‹ L'Épilepsie procursive et Fugues épileptiquesChapitre 17 sur 25 · RAT · texte numérisé non relu

RAT

senté à la « Clinique Charcot » en 1895, offrait les particularités suivantes : il ne pouvait hypnotisé, mais de lui-même, pendant son sommeil naturel, il retrouvait en rêve la série des actes qu'il avait accomplis durant sa fugue.

J1 n'avait aucun stigmate hystérique, et n’était jamais tombé de mal comitial. Nous rapportons 1% Gr-

tenso cette observation.

Observation XVIII (empruntée à M. le professeur Raymonp)

Dans la « Gazette des Hôpitaux » de juillet 1895, Monsieur le Professeur Raymond nous présente un homme de trente ans, intelligent et travailleur, parfaitement raisonnable, qui quatre mois auparavant fut atteint d’un accident singulier.

Sans raison, en apparence au milieu de la plus parfaite santé, il a perdu la conscience de ses actes. Il a quitté sa maison à Nancy; il a erré pendant huit Jours on ne sait où et s’est retrouvé au bout de ce temps à Bruxelles,

Dans sa stupéfaction il ne savait où il était et ne pouvait retrouver aucun souvenir des huit jours précédents.

Antécédents héréditaires. — Père mort à l’âge de 71 ans, sans avoir présenté d’autres maladies qu’une hernie et du rhumatisme chronique déformant. Il ne buvait pas, était d’un caractère calme et froid. Un détail cependant de son passé mérite, au point de vue actuel d’être relevé; dans sa jeunesse, il a été atteint de somnambulisme naturel. Etant domestique, il a trouvé plusieurs fois, le matin, son travail déjà fait. Il en fit la remarque aux personnes qui l’entouraient, on le surveilla et on constata qu’il se levait plusieurs fois la nuit pour travailler, puis il se recou-

chaïit.

ve D9 —

Sa mère vit encore, bien portante quoiqu’elle soit affligée d’uir goître qui la gêne par son volume. D’une manière générale, on peut dire qu’elle est nonchalante, endormie, médiocrement intelligente, d’une paresse exagérée.

Le malade a un frère qui présente des signes évidents d’alcoolisme chronique. Il est intéressant de souligner que ce frère a présenté aussi du somnambulisme dans sa jeunesse. Un soir, ‘il se levait de son lit et se sauvait dans l’escalier en emportant son oreiller sous son bras. On le rejoignit et on le réveilla sans qu’il pût expliquer cette conduite bizarre.

Une sœur de 19 ans se porte bien. Une autre sœur a eu des convulsions dans son enfance; elle est morte tuberculeuse à l’âge de 17 ans.

Antécédents personnels. — Notre malade P.., a eu une enfance normale, aucun retard dans son évolution; pas de convulsions. Il est resté petit jusqu’à l’âge de 14 à 15 ans; à partir de cette époque, il s’est développé très rapidement. Très impressionnable, d’une émotivité exagérée, 1l eut vers l’âge de 16 ans une violente colère qui a déterminé une sorte de crise de nerfs. Il est intéressant de remarquer en passant que cette colère s’est produite à la suite d’une accusation portée contre lui. À cette époque il était clerc d’huissier, et il fut accusé injustement d’avoir volé; son indignation fut si grande, qu’il cria, tempêta, insulta tout le monde, déchira des pièces dans l’étude. Pendant plusieurs heures, il fut comme un homme ivre et il éprouva à la suite de cette scène, de violents maux de tête que d’ailleurs il réssentait assez fréquemment.

Son caractère émotif est encore très accusé par le détail suivant: à 17 ans, il quitta la Lorraine annexée pour ne pas être

soldat allemand et ce départ l’impressionna beaucoup. Pendant

nie

longtemps il eut, la nuit, des terreurs; il rêvait qu'il était suivi par un gendarme allemand qui l’arrêtait et le ramenait de force.

Ce rêve se présente encore maintenant quelquefois; 1l importe de le noter en passant, parce qu’il a également rapport aux idées d'aceusation et de fuite, qui ont joué un grand rôle dans le déhire de notre malade.

P.. arriva à Paris sans position, mais avee une forte dose d'esprit aventureux. À 17 ans, il s’engagea et partit pour l’Amérique du Sud, avec la mission Crevaux. Une blessure qu’il recut à la jambe dès le début du voyage, le mit dans l’impossibilité de continuer et le sauva du massacre. Soigné à Buenos-Ayres, il fut rapatrié aussitôt guéri.

Mais il ne resta pas longtemps en France. Bientôt il fut adjoint à la mission de M. de Brazza et partit pour le Gabon.

Dans cette expédition qui dura près de deux ans et pendant laquelle il recueillit une quantité de notes extrêmement importantes, il eut à souffrir toutes sortes de maux; il eut la gale, il eut aux Jambes ces ulcères tenaces, que dans le pays, on appelle « eraw-craw ». Il eut surtout des accès de fièvre paludéenne très graves. Ces fièvres ont pris fréquemmnent chez lui une forme nerveuse; elles se compliquaient d'accidents délirants, qui souvent duraient plusieurs Jours; en même temps, il s’évanouissait à tous moments. Pendant une huitaine de jours environ, il soutfrait beaucoup de la tête; 1] lui était impossible de travailler, de lire. Il lui fallait rester constamment couché car dès qu’il 32 mettait sur son séant, il perdait connaissance.

À son retour en France en 1886, à l’âge de 22 ans, il eut des. aecès de fièvre encore plus fréquents que lorsqu'il était au Ga-

bon. Ces accès, au début, revenaient tous les huit jours. Plus.

tard ils furent quotidiens; six mois après son retour en France, il était complètement guéri.

À l’âge de 24 ans, P... s’est marié une première fois avec une femme qu’il aimait beaucoup, mais il la perdit quelques mois après son mariage. Dans son désespoir il voulut se réengager dans la légion étrangère et ses parents eurent de la peine à le dissuader de ce projet. On le fit alors entrer dans les bureaux de la compagnie de l'Est et on l’amena à se remarier à l’âge de 26 ans. Ce second ménage fut des plus calmes, des plus heureux. P... a une fillette de 4 ans qu’il aime beaucoup et sa femme actuellement est enceinte de einq mois. Sa position pécuniaire est modeste maïs sûre. Il est estimé de ses chefs et allait obtenir un avancement important quand lui est survenu l’accident que nous relaterons plus loin. Aussi n’avait-il aucune vaison d’inpiétude, aucun désir si petit qu’il soit, de quitter son ménage.

Il faut encore remarquer que G1ins ces dernières années, P... s’est livré à de véritables excès de travail intellectuel. Outre son travail habituel d’employé à la gare de Nancy, travail qu'il accomplissait consciencieusement, il s'était imposé deux besognes supplémentaires. D'un côté comme il était comptable, il s'était chargé des comptes d’une maison en liquidation, et il lui arrivait de travailler À ces calculs jusqu’à deux heures du matin. D’un autre côté, il entreprit de mettre au net et de publier les notes qu'il avait recueillies dans son voyage au Gabon. Cette étude sur les ressources, la flore, la faune du Gabon, sur la comparaison de nos relations commerciales dans le pays en 1886 avec les relations actuelles, fut bien accueillie par la Société de Géographie et publiée en partie dans ses Bulletins avant de paraître en volume.

Ce sont des études fort intéressantes, non seulement pleines

d'observations, mais encore bien composées et bien écrites. Ce détail n’est pas sans importance car il nous permet d'apprécier l'intelligence et le travail du malade.

Depuis quelques mois, en particulier, depuis le mois de janvier 1895, P... éprouvait un certain nombre de troubles nerveux qu'il mit sur le compte de son excès de travail intellectuel. Il à d’abord éprouvé des insommies fatigantes, des maux de tête, des sentiments de lassitude, des crampes et des secousses dans les membres; quelques troubles légers de la vue, tels que mouches volantes; enfin il constate surtout une diminution considérable de l'aptitude au travail. Le malade s’étonnait de ne plus calculer aussi facilement, d’être très distrait, de perdre la mémoire, etc. Son état d'émotivité, qui constitue pour ainsi dire sa manière d'être normale, augmenta encore; ainsi il s'évanouit un jour lorsque l’on racontait devant lui le premier accouchement de sa femme. Ces troubles ne l’inquiétaient pas autrement lorsque survint l’accident qui l’amena à la Salpêtrière.

Le dimanche 3 février 1895, il se trouvait seul, dans sa maison à Nancy, sa femme était partie la veille pour un voyage à Paris. Il était d’ailleurs sans occupation ear il venait de remettre un manuserit important de ses récits sur le Gabon à un membre de la Société de Géographie; celui-ci ne devait le lui rendre que dans quelques jours, avec ses observations. Ne sachant que faire de son temps, et apparemment en bonne santé, il se rend au café de la Meurthe à Nancy, café qui est situé à une petite distance de son habitation. Il venait d'achever de prendre un café quand il rencontre des amis; il prend encore avec eux deux bocks. IX accompagne ceux-6i à la gare; là, il s’apercoit qu’il a oublié de payer ses consommations, ce qui le ramène au café. Il rencontre

alors une personne qui l'invite à faire le quatrième dans une

ER | Re

partie de billard; n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, ïl accepta. Il est bon de noter ces détails pour montrer avec quelle précision, P.…. raconte les incidents de cette journée; il sait qu’il a gagné une partie, puis qu'ayant vu venir un garcon de caisse de son bureau, il l'invite à jouer avec eux; il sait enfin que pendant cette partie il a encore bu deux bocks. Avant de sortir, il convient avec le garcon de caisse, qui a joué avec lui et qui habite tout près de son appartement, qu’il va descendre diner avec lui.

Quand ü va quitter le café, le patron le rappelle pour lui offrir un verre d’un vermouth qu’il vient de recevoir; 1l accepte mais à la condition de n’en boire qu'un demi-verre. P.. a done bu dans l’après-midi um café, quatre bocks, un demi-verre de vermouth. Cela n’est évidemment pas énorme, mais cela contraste avec sa sobriété habituelle.

Cependant il sort de la salle sans ressentir aucun trouble, et quoique le froid très vif du dehors l’impressionne un peu au sortir d’une salle très chauffée, il marche tranquillement dans la rue Stanislas pour rentrer chez lui et pour dîner avec son voisin. Il importe de faire remarquer que tous les souvenirs de la séance du café et de la sortie de cet établissement sont absolument précis dans leurs moindres détails. Pour rentrer chez Jui, il s'engage sur le pont placé sur la voie du chemin de fer et qui n’est pas à 150 mètres de son habitation.

Arrivé au milieu du pont, il ressent une vive douleur dans la tête, il lui semblait que celle-ei était comme serrée circulairement et comme écrasée. Cette douleur il s’en souvient très nettement, mais ce qui s’est passé ensuite, il n’en sait plus rien, absolument rien.

Quand il a repris conscience, où du moins quand il reprend

la suite de ses souvenirs, 1l était couché dans la neige au milieu d’une campagne, le long d’un petit ruisseau. Il s’est relevé et s’est sénti tout eourbaturé; il souffrait de la tête et de l’estomac.

I] faisait nuit et ignorait complètement où 1l était. Une ligne de tramway qu’il a rencontrée en cherchant à s'orienter devint son guide. En la suivant, il parvint jusqu’à un grand bâtiment qui était la gare du Midi à Bruxelles! Il était onze heures du soir et la date qu'il lut sur un Journal, lui indiqua le mardi 12 février.

En résumé, 1l se souvenait d’avoir traversé le pont Stanislas à Nancy, pour rentrer chez lui le dimanche 3 février et sans savoir comment, il se retrouvait à la gare de Bruxelles, le mardi, 12 février. 11 n'avait aucun souvemir des pays traversés, ni de la façon dont il avait vécu les Jours intermédiaires. L’oubli s’étendait exactement sur huit Jours et quatre heures.

Nous n'avons pas d’autres détails précis, mais il ne semble pas qu'au début ou à la fin de sa fugue, 1l y ait eu des convulsions. Après son réveil le malade ressentait des maux de tête; il tremblait de tous ses membres; il éprouvait une sensation de faiblesse et d’engourdissement dans les jambes qui lui semblaient s'enfoncer dans le sol.

Pendant plusieurs Jours il ressentit ces faiblesses et ces engourdissements dans les membres inférieurs. [1 s’étonnait aussi de ne pas trouver de goût aux aliments et d'être forcé d’ajouter beaucoup de sel pour les rendre plus sapides, ce qu'il ne faisait pas auparavant.

Enfin, outre son amnésie localisée, 1l avait des troubles généraux de la mémoire; il ne retrouvait plus aussi parfaitement les noms des personnes, mais ces troubles de mémoire existaient

déjà un peu avant la fugue.

CH

Au bout de huit jours de séjour à l'hôpital, on tenta de l’hypnotiser après avoir obtenu son consentement, mais toutes les tentatives faites dans ce but, échouèrent les unes après les autres. Cependant, dès son arrivée, une chose importante, peutêtre capitale, fut constatée: la nuit, P... fut agité et rêva tout haut. Toutes ses paroles ne purent être recueillies, maïs on distingua les mots suivants plusieurs fois répétés: « Bon, c’est entendu ». Or ces mots, il les avait prononcés pendant sa fugue au départ de sa maison. Ils avaient été entendus par son voisin qui lui rappelait sa promesse de venir dîner avec lui. P... rêvait donc à sa fugue; il en retrouvait en rêve, certains souvenirs.

Quelques jours après, P.…. se sentait transformé, il n'avait plus de maux de tête, il avait l’esprit plus lucide. Enfin, détail de la plus haute importance, il avait retrouvé la plus grande partie des souvenirs de sa fugue.

Que s’était-il donc passé? P.. avait rencontré dans les rues de Paris — (Le malade sort se promener presque tous les jours) — Son frère et il avait eu une conversation avec lui. Cette conversation, ainsi qu'on va le voir tout à l’heure, avait délivré son esprit d’un grand poids et avait contribué beaucoup à lamélioration de son état psychique à la disparition de ses maux de tête.

Un autre petit incident, s’ajoutant au premier, détermina le retour des souvenirs. P..., en brossant ses habits, trouva dans une poche, un petit papier sur lequel étaient quelques lignes écrites au crayon. Ce papier le plongea dans le plus grand étonnement. C'était une recommandation en règle, signée d’un nom inconnu, à une maison charitable de Bruxelles pour qu’on voulût bien le loger pendant quelques jours. P.. ne comprenait pas tout dabord, d’où pouvait venir cette lettre. Il chercha avec les plus

NO

grands efforts à coordonner les souvenirs que lui rappelaient ce bout de papier. Toute la nuit, dans un demi-sommeil, il continua ses recherches. Et en partant de ce papier comme point de repère, il vit ce qu'il avait fait à Bruxelles; il remonta ainsi aux jours suivants et put reconstituer les principaux épisodes de sa fugue.

Voyons maintenant ce qu’il a pu nous raconter et comment ce récit justifie et explique sa fugue? « Il faut d’abord, nous dit-il, que je vous dise un incident survenu un mois avant la fugue et que je croyais sans importance pour expliquer ma maladie ». Au mois de janvier, juste au nouvel an, le frère de P... lui écrivait une lettre dans laquelle il l’accablait d’injures, l’accusant d’une action abominable et le menaçant de tout révéler à la police. Cette accusation était fausse et l’on comprend facilement l'indignation de P... A partir de ce moment, il reste très préoccupé de cette accusation calomnieuse, d'autant plus profondément que pour des raisons de famille, il ne peut faire part de ses ennuis à sa femme. À plusieurs reprises même, l’idée de la police, la pensée de fuir vint le tourmenter dans ses rêves et pendant le jour. Il chassa ces idées absurdes et erut qu'il les avaient oubliées, mais, détail important à noter, c’est à partir de ce moment qu'il-a des maux de tête et que commencent les distractions et les troubles de mémoire.

Nous sommes en mesure maintenant d'analyser ce qui s’est passé le dimanche 3 février, au moment où nous avons laissé le malade souffrant d’un mal de tête étrange sur le pont Stanislas.

Voici, du moins, les souvenirs que P.. paraît avoir retrouvés exactement.

Malgré ce mal de tête, il continua à marcher, et sur le pont

même à quelques pas devant lui, il vit une femme en deuil qui

or

pleurait et qui se désespérait. IL s’approcha d’elle et lui dernanda la cause de son chagrin. Elle lui raconta qu’elle venait d’être chassée par son mari, qu’elle était sans asile et qu’elle n'avait plus qu’à terminer ses jours par le suicide. P.. est ému par ce récit et par l’attitude de cette femme, il cherche à la consoler, puis il la quitte pour rentrer à la maison. Arrivé chez lui, P... se souvient bien qu'il a erré dans les chambres, qu’il a dérangé quelques meubles, enfin qu’il à pris deux billets de 50 francs qui se trouvaient en deux endroits différents. Il a répondu à son voisin qui lPappelait pour dîner: « Bon, bon, c’est entendu » et il est sorti brusquement sans fermer la porte.

Dans la rue il a rencontré la même femme toujours au désespoir, qui vraisemblablement l’attendait. Il a marché à côté d’elle au travers de la ville de Nancy jusque dans les faubourgs : 1l la consolait toujours et cherchait à la détourner de ses sinistres projets. Pendant cette promenade, à une heure tardive, ils se sont même égarés, et ils ont dû demander, afin de retrouver leur chemin, des indications à un soldat. Ils sont ensuite rentrés en ville; puis ils se sont rendus dans un hôtel d’une rue latérale qui coupe le faubourg Saint-Jean. Là, P.., toujours pour consoler la désespérée, car il prenait son rôle au sérieux, lui a offert un verre de Chartreuse qu’elle a accepté. Pour payer les deux consommations, il a dû demander la monnaie d’un de ses billets de cinauante francs, et il se souvient nettement que sa compagne à ps sur cette monnaie une pièce de cinq francs qu’elle a mise dans sa poche, toujours pour se consoler. Puis, ils sont montés à Pétage supérieur, et se sont couchés ensemble avec Ja plus parfaite tranquillité.

Le lendemain, P.. se réveille en sursaut; il est à remarquer

d'ailleurs qu’il a des accès de sommeil et des réveils brasques

ET

pendant so état de sommambulisme. Il est pris d’une terreur

folle, d'abord parce qu’il est couché avec une femme qui n’est

pas la sienne et que ce fait ramène dans son esprit la pensée de l'accusatic: lancée par son frère, puis parce qu’il est tard et que lheure de son bureau où l’attend un chef sévère, est passée depuis longterups. Il s'habille rapidement et se sauve sans un mot d'explication.

Le voici aui fuit à pied, droit devant lui, il traverse Nancy; il arrive à Cnampigneulle où il se sent fatigué; il orrcte alors pour prendre une tasse de café. Puis il va à la gare et part par un train etre onze heures et douze heures, avec un billet pour Pagny-sur-Moselle.

Dans le train, 1l ne pense qu'aux moyens de fuir; aucune autre idée n'existe plus pour kui. À Pagny, il déjeune et va à pied jusqu'à Longwy, où il couche dans un hôtel qu’il ne connaît pas mais qui s’appelle la « Poire d'Or » ou la « Chaîne d’Or ».

Le lendemain matin en se réveillant dans l’hôtel de Longwy, il pense un instant à revenir chez lui et la preuve de ce fait, e’est qu'il demange l’heure des trains pour Nancy. Mais arrivé à la bare, l’idée de fuir est la plus forte et il prend un billet pour Luxembourz.

À Luxembourg, n'ayant rien de mieux à faire, il va se faire couper les cheveux; le soir, il couche à l’hôtel, et le lendemain matin, il redemande l’heure des trains pour Nancy. Mais à la gare il oèd de nouveau à lidée impulsive et prend un billet pour Arlos. IT ne s'arrête dans cette ville que pour déjeuner et le soir, & arrive à Bruxelles. C’était le mercredi soir, 6 février.

À Bruxelles, il couche d’abord dans un bon hôtel, le lendemain. sentant ses ressources diminuer, il prend un hôtel d’un

ordre inféreur.

Le vendredi et le samedi, il descend encore plus bas dans la hiérarchie des hôtels et il se couche dans de petits hôtels borgnes à très bon marché,

Le dimanche et le lundi, il se résigne à coucher daus des garnis à trente centimes la nuit, avec une quantité de miséreux. C’est dans un de ces garnis qu’il cause avec un brave homme qui a pitié de lui. Cet individu lui donne un mot de recommandation pour une personne de sa famille, personne charitable qui doit héberger ce malheureux pendant quelques jours. C’est cetta petite lettre restée dans la poche de P.. qui lui a permis, à force d'efforts, de reconstituer ses souvenirs.

Pendant la journée, P... ne songeant aucunement à +entrer chez lui, errait dans la ville, et ayant vu que l’on demandait des hommes pour l’armée des Indes Hollandaises, il a cherché à s’engager. Ces efforts, heureusement pour lui, n’aboutirent pas.

Dans la misère noire où il se trouvait, P... commence un peu à penser à sa famille, et il écrit une lettre à sa femme pour lui dire qu'il est définitivement parti et pour lui demander pardon du chagrin qu'il lui cause.

Malheureusement pour nous, cette lettre n’a pas été conservée; elle eût constitué un témoignage bien curieux. Maïs P... est convaincu qu'il l’a déchirée.

Les ressources presque épuisées, P… va errer le mardi soir dans les environs de Bruxelles et désespéré, il s’étend pour dormir dans la neige. Dans cette position, il sentit bientôt l’engourdissement du froid et il eut peur de mourir. Il songea à sa femme et à son enfant, il fit alors wn effort désespéré pour se reprendre: ce sont ses propres expressions.

Le voici réveillé, apprenant avee étonnement qu'il est à Bruxelles et ne demandant qu’à rentrer au plus vite en France,

chez lui.

LD

La tête est toujours malade, l’esprit obnubilé, les souvenirs disparus jusqu'à ce qu’il rencontre son frère à Paris comme à son insu. Or, ce frère lui dit tout justement que laccusation du mois de janvier était absurde; que cela était bien reconnu maintenant, Et c’est à partir de ce moment que P... n’a plus mal à la tête, qu’il retrouve son attention et qu'avec l’aide du papier retrouvé dans ses poches, il peut reconstituer ses souve-

airs!

Cette observation nous montre en plus d’un endroit, les états de semi-conscience ou de conscience qui président à la fugue épileptique; et si l’on ne veut pas reconnaître comine tel un acte où la perception intellectuelle atteint un pareil degré, on peut se demander également si nous sommes en présence d'hystérie pure. Mais nous voyons que, par l’observation de P.., un diagnostic ferme est difficile à établir entre ces deux

névroses quand les stigmates physiques font défaut.

Page 1