LE PRINCE MUICHKINE
Dans l’avertissement qui précède l’Idiot, Melchior de Voguë écrit : « J’effleure à peine les questions que ce livre soulève. À chacun de les poursuivre aussi loin que
bon lui semble ». Essayons de pénétrer un peu avant dans
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l'âme du prince Muichkine et de l'expliquer à notre point de vue.
Muichkine est atteint d’épilepsie : il a eu dans sa jeunesse des crises violentes qui l'ont empêché d'acquérir les connaissances qu'un homme de sa condition doit normalement posséder. Des rémissions se sont produites et après avoir séjourné en Suisse dans une maison de santé, il revient en Russie non pas guéri, mais amélioré. C'est alors que se déroule l’action du roman.
Les chocs nerveux qu'il subit au contact de la société à laquelle il n’est pas adapté détruisent l'effet de la longue période de repos dont il a joui. L’assassinat de Nastasia Philippovna lui porte un dernier coup. Il doit retourner en Suisse où ses facultés intellectuelles déclinent de plus en plus. Le médecin qui le traite donne à entendre que l'organe psychique « est profondément atteint et s’il ne déclare pas encore positivement que l’évolution est fatale, du moins il en dit assez pour autoriser les conjectures Îles
plus désolantes.
Ses crises.
Un état anormal annonce leur approche
« Le prince se sentait, ce jour-là, dans un état particulièrement maladif, analogue à celui qui, autrefois précédait ses attaques d’épilepsie. Il savait que durant cette période avant-courrière de l'accès, il était extraordinairement distrait, et que souvent même il confondait les choses et les personnes s’il ne les fixait pas par un effort spé-
cial d'attention ».
Puis c’est l'aura psychique, toujours la même :
« Il songea à un phénomène qui précédait ses attaques lorsque celles-ci se produisaient à l’état de veille. Au milieu de l’abattement, du marasme mental, de l’anxiété qu'éprouvait le malade, il y avait des moments où son cerveau s’enflammait tout à coup, pour ainsi dire, et où toutes ses forces vitales atteignaient subitement un degré prodigieux d'intensité. La sensation de la vie, de l’existence consciente était presque décuplée dans ces instants rapides comme l'éclair. Une clarté extraordinaire illuminait l'esprit et le cœur. Toutes les agitations se calmaient, toutes les perplexités se résolvaient d'emblée en une harmonie supérieure, en une tranquillité sereine et joyeuse, pleinement rationnelle et motivée. Mais ces moments joyeux n'étaient encore que le prélude de la seconde finale, celle à laquelle succédait immédiatement l'accès. Cette seconde, assurément était inexprimable. Quand plus tard, rendu à la santé, le prince réfléchissait à cela, il se disait souvent : « ces instants fugitifs où se manifeste la plus haute conscience de soi-même, et par conséquent aussi la vie la plus haute, ne sont dus qu'à la maladie, à la rupture des conditions normales, et s’il en est ainsi il n'y a pas là de vie supérieure, mais, au contraire, une vie de l’ordre le plus bas... Ces instants ne se caractérisaient, — pour les définir d’un mot, — que par l’extraordinaire accroissement du sens intime. Si, dans cette seconde là, c’est-à-dire dans le dernier moment de conscience qui précédait l'accès, le malade pouvait se dire clairement, et en connaissance de cause : « Oui, pour ce moment on donnerait tout une vie ! » Sans doute ce moment, à lui seul, valait toute une vie ; du reste, quant à
la partie dialectique de sa conclusion, le prince en faisait
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bon marché : il voyait trop bien que la conséquence évidente de ces « minutes supérieures », c'était l’hébétude, l’obscurcissement des facultés, l’idiotisme. Là dessus, bien entendu pas de contestation possible. Sa conclusion, c’est-à-dire le jugement qu'il portait sur cette minute, renfermait à coup sûr une erreur, mais la réalité de la sensation ne laissait pas de le troubler un peu... « Dans ce moment, — disait-il un jour à Rogojine, du temps où ils se voyaient fréquemment à Moscou, — dans ce moment il me semble que je comprends le mot extraordinaire de l’apôtre : Il n'y aura plus de temps. Et il ajoutait avec un sourire : « C’est sans doute à cette même seconde que faisait allusion l’épileptique Mahomet quand il disait qu'il visitait toutes les demeures d'Allah en moins de temps qu’il n’en fallait à sa cruche d’eau pour se vider. » À peine s’était-il rappelé cela qu'un nouveau phénomène se produisit brusquement en lui.
C'était un désir violent, inéluctable, une sorte de sensation contre laquelle sa volonté n'avait aucune force. Il se leva du banc, quitta le jardin... » (1).
Les pages qui suivent et qui montrent l’état d’esprit de Muichkine seraient tout entières à citer.
Après l’aura c’est le cri, la chute, l’inconscience :
« Il Jui sembla voir tout à coup quelque chose s’entr'ouvir devant lui. Une lumière intérieure extraordinaire éclaira son âme. Cela dura peut-être une demi-seconde ; néanmoins, le prince garda un souvenir très net du commencement, des premiers cris qui s’échappèrent
spontanément de sa poitrine, et que tous ses efforts eus-
(1) L'Idiot, tome 1, p. 255 et suivantes (Ed. Plon, 1924).
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sent été impuissants à contenir. Ensuite la conscience s’éteignit en lui. »
« Secoué par de violentes convulsions, le corps du malade avait roulé au bas de l'escalier. »
« C'était un retour de la maladie qui depuis fort longtemps déjà l'avait quitté. On sait avec quelle soudaineté se produisent les attaques : en un clin d’œil le visage se décompose effroyablement ; l’altération du regard est surtout frappante. Des convulsions s'emparent de tout le corps et crispent les muscles de la face. »
« Il revint à lui, mais fut assez long à reprendre toute
sa COnNsCience... »
Après les crises, un malaise demeure. L’amnésie par-
tielle consécutive est notée
« Il ne lui restait maintenant que de l'hypocondrie, une certaine pesanteur dans la tête et de la courbature. Son cerveau ne fonctionnait pas trop mal quoique son âme fut malade. Ses souvenirs étaient nets, mais incomplets. Il se rappelait pourtant qu'une demi-heure après son attaque, on l’avait ramené chez lui. »
« Je venais d’avoir une série d’accès très violents ; or,
.chaque retour de ces attaques, chaque recrudescence de
la maladie avait pour effet de me plonger ensuite dans une hébétude complète. Je perdais toute mémoire, l’esprit travaillait encore, mais le développement logique de la pensée était pour ainsi dire interrompu. Je ne pouvais pas lier l’une à l’autre plus de deux ou trois idées. .…j éprouvais un chagrin insupportable ; j'avais même envie de pleurer. J'étais toujours étonné et inquiet. Je me sentais au milieu de choses étrangères et cela me tuait..,
Et NS
quand les crises étaient passées je redevenais bien por-
tant et fort comme vous me voyez en ce moment. »
Nous avons vu que tels étaient les caractères des attaques de Dostoïevsky : l’épilepsie du prince Muickine se traduit de la même façon que celle de l’auteur. Nous verrons qu'il n'existe pas une identité aussi frappante
entre les attaques des autres malades et les siennes.
Le Caractère.
Dès son jeune âge, le prince n’a pu acquérir que Île minimum de connaissances utiles. Ensuite, il a complété lui-même son éducation, mais par bien des côtés, il reste
encore un enfant
« L'homme aux soins duquel je me trouvais, me dit un jour que dans sa conviction intime, j'étais un enfant, et rien d'autre qu'un enfant au sens propre du mot ; que par la taille et le visage je paraissais un adulte, mais que par le développement, l’âme, le caractère, et peut-être même par l’esprit, je n'étais pas un adulte, et que tel je resterai, même si je vis jusqu'à soixante ans. Cela me fit rire... Mais la vérité, c’est que je n’aime pas me trouver avec les grandes personnes, car je ne sais pas que leur
dire. »
Habituellement, le prince a conscience de son infériorité. Il n’y a pas de suite dans ses idées et dans ses actes. De temps en temps, avant ses accès, il souffre de phénomènes anxieux. Il a une tendance aux voyages très mar-
quée :
« Je me sentais pris du besoin de voyager. Il me sem-
ARE ST ANISE
blais que si j'allais toujours tout droit devant moi, si je franchissais la ligne où lle ciel se confond avec la terre, je trouverais au delà le mot de l'énigme, une nouvelle vie
mille fois plus mouvementée que la nôtre. »
Muichkine est d’un caractère égal et doux et les sentiments qu'il éprouve à l'égard de Nastasia Philipovna et d'Aglaé ont un cachet de compassion d'amour supra-terrestre, ascétique qui est « le trait le plus original et le plus obscur des romans de Dostoïevsky. »
En outre de ce sentiment, Dostoïevsky attribue à son héros une mansuétude et une simplicité évangéliques. Il suppose que la maladie a détruit « les mauvaises végétations de l'esprit : l’égoïsme, la passion brutale, l'ironie, le mensonge. Ainsi conformé l’Idiot est supérieur à tous ceux qui l’entourent, même aux braves gens qui ont tous quelques travers : susceptibilité, esprit d’intrigue, orgueil ou vanité. Sa bonté, sa franchise naïve finissent par conquérir les plus mauvais.
Appliqué à Muickine le terme d'idiot n’a pas son sens psychiâtrique habituel : individu qui ne peut exprimer verbalement sa pensée, ni comprendre la pensée verbalement exprimée par d’autres. Le prince n’est même pas un vrai débile : il est capable de raisonner sur des abstractions ; il a du jugement, de la finesse. Il saisit, avec un certain retard, l'effet de ses paroles sur son interlocuteur. Le seul point commun qu'il ait avec un débile est l’arrêt temporaire de développement intellectuel qu'il a subi.
Cet arrêt, le prince l’attribue à sa maladie. C’est possi-
ble, mais l’étrange de la conception c’est la suppression
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élective de tendances naturelles à l’homme. Est-ce une invention de romancier ? On pourrait le penser à première vue. À notre avis ce serait une erreur. En effet, la suppression des mauvais instincts a été constatée avec une fréquence qui n’est pas exceptionnelle coexistant avec des maladies nerveuses ou mentales. Le type de délirants qu'on nomme des idéalistes passionnés peut offrir une forte ressemblance de caractère avec notre sujet. Nombre de psychiâtres ont rencontré ces anomalies et nous avons observé un jeune homme de seize ans extrêmement sensible, naïf et bon dont l’état schizoïde était manifeste et qui se rapprochait singulièrement du type décrit par Dostoïevsky.
Attribuer cette heureuse influence à l’épilepsie est cependant relater un cas exceptionnel .Le comitial est habituellement d'un commerce moins agréable. L’humeur inégale, le caractère difficile est la règle et lorsqu'un état mental particulier s'installe (idées mystiques, idées d’indignité) qui offre des analogies avec le cas qui nous occupe, le fonds mental de l'individu est déjà plus sérieusement atteint, la débilité plus marquée.
En somme, le prince Muichkine présente un caractère d’épileptique possible mais d’une extrême rareté. Le romancier lui a conservé une certaine vraisemblance grâce à la profondeur de son observation, mais plus que pour les autres épileptiques mis en scène, il a voulu faire servir un type à la démonstration d’un principe, d’une théorie : la supériorité du simple d'esprit, au sens chrétien du mot.
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SMERDIAKOW.
L’épileptique que l’on trouve dans Les Frères Karamazow est tout différent.
Smerdiakow est le fils naturel de Lizaveta Smerdiactchaia, « femme de petite taille haute en couleur avec une physionomie de parfaite idiote » qui promène sa débilité par toute la ville, couche à la belle étoile, se nourrit de pain noir et d’eau, elle-même fille d’un alcoolique errant et malade.
Son père est probablement Fédor Pavlovitch Karamazow, alcoolique assez déséquilibré.
Smerdiakow présente aussi une épilepsie complète
crises et caractère anormal.
Les Crises.
Aucune description complète dans le livre, mais quel-
ques lignes s’y rapportant :
« On s’aperçut que Smerdiakow était toujours en proie à sa crise, les paupières révulsées et l’écume aux lèvres.» « Le médecin resta... très intéressé... Des crises d’épilepsie aussi longues et aussi violentes, de deux jours sans interruption, sont très rares, dit-il, et appartiennent à la
science. »
Smerdiakow simule une crise pour écarter les soupcons de complicité lorsqu'il s'attend à ce que Dimitri Karamazoff tue son père. Il raconte ensuite à Ivan ce
qu'il a fait :
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« Je suis descendu à la cave, je me suis étendu et aussitôt j'ai commencé à hurler jusqu’au moment où l'on vint me ramasser... On me mit alors sur mon lit... Pen-
dant la nuit, je gémissais, mais doucement...» Après la simulation un accès survient.
« Dès le lendemain matin, avant que l’on me portât à l'hôpital, j'ai été pris d’une véritable crise, la plus forte que j'aie eue depuis des années. Je suis resté deux jours
sans connaissance. »
La crise peut-elle être simulée par un épileptique ? On possède l’observation de Féré qui, lorsqu'il était interne, dans le service de Berthier, vit un épileptique simuler un accès pour quelques sous. Un rapprochement curieux est à faire avec le récit de Karamazoff, car Féré ajoute « Lorsque depuis longtemps il n’avait pas eu de véritables crises, il se déterminait difficilement à simuler car il savait que les convulsions volontaires seraient suivies d’une attaque véritable avec une longue et profonde stupeur consécutive. » Une fois de plus Dostoïevsky est d’accord avec la clinique.
C'est lorsque Smerdiakow a douze ans que la maladie
apparaît. Dès lors, elle ne le quittera plus.
Le Caractère.
Dostoïevsky décrit le caractère de Smerdiakow : « très laciturne ; non qu'il fut sauvage ou d’une extrême timidité, mais il avait un caractère hautain et paraissait mépriser tout le monde. Tout enfant, il avait témoigné à ses
humbles bienfaiteurs une extrême ingratitude... son plai-
sir était de tuer les chats et de les enterrer en grande céré-
monie. »
La lecture ne l’intéresse pas ; il devient cuisinier et dépense ses gages en vêtements, parfums et cosmétiques. Il méprise les femmes et paraît toujours plongé dans une sorte de rêverie. — « On devinait en lui un amour-propre blessé. »
Cependant, il s’acquitte régulièrement de son service et son maître ne s’en plaint pas.
Au cours des premiers entretiens perce son esprit inquiet, retors, insinuant. Une impression de fausseté se dégage de ses attitudes et de ses discours. Après qu'il a tué Fédor Paplovitch, son état empire. Dans les dernières entrevues avec Ivan Kamarazoff, les traits de son caractère : orgueil, vanité, envie, méchanceté, sont plus évidents. Il est pris d'idées baroques, veut faire un long voyage en Europe, commence à apprendre le français. Pressé par Ivan, il finit par se rendre après une longue défense : il fait le récit de son crime sans accuser nul remords, abandonne le produit du vol et une heure après,
resté seul, il se suicide.