‹ L'épicurismeChapitre 8 sur 11 · L ALTRUISME ET LA MORALE SOCIALE · texte numérisé non relu

L ALTRUISME ET LA MORALE SOCIALE

textes nous renseignent, et de la manière la plus explicite.

Les hommes auraient-ils été créés afin d'être pour eux-mêmes des sources de malheurs, afin que le Créateur ait la joie de contempler leurs souffrances ? Cela n’est pas vrai I

Sans parler des religions inférieures où les dieux sont des ancêtres sanguinaires divinisés, ni des fakirs et des derviches, sans s’étendre sur les peines et les mortifications, il y a encore beaucoup de gens qui s’imaginent volontiers qu’on offense Dieu en se procurant du plaisir.

Cependant, le plaisir est un inexpugnable élément de toute conception morale, une forme nécessaire de l’intuition morale, de même que l’espace est une forme nécessaire de l’intuition intellectuelle. Si l’on veut comprendre la signification du mot bon ou mauvais, il faudra bien convenir, ouvertement ou tacitement, déclare Spencer en établissant les Bases de la Morale Evolutionniste^ que « la raison dernière pour continuer de vivre est uniquement de goûter plus de sensations agréables que de sensations pénibles et que cette supposition seule permet d’appeler bons ou mauvais les actes qui favorisent ou contrarient le développement de la vie » .

Si nous appelons bon, et Spencer multiplie les arguments que je me contente de résumer en me servant de ses expressions, tout acte si bien adapté à sa fin

qü*ii favorise là conservation de Tindividü et assure ce surplus de plaisir qui rend la conservation de soi désirable ; si nous appelons bon tout genre de conduite qui aide les autres à vivre, et cela dans la croyance que la vie comporte plus de bonheur que de misère, alors, il est impossible de le nier, ce qui est bon se confond universellement avec ce qui procure du plaisir.

Je suis ici Spencer de très près et cite ses propres termes, persuadé qu*il est bien difficile de ne pas comparer, les données générales de son système de morale à celles de l’hédonisme antique. Les formules mêmes sont en bien des cas analogues. Les utilitaires les ont, il est vrai, vulgarisées. Spencer ne pouvait pas ne pas y revenir en joignant à l'empirisme des individus, à travers les différenciations de la matière et les métamorphoses des peuples soumis aux lois de l’évolution, celui de l'espèce tout entière.

Il se produit, d'après Spencer, une double adaptation de l'humanité aux besoins de l'individu et de Tin-* dividu à ceux de l’humanité. Ainsi doit s’établir le compromis entre les deux notions opposées, mais également nécessaires, d'égoïsme et d'altruisme.

Avec un splendide optimisme propre à nous inspirer de la confiance, malgré toutes les calamités et toutes les infamies dont nous demeurons très douloureusement les témoins impuissants. Spencer ne perd jamais de vue ni le progrès, ni ce maximum de bonheur pour tous que le progrès implique.

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Ce n’est pas que le philosophe de l’évolutionnisme ferme les yeux devant les vices, l’immoralité, la cruauté. Comme cet état d’universelle félicité est encore loin ! Combien il y a encore de loups qui se déchirent... Hélas ! au lieu des paradis de l’altruisme réalisé, il n’y a encore partout que des champs de carnage ; au lieu des actes de bienveillance et de bienfaisance réciproques, il y a encore et toujours un univers mis à feu et à sang.

Herbert Spencer, qui s’était voué à la vie solitaire et à la pauvreté afin de poursuivre sa lourde tâche désintéressée, a eu la chance de mourir une dizaine d’années avant la guerre la plus atroce et la plus sanglante qui ait décimé le genre humain.

Comment sa grande voix qui a glorifié la marche dii progrès par la science pourra-t-elle encore nous consoler ?

Spencer s’était plu à étudier longuement les instincts des enfants dûs aux habitudes héréditaires. Il faisait observer que l’homme a un passé terriblement lourd et qu’il fut un temps où l’état de guerre était constant. Il savait que nous vivons dans une période de transition. Il prévoyait une époque bénie où, après l’ère des luttes et des révolutions, régnerait enfin la paix dans le bonheur de la communauté, grâce aux conditions du travail adaptées aux lois de l’offre et de la demande. Il croyait que l’industrialisme bien combiné, capable de laisser des loisirs à l’individu et de

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permettre l’essor des sentiments et de l’activité esthétique, remplacerait le militarisme. Il avait un bel idéal de liberté, d’égalité pour tous les citoyens désormais unis dans l’équilibre final entre les sentiments égoïstes et altruistes.

A cet équilibre final l’humanité doit parvenir après avoir passé des sentiments égoïstes, de la période où l’homme n’existe que pour lui-même, ne pense qu’à satisfaire à ses besoins et à ses désirs, aux sentiments égo-altruistes, à la période où l’homme comprend les avantages qu’il retire de la vie en société et rend quelquefois des services après avoir reçu les bienfaits d’autrui. De même, l'individu passe de son moi à ceux de sa famille, des siens, puis de la cité, de l’Etat et du monde.

Peu à peu, la société a consacré par toute sorte d’avantages les services rendus à la communauté et cette association d’idées entre le bien et Futile, dont J. Stuart Mill avait montré toute l’importance, constitue des principes innés d’action qui contre-balancent les penchants purement égoïstes et personnels.

Spencer en vient à glorifier dans une espèce d’apothéose l’état d’altruisme final où l’on ne se contente pas de ne pas nuire à autrui, où l'on s’associe de plus en plus au bonheur de tous et de chacun, où l’on découvre soi-même, en ce puissant élan de sympathie et d’amour, le suprême bonheur.

Le philosophe de l’évolutionnisme parlait à un

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peuple chez lequel Tamour de rexpérience et le sens utilitaire s’allient au respect de la tradition et, dans la classe la plus nombreuse, de la foi héréditaire et stricte.

Il concédera à la faiblesse humaine de trouver la solution des plus hauts problèmes et la suprême consolation sur les chemins de Tldéal que laisse ouverts notre ignorance des mystères de l’Absolu et de Tlnconnaissable.

Mais, en quelques sincères et fortes pages, il a répondu aux adversaires de son naturalisme illuminé par sa foi dans l’avenir des sociétés, aux chrétiens qui invoquent sans cesse les sublimes préceptes du Divin Maître et pratiquent lâchement le paganisme.

Sans doute, la doctrine de Tégoïsme transformé par révolution et l’adaptation en altruisme peut déplaire aux gens qui s’acharnent à suivre le dogme atroce de la damnation éternelle, à vouloir que la règle de la force, utile à certains moments, soit bonne dans tous les temps et h convertir, l’épée à la main, leurs contradicteurs.

Sans doute, les législateurs (c'est Spencer qui parle) n’approuveront pas non plus une telle doctrine si, après avoir demandé dans leurs prières qu’on pardonne aux autres, après avoir invoqué la bénédiction du Dieu tout-puissant, ils « pourvoient immédiatement au moyen de commettre quelque brigandage politique ».

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Dans cet épicurisme bâti, comme tous les systèmes du même genre sur les tendances fondamentales, les dispositions naturelles de l’individu, mais renouvelé par les conceptions fécondes de Darwin sur la conservation et le développement des espèces, Herbert Spencer reprend donc à son compte, pour défendre l’idée du bonheur individuel et universel, les grandes revendications humaines contre l’hypocrisie, le despotisme et le fanatisme qui, malgré leurs omissions et leurs erreurs, font la gloire véritable des grands épicuriens français du xvni* siècle...

... — Ambitieux de l’efficacité des idées dans les actes, l’Américain William James rattachait volontiers son effort à celui de J. -S. Mill et son « pragmatisme » à l’utilitarisme. Il était préoccupé non de théories stériles, de chimères, mais de conséquences. C’est pourquoi il affirmait la nécessité delà joie.

Que de joies possibles n’y a-t-il pas de plus en plus dans les découvertes modernes I Le meilleur code de l’épicurisme utilitaire, opposé à l’ascétisme, est dans le progrès scientifique appliqué à la vie, avec tout ce qu’il peut contenir de voluptés, depuis celle de la vitesse en automobile jusqu’au miracle sonore de la téléphonie sans fil.,,

Egoïsme, amour-propre, intérêt... Comme elles sont humiliantes, ces expressions consacrées !

Et, décidément, ne faudrait-il pas leur substituer le mot : « Joie » ?

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