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Le caractère. — Au cours de son adolescence, Dostoïevsky eut des idées de suicide, tout enfant il fut bouleversé par des peurs morbides (certains ont fait remonter jusque là l'origine de sa maladie...) Pendant longtemps il craignit la mort subite, laissant sur sa table, avant de se coucher, une lettre renfermant ses dernières volontés dans le cas où il ne se réveillerait pas. Cet état anxieux qui s’améliora dans la suite prouve sa constitution névropathique.
Les instincts n’ont pas subi chez lui de déviation sensible et nous croyons qu'il ne faut pas attacher une trop grande importance à certaines pages de la Confession de Stravoguine ou de l'Eternel mari.
L'affectivité fut plus touchée. Habituellement triste, sombre et pessimiste, Dostoïevsky eut de temps en temps des périodes de dépression extrême. « Aux crises succédaient des humeurs noires extraordinaires qui duraient jusqu'à une semaine, pendant lesquelles il paraïiSsait insupportable et irresponsable. Il voyait l'intention de le blesser dans tout ce qu'on disait. » (Cabanès).
Des minutes d'enthousiasme, des accès de colère violents ou des frayeurs morbides survenaient quand nul ne s y attendait. Dans le journal de Madame A.- G. Dostoïevsky (1) on trouve relatée une de ses colères, subite et courte, due à un motif futile. (Un jeune homme qui devait faire le même voyage qu'Anna Grigorievna lui proposait de l’accompagner !)
Il redoute de voir son mal empirer, mais il n’y a pas à proprement parler d'obsession. De même, on retrouve dans toutes ses lettres la crainte de manquer d'argent, crainte que la réalité justifie.
(4) Inédils de Dostoïevsky.
Mais plus que tous les autres, un sentiment, la bonté éclaire d’une douce lumière son existence tourmentée. Ils sont trop nombreux pour Îles rapporter tous ses traits de générosité envers sa famille, son frère, son fils qui parfois en abuse, les créanciers de son frère, et même ceux qui prétendent l'être !.….
Nous trouverons son œuvre enveloppée d’une atmosphère de pitié pour les humbles, les vaincus de la vie. Seul, le ressentiment qu'il conserva pour des rivaux heureux met une ombre au tableau. S'il aime et admire Tolstoï il déteste Tourgueneff, qu'il attaque dans son journal, ridiculise sous les traits de Karmazinoff dans les Possédés, contre qui il use même de la dénonciation politique, ce qui a toujours été grave, surtout en Russie ! Vis-à-vis de Bielinsky même animosité, moins marquée cependant.
Un autre sentiment qui frappe chez lui, c’êst le patriotisme. Un grand amour du peuple russe remplit son cœur. Il ne doute pas de la supériorité du Slave : « Nous avons, dit-il, toutes Îles qualités des autres races et de plus nos qualités particulières, si bien que nous pouvons les comprendre tandis qu’elles ne peuvent saisir la totalité de notre âme, et c’est ce qui fait notre supériorité ».
Son caractère violemment passionné, qui frappait ceux qui discutaient avec lui de morale ou de politique, se retrouve aux moments de sa vie pendant lesquels il poursuit ce qu'il croit être son bonheur ou lorsqu'il cherche à oublier ses déconvenues.
Pauline N..., qu'il suit dans son vagabondage à travers l’Europe, lui fait comprendre lorsqu'il la rejoint à
Paris, qu'il est inutile d’insister. Il se dirige alors vers
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les stations thermales où il est pris par le jeu : il perd à la roulette tout ce qu’il possède.
Les sentiments religieux qu'il manifesta n'ont rien d’exagéré. Certes, il est quelque peu mystique. Mais combien de Russes le sont ?
Son intelligence nous apparaîtra en étudiant l'œuvre. On peut évidemment lui reprocher de manquer d'esprit pratique. Mais il faut surtout noter des troubles de la mémoire.
Sa volonté fut extrêmement ferme. Malgré la maladie, dans les circonstances les plus dures il a fait preuve d’un courage admirable dans la poursuite de sa tâche. Il n'est pas osé de voir là un symptôme et de penser à la ténacité qui, plus que la grandeur de leurs conceptions, a fait de certains épileptiques les premiers hommes de leur temps. Cette faculté de travail énorme est aussi l'effet d’une puissance créatrice qui tendait à s'extérioriser et surmontait la difficulté d'expression.
Ce qu'il faut encore noter, c’est le goût de l’errance, l'humeur vagabonde qui fait parcourir au romancier l'Allemagne, la France et l'Italie.
Peut-on tirer de ces éléments la conclusion que la névrose est à la base des différents traits du caractère ?
Il convient de ne pas généraliser outre mesure. On peut, croyons-nous, attribuer une cause pathologique à l'état légèrement anxieux qui se manifesta pendant la jeunesse, au dérèglement de l’affectivité, enfin aux troubles mnésiques dont il se plaignit souvent. Un homme sain n’aurait pas oublié, comme il arriva à Dostoïevsky, jusqu’au nom des personnages d’un livre commencé quelques se-
maines auparavant. La santé n’est heureusement pas en-
core passée au rang de symptôme morbide et si la passion est une courte folie, elle n’est pas habituellement d’origine épileptique. Nous nous refusons enfin de faire du patriotisme une maladie et du sens religieux une idée délirante : ce serait transformer le monde en un royaume de fous et les mânes d'Erasme se réjouiraient en leur lointain séjour.