CHAPITRE I VERTIGES PROCURSIFS
Le vertige procursif est une manifestation rarement exclusive de l’épilepsie procursive. Dans les observations que nous citons plus loin, il se trouve associé à l’attaque convulsive ordinaire ou à des accès avec aura procursive. Il peut cependant exister seul, mais il est alors difficile de le différencier de l’accès procursif proprement dit dont il n’est qu’une forme atténuée. Son diagnostic se fonde surtout sur le peu d'intensité du phénomène procursif et des symptômes qui l'accompagnent. On remarque plus souvent la tendance à courir que la course elle-même; ou si Ia course est effectuée, le malade revient aussitôt à lui et continue ses occupations comme si rien ne lui était arrivé. La sensation de fatigue, qui caractérise la fin d’un équivalent convulsif, fait défaut dans le vertige; les troubles intellectuels sont peu marqués, on ne note qu’une légère obnubilation, car le malade ne perd jamais totalement la conscience des actes qu'il accomplit.
Observation VI (personnelle)
Al. V.., âgé de 10 ans et demi, est amené par sa mère à la
consultation de la Salpêtrière, pour crises nerveuses avec perte
de connaissance.
FSU RES
Antécédents héréditaires. Père: assez bonne santé, mais serait asthmatique (?)
Mère: se dit nerveuse, cependant bien portante. Elle a eu trois autres enfants dont:
1° Un fils de 24 ans, ne présentant rien à noter au point de vue pathologique ;
2° Une fille de 19 ans, peu intelligente, ayant eu des convul- Sions dans l’enfance;
3° Une fille de 17 ans et demi, de mauvaise santé, anémique, réglée irrégulièrement. Comme son père, elle serait asthmatique.
La mère accuse encore trois fausses couches de deux mois à deux mois et demi: la première après son fils aîné de 24 ans, da deuxième après le petit malade que nous allons examiner, la troisième ne peut être précisée.
Notre malade. Al..., venu à terme, accouchement facile; sa mère remarque quelques jours après sa naissance, uné desquamation des téguments par de véritables lambeaux d’épiderme; pas de pemphigus, pas de coryza. Des convulsions apparaissent à l’âge de deux ans (agitation des membres, cris, quelquefois injxontinence d'urine). Depuis cet âge, il a eu des crises tous les deux ou trois mois, parfois 4 ou 5 pendant un mois, parfois une série de 5 ou 6 dans la même journée.
Vers l’âge de 6 ans, l’état nerveux de notre malade à présenté une amélioration passagère d’un an pendant laquelle il s’est bien développé.
On a essayé de le mettre en classe, mais l’instituteur ne put le garder parce qu’il était turbulent et dérangeait les autres.
Actuellement il se présente comme un enfant assez docile, mais il laisse beaucoup à désirer au point de vue intellectuel. Il ne
sait ni lire ni écrire, on me l’a pas beaucoup poussé du reste,
RL
craignant de le fatiguer. Il répète sans cesse les mêmes questions: « Pourquoi il écrit toujours des pages, le monsieur », dit-il à sa mère peut-être cinquante fois pendant qu'on prend son observation.
La mémoire est parfaite cependant; 1l se rappelle très fréquemment des détails que sa mère avait oubliés. Il a pu apprendre à répéter des fables et retient aussi facilement les airs.
Il est assez doux, plutôt indifférent, taquin et curieux.
I] présente deux sortes de crises. 1° des vertiges: il s'arrête brusquement dans ce qu’il fait, devient pâle et dit à sa mère:
« Je deviens nerveux, je deviens nerveux. » Puis il marche et court dans l’appartement pendant trente secondes à une minute environ; il reprend ensuite ses occupations comme si rien ne lui était arrivé; 2° des crises véritables: « il reste drôle pendant un moment ». (La mère); puis il tombe brusquement et présente de lagitation elonique des quatre membres. Les convulsions durent trois à quatre minutes, puis stertor, coma. On observe conséeutivement de l’embarras de la parole, mais n’urine pas en général et’
ne se mord pas la langue.
Observation VII (Empruntée à M. DELBREIL)
Saint G.. Mathilde-Flore, âgé de 26 ans, mariée, rentrée à Vasile de Bailleul le 7 mars 1889; elle y avait déjà fait un séjour de 18 mois, de juillet 1884 en janvier 1886. Les accès observés à ce moment étaient semblables à ceux qui se produisent actuellement.
C’est une femme d'apparence robuste et bien développée: la tête, petite, est assez régulière, la région occipitale est toutefois légèrement exagérée. Le front est bas et étroit; l’implantation
des cheveux est défectueuse, empiétant sur les arcades soureil-
Lières qui sont saillantes. Les lobules des oreilles sont soudés, la dentition est régulière; pas d’imperfection palatine; il y a peu de prognathisme.
L'état mental est déjà très affaibli; la malade n’est pas encore démente, mais elle s'approche de ce terme à grands pas. Presque toujours en excitation maniaque, son langage est in-
cohérent ainsi que ses actes.
Les accès sont fréquents et correspondent à la fin de la période menstruelle. La plupart du temps excitée, la malade ne se calme que quelques jours avant le début de la menstruation. Pendant cette période, Saint G.…, sans motif, sans but, court, danse, renverse les obstacles, et frappe les compagnes qui se trouvent sur son passage.
C’est une véritable manie procursive, pendant laquelle, la malade marche, court comme avec une semi-conscience, traverse rapidement la salle en ligne directe, s'arrête devant le mur, frappe aux portes et revient sur ses pas. Cette période est suivie de vertiges procursifs. Assise, Saint G.…, sans cris, se lève, saute au-dessus de la table, saisit les objets proches et se met à courir. Ce qui différencie nettement ceci des accès de manies procursives, cest l’état de faiblesse , de semi-parésie dans lequel se trouve la malade. Pour éviter toute chute, il est absolument indispensable de la soutenir. Ensuite se déroule le tableau ordinaire de ses accès. Ceux-ci sont complets, terribles. La malade pousse un eri effrayant, puis tombe comme une masse sur le parquet. L'accès se continue complet, avec pâleur de la face, dilatation des pupilles, adduction des pouces. La phase tonique est longue; les convulsions cloniques généralisées à tout le corps;
les membres sont en flexion forcée.
rer
A la période convulsive, succède la période résolutive avec
stertor, coma, et hébétude consécutive.
Le vertige procursif observé chez notre premier malade est nettement comparable au vertige observé chez l’épileptique au cours d’une conversation par exemple. De même que celui-ci reprend au bout de quelques secondes sa phrase laissée inachevée, de même celui-là après son léger accès de procursion, continue le travail qu'il était en train de faire comme si rien ne lui était survenu.
Notre deuxième malade nous présente l'association de Ia manie ambulatoire et de vertiges procursifs. Il est à remarquer que ceux-ci sont bien plus accentués que ceux observés précédemment. Cet état de faiblesse consécutive est, pour ainsi dire, un caractère propre àäux accès procursifs; c'est pourquoi nombre d'auteurs pensent avec raison que le vertige n’est qu’un accès
procursif incomplet ou avorté.