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CHAPITRE V

FUGUES EPILEPTIQUES

1A fugue épileptique est un mode de procursion spé: ciale, où les phénomènes convulsifs sont très atténués et même disparaissent parfois pour prendre les allures d’un acte coordonné et raisonné.

Nous avons vu par l'observation de An... (Obs. XIII), que suivant les circonstances, la malade présentait deux sortes d'accès: Enfermée à l'hôpital, elle courait ou marchait précipitamment pendant 25 ou 30 minutes; si elle se trouvait en liberté, elle faisait une fugue de deux ou trois Jours.

Or, nous avons là une preuve que la déambulation n’est qu'une forme ampliflée de l'accès procursif. Du reste, dans les premiers temps de son séjour à la Salpêtrière, An. cherchait à franchir le mur au cours ‘de son attaque, et il n’est pas douteux que, si elle avait réussi dans sa tentative, elle aurait fait une fugue analogue à ses escapades antérieures.

Cependant, les deux phénomènes observés ne se res-

semblent pas en tous points: l’un se déroule devant nos veux, avec une série de gestes plus où moins convulsifs; dans l'autre, le malade s'échappe, accomplit une multitude d'actes qui nous laissent dans la perplexité quand il s'agit de les expliquer.

Et si l’on se rend compte que ce dernier syndrôme s'observe dans un grand nombre d'états pathologiques, on comprend que les auteurs n'aient pas tant cherché à étudier la fugue comme une amplification directe de l'accès procursif, qu'à la différencier des phénomènes semblables constatés dans l’hystérie et les autres psycho-névroses.

C'est pourquoi, la définition de la fugue en général varde sa raison d’être et son application particulière à la fugue épileptique, est tout légitime.

D'après AM. le Professeur Raymond, la fugue comprend: 1° une impulsion irrésistible à accomplir un acte.

2° Cet acte est accompli d'une manière intelligente, régulière, sans violence; en un mot les mouvements sont coordonnés et en harmonie avec les circonstances extérieures.

3° À la fin de l'action impulsive, il y a oubli complet de toute la période qui à été remplie par cette action. En un mot, la fugue est un acte impulsif et bien coordonné, suivi d'amnésie.

Tels sont les caractères fondamentaux, de la fugue, étudiée par Charcot sous le nom d’automatisme comitial ambulatoire, et Dutil dans son article sur l’épi-

lepsie nous en donne en quelques lignes un tableau

FE lo

frappant : (Sans prodromes ou bien après quelques vagues malaises, céphalée, tristesse non motivée, le malade quitte brusquement son domicile et ses occupations. Il se met en marche, entreprend un voyage, prend un billet de chemin de fer, s'embarque, descend à l’hôtel, solde ses dépenses et poursuit sa route sans que personne ne remarque rien dans ses allures. Lorsqu'il revient à lui, il s'enquiert de la localité où il se trouve, et reste stupéfait en apprenant qu'il est loin de sa demeure, ne se souvenant ni de son départ, ni du chemin qu'il à suivi. »

Dans la majeure partie des cas, l’amnésie de tous ces actes exécutés est complète, « mais parfois en sefforçant de se rappeler, le sujet retrouve dans Sa mémoire quelque lambeau de paysages entrevus où quelques accidents de la longue course qu'il vient d’accomplir. Dans ces fugues comitiales, le malade se livre à des actes incohérents où même délictueux ».

Et en effet, nous voyons un malade de Charcot accomplir dans sa crise, le voyage de Paris à Brest, sans en conserver le moindre souvenir. Un autre observé par C'abadé, se rend en sept jours et à pied de Paris à Hyeres Sans pouvoir à son arrivée donner l'emploi de sen temps.

Au Congrès de Bordeaux de 1895, M. le Docteur Voisin, dans l'observation que nous reproduisons, nous parle d’un malade qui à fait le voyage d'Aix à Paris Sans Savoir pourquoi ni comment; et nous en avons 6bservé un autre qui, parti d'Asnières, se retrouve quelque temps après place Voltaire, incapable lui aussi

de reconstituer la suite de ses souvenirs.

Observation XV (J. Voisin, ir Compte rendu du Congrès des Médecins aliénistes, Bordeaux 1895).

Le nommé Aud…, 31 ans, se présente à ma consultation externe le 27 juin 1895. Son père et sa mère vivent encore et sont bien portants; l’un à 83 ans, l’autre 71 ans. Pas de maladie nerveuse. Deux frères jouissant d’une bonne santé.

Cet homme a toujours été bien portant jusqu’au mois d’août 1884. Dans son enfance, il n’eut aucune maladie. Il ne présenta jamais de convulsions. N’a jamais uriné au lit et ne s’est jamais mordu la langue.

Au mois d'août 1894, à la suite de contrariétés très vives, d'un procès, il dit avoir eu une insolation (?) Il tomba sans connaissance à 10 heures du matin et ne s’est réveillé qu’à 4 heures de l’après-midi. Il ne présentait pas de fièvre.

A la suite de cet accident, il est resté un mois, paraît-il, sans reconnaître personne et sans vouloir manger (on lui introduisait de force la nourriture dans la bouche). Il avait une amnésie complète des faits les plus récents.

Depuis cette époque, 1l a eu plusieurs absences et plusieurs fugues. Il partait de chez lui sans savoir où il allait, et des personnes amies le ramenaient chez lui. Il ne se rappelait de rien de ce qu'il avait fait pendant ces fugues. Il ne se rappelait que des faits antérieurs à ces fugues.

Le 20 juillet dernier, le malade, qui habite Aïx, en Savoie, arrive à Paris chez son frère, et il ne sait comment cela s’est fait. I] se rappelle seulement, qu’à son arrivée à Paris, un voyageur complaisant, voyant son embarras, l’a conduit chez son “frère, dont 1l se rappelait l’adresse. Mais il ne sait comment il a effectué ce voyage et quel jour il est parti. Il ne sait pas ce

qu’il fit pendant le trajet.

PS es

Depuis son arrivée à Paris, il n’a aucun souvenir de ce qu s’est passé. Il ne sait pas ce qu’il a fait ce matin, Il ne se rappelle pas être venu hier à l’hôpital et m'avoir vu.

11 a lair inquiet et a l’idée fixe de rentrer à Aix pour revoir sa femme et ses enfants. Il a peur qu’on le garde à la Salpétrière. Il répond d’ailleurs très bien et sensément aux questions qwon lui pose et qui ont rapport à des faits antérieurs à sa fugue, mais il ne peut donner de renseignements précis sur ce qu’il a fait depuis sa fugue. Il y a amnésie complète des faits récents.

-… Nous tâchons d’endormir le malade par la fixité du regard ou par la compression des globes oculaires. Nous n’y parvenons pas.

Le 1° juillet, le malade revient nous voir. Il ne se rappelle pas nous avoir vu l’autre jour. Il a encore Pair inquiet. Nous tâ-

chons encore de l’endormir, nous n’y parvenons pas.

Observatier XVI [Service du professeur Raymonp)

Antécédents héréditaires. — Mère morte de bronchite à 67 ans. Père mort à 54 ans asthmatique. La mère était très nerveuse, impressionnable. Sept enfants: l’un mort à 19 ans poitrinaire; les 5 autres sont bien portants. Le malade est le 5° enfant.

Antécédents personnels. — Typhoïde à 7 ans. Pneumonie à 15 ans. À toujours été très nerveux, irritable mais ne pleurait pas facilement jusqu'à maintenant où il est préoccupé par son état. Il est timide, mais en se violentant il arrive à surmonter cette timidité.

Le malade est musicien ambulant et c’est au cours de ses pro-

menades professionnelles que lui est arrivé l’accident qui lamène.

La première crise remonte au mois d'avril. Elle a débuté par une aura olfactive (mauvaise odeur) dans une rue des Batignolles. Inconsciemment, au lieu de se diriger vers l’avenue de Olichy pour rentrer chez lui, comme :il en avait l'intention, le malade a pris la direction opposée, si bien que lorsque la crise a été finie, il a été étonné de se trouver au Square des Batignolles.

La 2° fois, le 7 juillet dernier, en quittant son frère à Asnières, il fut tout à coup pris de la même aura olfactive et, au lieu de marcher droit devant lui, il a filé vers la droite et s’est trouvé quelque temps après place Voltaire, c’est-à-dire à environ 1 kilomètre de son point de départ.

Enfin, le 8 et le 9 juillet, il lui est arrivé à diverses reprises de quitter brusquement la chambre qu’il occupait, en se rendant parfaitement compte toutefois, de ce qu’il faisait. Mais, il paraît que sa femme a été obligée de lui mouiller les tempes et les mains pour le faire revenir à lui. Le malade nous dit qu’il est toujours pâle au cours de ces crises et qu’il a le regard fixe.

AÀ l’examen, on ne trouve pas de stigmates hystériques, sauf la perte du réflexe pharyngien. Pas de palpitations cardiaques. Pas de signes d’artérioselérose. Myopie très forte; pas de rétré-

cissement du champ visuel. Ethylisme probable.

Ces deux observations nous offrent les caractères les mieux établis des manifestations épileptiques, et parmi ceux-ci l’amnésie consécutive semble être un fait constant. Toutefois, ce n’est pas la règle; il est des cas où le délire ambulatoire est nettement conscient d'une part et s'accompagne d'autre part d’un souvenir précis.

PT ve

Témoin, l'observation Suivante empruntée à MM. H. Claude et Baudouin.

Observation XVII Mlle V... (Victorine), âgée de 25 ans, femme de chambre, ne

cs

présente rien à noter dans ses antécédents familiaux.

Enfant, elle eut des convulsions. Elle fut réglée à 16 ans et demi et depuis toujours bien réglée.

C’est à 18 ans qu'apparut chez elle, sa première crise d’épilepsie: elle tomba en revenant d’une commission. On observa le cri initial, l’écume aux lèvres, les secousses convulsives, l’émission involontaire d'urine. La perte du souvenir fut absolue. La cause occasionnelle de ce premier accès aurait été un abcès du sein. À cette crise typique en succédèrent d’autres. Deux trépamations n’amenèrent aucune amélioration.

Depuis son entrée à la Salpêtrière (juillet 1902), les crises se rapprochent. Elle n’en avait au début que tous les mois. Actuellement elle ne passe guère huit jours sans tomber. Les accès sont précédés chez elle par une période de quelques heures pendant laquelle elle a des malaises.

Elle étoufte, se sent prise de constriction thoracique, a des nausées. L'accès survient en coup de foudre, se déroule avec tous Jes caractères classiques de la crise comitiale et laisse à sa suite une période de prostration, d’hébétude toujours assez prolonge.

On ue relève rien dans l’examen général de la malade qui mérite d’être noté.

Jusqu'ici rien que d’absolument classique. Ce n’est que récemment, les 26 octobre 1905 et 26 janvier 1906, que se placèrent les aceidents nouveaux sur lesquels nous voulons insister. La malade,

fort intelligente, tenait une sorte de journal où elle avait lPha-

bitude de noter ses crises et où elle à écrit ses impressions. Nous lui laissons la parole.

« Jeudi 26, je me suis réveillée me sentant très bien. A l’heure du déjeuner, je ne me sentais aucun appétit. Jusqu'à deux heures et demie, j'étais assez bien. Mais voilà qu’il me prend un malaise, toujours comme de coutume; je me suis promenée plusieurs fois autour de la salle. Ensuite, une idée plus forte que moi sans doute, me prend de m’en aller dans la cour, en criant que je voulais m’en aller, Par trois fois, ces cris m'ont pris comme si c'était un être surnaturel qui se trouve en moi dans ces moments qui me force malgré moi de crier. Je ne perds pas connaissance ».

Pendant ce délire qui dura deux heures, en trois reprises, elle marchait à grands pas autour d’une cour, par instants courant, d'autres fois dansant. Elle avait des yeux hagards, des gestes automatiques, tirait la langue, criait sans cesse d’une voix aiguë, perçcante: «Je veux m'en aller... Ah! Ah!. » Rien ne pouvait l'arrêter et elle repoussait brutalement qui lui parlait. Parfois elle s’arrêtait et faisait alors des contorsions, des grimaces sans cesser de crier. Elle se calma peu à peu et finit par s'endormir profondément. Le lendemain, elle était harassée.

Le 26 janvier, survint une erise analogue qu’elle décrit avec plus de détails :

« Aujourd’hui, 26 janvier, tout à coup je ressens l’envie irrésistible de pleurer.La crise de larmes devient peu à peu plus forte. Mes membres finirent par se contracter. Je finis par crier malgré moi comme si j'avais à ce moment un être surnaturel en moi, qui, malgré ma volonté, me force absolument à crier et à me

débattre. I1 me semble qu’à ce moment-là quelqu'un voudrait me

ETIZ

forcer à rester tranquille, je lui ferais du mal. Je n'ai plus peur

de rien et je ne perds pas connaissance tout en me sentant aba-

sourdie. Dans ces moments, j'entrevois mon triste sort, comme

encore plus cruel que de coutume. C’est comme un désespoir qui -

me pénètre profondément et je n'ai plus que cette pensée de

m'en aller.

Je me rends aussi parfaitement compte de ce qui se passe autour de moi, des personnes qui m’entourent et de tout ce qui se dit. Je me suis ainsi très bien apercue que M. Infroit m'avait photographiée en plusieurs poses, il me semble ».

Les photographies prises en effet par M. Infroit, montrent assez exactement quelle était son attitude.

Tantôt elle marche à grand pas, relevant très haut ses jupes et poussant des eris perçcants: Ah! Ah! Ah!

Tantôt elle s'arrête et grimace devant les personnes qui la regardent.

Tantôt elle s’avance en sautant et en agitant ses bras comme un automate.

La crise ne dura guère qu’une demi-heure. Elle se termina comme la première fois peu à peu: elle se coucha épuisée, s’en-

dormit et resta souffrante plusieurs jours.

Voici done un fait anormal, en tant que manifestation épileptique; nous allons en citer un autre sur lequel nous reviendrons plus loin.

Nous savons qu’à l'encontre des hystériques, les épileptiques ne peuvent pas être mis en état de sommeil hypnotique et reprendre ainsi la suite de leurs souvenirs. Or, un malade de M. le Professeur Raymond, pré-

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