Féré, Les épilepsies et les épileptiques
SYMPTOMATOLOGIE
cour. Interrogée à ce moment, elle dit qu’elle ne peut s’empêcher de courir ainsi, puis elle ralentit son pas, s’arrête et vient reprendre ses occupations, n’ayant aucun souvenir de cette fugue, qui a duré environ dix minutes. Elle prétend qu’elle peut parfois arrêter les accès qu’elle sent venir en serrant les dents, en baissant les yeux, en s’asseyant et en urinant volontairement. Après les accès, elle a de temps en temps des hallucinations de l’ouïe et de la vue, elle voit et entend Dieu; elle a souvent aussi des périodes d’excitation post-paroxystique pendant lesquelles elle casse et brise tout et parle avec loquacité du bon Dieu, de son père, de sa mère, dit qu’elle veut être religieuse pendant quelque temps, puis se marier.
Actuellement, elle est démente; elle a du délire mystique, et passe ses journées à lire dans son livre de prières. L’état saburral de la langue est très manifeste chez elle.
Le plus souvent l’accès convulsif est suivi d’une simple hébétude, avec modification dans le caractère ou obnubilation intellectuelle plus ou moins complète.
L’hébétude se traduit surtout par l’expression bizarre et plus ou moins stupide de la physionomie. Le regard reste un peu vague et n’a plus son expression accoutumée. Quant aux changements dans le caractère, ils sont excessivement variables, mais toutefois ils sont invariables chez le même sujet : si bien qu’en entendant telle de nos malades tenir certaine conversation, nous sommes certain quelle vient d’avoir un accès. L observation de la malade Laur... dont nous avons
déjà parlé plus haut à propos des symptômes prémonitoires' en est un bon exemple.
Tous les épileptiques n’ont pas cette variation constante de caractère après l’accès. Chez un bon nombre de nos malades, on n’observe que l’hébétude avec obnubilation intellectuelle plus ou moins complète. Elles ont l’air ahuri; les mouvements sont lents, vagues et sans but; le regard est empreint d’une stupidité profonde, et sur le visage s’esquisse un sourire niais. Les idées sont plus ou moins troublées; parfois, il semble même que toute idéation est suspendue.
Si on interroge le malade à ce moment, il vous regarde fixement et ne vous répond pas le plus souvent, ou bien il vousrépond avec une lenteur extraordinaire, quelquefois il ouvre la bouche pour vous répondre, avance les lèvres et il reste la bouche béante sans articuler un mot, quelquefois il commence un mol et ne le finit pas; sa parole est traînante et quelquefois scandée. Elle commence traînante et finit scandée. Il semble que le pauvre malade fait un effort très puissant pour rassembler ses idées et les émettre aussitôt que l’image tonale lui est apparue.
Dans certains cas, l’idéation est tout à fait absente. Aucune image visuelle ou auditive ou tactile ne vient éveiller le consensus, aussi le malade vous regarde-t-il avec des yeux hagards, sans dire mot; d’autres fois il y a une confusion telle de ces images que l’individu essaie plusieurs phrases ouplutôt plusieurs mots, sans aboutir à
faire une phrase compréhensible; ou bien tout se borne à des mouvements de rassemblement et de propulsion des lèvres, avec émission d’un son quelconque dépourvu de signification. Il semble dans ce cas que les centres moteurs des mouvements complexes de la parole soient excités, mais que l’idéation ne se fasse plus, comme chez Pont.... Le plus souvent, quand il est dans ce degré de torpeur et d’hébétude, il reste couché; il ne peut même se tenir debout. Il ne sait plus se servir de ses membres. Dans certains cas, comme chez Vaud..., vous avez des phénomènes d’inhibition tels qu’une véritable paralysie, passagère il est vrai, peut exister soit aux membres supérieurs, soit aux membres inférieurs, soit encore sous la forme hémiplégique. L’impossibilité de parler, chez ces malades, qui comme je l’ai dit plus haut est due au défaut d’idéation, peut dans certains cas être due à une véritable aphasie motrice; dans certains cas elle peut être due aussi à une surdité ou à une cécité verbale. Nous avons pu constater ces différents modes d’aphasie chez une même malade, la nommée Vaud...; mais ces phénomènes sont très passagers ; dans une même journée vous pouvez les constater tous et les voir disparaître. Il en est de même de l’hémiplégie ou de la monoplégie. Cette fugacité dans les symptômes est très importante à connaître et ceci vous prouve que pour bien connaître les épileptiques il faut vivre avec eux, les observer à chaque instant.
J. Voisin.
Cet état d’hébétude peut durer plusieurs jours, et qiiand des accès se montrent journellement, comme chez Vaud..., vous pouvez voir cet état persister des mois. La nommée Vaud... est tombée malade le 2 janvier 189G, et aujourd’hui 27 février elle est encore dans un état d’hébétude prononcé. Gela tient à la répétition des accès, qui font disparaître immédiatementàleur suitel’amélioration qui se produisait chez cette malade. Cette répétition d’accès et de vertiges suivie d’hébétude et de torpeur peut être considérée comme un état de mal que l’on peut appeler état cle mal vertigineux épileptique ; ici au lieu de constater du coma comme à la suite des accès subinlrants, vous avez l’hébétude, la torpeur, et même une démence aiguë qui ne disparaîtra que lorsque les accès seront complètement terminés. Cette succession dans les accès et les vertiges nous explique la variabilité dans les symptômes intellectuels et paralytiques que nous signalions tout à l’heure. Mais la dénomination d'état de mal. vertigineux est acceptable et doit être mise en regard de la dénomination d'état de mal convulsif épileptique, parce que l’état lucide ne se produit pas entre les accès et les vertiges comme cela a lieu chez les épileptiques ordinaires à accès sériels; mais ici, au lieu d’avoir une température à 40° ou 41° comme dans l’état de mal vous avez 38° à 38°, 5 de température, et la maladie, au lieu d’évoluer en quarante-huit heures au maximum, dure des semaines entières. A la suite de
SYMPTOMATOLOGIE
cet état de mal vertigineux prolongé l’intelligence a été fortement touchée : l’intégralité des facultés intellectuelles n’est jamais récupérée après les accès. Le niveau intellectuel a considérablement baissé et après que le malade a retrouvé au bout de plusieurs semaines ou de plusieurs mois une partie de ses connaissances, il est repris de nouveau d’accès et de vertiges prolongés, et il retombe de nouveau dans l’hébétude, la torpeur et la démence aiguë. Ces rechutes successives finissent par entraîner la déchéance intellectuelle, la démence chronique, qui, comme vous le voyez, se sera implantée par bonds successifs et qui pourra s’accompagner de tabes spasmodique, d’une véritable diplégie cérébrale se rapprochant beaucoup de la maladie de Little. Il ne faut pas oublier que cette démence chronique présente parfois de grandes variabilités quanta ses symptômes intellectuels; un jour vous pourrez voir le malade atteint de ce tabes spasmodique tout à fait dément et dans l’impossibilité de comprendre quoi que ce soit, et le lendemain vous le verrez au contraire présenter quelques lueurs d’intelligence. Ces degrés d’inhibition doivent tenir sans aucun doute au degré d’intoxication de l’individu et au nombre de vertiges qu’il présente.
La démence telle que je viens de vous la décrire est le dernier terme de celte terrible maladie; celte échéance fatale peut provenir d’une manière différente. Elle peut se montrer à la suite de la manie, mais cette démence
l’épilepsie
consécutive à la manie épileptique a une marche moins rapide et se montre chez des personnes plus âgées.
2° Manie ou petit mal intellectuel. — Nous venons d'étudier l’hébétude et la torpeur intellectuelle consécutives aux accès et aux vertiges, et je vous ai montré une malade présentant une forme particulière d’hébétude et de torpeur d’une durée très longue et que je vous ai proposé de désigner sous le nom d 'état de mal vertigineux , vu l’absence d’état lucide entre chaque vertige ou accès convulsif, et s’accompagnant dans certains cas d’une véritable démence aiguë. Eludions maintenant une autre variété de trouble mental : la manie.
La manie peut se présenter sous deux formes : la manie simple, la manie furieuse. On appelle encore la première forme 1 e petit mal intellectuel et l’autre le grand mal intellectuel. Ces dénominations lui ont été données par Jules Falrct comme moyen mnémotechnique et pour montrer que l’épilepsie, au point de vue intellectuel, peut se présenter comme au point de vue physique sous deux formes, le grand mal et le petit mal. Mais cela ne veut pas dire qu’au grand mal physique corresponde le grand mal intellectuel, et au petit mal le petit mal intellectuel. Non, loin de là. Le grand mal intellectuel, ou la manie furieuse, peut très bien succéder au petit mal épileptique, et inversement.
En quoi consiste le petit mal intellectuel?
Prenons pour exemple une de nos malades.
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A la suite d’un accès complet ou incomplet ou d’un vertige, vous la voyez troublée et perdue. Elle répète sans cesse les mêmes mots sur un ton monotone. Elle va à droite, à gauche, change les objets de place sans aucune méthode, arrange et dérange son fichu, ou fait les mouvements nécessaires pour exécuter l’acte de brosser ou de frotter. Son délire est donc calme.
Puis elle part dans la cour en marmottant des mots, et revient ensuite au même endroit en disant toujours les mêmes mots ou la même phrase. « Tiens, c’est une bonne idée. Je l’avais bien dit. » Et en vous rencontrant elle vous dira : « Bonjour, monsieur » ; elle vous prendra les mains, ou encore elle passera ses mains sur votre paletot, tout en disant : « C’est une bonne idée. » Vous l'interpellerez, elle vous répondra correctement. La conversation peut durer deux ou trois minutes, puis elle repartira, et quand elle vous rencontrera de nouveau dans la cour, elle vous abordera comme si c’était la première fois qu’elle vous voyait. Ce délire est doux, calme, et la malade exécute les choses qu’elle a l’habitude de taire; elle viendra à l’heure du repas, mangera comme si de rien n’était, tout en étant dans son délire, et ira se coucher au moment voulu.
Pour une personne inexpérimentée, cette agitation ne sera pas considérée comme étant un état maladif. Mais pour qui est habitué à ce genre de maladie il n’y aura aucun doute. La malade n’exécute pas son travail aussi
bien que d’habitude; au lieu de faire un travail à l’aiguille, par exemple, elle fera un travail au tricot, son attention n’est plus soutenue, son aspect est quelquefois bizarre. Sa physionomie présente ou de la tristesse ou de la béatitude, ou encore une indifférence profonde. Elle, qui d’habitude restait assise toute la journée, ce jour-là éprouve un besoin impérieux de marcher. Elle va et vient dans la cour, en évitant tous les obstacles, soit en chantonnant toujours les mêmes choses, soit d’un air triste, sans mot dire.
Voici un autre exemple de petit mal intellectuel avec besoin irrésistible de marcher, et alternative de mutisme et de rire.
Observation. — Arn..., dix-huit ans. Épileptique.
Antécédents héréditaires. — Grand-père maternel mort à soixante ans, d’un ramollissement cérébral. Mère bien portante. Un frère de la malade est mort de convulsions à sept mois; accouchement normal.
Antécédents personnels. — Cette enfant n’a rien présenté jusqu’à neuf mois; à ce moment, elle eut une frayeur, et depuis cette époque elle eut des convulsions pendant lesquelles l’écume lui venait à la bouche. Cela dura jusqu’à sept ans. Sous l’influence d’une émotion vive, elle eut des secousses suivies d’attaques convulsives; à partir de douze ans, les accès deviennent plus fréquents : réglée à seize ans, une seule fois. Délire post-paroxystique.
Etat actuel. — Celte malade a des taccès assez fréquents; à ces moments, elle se présente sous deux aspects différents : tantôt elle garde un silence obstiné et s’enferme dans un
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mutisme absolu; elle est triste, déprimée et se met à pleurer sans motif ; tantôt, au contraire, elle est d’une gaieté exubérante, riant aux éclats et chantant à tue-tête : « Joséphine elle est malade. » Dans ces deux états elle a besoin de marcher. Elle arpente la cour, vient au-devant de vous, s’incline, puis repart sans mot dire ou en chantant. Interpellée elle répond nettement, puis repart en pleurant ou en chantant. D’autres fois elle ne vous répond pas, s’incline devant vous et se remet à marcher.
Ce mutisme alternant avec l’hilarité est rare dans le petit mal intellectuel. Le plus souvent ce sont les souvenirs de l’enfance ou d’un passé plus ou moins éloigné qui reparaissent, et les malades semblent revivre pour quelques jours une période antérieure de leur existence.
Une de nos malades, Hug..., trente-quatre ans, se reporte à l’époque où elle gardait les troupeaux, elle chante à tue-lète les chansons des bergers de son pays, comme si elle se trouvait dans les champs, et sa conversation est remplie des noms de ses anciennes compagnes, du bois de Beuvrais et du loup qui s’y trouve, enfin
de tous les faits qui l’ont frappée à cette époque de sa vie.
L ne autre malade, Dict..., est au couvent, dans la cour, avec ses camarades, ou au confessionnal avec l’aumônier; une troisième, Bien..., est ou au chevet du lit de mort de ses parents ou au bal à 1 Hôtel de Ville. Toutes ces malades répètent toujours les mêmes phrases et racon-
lent toujours les mêmes faits, et aussitôt que vous les interpellez, elles répondent très nettement à votre question, avec les apparences de la raison. Cette particularité est des plus remarquables et nous servira plus tard à distinguer la manie épileptique de la manie simple.
A ces réminiscences de souvenirs de jeunesse se joignent très fréquemment des illusions et des hallucinations diverses liées à la forme du délire. Certaines de nos malades, par exemple, nous donnent pendant leur trouble mental les noms des gens qu’elles connaissaient, et qui hantent leur délire. D’autres voient des spectacles bizarres et des êtres imaginaires, « le Juif errant, la fin du monde, le bon Dieu aveugle, jouant de la llùle, et mille choses du même genre ».
Un grand nombre voient du feu, du sang, et ces hallucinations sont le point de départ d’idées terrifiantes et souvent d’actes des plus dangereux. Enfin, d’autres ont des idées religieuses accompagnant leur délire, et souvent provoquées par des hallucinations de la vue (apparition de Dieu ou de la Vierge).
Observation. — Gonin..., vingt-cinq ans. Épileptique.
Antécédents héréditaires. — Grand-père paternel mort à soixante-dix ans (rétention d’urine, cystite). Père bien portant, nerveux, emporté, alcoolique. Mère bien portante. Une sœur chétive. Deux soeurs bien portantes.
Antécédents personnels. — Née à terme, accouchement
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normal. Pas de convulsions de l’enfance; a marché à treize mois, a parlé à deux ans et demi. Intelligente, très adroite. Vers sept ans, premier accès convulsif à la suite d’une frayeur : depuis celte époque, a continué à avoir des attaques une fois, puis deux ou trois fois par an, enfin tous les mois, surtout au moment des règles, qui apparurent à quatorze ans. Après ses accès elle a du trouble, qui survient soit immédiatement, soit après vingt-quatre heures de dépression et de mutisme. Pendant son délire, elle présente toujours le même cliché : elle nous prend pour Notre-Dame de la Garderie ou Notre-Dame de la Salpêtrière; elle se prosterne, nous caresse les pieds, nous embrasse les mains; elle croit voir Jeanne d’Arc. Puis, quand elle est très excitée, elle se prend elle-même pour Jeanne d’Arc, veut combattre des ennemis imaginaires et sauver la France. Quand le délire va finir, elle nous dit : « Je me rappellerai toujours que vous avez le pouce, l’index, le médius, etc. » Puis elle parle de ses cinq sens. Pendant tout le trouble mental, elle ne peut travailler; elle range machinalement ses affaires, pour les déranger ensuite; cette période de trouble disparait progressivement, en même temps elle peut reprendre son travail, d’abord du tricot, puis des broderies. Elle ne garde aucun souvenir de ce qui s’est passé pendant son délire. Cet état délirant dure six à huit jours.
Les hallucinations de la vue peuvent revêtir encore une forme spéciale, comme on le verra dans l’observation de notre malade Bienv... , qui voit tous les objets et les personnes avec des dimensions gigantesques (mégalopsie) , d’autres malades voient en petit (micropsie).
Les personnes et les choses sont plus petites ou plus
grandes qu’à l’état normal. Ces modifications de la vue, surtout dans l'appréciation des dimensions des objets environnants, sont cause souvent d’actes qui paraissent à l'observateur extraordinaires, et qui en réalité sont sous la dépendance de ces impressions subjectives sensorielles.
Une même malade peut avoir aussi des hallucinations gaies et des hallucinations tristes. C’est ainsi queBienv... se croit tantôt au chevet du lit de mort de ses parents et tantôt au bal de l'IIôtel de Ville.
Observation. — Bienv..., trente-six ans. Épileptique.
Antécédents héréditaires. — Oncle paternel alcoolique, tuberculeux. Tante paternelle tuberculeuse. Père nerveux, emporté, alcoolique, a perdu ses parents de bonne heure (cancer de l’estomac). Mère bien portante, 11 enfants; notre malade seule est épileptique ; grossesse bonne, accouchement normal, à terme.
Antécédents personnels. — Jamais de convulsions, premières dents à six mois; a marché à dix-huit mois, a parlé de bonne heure ; bien portante jusqu'à treize ans. Elle a eu des frayeurs pendant la Commune : à treize ans, première attaque d’épilepsie avec aura partant du pouce et du bras gauche, depuis, elle a présenté des accès toutes les trois semaines; — réglée à dix-sept ans.
Depuis trois ans, elle a du trouble mental consécutif aux accès et perd la mémoire. Pendant son trouble mental, elle voit les objets et les personnes prendre des proportions gigantesques, se croit à l’IIôtel de Ville, où elle danse avec un homme très grand. A des hallucinations de la vue et de l’ouïe. Elle voit aussi d’énormes équipages. Elle est tour-
S YM STOMATOLOGIE
mentée par un gros rat ou des organes génitaux mâles énormes qu’elle croit avoir entre les jambes ; cela la vexe beaucoup, car elle craint d’être un sujet de moquerie pour ses compagnes si elles s’en apercevaient. Elle est bien malheureuse, elle vient de perdre ses parents et elle pleure. La parole est parfois embarrassée et hésitante. Après ce délire, qui dure plusieurs jours, elle reste fatiguée.
La femme Nev... est un exemple remarquable de ce petit mal intellectuel devenu en quelque sorte permanent et cette permanence du petit mal donne l’apparence d’une véritable démence (voir plus loin, page 201).
Cette femme est quelquefois des plus incohérentes dans ses réponses. Jugez plutôt par cette conversation. « Bonjour, madame Nev... Bonjour, monsieur Charles Ilenrion (tous les jeunes gens sont Ch. Henrion). Qu’est-ce que c’est que M. Henrion? C’est le moissonneur qui allait à Notre-Dame-de-Lorette chercher du boudin. Qu’avezvous fait ce matin? J’ai pris de la saucisse à Saint-Sulpice. » D’autres fois, pendant plusieurs minutes, elle répond nettement à ma première question, mais tout de suite elle adapte la phrase qu elle vient de prononcer à des faits qui se sont passés il y a vingt ans. La malade se trouve reportée à vingt-cinq ou trente ans en arrière et elle vit de cette vie. Il y a là une fausse mémoire, une illusion des plus nettes et comme chez cette malade Nev... les accès et les vertiges sont nombreux et qu’il ne se trouve pas un ou deux jours par mois où la malade
n’a pas de trouble mental, ce petit mal intellectuel est devenu la clef de son apparence de démence. Disons ({lie sa tenue et ses actes ne sont pas ceux d’une vraie démente. Elle reste propre et fait les travaux de nettoyage de la cour avec assez de méthode.
Ces hallucinations et ces illusions de la vue ont une certaine importance au point de vue médico-légal. En effet, nous avons entendu des malades affirmer qu’ils venaient de voir telle ou telle personne passer et se diriger vers un endroit déterminé; ils affirment et donnent même des détails d’une précision extrême. Or, comme le trouble mental peut durer plusieurs jours, et que dans leur délire, ces malades ont parfois toutes les apparences de la raison, ils peuvent induire les magistrats en’erreur, en faisant de la meilleure foi du monde, un faux témoignage. Le trouble mental passé, ils perdent le souvenir de tout ce qui s’est passé pendant qu'ils étaient malades et peuvent à ce moment venir faire une déposition absolument opposée, et nier formellement ce qu’ils ont affirmé inconsciemment deux jours auparavant. Pour un magistrat non prévenu, le malade, à ce moment seulement, peut paraître un être menteur, voulant induire la justice en erreur, et on a vu des cas semblables où le malade a été condamné pour avoir donné un faux témoignage. L’état mental des épileptiques après les accès ou les vertiges doit exercer la sagacité des médecins. Tous doivent bien connaître ces faits
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et mettre la justice en garde contre un jugement précipité. On doit se rappeler qu’un trouble mental peut persister avec les apparences de la raison pendant douze à quinze jours et même plus et, pour ces raisons, il ne faut pas admettre pour valable la déposition d’un épileptique sujet à du trouble mental.
La nommée Hug... reste toujours au moins trois semaines dans un état de petit mal intellectuel, avec les apparences de la raison, et elle ne se rappelle jamais ce qu’elle a fait pendant ce temps. Il ressort de ces faits qu’en justice, on ne devrait jamais recevoir la déposition d’un individu reconnu épileptique, sans que cet individu ait été au préalable examiné par un médecin. Au congrès de médecine de Bordeaux 1895, j’ai attiré l’attention de mes collègues sur ce fait. Ce trouble tout particulier de l’épilepsie est bien plus commun que l’on ne pense parmi les malades que l’on voit dans la société. Ce n’est, en effet, que devant un fait grave que la famille s’aperçoit qu’un de ses membres est malade.
Les hallucinations de l’ouïe existent très rarement chez les épileptiques, elles ne font pas partie du cortège de l’épilepsie, mais elles peuvent exister cependant exceptionnellement, soit isolément, soit liées aux hallucinations de la vue. Les malades entendent des voix, des conversations qu’ils répètent sans voir personne; ou bien ce sont des êtres imaginaires qu’ils croient von, qu ils entendent parfaitement causer avec eux
Chez une de nos malades, la nommée Lent..., atteinte d’un délire de persécution avec hallucinations auditives à l’état habituel, les hallucinations auditives sont bien plus accusées et bien plus intenses au moment de ses accès convulsifs. A cette époque, elle présente en outre des hallucinations visuelles et devient furieuse, crie, frappe et déchire tout dans sa cellule; puis, au bout d’un certain temps, elle entre dans le mutisme et se met à marcher à quatre pattes, à chercher par terre et à sentir tout ce qu’elle touche. Il semble que le sens de l’odorat est excité. Cet état dure trois ou quatre jours, pendant lesquels la malade refuse toute alimentation, puis elle revient à l’état normal.
Observation. — De Lent... Épilepsie avec délire de persécution. — Exagération du délire au moment des accès et hallucinations visuelles avec grand et petit mal intellectuel.
Renseignements fournis par le mari.
Depuis l’âge de sept ans, crises d’épilepsie. Père alcoolique. Mère ?
Une sœur épileptique (?). Guérie depuis le jour de sa première communion.
Tombe 7 à 8 fois par mois. Par série de 3-6 fois par jour.
Parfois, elle a des battements de cœur et tombe, elle a des crises incomplètes et, pendant un quart d’heure, elle reste folle, délirante. Elle a des frayeurs.
En 1889, crise maniaque qui dure cinq jours et guérie après une crise de larmes.
Elle a des attaques la nuit, elle urine; son mari raconte que parfois il se sent mouillé et doit se lever parce qu elle a pissé au lit.
N’a jamais suivi aucun traitement.
Mai 1896. — Attaques convulsives très rares.
Vertiges plus fréquents (1-2 par semaine). Quand la malade est entrée, elle est restée agitée pendant plusieurs jours (criant, marchant à quatre pattes, ne voulant pas manger, etc., etc.).
Elle n’a pas présenté depuis de pareille agitation : mais elle est en proie à des hallucinations auditives persistantes, contre lesquelles elle lutte du matin au soir : elle entend des voix qui l’injurient (fainéante, soularde); elle attribue ces injures aux personnes qui l’entourent et qui lui parlent à travers les murs; pour ne pas les écouter, elle chante, en psalmodiant sur un air uniforme, toutes ses pensées du moment et se met du coton dans les oreilles.
Elle s’occupe volontiers à des travaux de nettoyage.
Depuis le mois de février 1896, son état n’a suivi aucune modification notable.
Ces hallucinations auditives sont plus accusées quand la malade a eu des accès ou des vertiges.
De plus, à ce moment-là, elle présente des hallucinations visuelles. Elle voit des êtres grimaçants. Ces hallucinations visuelles sont passagères, tandis que les hallucinations auditives sont continuelles et la malade présente un véritable délire de persécution. Elle interprète les actes de chacun et accuse certaines malades du service de lui dire des injures.
Pas d’idées d’empoisonnement ni d’hallucinations gustatives.
Elle ne présente pas de troubles de la sensibilité générale.
Nous avons dit qu’entre le grand et le petit mal intellectuel, il y avait place pour toutes les variétés; on pourra s’en rendre compte par l’observation suivante
qui, d’ailleurs, est intéressante à plusieurs autres points de vue. On verra, entre autres, combien la personnalité morale de l’individu est modifiée, transformée.
Observation. — Soliv..., vingt ans, épileptique.
Antécédents héréditaires . — Père mort de tuberculose pulmonaire a perdu ses frères et sœurs de la poitrine. Mère bien portante. Un frère tuberculeux; une sœur est morte tuberculeuse pendant le siège. Disproportion d’âge entre le père et la mère. Grossesse bonne (à part une frayeur). La mère nous dit en effet qu'une épileptique est tombée sur elle en accès dans la rue et elle en a été très impressionnée. Accouchement normal.
Antécédents personnels. — L’enfant n’a pas eu de convulsions, elle était précoce et intelligente. A onze ans, elle a eu les premiers accès, la nuit; puis ils ont paru le jour et se sont beaucoup rapprochés, surtout à partir de Page de treize ans où la malade a été réglée. Les attaques reviennent avec une régularité parfaite au moment du flux menstruel. Elle a du trouble mental après les accès; pendant ce trouble, elle est toujours très grossière en paroles et en actes, et présente deux tableaux différents suivant les cas : tantôt elle est furieuse et très excitée, frappe sans motif les gens qui l’approchent en leur disant des injures, croit être la Sainte Vierge ou Jeanne d’Arc, on est obligé de l’attacher à son fauteuil. Tantôt, au contraire, elleaun délire plus calme, elle rit aux éclats d’une façon bizarre sans motif, elle siffle, elle chante et marche continuellement en répétant : « Tiens, la bonne idée, jamais je n’ai eu une si bonne idée, je suis le Juif errant! « Interrogée pour savoir si elle nous connaît, elle nous appelle tour à tour : « M. le curé, M. Billon, Florimond Soliv... » Elle nous dit brusquement : « Fichez-moi la paix, etc. » Elle a des hallucinations de la vue et prétend,
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par exemple, voir le bon Dieu jouer de la clarinette et Victor Hugo monter au ciel; elle croit nous voir une cigarette à la bouche. Enfin, parfois, surviennent des idées érotiques et des excitations génitales, elle perd toute pudeur; nous fait des propositions en se couchant à terre dans des poses significatives. Cet état dure quinze jours et s’accompagne d’un état saburral des plus prononcés.
On est frappé de deux faits en lisant cette observation. D’une part, de la grossièreté et de l’inconvenance de cette jeune fille qui, en dehors de ses accès, est, au contraire, une enfant très convenable et très réservée; d’autre part de la régularité de ces crises épileptiques au moment du flux menstruel, et de l’excitation génitale qui semble accompagner le trouble mental. Il est à remarquer, en effet, que les gens les plus timides, les plus polis, les plus réservés, sont dans leur délire postparoxystique les plus effrontés, les plus malhonnêtes et les plus grossiers. On connaît plusieurs cas d’épilepsie chez des religieuses qui, dans leur trouble mental, n avaient aux lèvres que des expressions ordurières dépassant toute espèce d’imagination.
Quant à la concomitance des règles et des accès elle est très manifeste chez toutes nos malades. Chez les unes, les accès ne se présentent qu’à cette époque ; chez les autres, qui ont des crises plus fréquentes, on remarque que, chaque mois, elles sont plus nombreuses et plus intenses à ce moment. Souvent alors elles sont accom-
J. Voisin.
pagnées, quand il y a trouble mental, d’idées lubriques et d'excitation génitale. Cette excitation génitale est quelquefois très grande et constitue à elle seule une partie du délire. Les individus qui présentent ce délire font partie d’une grande classe de malades qu’on appelle exhibitionnistes. La femme relève sa jupe aussitôt qu’elle voit un homme dans la rue, et l’homme découvre ses organes génitaux devant un être du sexe différent.
Ce délire épileptique, véritable folie, peut durer jusqu'à quinze jours et plus. Pendant ce temps, les malades gardent parfaitement le souvenir précis de ce qu’elles ont dit et fait la veille ou les jours précédents. Mais il y a une amnésie complète pour tout ce qui s’est passé pendant les jours qui ont précédé l’attaque.
Lorsque le trouble mental a disparu, au contraire, l’amnésie porte sur les jours de maladie, et le souvenir de ce qui a été fait ou dit pendant cette période disparaît complètement. Il y a donc véritable dédoublement de la personnalité.
Quant au passage du trouble mental à la raison et à l’état normal, il peut se faire du jour au lendemain, et quelquefois à la suite d’un accès convulsif, ou plus souvent peut-être avec une période intermédiaire d’un ou deux jours pendant laquelle l’amnésie n’est pas complète. Ce retour à la raison peut être de plus longue durée et se faire d’une manière graduelle.
On serait tenté de penser que l’intensité du trouble
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mental est en raison directe du nombre et de l’intensité des accès. Cependant il n’en est rien; il n’y a aucune proportion directe. On observe souvent une proportion inverse, un accès unique et peu violent pouvant être suivi d’un trouble mental très profond et de longue durée. Il y a des cas même où le trouble mental et l’excitation surviennent d’emblée, sans que l'accès convulsif ait eu le temps de se manifester; nous avons pu constater ce fait plusieurs fois chez nos malades. Au milieu d’un espace intercalaire lucide, tout d’un coup vous voyez la malade divaguer, parler de choses et de faits se rapportant à son enfance ou à sa jeunesse, et ne pas aller à son travail de chaque jour. Chez certains malades des impulsions instantanées se développent. Un individu très doux, très calme, devient tout à coup violent et méchant et se livre à des voies de fait. Ce sont ces cas que l’on signale dans la science sous le nom de folie transitoire, de manie impulsive, de manie homicide, de pyromanie, etc. Mais ces cas particuliers sont du ressort de la manie furieuse épileptique, nous en reparlerons tout à l’heure. Il ne faut pas oublier qu un petit mal intellectuel peut tout d’un coup se changer en grand mal intellectuel. Un même malade peut présenter ces deux formes. Cela dépend le plus souvent de la cause occasionnelle, c’est-à-dire de l’aura hallucinatoire ou intellectuelle. Quand le trouble mental, la folie épileptique survient subitement sans qu’on se
soit aperçu d’un vertige, ou d’un accès diurne ou nocturne, on dit que l'individu a eu un équivalent psychique. La convulsion a été mentale au lieu d’être physique.
Comme nous venons de le voir en étudiant le petit mal intellectuel épileptique, ce qui caractérise cet état maniaque c’est la répétition des mêmes mots, des mêmes phrases et l’accomplissement de mêmes choses; c’est la monotonie dans tous les actes; enfin c’est l’apparence de raison des malades qui en sont atteints.
Voyez les malades de notre service, elles vous répondent d’une manière nette et précise et en même temps qu’elles vous parlent ainsi, elles exécutent souvent de petits travaux au crochet. Les travaux à l’aiguille, travaux plus fins, plus délicats, sont délaissés par elles. Tant que la malade n’aura pas repris son aiguille, vous pouvez affirmer qu’elle n’est pas guérie.
Les malades ont un ou deux clichés à leur disposition et toujours ils le reproduisent, de telle sorte que, lorsqu’on a vécu avec eux, on peut assurer d’avance ce qu'ils vont faire quand une fois on a entendu une phrase.
Cette répétition des mêmes mots, faits et gestes, et cette apparence de raison vous fera faire le diagnostic différentiel de la manie épileptique de la manie simple. L’absence d’hallucinations dans la manie simple et la difficulté de fixer l’attention servira aussi pour le diagnostic.
La durée de cet état peut êlre de plusieurs jours et
SYMPTOMATOLOGIE
même de plusieurs semaines; il peut disparaître graduellement ou à la suite d’un accès.
3° Manie furieuse ou grand mal intellectuel. — La manie furieuse , ou grand mal intellectuel épileptique, est caractérisée par une agitation excessive, un état de fureur quelquefois indescriptible et des hallucinations terrifiantes. Elle se termine quelquefois par l’homicide, le suicide ou l’incendie. Tout d’un coup, généralement après un accès ou un vertige, le malade est pris d’agitation intense, d’hallucinations visuelles terrifiantes, il voit ou du feu; ou des flammes, ou des êtres imaginaires qui l’entourent et le bravent. Il crie, vocifère, injurie et se rue sur le premier venu et sur les objets qui l’entourent. Il les brise ou s’en sert comme d’une arme pour se défendre contre des ennemis imaginaires. A ce moment, si quelqu’un se présente devant lui, il s’acharne à le transpercer de coups de couteau s’il a une arme aussi terrible à la main. L’épileptique, en effet, s’acharne après sa victime; il la larde de coups, alors même que le premier coup l’avait tuée ou mise hors de défense. C’est même là un signe de diagnostic différentiel. Animé d’un besoin invincible de marcher ou de lutter, l’individu marche droit devant lui et renverse tout ce qui est sur son passage. C est ainsi que vous voyez dans Morel un homme tuant sept personnes qui s’opposent à sa marche en avant. Cette fugue inconsciente est sous la dépendance dune idee fixe ou d une hallucination terrifiante.
Dans ces cas de rage impulsive on a vu des individus se tuer en se jetant par les fenêtres : le malade avait pris une fenêtre pour une porte. Dans d’autres cas quelques malades se tuent sous l’influence d’une idée délirante. C’est ainsi que Le... a tenté plusieurs fois de se pendre, et que Diet... s’est frappé la poitrine en disant : mortuus est. D’autres malades aiment à voir les flammes et mettent le feu, d’autres veulent voir couler le sang. Tous ces actes s’effectuent avec rapidité, soudaineté, d’une manière impulsive et les malades qui les ont accomplis n’ont aucun souvenir de ce qui s’est passé.
On peut quelquefois, au milieu de cette fureur, arrêter tout d’un coup un épileptique et obtenir de lui une réponse sensée, mais bientôt il reprend le cours de ses idées et son agitation est la même.
Comme pour le petit mal intellectuel, le malade qui est atteint de cette fureur épileptique a deux ou trois clichés à sa disposition et on peut prédire ce qui arrivera, une fois qu’on a assisté à l’évolution de ce délire.
Pendant toute sa durée le malade ne prend aucune nourriture, aucun soin de sa personne. Il présente de l’insomnie et ne s’apaise souvent qu’après un nouvel accès épileptique. Un accès avait donné naissance au délire, un autre accès peut l’arrêter; c’est ce que nous venons de constater chez la femme Lcn... Quelquefois ce délire, mais très rarement, est l’équivalent d un accès
SYMPTOMATOLOGIE
convulsif. Il surgit tout d’un coup dans un espace intercalaire. La soudaineté de l’éclosion du délire et l’absence de but, de motif, dans l’acte commis par un malade, vous fera penser tout de suite à de l’épilepsie larvée. Cependant cherchez avec soin si votre malade n’a pas eu dans la nuit un accès ou un petit vertige qui a passé inaperçu. Pour Legrand du Saulle il n’y aurait jamais délire primitif. Il serait toujours secondaire à un autre vertige ou à un accès nocturne. Dans les cas où l’on ne peut saisir l’accès nocturne ou le vertige, on doit admettre qu’il est consécutif à une aura intellectuelle ou à une hallucination. Le plus souvent en effet le malade se représente la scène douloureuse ou terrifiante qui a été la cause occasionnelle de son premier accès.
Chez une idiote, la nommée Mar..., qui a des accès convulsifs tous les deux ou trois ans, il survient, deux ou trois fois par an, subitement une excitation des plus intenses. Elle crie, frappe par terre, se mord et se débat contre des êtres imaginaires, ou regarde le ciel en jetant des cris incompréhensibles. Cet état dure quelques heures, puis la malade s’endort d’un sommeil profond à la suite duquel elle est encore plus hébétée que d'habitude. Ce sommeil et cette hébétude sont un indice d’accès épileptique larvé.
La nommée Tîla... présente en ce moment une manie furieuse. Elle crie, vocifère, se débat, voit des êtres imaginaires; déchire tout dans sa cellule, ses draps, son
matelas, ses vêtements et n'a pas présenté avec cet accès furieux de vertige ou d’accès convulsif appréciable. L'insomnie est constante, l'œil est injecté, hagard, la bouche est sèche, la langue est comme rôtie, les lèvres fuligineuses et la température très élevée. Elle est à •19°, 5. Le corps est couvert de sueurs. La malade s’agite continuellement. Elle ne reste pas un moment sans crier et sans marcher. L’alimentation est des plus difficiles. On est obligé le plus souvent d'alimenter la malade par le nez. Cet état dure depuis plusieurs jours et va encore continuer. L’avant-dernière fois la malade est restée neuf jours ainsi. Aujourd’hui nous sommes au septième jour de son accès et la guérison ne surviendra pas de sitôt, car nous sommes en plein délire et nous savons que cette malade revient toujours graduellement à la raison, et non du jour au lendemain. Pendant ce délire elle maigrit et quand les accès se renouvellent fréquemment, et à intervalles rapprochés comme ici, nous pouvons voir la mort arriver au milieu d'une fureur.
Les deux observations suivantes sont celles de malades chez lesquelles aussi nous ne vîmes ni vertiges ni accès avant leur excitation maniaque.
Observation. — Dujar..., quarante-trois ans. Épileptique.
Débilité mentale, faiblesse côté gauche. Aucun renseignement héréditaire ni personnel. Accès d’épilepsie et vertiges
SYMPTOMATOLOGIE
fréquents. Cette malade, sans avoir eu d’accès ni de vertiges, présente, le 19 novembre 1893, une grande excitation et du délire. Son état rappelle l’état de mal, mais sans convulsion. Le 20 novembre, perte complète de connaissance, râle trachéal, état comateux. De temps en temps, quelques convulsions toniques, dans les membres surtout. Le 21 novembre, respiration rapide, ronflante, la malade a de la paralysie faciale gauche, elle fume la pipe et a du trismus. La pupille gauche est contractée; la langue est extrêmement sale.
Le 22 novembre, les pupilles sont contractées, la tête est déviée à droite. La température monte de 39° à 39°, 3 et 40% pouls imperceptible. Décès à quatre heures.
Autopsie. — Congestion intense de tous les organes, mais surtout de l’extrémité céphalique. L’ouverture du crâne laisse couler du sang noir et visqueux en abondance, la dure-mère est tendue. On l’incise, et il s’écoule à droite environ deux cents grammes de sang noir et épais. Cet épanchement répondait au lobule paracentral et à la région rolandique. L hémisphère droit est plus petit que l’hémisphère gauche. Les artères de la base sont très athéromateuses.
Foyers hémorragiques disséminés dans les poumons; reins petits et congestionnés. Substance corticale un peu diminuée. Rien par ailleurs.
Observation. — Lep..., trente-cinq ans. Épilepsie. Débilité mentale.
An/ccédents héréditaires. — Père violent et très emporté. Mère bien portante. Sœur morte de la poitrine.
Antécédents personnels.— Pas de convulsions de l’enfancer a marché à dix-sept mois. Vers dix ans, pendant laCommune" elle eut plusieurs frayeurs, en particulier elle eut très peur lors de l’incendie de l’Hôtel de Ville. Depuis ce moment, elle a des attaques épileptiques annoncées par des auras avec
hallucinations passagères de la vue. Elle a aussi des vertiges. Après les accès, on voit apparaître des idées de suicide. Autrefois, elle avait de véritables fureurs maniaques dans lesquelles elle frappait et était dangereuse. Maintenant, elle est plus calme, mais constamment hébétée.
En août 1893, elle présente un état saburral de la langue des plus prononcés et entre d’emblée, sans accès, dans une période d’excitation maniaque et de fureur pendant laquelle elle met un fauteuil en pièces. Le lendemain, la température s’élève, la langue est sale et rôtie, les lèvres fuligineuses, les dents couvertes d’un enduit noirâtre. Elle a continuellement des mouvements de propulsion des lèvres en avant comme si elle voulait parler ou boire.
Les deux jours, la température continue à monter jusqu’à 40°, 4. La malade est dans une hébétude complète et s’excite par moments. Toutefois, elle ne peut articuler une parole. Elle est dans un état qui rappelle en tout point l’état de mal, sauf les accès. Guérison le sixième jour.
Chez certains sujets, vous voyez tout d’un coup une véritable convulsion mentale; une folie instantanée, transitoire, qui peut durer plusieurs minutes ou plusieurs heures, mais peut se terminer par un meurtre ou un crime.
Ces impulsions homicides, ces folies transitoires, se retrouvent aussi chez les dégénérés, mais chez ces derniers le souvenir de l'acte persiste, tandis que chez l’épileptique il y a oubli, perte complète du souvenir.
Pour porter un diagnostic certain, il faut que vous trouviez dans les antécédents des malades d’autres signes physiques, tels que morsure de langue, inconti-
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nence nocturne, ecchymoses sous-conjonctivales, etc.
Cet état de grand mal intellectuel et de petit mal intellectuel peut durer plusieurs jours et nous pouvons voir alterner ces deux formes de délire. L’individu revient à la santé soit brusquement après un accès, soit graduellement après un bon sommeil réparateur et il ne garde aucun souvenir de ce qui s’est passé.
Pendant tout le temps que dure ce trouble mental, le malade présente de l’hypotoxicité urinaire et conséquemment de l’empoisonnement du sang. La fin de la manie est caractérisée par de l’hypertoxicité urinaire.
La répétition de ces accès délirants provoque la
déchéance intellectuelle. Après chaque période d’accès
on trouve la mémoire et le raisonnement diminués chez le malade et au bout d’un certain temps on constate de la démence. Celle-ci ne s’accompagne pas, en général, comme dans le cas précédent, de troubles somatiques aussi prononcés. Nous trouvons des embarras de la parole, mais pas de paraplégie spasmodique.
La caractéristique du délire épileptique, vous ai-je dit, est d’être soudain et d’être oublié aussitôt qu'il est fini. Un épileptique ne sait pas qu'il a déliré, et il ne se rappelle pas les actes qu’il a commis pendant ce délire. Cependant il y a des cas oii le malade se rappelle son délire, lel est celui de la jeune Vil l.... Cette jeune fille, a 1 occasion d un accès épileptique, présente deux formes de délire bien distinct : un délire dont elle se
souvient et un délire dont elle ne se souvient pas. Des auteurs avaient déjà signalé cette coïncidence et n’admettaient pas la proposition émise plus haut, c'est-à-dire l’oubli absolu des pensées et des actes commis pendant cette période. Ils disaient, comme les grammairiens, que cette exception confirmait la règle. Je crois, messieurs, qu'il faut maintenir cette loi absolue : l’oubli de tout acte commis dans un état d’accès épileptique. Si le malade se rappelle son délire, c’est que son délire n'était pas d’origine épileptique, mais seulement venu sous l’influence d’un accès épileptique comme celui que nous constatons chez notre petite malade. Chez elle c’est un délire dégénératif, un délire qu’elle subit malgré elle avec angoisse. Chez un autre cela peut être un délire alcoolique. M. Magnan a montré la coïncidence de ces deux délires chez un même individu.
Au congrès de médecine mentale de Bordeaux 189b, j’ai attiré l’attention sur ce fait et j’ai même l’observation de cette malade. J’ai fait ressortir l’obsession et l’angoisse occasionnés par ce délire et la causalité du souvenir; obsession et angoisse qui sont bien le fait de la dégénérescence mentale.
J’ai une autre malade ici qui présente ces deux formes de délire après les accès, c’est-à-dire le délire épileptique, dont elle n’a aucun souvenir, et le délire dégénératif qu’elle se rappelle très bien. Cette malade a des idées de suicide et a fait plusieurs tentatives de
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suicide à l’occasion d’un accès épileptique. Elle se sent poussée à cet acte et vient nous demander notre appui et se faire mettre la camisole. Un autre malade, à Bicêtre, dans mon service, était tourmenté par l’idée d’un meurtre chaque fois que les accès le prenaient. Cette idée précédait quelquefois d’un jour l’accès convulsif et persistait pendant toute la série des accès. Son angoisse était extrême jusqu’à ce qu’il eût la camisole. Une fois que les accès convulsifs avaient eu lieu, le malade se trouvait bien, demandait à ce qu’on lui ôtât la camisole, et se lamentait d’avoir eu une idée semblable. Il se rappelait très bien ce qu’il avait dit et fait sous l’influence de cette idée, mais ne se rappelait pas ce qu’il avait fait pendant ses accès et ne savait même pas combien il avait eu d’accès.
Mais nous devons remarquer que ce délire dégénératif, né à l’occasion d’une crise épileptique, est semblable au délire épileptique quant au début et à sa terminaison.
Dans certains cas, il naît ou disparaît brusquement avec la cause qui lui a donné naissance, et il n’est pas rare de voir le trouble mental disparaître avec un accès convulsif; de telle sorte que les troubles mentaux sont encadrés par deux accès convulsifs. La cause qui leur a donné naissance est aussi la cause de leur terminaison. Dans d’autres cas, au contraire, l’accès épileptique survenant au milieu du trouble mental, augmente le délire
no
pendant quelque temps, et ce dernier disparaît ensuite graduellement.
4° Fugues inconscientes. Automatisme ambulatoire. — D’autres malades présentent des fugues inconscientes, de l’automatisme ambulatoire.
Ces fugues peuvent se montrer à la période prodromique de l’accès, ou après l’accès, ou encore dans les espaces intercalaires.
Dans le premier cas, elles constituent la procursion du début de l’accès. Le malade alors jette un grand cri prolongé et se met à courir tout droit devant lui pendant plusieurs secondes, une minute, puis tombe comme une masse et présente ses périodes toniques, cloniques et stertoreuses. Voilà en quoi consiste l’épilepsie procursive. Vous avez ici dans le service plusieurs malades qui présentent cette modalité symptomatique.
Une autre fois vous voyez le malade tomber, perdre connaissance, puis se relever aussitôt et se mettre à courir ou marcher à grands pas pendant plusieurs minutes ou plusieurs heures, comme la nommée Anj... Plusieurs fois par mois, à la suite d’un accès isolé, vous constatez ce phénomène.
La malade jette un cri prolongé, fait quelques pas en tournant de gauche à droite, puis tombe comme une masse sans connaissance, toute raide; tout à coup, avant que la période clonique apparaisse, elle se lève comme mue par un ressort, court, marche à grands pas devant
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elle jusqu’au bout de la cour, puis revient sur ses pas et ainsi de suite. Elle fait ce manège pendant vingt-cinq à trente minutes sans s’arrêter un seul instant. Elle a l’œil fixe, hagard et farouche, ne prononce aucun mot le plus souvent, d’autres fois marmotte des paroles incompréhensibles, renversant tout sur son passage et n'étant arrêtée ni par les paroles ni par les obstacles. Quand on essaie de la retenir, elle grogne et lève les bras pour frapper. Quand on lui parle, elle continue sa marche. Cette malade, avant d’entrer ici, s’est évadée deux fois de chez elle. Une fois elle fut retrouvée à six lieues du point de départ, toute nue, dans un tas de foin dans une grange; une autre fois elle resta trois jours absente, elle erra sans prendre de nourriture et peutêtre sans dormir pendant tout ce temps. Ses vêtements
étaient en désordre et elle était d’une fatigue extrême. Elle n’avait aucun souvenir de ces faits.
L'autre malade, que je vous ai montré l’année dernière à ma consultation externe et dont j’ai publié l'observation au Congrès de médecine mentale de Bordeaux de 1895, était depuis quelque temps sous l'influence de grandes préoccupations d’argent et il se croyait poursuivi par ses concitoyens. Un jour il partit d’Aix et vint à Paris. Une fois arrivé, une personne complaisante le conduisit chez son frère.
U ne savait pas comment il était venu à Paris, quel jour il était parti. Interrogé par moi le lendemain de
son arrivée à Paris, je m’aperçus que ce malade présentait des lacunes considérables de la mémoire, qu’il avait un air hébété parfois, et que toute son histoire ne présentait pas un ensemble bien coordonné : il ne se rappelait pas ce qu’il avait fait le matin et la veille; mais il donnait des renseignements précis sur sa famille. Le surlendemain, ramené à l’hôpital, il ne se rappelait pas y être venu la veille et m’y avoir vu. Cet homme, à coup sûr, était en état de petit mal épileptique. 11 avait l’apparence de la raison, mais ses réponses et ses explications monotones et son amnésie de faits récents sont bien le fait du petit mal intellectuel. Ainsi donc ce malade, sous l’influence d’une idée obsédante, se soustrait à ses ennemis, prend le train et vient à Paris se mettre sous la protection de son frère. 11 part sans prévenir sa famille, sans prendre aucune précaution. Il agit d'une manière soudaine, impulsive, sous l’influence d’une idée dominante; il ne raisonne pas, ne réfléchit pas aux conséquences de son acte.
D’autres malades, sans qu’ils aient vertiges ou accès, partent tout d'un coup sans but déterminé, sans qu'on puisse expliquer le mobile de cette fugue autrement que par le besoin irrésistible de marcher, font des kilomètres à travers la campagne pendant douze heures, vingtquatre heures, puis s’endorment harassés de fatigue et sont très étonnés à leur réveil de se trouver dans un pays qu’ils ne connaissent pas le plus souvent et ne
SYMPTOMATOLOGIE
sc rappelant rien de ce qui s’est passé pendant tout ce temps.
D’autres mus par ce besoin irrésistible de marcher, en proie à une impulsion homicide, tuent le premier venu. Tel est le cas de Thouv...1, qui, après une nuit orag'euse passée avec des li lies, part tout d’un coup du faubourg Saint-Martin, prend le boulevard Sébastopol, le boulevard Saint-Michel, entre dans un restaurant, rue Cujas, et tue la première fille de service qui se présente à lui. Appréhendé par les sergents de ville et le personnel de l’établissement, il ne peut donner aucune explication. Il ne connaît pas cette fille, et il ne sait pas pourquoi il lui a donné un coup de couteau. Il met même en doute ce coup de couteau. C’est peut-être un autre qui a agi de la sorte.
Reconnu épileptique larvé, ce malade fut envoyé à Bicêtre où je l’ai soigné pendant plusieurs années. Il avait, à des espaces très éloignés (huit ou dix mois), des vertiges qui duraient deux ou trois jours avec perte de connaissance, et des idées mélancoliques et de suicide consécutives à ces vertiges. Ce malade, qui était très intelligent, demandait sans cesse sa sortie.
Plusieurs consultations eurent lieu et personne ne prit sur soi la responsabilité de sa mise en liberté. Un jour on le trouva pendu dans sa cellule.