CHAPITRE XI
Nous venons d'étudier le traitement de l'épilepsie; vous avez vu que la thérapeutique a prise sur les épilepsies traumatiques et réflexes, mais qu'elle en a très peu sur les épilepsies générales s'accompagnant surtout d'élat gastrique. Le bromure de potassium, dans ces cas, est infructueux; son usage doit être suspendu de lemps en temps et, malgré les autres moyens employés, nous voyons les accès convulsifs persister et l'intelligence diminuer. Les malades qui sont atteints de cette variété d'épilepsie sont fatalement voués à la misère et à la déchéance intellectuelle. Repoussés de tous les ateliers, où ils deviennent la terreur du patron et des autres ouvriers, ces hommes, s'ils ne sont pas fortunés, sont voués au vagabondage. L'autorité doit intervenir pour leur placement dans les asiles. C'est là que se pose la question de l'Assistance des épileptiques.
La loi de 1838 admet tous les épileptiques atteints de trouble mental dans les asiles d'aliénés. Mais l'aliénation mentale est souvent de très peu de durée chez un épileptique. Elle peut durer ce que dure l'accès convulsif ou l'accès vertigineux, c'est-à-dire cinq à six minutes, puis tout rentre dans l'ordre. Si ces accès ne se produisent que tous les deux ou trois mois nous ne pouvons pas admettre cet individu dans un asile d'aliénés; on ne peut le faire que lorsque les accès sont très fréquents, très rapprochés les uns des autres et rendent la vie sociale tout à fait impossible. D'un autre côté le nombre des épileptiques est très considérable (plus de 40 000), les asiles sont toujours pleins et ne peuvent contenir que 4 à 6000 épileptiques tout au plus, d'où la conclusion suivante : il y a plus de 30 000 épileptiques qui restent sans secours. Nous savons que cette maladie est d'autant plus facilement guérissable qu'elle est soignée plus tôt. Aussi faudrait-il multiplier les asiles pour les enfants.
Nous aurions double avantage : d'une part, nous aurions plus de chance de guérison et, d'autre part, nous aurions moins d'enfants vagabonds. Il faut savoir, en effet, que les enfants de même que les adultes sont rejetés de la société. On ne veut pas les garder dans une classe et on a raison. Leurs accès font peur à leurs camarades et peuvent provoquer des attaques d'hystérie surtout et même d'épilepsie chez des enfants prédis-
posés, mais cet ostracisme n'est compensé par rien. Les parents qui iront pas de fortune ne peuvent surveiller leurs enfants, les laissent vagabonder et prendre le plus souvent de mauvaises habitudes. Ces enfants peuvent devenir la proie de vauriens et même de scélérats et occasionner par la suite les plus grands malheurs. Aussi devrait- on, dans les villes où existent actuellement des asiles et des écoles pour les épileptiques, permettre aux familles d'envoyer leurs enfants à cette école. Pendant la journée ils seraient sous la surveillance du professeur ou du chef d'atelier, et le soir ils seraient sous la garde des parents. Ce système d'externat rendrait de très grands services et n'occasionnerait pas une très forte dépense.
Depuis une vingtaine d'années l'Assistance publique a organisé dans les hôpitaux des consultations gratuites avec délivrance des médicaments aux indigents. Celte délivrance gratuite des médicaments est d'un grand secours pour un grand nombre d'ouvriers et leur permet de se soiuner tout en travaillant, mais ce moyen n'est profitable qu'aux personnes qui peuvent encore travailler, ou qui ont de la famille qui prend soin d'elles.
Mais les ouvriers qui sont renvoyés des ateliers et qui n'ont pas de famille ne peuvent jouir de ce bienfait. 11 faut d'abord qu'ils mangent et pour cela il faut leur donner la possibilité de gagner leur vie.
On ne parviendra à ce résultat qu'en créant des asiles
ouverts ou mieux encore des Colonies agricoles pour ces malheureux déshérités. Il faudrait qu'un pauvre diable atteint de cette terrible maladie put entrer de son plein gré, sans certificat médical aucun, dans cet établissement où il recevrait les médicaments dont il a besoin et où il gagnerait sa nourriture par son travail. Il pourrait de même sortir quand bon lui semblerait. Mais il est probable qu'il ne s'exposerait pas à cette sortie, comme nous pouvons le constater dans rétablissement de Bielefeld, en Westphalie. Là, L'établissement est toujours au complet et des demandes nombreuses attendent le moment où une vacance se produit. Dans cette colonie, le malade a la vie de famille. Il est embrigadé dans l'escouade qui a le plus de rapport avec le métier qu'il a fait autrefois. C'est ainsi qu'il y a des escouades de cordonniers, de sabotiers, de boulangers, de bouchers, de cuisiniers, de laboureurs, de cultivateurs, etc. Une règle de conduite, une discipline sévère mais patriarcale doit régner. Le lever, le coucher, le manger, les promenades, etc., doivent avoir lieu à des heures déterminées. Un règlement enfin bien coordonné comportant toutes les règles de l'hygiène doit être suivi ponctuellement.
Celte vie régulière, méthodique, au grand air, loin de toutes les excitations des grandes villes, produit les meilleurs résultats. Le malade n'a aucune préoccupation de l'avenir. Il se voit entouré d'infortunés semblables à lui
éprouvant les mêmes accidents. Il n'éprouve pas ce sentiment de jalousie que peut lui procurer la vue d'existences heureuses et faciles. A l'asile ou à la colonie, l'égalité de l'infortune fait disparaître toute idée d'humiliation ou d'orgueil déplacé; à l'abri des froissements, des déboires de toute nature que l'on rencontre dans la vie commune, l'épileptique placé dans cet asile travaille avec plaisir, avec émulation et intérêt même.
Il sait que si la colonie prospère, il n'a aucune crainte d'être renvoyé et que bien plus, il peut jouir d'un petit bénéfice que lui procurera son travail. Vn médecin doit être attaché à cet établissement et distribuer les médicaments que l'état de chaque malade réclame.
Burlureaux fait ressortir avec juste raison que beaucoup d'épileptiques méconnus arrivent au régiment, que là ces malades sont mis en observation pendant quarante jours au moins et qu'au bout de ce temps le diagnostic médical est généralement porté. Si l'individu esl reconnu simulateur, il reste au régiment; s'il est épileptique, il est renvoyé dans ses foyers. Pendant son séjour à l'hôpital il a occasionné beaucoup de frais à l'Etat; et d'un autn- côté dans la plupart des cas ce séjour n'a pas été suffisant pour éclairer le médecin; alors il doit être prolongé et les frais augmentent. Si le séjour n'est pas prolongé on peut considérer comme simulateur un individu qui est réellement épileptique et qui, arrivé de nouveau au régiment, présentera des attaques et néces-
sitera un nouvel examen et Je nouveaux frais. L'Etat, d'après cet auteur, devrait avoir pour ces malades un établissement semblable à celui de Biclefeld, où tous les soldats seraient observés et traités avec soin et où ils pourraient rester une fois que le diagnostic épilepsie serait porté; dans cet établissement les malades exécuteraient tous les travaux que comporte une colonie agricole, travaux nécessaires pour faire vivre la colonie et travaux inbérents à la culture et au défrichement des terres.
Jusqu'à ce moment les épileptiques aliénés seuls ont droit à l'assistance. Cette distinction d'épileptiques simples et d'épileptiques aliénés est factice, car tout épileptique simple peut devenir tout d'un coup épileptique aliéné, et beaucoup d'épileptiques simples qui vivent dans la société, présentent par moments de la folie en parole ou en action.
Suivant que cette folie se renouvelle plus ou moins souvent et donne lieu à des actes plus ou moins répréhensibles ou nuisibles, ou dangereux pour le malade ou pour la société, on place le malade dans l'asile avec un certificat médical motivé.
La réunion de ces malades réputés simples ou aliénés dans un même établissement n'a rien de préjudiciable à leur santé; il n'y a que l'harmonie et le bon ordre qui peuvent en souffrir. Aussi, pour éviter le désordre on attachera à cet établissement général d'épileptiques
une division qui contiendra les malades aliénés agités et dont le fonctionnement sera tel qu'il existe maintenant.
Vous avez vu, messieurs, dans la description de la symptomatologie, que les épileptiques commettent souvent des crimes. Doit-on créer pour ces malades un asile spécial, dit asile d'épileptiques criminels? Les avis sont partagés. En Angleterre, ces malades sont traités à l'asile de Broadmoor qui fonctionne depuis 1863. C'est un asile spécial pour les criminels, et les malades qui y sont enfermés y restent leur vie durant. J'approuve le maintien perpétuel de ces malades dans les asiles, car rien ne m'assure que ces malades guéris, une fois en liberté ne retomberont pas dans les mêmes errements, c'est-à-dire dans le même crime: j'approuve donc leur maintien perpétuel dans un asile. Mais un asile spécial est-il indispensable?
In épileplique dit criminel n'est pas un criminel, c'est un aliéné, un être irresponsable comme ceux avec lesquels il est séquestré. Il ne peut y avoir ni honte ni déshonneur pour les autres aliénés à vivre avec lui. Cette question de promiscuité n'est pas d'un grand poids dans la décision de la création de cet élablissement, mais cette création entraînerait la suppression des difficultés administratives et judiciaires, et c'est là un résultat à considérer, dont les médecins aliénistes ont journellement occasion de reconnaître la grande importance.
Je suis en complète union d'idées sur ce sujet avec les membres du Congrès de médecine mentale et ceux du Congrès pénitentiaire de 1895. En France, nous avons un établissement (Gaillon) pour les criminels devenus aliénés depuis leur condamnation. Parmi ces aliénés, combien y en a-t-il qui ont été condamnés alors qu'ils étaient déjà aliénés? On ne s'apitoie pas sur leur sort; on trouve tout naturel qu'ils passent leurs jours dans une prison-hospice alors même qu'ils sont guéris. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour ceux qui ont commis des crimes semblables, mais qui étaient reconnus aliénés avant d'être criminels? Je vous ai développé mes idées dans le cours de ces leçons; je ne m'y appesentirai pas plus longtemps. Mais ce que je veux que vous reteniez, c'est que si je sacrifie la liberté individuelle en ce cas, c'est parce que rien ne me prouve que la guérison sera permanente, et qu'au contraire pour moi, cet épileplique une fois abandonné à lui-même et soumis aux mêmes influences et à toutes les luttes de l'existence, aura le système nerveux ébranlé et retombera presque fatalement dans le même crime.
J. Vill-ÎN.