SCÈNE III LES MÊMES, L'HUISSIER
LE MAIRE
<.Hfest-ce? (Prenant le pli.) Qu'est-ce que ce pli!
l'huissier Je ne sais pas.
LE MAIRE
Oui l'a] apporté?
l'huissier Un homme en deuil!
LE MAIRE
l'n homme en deuil!... Ah!... (il examine le pli.) Un homme de la ville?
l'huissier Je ne sais pas !
LE MAIRE
Vous ne le connaissez point !
l'huissier Non!
LE MAIRE
Ah !... Et il est reparti sans rien dire?
L'HUISSIER, avec effort.
Sans rien dire !
LE MAIRE, troublé.
C'est surprenant!... Je ne sais pas pourquoi... je pressens un malheur!... Messieurs, il va un malheur dans cette lettre !
L'ÉlMDÉMIE 27
r.E M KM BR E DE I. A MAJORITE
Ouvrez-la! ouvrez-la!
LE MAIRE Je n'ose l'OUVrir ! (Les conseillers se sont tus... Ils ont tous leurs regards tendus vers le maire.] Allons ! (Enfin il ouvre le pli... devient livide.
pousse un cri). Ah ! mon Dieu !
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Qu'est-ce qu'il va?
LE MAIRE, tremblant.
Ail! mOIl Dieu! ^Brouhaha de terreur.)
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Silence ! Silence ! (Au maire.,. Qu'est-ce qu'il y a?
LE MAIRE Messieurs ! (Il ne peut continuer.)
LE MEMBRE DE L' OPPOSITION
Ètes-vous malade?...
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Pourquoi êtes-vous si pâle?
Messieurs !
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Pourquoi tremblez -vous ?
LE MAIRE, avec effort.
Messieurs... Une nouvelle incroyable... affreuse... foudroyante !
TOUS
Parlez ! parlez donc !
LE MAIRE Messieurs ! (Il laisse retomber la lettre sur la table.) Un bourgeois
est mort!
LE MEMBRE DE L' OPPOSITION
Qu'est-ce que vous dites!
LE MAIRE
Un bourgeois est mort... emporté par l'épidémie!
QUELQUES VOIX, étranglées par la peur.
Ce n'est pas possible ! ce n'est pas possible !
LE DOCTEUR TRICEPS
Ne touchez pas à cette lettre!... Brûlez cette lettre!... Elle
n'est peut-être pas désinfectée... (Il se précipite... s'empare vivement de la lettre et la lance dans la cheminée. Puis, tirant de sa poche un raporisateur, à grands pas il fait le tour de la pièce.) Désinfectons, Messieurs, désinfectons ! (Et tandis qu'une épouvante plane au-dessus des conseillers, subitement immobiles et convulsés, le maire, d'une voix qui pleure et qui tremble, poursuit dans le silence morluaire de la sallu
LE MAIRE
Nous ignorons son nom... qu'importe? Nous connaissons son âme! Messieurs, c'était un bourgeois vénérable, gras, rose, heureux!... Son ventre faisait envie aux pauvres... Chaque jour, à heure fixe, il se promenait, souriant, sur le cours, et sa face réjouie... son triple menton... ses mains potelées étaient pour chacun un vivant enseignement social... Il semblait qu'il ne dût jamais mourir, et pourtant il est mort!... In bourgeois est mort !...
LE MEMBRE DE LA. MAJORITÉ, comme s'il psalmodiait le mu«Kr'.
Un bourgeois est mort!
LE MEMBRE DE L' OP PO SIT 1 0 N, même jeu.
Un bourgeois est mort!
TOUS, successivement.
Un bourgeois est mOl't!... (Silence... Tous 1C3 conseillers se regardent effarés.)
LE MAIRE
Il ne m'appartient pas, Messieurs, de juger la vie du bourgeois admirable et fraternel que nous pleurons tous... D'autres, plus autorisés que moi, lui rendront ce mérité et suprême hommage... Messieurs... si le bourgeois, dont nous déplorons la perte tragique et prématurée, ne se signala jamais à la reconnaissance de ses compatriotes et de la ville que, grâce à votre confiance, j'ai l'honneur d'administrer... par des libéralités matérielles... des actes directs de bienfaisance... ou par l'éclat d'une intelligence supérieure et l'utilité d'une coopération quelconque au développement de notre vie municipale... qu'il me soit permis néanmoins — et je crois être l'interprète des sentiments unanimes de notre chère population — qu'il me soit permis, dis-je, de rendre à la mémoire du bourgeois inconnu... et si cher... la justice qui lui est due... (Quelques
conseillers émus essuient leurs yeux.)