius )>.
On trouve une espèce de doctrine chez Nietzsche. Dans cet ensemble chatoyant, fulgurant, de commentaires et de prophéties qui ont fait la renommée d’un penseur et d’un poète aristocrates, d'un essayist éperdu, on reconnaît les éléments d’un système.
Qu’y a-t-il, d’après Nietzsche, au fond de la nature humaine? L’égoïsme, l’amour-propre, l’instinct de conservation, ce quelque chose de vivant, dit-il, qui veut épancher sa force. La morale qui nie ces ressorts de l’être est faite de préjugés, est une chose futile, hâtive, provisoire.
Qu’y a-t-il donc d'humain? C’est l’expression vivante, forte, de notre moi. Mais si elle est formidable, féroce, frénétique? Tant mieux ! répondront le savant et l’artiste hallucinés par les visions des fêtes païennes que le génie d’un Wagner aurait pu renouveler, s’il n’avait abandonné les joyeux délires des héros fanatiques pour le renoncement et le sacrifice de Parsifal.
La volonté de puissance qui est en chacun de nous, qu’il ne faut pas contrarier et qui se manifeste avec plus d’éclat chez les grands hommes, — hommes de vigueur, hommes d’action, hommes de proie, — doit bannir tous les sentiments d’abnégation. L’esthétique de la vision désintéressée est absurde. Stendhal qui préconisait le développement des passions était un « grand
Albert Keim — L’Épîcurisme. lo
’ÉPICU
ME
psychologue », un « curieux interrogateur », un (( étonnant épicurien » .
Il est inhumain de sacrifier sa propre nature, de bénir lorsqu’on vous maudit.
D’ailleurs, Faction désintéressée, dit Nietzsche après Schopenhauer et nos moralistes cyniques, est une action « très intéressante et très intéressée ». Celui qui a consommé un sacrifice sait qu’il a cherché une compensation et qu’il l’a trouvée. Celui qui prétend travailler à Futilité publique et au bonheur de l’Angleterre n’est, en définitive, qu’un amateur de comjort et de fashion.
Ainsi se déroule en périodes tour è tour agressives et lyriques ce qu’on a appelél’immoralismede Nietzsche, qui repousse la morale des esclaves, oppose sa religion de la force à la faiblesse et à la névrose religieuse.
Et pourquoi s’arrêter en si beau chemin ? Désormais, plus de concessions, plus de pitié. C’est encore un désir de propriété qui rend sensibles et bienfaisants. Les parents tendres considèrent aussi l’enfant comme leur bien et la croyance à la solidarité rédemptrice, c’est la croyance au troupeau, donc à soi.
Qu’est-ce qui est noble ? demande Nietzsche. Et il répond en propres termes : L’égoïsme appartient à Fessence des âmes nobles. L’âme noble accepte l’existence de son égoïsme sans avoir de scrupules. L’homme noble qui doit avoir une foncière hostilité et une profonde ironie en faoe de Fabnégation n’a pas besoin
IDÉALISME ET PESSIMISME
qu’on ratifie son droit ; il est créateur de valeurs, il se voue à la glorification de son moi avec un sentiment de la plénitude, de la puissance qui veut déborder. Il vient en aide aux malheureux non pas ou presque pas par compassion, mais plutôt par une impulsion que crée la surabondance de force.
Le véritable instinct fondamental de la vie tend à l’élargissement de la puissance, à Témotion du commandement, signe distinctif de la souveraineté.
Tel est le joyeux saber, telle est la gaya scienzia dont s’enivrait le délirant paganisme de Nietzsche que guettait férocement la paralysie générale accompagnée d’une sorte quelconque de folie des grandeurs.
Sa volonté de puissance, Nietzsche Tavait exercée en enseignant le grec dans une université, puis en errant à travers la Suisse et le nord de l’Italie. C’est dans une chambre modeste de pension à bon marché que Zarathoustra, en prenant des narcotiques et en contemplant les pics inaccessibles, célébrait l’esprit de domination.
Trop cruel envers ce trop cruel poète, M. Giovanni Papini, quin'a pas épargné lec< bourgeois philistin (( ringénieur Spencer », massacre dans son Crépuscule des Philosophes, avant sa définitive conversion, le « pauvre convalescent à rechutes » Nietzsche.
Lorsqu’on veut évoquer cette figure curieuse d’écrivain hanté que le statuaire José de Charmoy, épris de Nietzsche, ornait d’un front symboliquement immense,
il est préférable de lire l’excellente étude de M. Daniel Halévy.
Ce frénétique amateur de la puissance qui célébrait les vertiges de la possession fut incapable d'aimer et d'être aimé ; il semble n'avoir eu qu'un pauvre petit roman d'amour très humble et très timide, à peine esquissé, dans sa pauvre vie d'érudit qui animait ses fiches de visions pourpres et de rêveries impériales . . .
A présent, cette figure d'artiste philosophe qui a exalté la volonté, la volonté de puissance, devient plus mystérieuse, plus inquiétante, peut-être aussi plus significative qu’on ne pensait à première vue. Je crois bien que Nietzsche, comme son maître Schopenhauer, détestait sincèrement les Prussiens. Mais ce sont les sur-hommes qui font les sur-peuples, les sur-empereurs, les sur -Dieux, les sur Etats.
Nous savons ce que vaut la joie fraîche et vivante de la conquête, avec l’appétit de la domination et tous les autres, suivant les préceptes des Treitschke, des Bernhardi et des Tannenberg ou la farouche prédication de celui qui entrevoyait l’avenir et qui disait dans son impuissante frénésie de la puissance : « Soyez brigands et conquérants. Vivez en guerre avec vos semblables. »
Ici l'égoïsme du moi individuel est remplacé par le colossal, féroce et sanglant égoïsme du Moi pangermanique.
L'Etat, observait déjà Schopenhauer, est le a chef-
IDÉALISME ET PESSIMISME
(l’œuvre de l égoïsme bien entendu, raisonnable, de Tégoïsme totalisé de tous ». C'est à cet égoïsme-là que les fanatiques du Staat allemand obéissaient, et veulent peut-être obéir encore. Vaine et funeste Volonté de Puissance...
Nous sommes loin des rêves de justice universelle et d’humanité qui, généreusement, après les sèches analyses et les sceptiques aphorismes, magnifient la doctrine des épicuriens utilitaristes, des altruistes probes et fervents de France et d’Angleterre !