PARIS E. DENTU, ÉDITEUR
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LE 3IIA«i4tlJli BE VEIiOtlRS
Exis[e-t-il encore en France un châtelain octogénaire qui songe, en soignant ses rhumaUsmcs, à ses belles années, à son brillant uniforme de garde du corps et à ses duels avec les libéraux? Trouveraiton encore, au fond de quelque manoir de province, une vénérable douairière qui ail ganlé la mémoire des fêtes de sa jeunesse, et qui rêve à la toilette qu'elle portait au théâtre de Madame, le soir de la première représentation de Michel et Christine?
S'il reste des survivants de cette aimable époque, sur laquelle, hélas! ont passé trois ou quatre révolutions, ceux-là se souviennent assurément du carnaval de 1821.
li fut très-long, ce gai carnaval, et le mois de mars venait de commencer quand Paris goûta les joies des jours gras.
Et Paiis, alors, ne pensait qu'au plaisir. La politique faisait trêve. La France, que le crime de Louvel avait mise en deuil, se reprenait à espérer qu'elle allait vivre en paix. On ne parlait plus de conspirations. On s'occupait beaucoup moins du général La Fayette que de la belle Écaillère, barbareraent assassinée par le pompier Montreuil, et la foule préférait aux luttes oratoires de la Chambre des députés, les bals et les spectacles.
Le soir du Dimanche-Gras de cette bienheureuse année, tous les théâtres étaient pleins et on dansait partout, au faubourg Saint-Germain, à la Chaussée . d'Antin et à la Courtille.
On danaaif même au Marais, au premier étage d'une vieille maison de la place lloyale, chez M. le chevalier de Saint-Hélier, un gentilhomme que les bourgeois du quartier accusaient de s'être anobli de sa propre autorité.
Ils lui en voulaient de ne pas les admedre dans son salon, où il recevait une société choisie, et leurs femmes jalousaient sa fille, M'"'Octavie de Saint- Hélier, qui les éclipsait toutes par son élégance et par sa beauté.
Le chevalier ne frayait point avec des négociants abonnés au Comtitutionvel. 11 était royaliste, et il se piquait d'aimer les arts et la littérature. Aussi ne fecevail-il que des gens bien pensants, des hommes
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du monde, des peintres, des musiciens et des auteurs
en vogue.
Ce soir là, c?s diverses catégories d'invités étaient représentées à la porte de son hôtel, la première par - quelques équipages, les trois autres par de modestes fiacres.
SouE ies arcades, causaient deux retardataires qui venaient de descendre d'un simple cabriolet à gros numéro, et qui n'avaient pourtant ni la tenue, ni la mine des artistes de ce temps, oii les urtistes étaient aussi pauvres que les écrivains.
L'un portait un costume de bal à la dernière mode : chapeau à claque, habit bleu à boutons d'or, jabot plissé, culotte courte, escarpins et bas de soie. L'autre était en grand uniforme de garde du corps, l'épée an côté, l'épaulette de sous-lieutenant à l'épaule droite, botté, éperonné et casqué.
Le plus âgé de ces cavaliers n'avait pas vingt-cinq ans, et il était difficile de décider lequel des deux était le plus grand, le mieux tourné et le plus Joli garçon, c'àr ils étaient à peu près de la même taille et ils su ressemblaient beaucoup de visage.
Seulement, le militaire avait les yeux et les cheveux noirs, le geste vif, et la physionomie mobile ; l'autre, au contraire, avait un peu l'air d'un jeune lord anglais, blond, froid et gourmé,
— Décidémcnl, tu ne veux pas que je le présente? demanda le gentleman.
— Non, morbleu ! répondit en riant le garde du
corps. C'est déjà bien assez de l'avoir accompagné jusqu'à ta porte. On dit qu'on vole les cœurs chez ton monsieur de Sainl-Hélier, et je tiens à conserver le mien.
— Oh ! pour ce que tu en fais...
— Mon cher, j'en fais ce que je veux ou plutM ce que je peux, et je n'ai pas la moindre envie de l'offrir à la belle Octavie.
— Tu le places quelquefois plus mal.
— D'accord. J'avoue même que, depuis huit jours, je l'ai fort aventuré, mais c'est un placement... temporaire, et dans le monde où tu vas, on n'admet que les placements définitifs. Qu'y ferais-je, dans ce monde-là, moi qui aime à changer souvent de garnison? Toi, René, tu ne risques rien. Tu es de force à le défendre contre vingt jolies femmes, tandis qu'à la première œillade, je prends feu comme une cartouche. C'est égal, je te conseille de te défier. On prétend que la fille du sire de Saint-Hélier ne serait pas fâchée de devenir comtesse. Et tu es comte, mon cher cousin ; ta noblesse remonte même aux croisades, n'en déplaise à monsieur ton frère qui s'avise maintenant de faire le libéral et de renier ses ancêtres. Or, les Sainl-Hélier n'onl jamais, que je sache, monté dans les carrosses du Roi, et si ton chevalier était obligé de faire ses preuves...
— II est le dernier représentant d'une des plua vieilles familles del'Aunis.
— Bah! vraiment? de TAunis? Je le croyais plutôt de l'aune. M. de Clisson qui est brigadier dans
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la compagnie de Noailles jure que les aïenx de ce Saint-Hétier vendaient du drap. 11 faudra que je me renseigne auprès de mon père qui sait son armoriai sur le bout du doigt,
— Mon cher Henri, dit vivement René, je te prie de ne jamais parler de cela à mon oncle et même de ne pas lui dire que je fréquente la maison du chevalier.
— Allons donc ! le voilà où je voûtais t'amener... à faire des aveux. Je suis fixé maintenant. Tu es amoureux fou de M"° Octavie, et avec le caractère que je te connais, tu es très capable de l'épouser. Or tu te doutes bien que mon père s'opposerait à ce mariage absurde, el tu tiens à ne pas te brouiller avec lui. Sois tranquille, je ne le dénoncerai pas... à condition, ajouta gaiement le jeune officier, à condition que tu ne dénonceras pas mes vtsit£3 à la baronne de Casanova.
— Tu te trompes, Henri, dit René plus ému qu'il ne voulait le paraître. Je n'épouserai personne. Je serais un trop mauvais parti, n'ayant pas comme toi l'avantage d'être le fils du général marquis de Brouage, pair de France.
— Tu es son neveu.
— C'est vrai, mais mon père, tu le sais, ne m'a laissé aucun patrimoine, et il ne me convient pas de m'allier à une famille riche. Je vais volontiers chez le chevalier parce qu'on s'y amuse et aussi, j'enconviens, parce que sa fille est charmante. Mais ne crains rien. Je rapporterai mon cœur.
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Et maintenant, bonsoir, puisque tu es décidé à aller flnir la nuit dans ce tripot.
— Tripot est dur, vertueux cousin. La maison de M°" de Casanova, tante de l'adorable Stella, n'est pas un couvent, mais on y rencontre fort bonne compagnie... en hommes; et la preuve, c'est que j'y ai vu plus d'une fois ton frère Fabien.
' — Mon frère a grand tort de hanter ce monde-là.
— Ce monde-là, mon cher, vaut bien celui qui te charme. Au moins, on y est franc et on ne s'y donne pas de grands airs. La tante vit peut être de la bouillotte et de creps. La nièce vit peut-être de sa beauté. Pourrais-tu m'indiquer la souicc des revenus de M. de SaintHélier et me prouver que M"' Octavie ne fait pas la chasse aux épouseurs?
Mais je n'ai rien à y voir et je perds mon temps à te prêcher pendant que mes rivaux ont des mains superbes au creps et font les yeux doux à Stella... car j'ai des rivaux, je l'avoue.
Bonsoir donc et bonne chance I Si les amours te laissent quelque loisir, viens me prendre demain, vers midi, à l'hôtel paternel. Je ne suis pas de service. Nous irons déjeuner au café Hardy.
Et, sans attendre la réponse de René, le garde du corps courut à son cabriolet de louage.
Son cousin le vit grimper dans cette caisse peinte en jaune serin, hautperchée sur des roues immenses, et il haussa les épaules en murmurant ;
— Cette créature lui portera malheur. Ahl si j'étais comme lui, héritier d'une pairie et de cent
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mille livres de reute, ce n'est pas chez une aventurière que je paseerois ma vie.
Le cabriolet jaune était déjà loin. René, après l'avoir suivi un instant des yeux, se décida à franchir la porte cochëre éclairée par deux lampions, et monta lentement le large escalier dont les marches usées devaient dater du temps où Marion Delorme habitait la Place Royale.
Les amoureux, au momeot où ils vont paraître devant l'objet aimé, ont une attitude, une allure et des gestes àeux. L'observateur le moins perspicace eût deviné du premier coup d'œil que le cousin Henri ne s'était pas trompé, et que René ne venait pas chez M. de Saint-Hélier pour le plaisir de danser des contredanses et d'entendre réciter des vers.
Il Troissait son jabot d'une main fiévreuse, il parlait tout bas, il gesticulait en marchant. En un mot il avait l'air d'un écolier qui va faire ses débuts dans le monde.
Ce n'était pourtant ni un débutant, ni un sot, ni même un timide, que le comte Itené de Brouage, attaché au ministère des affaires étranj^ëres.
Son père ayant guerroyé contre la République en VendéeetenRretagne, s'était réfugié à Londres et y était mort sous le Consulat, après avoir épousé une Irlandaise fort noble et fort pauvrff qui lui avait survécu de bien peu. René s'était trouvé à six ans orphelin et dénué de tout. Il avait un frère, et ces deux déshérités seraient certainement morts de faim, s'ils n'eussent été recueillis par un parent de leur
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mère qui avait pris soin d'eux et les avait fait élever au collège des Jésuites de Dublin. Ils n'apercevaient pas d'autre avenir que rexpatriation aux Indes ou au Canada, avec une commission de cadet dans un régiment, lorsque la chute de Napoléon leur permit de rentreren France. Ils se hèf èrent d'y revenir et ils y trouvèrentun protecteur sur lequel ils ne comptaient plus.
Le chef de leur maison, le marquis Adalbert de Brouage, frère ,alné de leur père, avait émigré dès le début de la Révolution, et il avait eu meilleure fortune que son cadet. II s'était marié à Coblentz avec l'héritière d'une riche et noble maison allemande et, de plus, aussitôt après le dix-huit brumaire, il était rentré en France en faisant sa soumission au gouvernement du premier consul.
Bonaparte, quirecherchait les grands noms elles braves officiers, s'était empressé de nommer souslieutcnant de cavalerie le riche et brillant volontaire de l'armée de Condé. Pendant quatorze ans, Une se donna pas un coup de sabre en Europe sans 'que le marquis fût là pour le recevoir et surtout pour le rendre. Il avança vite. Il était colonel au début de la campagne de Russie. II passa général de brigade à Lutzen; et après l'abdication de l'Empereur, il se rallia au roi, qui l'accueillit à merveille.
Le souverain légilime ne pouvait pas savoir mauvais gré à un gentilhomme d'avoir servi la France.
Trois ans après la première Restauration, le marquis de Brouage était lieutenant général, et il fut
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compris dans la promotion du S mars 1819, qui appela à la pairie de grandes illustrations du nouveau régime et de grands noms de l'ancien.
Le général ne s'était pas occupé de ses neveux pendant la durée de l'Empire, et, à vrai dire, il ne savait pas au juste s'ils vivaient encore, mais, en 1814, il les reçut à bras ouverts et il les combla de bienfaits.
11 commença parleur faire restituer une terre qui avait appartenu à leur père etqui n'avait pas été vendue, quoique elle eût été confisquée comme bien d'émigré sous la Terreur.
Puis, il leur offrit d'obtenir pour eux un grade dans la maison militaire du roi ; mais René préféra entrer dans la diplomatie, et Fabien aima mieux vivre du maigre revenu que lui assurait sa part de propriété du domaine paternel.
Fabien avait certaines idées que son atné ne par-
, Au commencement de 1821, le comte René de Brouage était à la veille d'être nommé secrétaire de légation, mais il se sentait peu disposé à aller vivre dans une petite Cour d'Allemagne ou d'Italie. Et cependant, il ne profitait guère des plaisirs de Paris, car il y menait une vie fort retirée, voyant peu son cousin, encore moins son frère, et se montrant assez rarement chez son oncle, quoique sa cousine Antoinette, la cbarmanle fille du général, lui fît le plus gracieux accueil lorsqu'il s'y présentait.
Kené, depuis six mois, n'était assidu que chez
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M. de Sainl-Hélier, et il n'était pas précisément attiré chez ce personnage par la compagnie qu'on y recevait, compagnie où les femmes étaient en minorité et où foisonnaient les célébrités académiques de l'époque.
René prisait assez peu les beaux esprits et il exécrait les pédants. Il ne se pâiinait pas d'aise à la lecture d'une tragédie de Pichat, il n'avait pas d'opinion arrêtée sur le mérite littéraire de M. ArnauU, auteur acclamé de Germatiicus, et il connaissait à peine de nom M. de Lamartine qui venait de publier ses premières lUéditalions.
Il n'en était pas moins poêle à sa façon ; son cœur n'avait jamais battu pourde grossières amours, mais il s'ouvrait volontiers aux sentiments éthérés.
René rêvait passion pure, sympathies mystérieuses et autres chimères qui devinrent fort à la mode un peu plus lard.
L'idéal qu'il se forgeait avait cependant flnl par prendre un corps, et Oclavie de SainL-Héiier réaliflait si bien cet idéal que le jeune comte ne manquait* pas une des réceptions de la place Royale.
Le dimanche gras, il y arriva fort tard, ayant, à son grand regret, longuement dîné avec son cousin Henri et d'autres gardes du corps de la compagnie de Groy, si tard, qu'il craignait d'avoir à peine le temps d'échangerqueiques mots aveclabelleOcla vie.
Les réunions no se prolongeaient guère au delà de minuit chez M. de Saint-Hëlier, qui aimait à se coucher de bonne heure.
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D'ordinaire, la fête commençait par une lecture et se terminait par un divertissement moins sérieux lorsqu'il s'y trouvait des peintres assez gais et des muses assez jeunes pour former un quadrille. Mais l'occasion de danser se présentait rarement, car on n'y admettait (çuëre que des femmes sur le retour et de graves écrivains.
René vit tout de suite qu'on en était encore à la première partie de la soirée, et le domestique préposéà, l'introduction desinvités, lui ditàvois basse, en lui ouvrant la porte du salon :
— Je n'annoncerai pas monsieur le vicomte. On lit,
Ou lisait, en elfet, Une dame majestueuse, coiffée d'un turban ponceau orné d'une toufife de plumes blanches, vêtue d'une robe jonquille outrageusement décolletée, etcampéc sur un fauteuil dans l'attitude olyinpienne de Corinne au cap Misëne, tenait à deux mains, comme elle aurait tenu une lyre, un volume in-oclavo, et débitait, en enflant sa voix, ce remarquable morceau du roman à lamode :
u Non loin de la tanière od celui-ci réside, squa- )> lide, hérissé et aux bétes fauves semblable, vit la Il jeune et belle Élodie. Au milieu de l'orage et des M vents, elle l'a aperçu et sa mâle beauté a fait son » cœur tressaillir. Son luth elle cherchait, son luth » par elle oublié la veille sur l'arche d'un pont, et » de le retrouver elle désespérait, lorsque tout & u coup se fit ouïr un horrible craquement s
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René se dispensa d'écouter la suite. Aux ëtouDantes iaversions de ce style baroque, il avait reconnu l'auteur et l'œuvre.
M. le Vicomte d'Arlincourl venait de publier tout récemment fe Solilaire. Le Solitaire faisait déjà fureur et M. de Saint-Hélier avait tenu à offrir à ses invités la primeur de cette prodigieuse production.
René ne s'intéressait pas du tout aux amours d'Elodie, et ses yeux se détournèrent bien vite de la ridicule Iccirice pour chercher la fitle du chevalier.
11 l'aperçut assise dans l'embrasure d'une lenètre, pas très-loin de lui et isolée, suivant sa coutume, car elle affectait de ne pas se mêler aux ennuyeux de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblaient périodiquement dans le salon de son père.
Elle les tenait en médiocre estime, et, en fuyant les contacts et les causeries vulgaires, elle obéissait à sa nature. Cette fille d'un chevalier douteux était née pour être reine. Elle avait les façons et les instincts d'une souveraine.
Aussi in spirait'elle auxamis de Jamaison plus du crainte que de sympathie. Les femmes sentaient qu'elle se moquait de leurs prétentions à l'élégance et. à l'esprit. Les hommes devinaient qu'elleles trouvait ridicules et qu'elle préférait à tous les académiciens du monde un jeune et beau cavalier.
Ces messieurs se vengeaient de son dédain en rimant contre elle, dans le silence du cabinet, de
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virulentes épigrammea. Lee baa-bleos déclaraient qu'elle n'avait pas d'esprit et qc'elle s'habillait mal.
11 est vrai qu'elle ne suivait pas les modes du temps, qu'elle se coiffait à sa guise, -qu'elle ne cultivait ni la poésie, ni les périphrases et que l'encre ne tachait jamais ses doigts efRlës.
Hais c'était une admirable créature.
Grande, svelte, avec de superbes épaules et des bras de statue grecque, elle montrait un visage dont la beauté rayonnait.
Sa peau blanche, d'une blancheur nacrée et transparente, se colorait parfois d'une teinte rose comme les premières clartés de l'aurore, et son front qui semblait taillé dans un marbre.de Paros, était couronné par d'épaisses nattes de cheveux roux, de ce roux sombre si cher aux peintres vénitiens.
Sous ce diadème d'or bruni, brillaient, comme deux émeraudes, de grands yeux verts, aux longs cils, auxsourcils arqués, deux yeux pleins de lumière et de flamme.
Quand elle les fermait, il semblait que deux étoiles venaient de s'éteindre. Quand ils regardaient fixement un homme, cet homme baissait les siens.
Ils erraient distraitement à travers le salon, ces yeux incomparables,mais lorsque Renéentra,ils s'arrêtèrent aussitôt sur lui et Hené reçut un coup au
Il la salua de loin, mais il n'osa pas se rapprocher d'elle, de peur de troubler les manifestations enthou-
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giastes que provoquait la prose de M. d'Arlk court.
Un tonnerre d'applaudtssemenls saluait en c moment la période finale d'un chapitre où Elodi exprimait en phrases contournées la joie de retrou ver son lutb à elle rapporté par le Solitaire.
M. de Saint-Hélier se tenait discrètement à l'ai gle le plus reculé du saJon. Il goûtait, dans un juste mesure, les œlivres du noble vicomte, mai il s'intéressait bien davantage à la politique d jour.
Il causait des dernières séances de la Chambre e il approuvait hautement les vues de Son Excellenc M. le duc de Richelieu, président du conseil de ministres.
Il devait, l'année suivante, célébrer les mérites d M. do ViJièle.
Le père de M"' Octavie avait une préférence mar quée pour les cens en faveur.
ËUeneluiressemblait ni au physique, ni au moral cette divine Octavie. Elle n'avait d'opinions qui celles que lui dictaient ses passions. Elle n'écoutai pas les tirades du roman à succès, et l'avenir di ministère lui était fort indifférent. Mais elle ne per dait pas de vue René de Rrouage et il s'était étabi entre eux un échange de regarda très expressifs e très significatifs.
— Pourquoi restez vous si loin de moi? disaien les prunelles étincelantes d'Octavie. — Parce qui
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je crains d'attirer l'attention des invités de votre père, répondaient les yeux plus réservés de René. — Peu m'importent les comparses qui remplissent ce salon ; venez 1 reprirent impérieusement les œillades de M"' de Saint-Hélier.
Bt le jeune comte, cédant à leur influence magnétique, se mit à manœuvrer pour se rapprocher de la fenêtre où Octavie s'était cantonnée comme dans an retranchement inaccessible aux profanes.
11 eût tôt fait de tourner les obstacles, en louvoyant am milieu des chaises, et il eut d'autant moins de peine à passer que la lecture 'finissait.
Les groupes d'auditeurs se désunissaient pour se reformer autour d'un clavecin placé à l'autre bout da salon.
M. de Saint-Hélier régalait ce soir-là ses invités d'une romance, paroles de Planiade, musique de Carafa, une romance qui ne fut chantée pour la première fois devant le public de l'Opéra-Gomique qu'au mois d'août de l'année suivante, une romance qui eut un succès colossal et que toutes nos grand'mères ont fredonnée.
Un virtuose, engoncé dans sa cravate blanche, les cheveux en coup de vent, la bouche en cœur, s'apprêtait à lancer les premières notes de ce chant naïf, et une accompagnatrice maigre tracassait déjà de ses doigts obbcus les touches jaunies d'un forte-piano qui fait peut-être encore aujourd'hui les délices d'un chef-lieu de canton.
A l'instant où, après de savantes évolutions, Hené
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L'âpraOLE BOSE
parvenait à s'établir derrière 'la chaise d'Octavie, l'artiste attaquait le premier couplet :
Qui Lraverse à la. nage Nos rapides torreals ?
Qui, sur UQ roc saurage.
Va dêiier les Tenis f
— J'ai à vous parler, dit M'" de Saint-Hélier en se cachant derrière son éventail.
— Pardonnez-moi si j'ai tardé à vous rejoindre, balbutia René. Je craignais qu'on ne nous remarquât.
— Vous êtes bien timide. Moi, je voudrais que tout le monde dit : Us s'aiment.
Le comte ne répondit pas, mais il p&lit.
— Je voudrais qu'on le dit partout, reprit Octavîe, parce que, alors, mon père renoncerait peut-être à me contraindre.
— Vous' contraindre ! Est-ce que...
— Il veut me marier.
M. de Brouage se tut encore. L'émotion l'étouifait.
— Ecoutez-moi, René, continua M"" de Saint- Hélier. — Elle ne l'avait jamais appelé René. — L'heure est décisive. Je hais ce mari qu'on va m'imposer, je le hais... et je vous aime.
— Vous m'aimez ! répéta René éperdu.
Et il allait se répandre en protestations passionnées, mais sa voix fut couverte par le fausset du
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lénor glapissant un refrain qui Bt plus tard le tour du monde:
C'esl le aolilaire,
li TOll lOQt,
It sait (oui, Eateod toal.
Est partout.
Pendant qu'on bissait cette charmante ritournelle, Uctavie demanda d'un Ion bref :
— Que dois-je faire ?
— Résister, répondit vivement le jeune comte.
— Résister I pourquoi ? Le parti qu'on me propose est sortable. L'homme qui a demandé ma main hier est riche, et mon père fait le plus grand cas de ses qualités. Ce sera un excellent mari. Quelle raison ai-je de refuser l'honneur qu'il veut me faire? Je ne pourrais lui en donner qu'une seule... je pourrais lui répondre que je suis engagée... et si j'avais échangé un serment avec vous, je vous le jure, René, ni les prières, ni les menaces ne me décideraient à céder à mon père. Mais je marche au hasard dans celle vie où deux chemins sont ouverts aux femmes... le chemin du devoir et le chemin du bonheur... Notre bonheur à nous, c'est le sacrifice... C'est de pouvoir dire à un homme : Vous êtes pauvre et je suis riche ; je veux être pauvre avec vous.
Mais, si cet homme manque de courage, s'il ne se
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h&te pas de nous répondre : je suis prêt, venez ; s'il se tait, s'il hésite... alors... oh I alors, nous nous souvenons qu'à défaut du bonheur, il y n l'* plaisir. Croyez-vous donc que je dédaigne le luxe, les fêtes, , les succès? Croyez-vous que je ne saurais pas me consoler d'avoir subi un mariage de raison en usant de la liberté que ce mariage m'assurerait ? Je connais celui qui serait mon mari, ai je consentais à l'épouser, et je sais qu'il ne me demanderait jamais compte de mes actions. 11 ne tiendrait qu'à moi de vous prendre pour amant.
Octavie dit ces derniers mots d'une voix sourde, puis elle reprit avec tout le feu de la passion contenue :
— Mais, si je faisais cela, René, je me mépriserais. Ce que je ferais, si j'étais BÛre de votre amour, ce serait de fuir, de rompre à tout jamais avec le monde, de vivre de votre vie...
Cette déclaration brûlante fut couverte un instant par les bruyants accords plaqués par la pianiste étique, au moment où l'artiste attaquait le deuxième couplet :
Qui jelle un sortilège Sur DOS pauvres troupeaux ?
Qui Rlaee sous la neige Nos moissons, nos colCitux ?
A l'ours dans sa tanière Qui donne le trépas?
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— MaU non, reprit amèreinent M"" de Saint- Hélier, quand la tempête d'harmonie s'apaisa pour laisser le chanteur filer ses notes douces; non... ce sont là des raves... des folies. Sais-je seulement si vous m'aimez?
— Si je vous aime 1 murmura René. Afa 1 J'espérais que vous n'en doutiez plus. Si j'avais pu penser que vous étiez résignée à partager ma médiocrité, je n'aurais pas attendu si longtemps pntir vous le dire, ce mot que je n'osais pas vous laisser deviner.
— Et vous, le comte de Brouage, neveu d'un pair de France, vous dont la noblesse date de huitsièclcs, vous hésitiez à entrer dans la famille d'un simple gentilhomme, parce que vous n'êtes ni ambassadeur, ni député, ni officier dans la maison du roi I Votre amour est bien timide.
— Je suis pauvre... je n'ai pas d'avenir, et sans la protection de mon oncle...
— Vous seriez condamné à vivre obscurément au fond d'un vieux castcl de province. Je le sais et je souhaite que vous y soyez réduit. Je ne voudrais plus vous épouser, ai le marquis de Brouage venait à perdre son fils, car alors vous hériteriez de sa pairie, et vous pq^rriez croire que je ne vous aime pas pour vous-même.
— Voua n'avez rien de pareil à craindre. Pour que la dignité de pair se transmette dans une ligne cuilalérale, il faut une ordonnance royale, et le roi est libre de choisir dans cette ligne qui il lui platt.
i — Oh I dit Octavie avec un sourire, je sais que je
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ne serai jamais pairesse, et c'est parce que je sais eela que je voas demande de me répondre. Voulezvous que je sois votre fiancée ?
— C'est moi qui vous supplie de m'agréer pour votre fiancé ! s'écria le jeune comte.
— Prenez garde. La promesse que nous échaugeons n'est pas un de ces engagements frivoles qui sont comme la monnaie courante de la galanterie de salon.
A dater de cet instant, René, je vous appartiens... et vous m'appartenez... quoi qu'il arrive.
— Quoi qu'il arrive, dit gravement M. de Brouage.
— Ah ! je suis bien heureuse, murmura Octavie, en appuyant sa lAain sur son cœur.
Et ses longs cils se mouillèrent de larmes en s'abaissant sur ses beaux yeux.
— Maintenant, ajouta-t-elie d'une voix qui ne tremblait plus, séparons-nous. Cette sotte romance va finir, et mon père qui nous observe de loin va venir me rejoindre. Je ne veux pas que vous lui parliez ce soir. Demain, je lui déclarerai que ma résolution est prise et je vous ferai savoir ce que j'attends de vous. Mais je désire qu^^ous quittiez le salon sur-le-champ pour couper court ans commérages et aux explications.
René était trop troublé pour répondra. Il voyait d'ailleurs M. de Saint-Hélier se rapprocher peu à peu de sa fille, et il ne demandait pas mieux que d'éviter une rencontre scabreuse.
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Il s'inclina respectueusement devant la belle Octavie, et il battit en retraite vers la porte qu'il réussit à gagner sans attirer l'attention, gr&ce à la poésie de M. Plantade et à la musique de M. Garafa.
C'esl lo solilaire.
Il voit tout...
Ce terrible refrain poursuivit le jeune comte jusque dans l'antichambre, où il s'arrêta un instant pour endosser son manteau.
Un instant après, il était sur la place Royale, et, comme aucun équipage ne l'attendait, il lui prit envie de rentrer cbez lui à pied.
Il ne prévoyait pas ce que cette fantaisie allait lui coûter.
Le temps était sec et invitait à marcher.
René, d'ailleurs, ne sentait pas le froid assez piquant de cette nuit de mars.
Quand ils savent qu'on les aime, les amoureux sont à l'épreuve de toutes les températures.
Il y avait cinq mois que le jeune comte de Brouage avait vu pour la première fois M'" de Saint-Hélier à jwTgrand bal donné par la ville de Paris, à l'occasion de la naissance de monseigneur le duc de Bordeaux, et la passion qu'elle lui avait inspirée datait presque de cette rencontre fortuite.
Il allait peu dans le monde ; c'était un concentré, ^ft mélancolique. Il avait beaucoup tu les ^livres
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de M. de Ghateaubriant et très-peu fréquenté les femmes. Aussi élait-il mûr pour un amour violent et beaucoup plus exposé que son mauvais sujet de cousin à s'enflammer en recevant un coup de fou. dre.
Huit jours après ce hasard, il s'était fait présenter chez M. de Saint-llélier, qui accueillail toujours volontiers les flts de famlEle. Un mois plus tard, il était éperdùment épris de M"= Oclavie, qui comprit fort bien ce qu'il éprouvait.
Jjes femmes ne se trompent jamais sur les sentimenls qu'elles inspirent, et les moins savantes lisent a livre ouvert dans les cœurs.
Mais si elle se montra flattée des assiduités de M. de Brouage, elle s'abstint de les encourager et ■ elle ne recourut à aucun manège de coquetterie, se bornant à dévoiler peu à peu tous les trésors de son esprit, un esprit charmant et pourtant sérieux, souple et droit, vif et profond, presque viril et relevé par la grâce féminine.
Elle fut lente à livrer le secret de sa nature ardente, à laisser deviner a René ce que ses yeux d'èmeraude disaient si bien.
Elle semblait lulter contre un entraînement irrésistible et ne céder que malgré elle à un penchant combattu par sa raison.
Plus elle se retranchait dans la réserve qu'elle s'imposait, plus le comte s'efibr^ait de l'en faire sortir, et dans cette lutte où M"° de Saint-llij||^k
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LE MASQUE DE VELOURS n
avait tous les avantages, il ne tarda guère à s'avancer plus loin qu'il nâ le souhaitait au début.
Il en vint bienlàt à laisser entendre qu'il irait jusqu'au mariage, et Ja façon dontia belle accueillit cette ouverture acheva de lui tourner la tête.
Elle ne parut point surprise et dédaigna toute affectation de naïveté. Elle ne chercha point à cacher qu'elle était très-flattée de cette demande indirecte.
En UQ mot, elle sut être simple et franche, et René sentit que le moment approchait où il lui faudrait prendre une décision grave.
Sa situation était assez fausse, car il n'appartenait pas au même monde que M'" de Saint-Hélier, et il ne pouvait, sans la compromettre, continuer à lui fûre une cour qui donnait déjà lieu à bien des propos.
D'autre part, il ne songeait qu'avec une sorte d'effroi à la démarche qu'il allait être obligé d'oser.
Il n'avaitpourtoutefortunequ'une terre de médio, c.re rapport et dn vieux manoir fort délabré. Encore ce. bien était-il resté indivis entre lui et son frère Fabien, qui en dépensait à peu près tout le revenuétant aussi prodigue et aussi désordonné que René l'iait sage.
1^6 jeune comte dépendait absolument de son oncle le marquis de Brouage, lequel s'était chargé de le pousser dans la diplomatie.
0r, ce seigneur avait des idées arrêtées sur les aj^^^e». Il avait jadis redoré son blason par un
Opulent mariage, mais il n'avait pas dérogé pour cela, car la défunte marquise, aurait pu faire ses preuves pour entrer comme chanoinesse dans tous les chapitres nobles de l'Allemagne, où on ne badine pas sur les quartiers.
Le général ne s'était point converti aux idées nouvelles en servant l'usurpateur, et 11 devait s'opposer à ce que son neveu épousât la fille d'un gentill&tre obscur et, pour tout dire, presque équivoque.
Car René avait eu beau s'iaformer, personne n'avait pu le renseigner sur les antécédents, ni même sur l'existence présente de M. de Salnt-Hélier. Ce chevalier, plus ou moins de bon alol, avait l'air et les manières d'un homme bien né et aa maison était tenue sur un excellent pied. Mais d'où sortaitil et d'où tirait-il ses revenus? Possédait-il des titres de rente ou touchait-il des pensions du gouvernement? Où avait-il gagné les rubans multicolores qui ornaient sa boutonnière?
Naturellement, M. de Brouage «s'était abstenu d'adresser à Octavie cesquestionsdélicates.Adiversea reprises, elle lui avait laissé entendre que son père.ayant autrefois rempiipour les princes légitimes certaines missions de confiance, devait une partie de sa fortune à des services rendus dans les cours étrangères. Mais cette indication était un pou vague et il était assez difTicile d'en vérifier l'exactitude.
René pouvait donc s'attendre à recevoir la^^é-
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LE MASQUE OË VGtXlUBS 23
diction de son onele, s'il s'avisait de se mésallier avec M'" de Saint-Hélicr. Et il ne fallait pas songer à le fléchir, ceL oncle intraitable. C'était un homme tout d'une pièce, accoutumé à gouverner sa famille comme il gouvernait autrefois les dragons du 9* régiment, radicalement inaccessible à l'idéal, traitant de fadaises les inclinations tendres et de croquants tous ceux qui n'étaient pas de sa caste.
Le pauvre amoureux ne devait même pas compter sur l'approbation de son cousin Henri, qui avait eu vent de sa passion pour la belle Octavie, et qui le raillait sans cesse à ce propos ; encore moins sur celle de sa cousine.
Les cousines, même quand elles sont filles d'un pair de France, n'approuvent jamais les cousins qui ■ s'amourachent d'une étrangère, au lieu de leur faire un doigt de cour.
Pour tenir l'engagement qu'il venait de prendre, René allait avoir à surmonter dus dlfllcuUés telles qu'un homme moins épris aurait hésité. Mais il ne s'appartenait plus, et il se préparait à supporter les conséquences de cet engagement.
Il était son maître après tout, libre de renoncer aux visées ambitieuses et de se contenter du bonheur. La vie à deux au fond des bois lui apparaissait comme un paradis sur terre.
Ilavaitlafoi.il croyait que cette merveilIeuse.Octavie l'aimait assez pour ne jamais regretter ni ses tfiomphesde jeune fille, ni la richesse, ni les salons parisiens.
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26 L'ÉPINGLE ROSf:
Et il allait, se forgeant des félicités, rêvant à cette bouche adorable qui venait de lui dire : Je vous aime, a ces yeux dont le dernier rayon lui brûlait encore le cœur.
]I allait droit devant lui, sans voir les chemins par où il passait.
11 avait traversé en biais la place Royale eteiilllé la première rue qui s'était présentée devant lui.
Il habitait un modeste appartement rue d'Artois, au coin de la rue de Provence, et pour regagner directement son domicile, il aurait dû prendre les boulevards, mais il s'était engagé dans un' enchevêtrement de voies étroites et tortueuses.
Il tournait au hasard, tantôt à droite, lantibt à gauche. II tourna si bien qu'à un certain moment il s'aperçut qu'il ne savait plus du tout où il était.
L'éclairage municipal laissait fort à désirer en 1821. On avait commencé depuis trois ans à employer le gaz, mais les premiers essais n'ayant donné que des résultats très-i m parlai ts, la ville en était encore aux antiques réverbères suspendus au milieu d'une corde attachée par les deux bouts à des poteaux adossés aux maisons.
Ces appareils primitifs donnaient peu de luraièi'e et s'éteignaient souvent. A leur clarté douteuse, on avait beaucoup de peine à lire les plaques indicatrices placées au coin des rues. Et d'ailleurs, les inscriptions n'ayant pas été repeintes depuis fort longtemps étaient à peu près indéchiffrables.
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René finit par reconnaître qu'il avait dû r à son insu, sur ses pas, car il se retrouva en face d'un grand mur qu'il se souvint d'avoir tongë un quart d'heure auparavant.
Ne se souciant pas d'errer ainsi jusqu'au jour, il s'arrêta et il chercha à s'orienter. Mais il est moins malaisé de se diriger quand on navigue sur l'Océan que de deviner où est le Nord quand on s'est perdu par une nuit obscure dans certains quartiers de Paris.
Le ciel était couvert et les étoiles invisii)Ies, y compris l'étoile polaire. Le jeune comte avait devant lui un mur de jardin, derrière lui une rangée de maisons noires et silencieuses.
Pas une lumière aux fenêtres, pas un passant dans la rue.
11 était deux heures du matin et le carnaval n'avait pas empêché les habitants de ces paisibles régions de se coucher têt!
René dut se décider à marcher à l'aventure, jusqu'à ce qu'il reocontràt un bourgeois attardé qui eût l'obligeance de le remettre dans son chemin.
Il supposait qu'il ne devait pas être très-loin de son pointde départ, mais il ne se rappelait pas avoir jamais traversé ce dédale de ruelles et d'impasses.
Quand il allait k la place Hoyaie ou quand il en revenait, il prenait toujours un cabriolet, et pen-
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ïi UËPINOLE R(»E
dant le voyage, il songeait à ses amours, de sorte qu'il ne remarquait pas la route.
Ses souvenirs ne pouvaient donc pas lui servir, et il en était réduit à espérer que la Providence lui enverrait un guide.
En suivant le mur, il arriva au coin d'une voie complètement dépourvue de réverbères.
Il se demandait s'il allait s'y engager ou bien passer outre, lorsqu'il crut voir se dessiner dans ombre une forme humaine.
Bien des gens auraient pris le large pour éviter une mauvaise rencontre, d'autant qu'à cette époque les attaques nocturnes n'étaient pas rares et qu'on le pouvait guère compter sur l'assistance de la force publique.
Le corps des sergents de ville n'était pas encore organisé, et les patrouilles de nuit étaient faites par a garde nationale.
Or, les soldats citoyens n'étaient pas des gardiens
ès-vigilants de la sôreté de la ville.
Mais le comte n'avait peur de rien, et il n'hésita
is une seconde à s'avancer vers l'homme qu'il lui semblait apercevoir.
Il vit tout de suite qu'il ne s'était pas trompé, et qu'il avait enfin trouvé à qui parler, mais l'individu qu'il allait interpeller ne paraissait pas tenir à engager un colloque, car il recula vivement.
— Monsieur, lui cria René, un mot, s'il vous plaît. Pourriez-vous me dire où je suis et quel che-
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min je dois preridre pour gagner les boulevards? Je me suis égaré en venant de la place Royale et je vais rue d'Artois.
A ce discours, l'homme s'arrêta et vint au-devant du comte, mais sans se presser et avec une allure déplante.
Pour le rassurer, René s'arrêta aussi et l'attendit de pied ferme.
Il vit bientôt que ce rôdeur de nuit était enveloppé dans un carrick à plusieurs collets, et coiffé d'un chapeau évasé par le haut comme un tromblon ; mais l'ohscuritë l'empêcha de distinguer les traits du visage.
— Vous êtes donc étranger, puisque vous vous égarez dans Paris ? demanda l'inconnu.
— Non, dit René, un peu surpris qu'il lui adressât cette question au lieu de lui répondre ; je ne connais pas du tout ce quartier-ci et vous m'obligeriez inTiniment si vous m'aidiez à en sortir.
. — Je ne suis pas commissionnaire.
— Soit ! Mais vous pouvez du moins me renseigner.
L'homme hésita un instant et finit par grommeler:
— Vona êtes dans la rue de la Tixeranderie, pas loin de l'Hôtel-de-Vilte.
— Diable!' alors je me suis encore plus écarté . que je ne le pensais. Prendre par l'HOtel-de-'Ville pour aller au boulevard des Italiens, l'erreur est
„,....Co<,glc
forte et je ne comprends pas que j'aie pu me fourvoyer à co point. N'importe. Je vous remercie, monsieur, et si vous voulez bien m'indiquer de quel côté je dois me diriger...
— 11 faut remonler la rue, tourner à gauche, puis & droite, puis encore à droite, prendre ensuite In quatrième à gauclie qui vous conduira dans la rue Saint'Mai-tin, et une fois là...
— Voilà un itinéraire bien compliqué, s'écria René. Je ne m'y reconnaîtrai jamais.
Il y eut un instant de silence, puis, l'homme reprit d'un ton très-radouci :
— Je suis fàcbé de ne pas pouvoir vous conduire, - mais je garde mon frère qui vient de tomber,
— Comment! de tomber?
— Oui. 11 est sujet à des attaques. Quand ça le prend, Q en a pour une heure à être sans connaissance, et il n'y a qu'un moyen de le faire revenir, c'est de le porter à l'Hôtel-Dieu, o£i les carabins lut font des remèdes qui le ressuscitent.
— Et pourquoi ne l'y portez-vous pas?
— Parce que je suis seul malheureusement. D'habitude, j'ai ma servante qui m'aide. Elle est forte comme un cheval. Mais elle est allée faire le carnanaval à Montmartre, et pendant qu'elle danse, la coquine, mon pauvre frère va peut être passer. La dernière fois, l'interne m'a dit qu'au prochain accès
étoufferait, si on ne le secourait pas tout de ' suite.
— En effetj'c'est une situation terrible... alors,
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vous habitez une de ces maisonB... et le malade y est?
— Nous habitons celle-ci, répondit l'inconnu en désignant du doigl un pignon que René ne distingua que très-vaguement. Mon frère et moi, nous sommes rentiers et nous occupons en commun le rez-de-cfaaussée. C'est plus commode, quand il a ses attaques, de ne pas avoir un escalier à descendre... Je le mets dans une chaise à porteurs que j'ai achetée exprès pour ça, et, avec ma servante Javolle, nous le portons à l'HAtel-Dieu, qui n'est pas trèsloin d'ici. Cette nuit, je ne sais comment faire. J'ai bien mis le pauvre garçon dans la chaise, mais il faut élre deux pour l'enlever.
— Monsieur, dit René qui avait bon cœur, je ne demande pas mieux que de vous être utile. Souhaitez-vous que j'aille chercher un médecin 7 Si vous en connaissez un dans le voisinage, indiquez-moi sa demeure, et je vais...
— Non. C'est inutile, murmura l'homme. Il n'y a que l'interne de la salle Saint-Pierre qui entende quelque chose à la maladie de mon frère et qui sache le soigner.
Et puis, les médecins, ça coûte cher, et nous ne sommes pas riches.
Ah I si j'avais seulement un voisin sous la main, mais, dans la maison, il n'y a que deux autres locataires avec moi, et ils sont allés tous les deux s'amuser à la Courlille.
Le comte réiléchissait à ce cas singulier et se sen-
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tait touché par l'embarras de ce pauvre homme. Il aurait bien voulu l'aider, mais, d'autre part, il lui tardait de rentrer. Il fmit cependant par ee dire qu'une bonne action porte toujours bonheur, et que, pour achever dignement cette nuit si bien commencée, il ne pouvait mieux faire que de porter secours à deux de ses semblables.
— Eh I bien, reprit-il, je remplacerai votre servante.
— Quoi 1 s'écria le frère du malade, vous feriez ça, vous I un monsieur I car vous êtes un monsieur... on voit bien à votre costume que vous sortez d'un bal dans le beau monde.
— C'est vrai. Je sors du bal et j'enrageaia tout à l'heure de ne pas avoir pria un cabriolet pour rentrer chez moi. Maintenant, je ne regrette plus de m'étre égaré, puisque ma sotte aventure me met à même de vous rendre service.
Où est-elle, cette chaise?
— Là... à deux pas... mais comment vous remercier?... ahl une fois que mon frère sera entré à l'hApital, je vous conduirai moi-même jusqu'à la rue d'Artois.
— Ce serait tout à fait inutile. Quand je me trouverai devant l'Hôtel-Dieu, je ne serai plus embarrassé. Vous m'aurez remis dans mon chemin... par un assez long détour.
Mais, partons, s'il vous plait, car je ne vous cacherai pas que j'ai hâte de regagner ma demeure.
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— Et pour moi, dans l'état où est mon malheureux frère, les minutes sont des heures.
Veoez, moD bon monsieur... c'est Dieu qui vous a envoyé ici... nous avons vingt minutes de trajet tout au plus.
René suivit l'homme qui le mena vivement à l'endroit où était déposée la chaise.
En 1821, dans cerifdnes villes de province, on se faisait encore porter en chaise pour aller au bal, et, même à Paris, l'usage de ce véhicule démodé n'était pas tout à fait abandonné.
Celui où on avait enfermé le malade datait, à tout le moins, du règne de Louis XV, car il était fort délabré. Son propriétaire avait dû l'acheter dans quelque vente à l'encan, et il avait sans doute négligé de le faire réparer.
Cependant, sans doute pour mettre ce frère, qui en usait si souvent, à l'abri, il avait pris soin de le clore hermétiquement des intempéries de l'air.
Les portières étaient fermées et les glaces doublées de rideaux épais.
Tout était prêt pour le voyage. Les brancards passés dans des anneaux fixés à la caisse n'attendaient plus que les porteurs.
L'homme se plaça devant et dit à René :
— Il vaut mieux que ce soit moi qui conduise, puisque vous ne savez pas le chemin. Empoignez les deux bras de la chaise, par derrière, et levez tout doucement... quand je vous le dirai-
— Vous ne regardez pas comment va le malade?
demanda le comte.
— l'onrquoi faire? je connais ses crises. On n'y peut rien et, si j'ouvrais la portière, le froid pourrait le tuer.
Y êtes-vous, mon bon monsieur?
— Oui.
— Alors, enlevons I Là I c'est fait. En route, maintenant I
M. de Brouage obéit à tous ces commandements. Il était décidé à accomplir jusqu'au bout l'oeuvre charitable qu'il avait entreprise et il se laissa conduire, non sans sourire un peu en pensant à la singulière figure qu'il devait faire dans ce rAle de porteur en frac et en escarpins.
11 trouvait cependant que le malade était un pen lourd.
— Par bonheur, pensait-il, le trajet n'est pas long, car j'aurais bientôt les bras fatigués.
Le frère, lui, portait légèrement son fardeau. 11 allait d'un pas égal et ferme, sans jamais hésiter à prendre l'une ou l'autre des rues qui s'entrecroisaient.
Evidemment, il suivait un itinéraire qu'il s'était tracé d'avance, et le quartier lui était familier.
Ik'né, au contraire, avait beau regarder les enaeignea des boutiques, chercher à lire les noms des rues peints' en jaune :'ur les maisons d'angle, il ne parvenait pas à se rendre compte du chemin qu'il parcourait.
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C'étaient toujours les mêmes voies étroites, les mêmes bâtisses noires et ventrues, les mêmes pavés disjoints, les mêmes rtiisseaux fangeux, les mêmes réverbères ternes.
En ce temps-là, Paris n'avait guère changé depuis la Révolution, et c'était encore une des plus laides villes du monde.
Cependant, le jeune comte s'étonnait de voir tant de venelles sordides s'abouter les unes aux autres, et il Suit par se demander s'il ne tournait pas autour du même pâté de maisons, comme les soldats du Cirque olympique tournaient autour de la toile de fond, dans les pièces militaires.
Il s'étonnait aussi do marcher si longtemps sans rencontrer une place, une église, une fontaine, un point de repère quelconque.
L'homme avait dit que l'Hôtel de-Ville était tout près, et l'Hôtel -de-Vil le n'apparaissaîl point.
— Décidément, pensait René, je n'entends rien à la topographie. Je ne devine pas plus où je suis que si j'errais à travers les mes de Péitin.
Une fois 11 lui sembla reconnaître un nom peint en gros caractères au-dessus de la porte d'un magasin, un nom qu'il avait déjà lu trois minutes auparavant.
— C'est singulier, se dît-il, je crois que nous sommes déjà passés par là. Je serais tenté de croire que ce bourgeois s'égare comme je me suis égaré.
Et, au fait, est-ce un bourgeois? Il a un carrick, piais les cochers commencent déjà à porter des
[;;.i;Ki;,G00gle
carricks. J'ai à peine entrevu sa figure. Il parle
comme tout le monde il a pourtant, à ce qu'il
m'a semblé, l'accent méridional... peu m'importe, du reste. J'ai fait acte de charité, mais la charité a des bornes et, si noua rencontrons un paaaani, je le prierai de me remplacer.
Au moment oti il raisonnait ainsi, un bruit de voix et de pas cadencés frappa ses oreilles.
Le bruit venait d'assez loin, mais 11 se rapprochait rapidement.
— Voilà mon affaire, murmura le jeune comte.
Une bande joyeuse qui sort de quelque bal publie. Ces bons drilles ne refuseront pas d'assister un pau vre diable.
— Vous devez être las. Reposons-nous un peu," dit le frère du malade en s'arrétant et en posant la chaise sur le pavé.
— Je ne demande pas mieux, répliqua René. Je vous avouerai même que si quelqu'un consentait à me relayer, je lui serais fort obligé.
— Je conçois cela, reprit l'homme avec empressement, et je vais tâcher de vous procurer un suppléant. J'entends là-has des gens qui causent et qui rienl. Ils doivent être disposés ànous obliger; seulementils pourraient passer sans nous voir. Je cours au devant d'eux. Ayez la bonté de rester ici et de ne pas quitter mon pauvre frère. Dans cinq minutes, je reviendrai avec du renfort.
Et, BaDS attendre la réponse du jeune comte, l'in- :
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eoonu partit en courant et disparut au premier touTDftut de la me.
H. de Itrouage. très satisfait de ce dénouement inattendo, attendit patiemment le retour du compagnon que le hasard lui avait donné et qu'il subissait depuis ane demi-heure par pure bonté d'âme.
11 songea un instant à ouvrir la portière de la chaise pour voir comment le patient avait supporté le voyage, mais 11 se souvint que ce malheureux était tombé en syncùpe, à la suite d'un accès épileptique, et qu'il ne devait pas avoir besoin de secours, puisqu'il ne donnait aucun signe de vie.
D'ailleurs, le bruit de voix et de pas se rapprochait. Evidemment, le frère avait décidé une troupe d'erraots de nuit à lui prêter assistance, et il ramenait les auxiliaires qu'il venait de recruter.
Bientôt, en effet, René vit apparaître dans te lointain un fanal dont la lumière se balançait à deux pieds du pavé.
Ce faoal était porté par un homme qui marchait en tête d'un groupe d'hommes armés.
Les canons des fusils brillaient à la lueur de la lanterne et des buFÛeteries blanches se détachaient nettement sur lé fond sombre des uniformes.
Le comte vit aussitôt qu'il allait avoir affaire à une patrouille de la garde nationale, et il se rèjonit de la rencontrer, car les soldats de la milice urbaine ne pouvaient pas refuser de rendre un bon office à an citadin dans l'embarras.
En même temps,|il se disait :
38 L'ÉPINOI,E BDSE
— C'est singulier, mon camarade d'o( pas avec eux.
— Halte! cria une voix de basse profonde.
La patrouille s'arrêta au commandement, et la. Toix reprit, en forçant le diapason :
— Qui vive ?
— Ami, répondit à tout hasard M. de Brouage.
— Avancez à l'ordre ! tonna la terrible voix, René savait que les gardes nationaux aimaient
beaucoup à jouer aux soldats et, quoiqu'il eût bonne envie de rire de cette parodie du service en campagne, il obéit à l'injonclion qu'on lui lançatl.
Il se trouva face à face avec un gros homme,6anglé dans un uniforme trop étroit pour sa corpulence et coiffé d'un tricorne k bords retroussés.
Sur la poitrine de ce grotesque guerrier se croisaient des baudriers variés; un sabre-briquet lui battait les mollets, et des galons du caporal zébraient les manches de son habit.
Son ventre pointait en avant, et sa figure rougeaude, encadrée par des favoris épais, exprimait un parfait contentement.
— Monsieur, lui dit René, je suis fort aise de vous rencontrer, vous et vos soldats, car j'aide quelqu'un qui m'a accosté rue de la Tixeranderie, et je voudrais...
— Si c'est là que ce quelqu'un vous a accosté, voua n'avez pas fait beaucoup de chemin ensemble, car vous y êtes encore, dans la rue de la Tixeranderie.
cj„,«i=,Goôgle
— Ce n'est pas possible. Nous marchons depuis trûia quarts d'iieure.
— En marquant le pas, alors. Et à quoi l'aidïezvous, ce citoyen qui vous a accosté?
— Il ne vous l'a pas dit?
— Vous plaisantez, jeune homme. Je ne l'ai pas vu.
— C'est étonnant. 11 vient de me quitter pour courir au-devant de vous... il m'a prié de l'attendre, et il m'a assuré qu'il allait ramener du monde.
— Pourquoi faire?
— Pour porter à l'Hôtel-Dieu son frÈre qui est très -malade.
— Jeune homme, je vous répète que nous n'avons vu personne. Vous êtes sans doute tombé sur un mauvais farceur qui s'est amusé à vous planter là après vous avoir fait courir.
— Je ne crois pas cela. Le malade est dans celte chaise à porteurs que vous voyez là.
— Je vais m'en assurer, et s'il Vagit vraiment d'un être souffrant, je prendrai sur moi de mettre à votre disposition deux de mes hommes pour transporter cet infortuné dans l'asile ouvert au malheur. Le service en souffrira sans doute, mais l'humanité a des droits sacrés.
Fusilier Brassicourt, éclairez-nous avec votre falot.
— On y va, papa Boolardot, répondit le milicien.
— Il n'y a pas de Boulardot ici. Appelez-moi caporal.
L'ÉPINGLE ROBB
Le garde national haussa les épaules et se dirigea vers la chaise que ses camarades entouraieDl déjà.
Le majestueux caporal s'avança aussi en tenant son fusil au port d'armes.
René ne le suivit point. Il ne tenait pas du tout à se donner le triste spectacle que devaient présenter la face convulsée et les membres lordus de l'épileptique. Il pensait à l'étrange disparition du frère de ce malheureux et il lui tardait que cette scène finit.
Cependant, le fusilier Brassicourt venait d'ouvrir la portière, et avançait son fanal pour inspecter l'intérieur de la chaise.
— Sapristi 1 s'écria-l-il tout à coup.Mals il n'est pas malade, le particulier qui est là-dedans. Il est mort.
— Pas possible! murmura Boulardot.
— C'est comme ça, et même il n'est pas mort de sa belle mort. On l'a tué. Voyez plutôt.
Le caporal regarda et dit d'une voix étranglée par l'émotion :
— C'est pourtant vrai. Le malheureux est à demivëtu... et tout couvert de sang... on l'a frappé à la tète ou au cou...
— Et c'est un militaire, ajouta un milicien. Son sabre et sa capote sont entre ses jambes.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda René de Brouage en s'avançant vivement.
Il voulait voir s'il avait vraiment aidé à son insu à porter un cadavre.
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Mais Boulardot se jeta sur lai, le prit au collet et se mit à le secouer, en criant '.
— Ça signifie, brigand, que tu es un assassin. C'est toi qui as égorgé cet infortuné.
— Vous 6tes fou, dit dédaigneusement le comte qui se débarrassa sans peine de cet adversaire peu redoutable.
— Gardes, saisissez-le, cria le caporal avec une intonation et un geste qui n'auraient pas été déplacés à la Comédie-Française.
— Ehl morbleu I je n'ai pas envie de me sauver, répliqua René.
11 eut beau dire. Les miliciens n'osèrent pas porter la main sur lui, mais ils l'entourèrent en croisant la baïonnette.
Le jeune gentilhomme comprit qu'il serait ridicule d'engager avec ces gens-là une lutte où il aurait nécessairement le dessous.
Mieux valait se justifier, et ce fut ce qu'il essaya de faire.
— Comment ne sentez-vous pas, dit-il, que si j'avais tué un homme, je n'aurais pas été assez sot pour attendre l'arrivée d'une patrouille que j'entendais venir de loin.
L'argument était si juste qu'il impressionna le caporal Boulardot.
— Or, c'est moi qui suis venu à votre rencontre, reprit René.
— Parce que vous ne supposiez pas que nous ouvririons la portière de la chaise, grommelaBoulardot.
— Vous oubliez que j'ai commencé par vous demander un ou deux de vos hommes pour porter un malade à l^fitel-Dieu.
— Ça ne prouve rien. Vous espériez leur fausser compagnie en route.. ,
— Il m'eût été bien plus facile de fuir avant votre arrivée, comme l'a fait celui qui m'a mis dans ce mauvais cas.
— BnQn, vous vous expliquerez avec le commiBsaire de police, conclut Boulardot.
— Gomment! dit avec colère le jeune comte, vous prétendez m'arréter! me livrer aux agents de la police I
— Ça vous étonne 1 Ehl bien, c'est vous qui m'étonnez. Je vous trouve gardant un cadavre, et vous vous figurez qu'en me racontant un conte à dormir debout, voua allez me persuader de vous relâcher! En vérité, ce serait trop fort.
— Vous avez raison, caporal, s'écrièrent en chœur les gardes nationaux. Menons-le à la rue de Jérusalem.
— Vous feriez^ mieux, riposta René, de porter quelque part où on puisse le secourir le pauvre soldat qui est là-dedans. Il n'est peut-être pas tout à fait mort.
— Il est déjà froid, répondit Brassicourt. Vous devez bien le savoir.
— C'est, égal, prononça le sage Boulardot. Il ne faut rien négliger. Vous allez vous' mettre deux pour porter la chaise et l'homme à l'étal-major
de la lé^on. Il doit y avoir au poste ud chirurgien de service.
Les deux autres viendront avec moi pour conduire le prisonnier à la Préfecture.
— Ainsi, demanda René, vous êtes résolu à me traiter comme ai j'étais un assassin?
— C'est mon devoir, jeune honme, et je ne transige jamais avec mon devoir.
— Prenez garde! Je vous avertis que vous allez commettre une lourde bévue et qu'il me suffira de dire mon nom pour que le préfet de police me fasse mettre en liberté.
— Bah ! comment donc vous appelez-vous 7
— Je suis le comte de Brouage.
— Vraiment? Eht bien, je m'en moque.Depuis la Révolution, tous les Français sont égaux. C'est écrit dans la charte. Vous êtes comte. Moi, je suis droguiste ; mais, comme caporal de la garde nationale, je représente l'autorité et je vous arrête, tout comte que vous êtes... si tant est que vous le soyez, car il ne manque pas de gens qui prennent des titres.
— Fort bien ! interrompit Hené de plus en plus irrité. Nous verrons ce que dira de cette aventure mon oncle, le général de Brouage.
— Celui qui servait dans la cavalerie sous Napoléon? demanda Brassicourt.
— Lui-même. II est pair de France. Il saura bien me défendre contre une accusation absurde et faire punir ceax qui traînent soa naveu à la Préfecture
cjiiJoccCo^le
de police. Marchons. Je suis tout prêt à vous suivre.
— Si j'étais sûr que vous êtes bien le neveu du général...
— Je puis vous le prouver sur-le-champ. L'hAtel ' de mon oncle est situé sur le quai de Bourhon, dans
l'Ile Saint-Louis. Vous plairait-il de m'y mener?
— Damel si voua pensez que le général, malgré l'heure qu'il est, consentira à nous recevoir, je...
— Il se lèvera, s'il le faut, et d'ailleurs il se peut qu'il ne soit pas encore couché, car il est allé aubftl de S. B. le ministre de la guerre. 11 dépend donc de vous d'éviter une erreur dont les suites pourraient ne pas vous être agréables.
Boulardot se grattait l'oreille et semblait fort perplexe, lorsque son subordonné Brassicourt lui dit à l'oreille :
— A votre place, moi, J'obtempérerais à la requête du jeune homme. Qu'est-ce que vous risquez? Nous serons trois pour te surveiller en route. Le quai de Bourbon n'est pas loin, et si nous voyons le général, je le reconnaîtrai bien. J'ai servi sous lui du temps de l'attire.
— Au fait... ce garçon-là n'a pas l'air d'un malfaiteur. Il est noble... je ne les aime pas, les nobles, mais je dois être impartial, et si son oncle veut se porter caution...
— Il a le bras long, cet oncle-là ; il ne vous saura pas mauvais gré d'avoir évité un désagrément à quelqu'un de sa. famille et... dites donc, papa Bou-
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LE MABQUE DE VBL0UR8 ^h
lardot, s'il voulait apostiller la demande qne vous avez adressée au roi pour avoir la croix...
— Taisez-voua donc, dit tout bas l'ambitieux caporal.
Puis élevant la voix, il reprit en s'adressant à HeDé :
— Monsieur, je consens à me prêter à votre désir. Mon devoir serait de vous livrer à la justice. J'y déroge par respect pour le nom de votre oncle. C'est le nom d'un brave et j'honore les braves... honneur et patrie, c'est ma devise... je la proclamerai devant le général... et j'espère qu'il appréciera le sentiment qui dicte ma conduite.
— N'en doutez pas, monsieur, dit froidement le comte; mais acheminons-nous, s'il vous plaît, vers rile Saint-Louis. Il me tarde, vous devez le comprendre, de mettre fin à une situation ridicule.
Pendant que se tenait ce colloque, les trois gardes nationaux qui n'y avaient pas pris part entouraient la chaise dont leur camarade Brassicourt avait refermé la portière, et ils n'étaient pas tentés de toucher au cadavre qu'ils avaient à peine entrevu à la clarté douteuse d'un falot de ronde.
Le caporal ne se souciait pas de le revoir, ce cadavre que René n'avait pas même aperçu, car on l'avait empêché d'approcher. Il renouvela l'ordre qu'il venait de donner à deux de ses soldais déporter le mort auposle de la sixième légion.
Ces miliciens bourgeois ne lui obéirent peut-être pas de très-bon cœur, car la corvée n'avait rien de 3*
réjouissant, mais cependant ils se mirent aux bran^ cards,
— Surtout, leur cria Boulardot, priez l'officier qui commande le poste d'attendre notre retour pour rédiger le procèa-verbal. Cette affaire-là fera du bruit, messieurs, et je tiens à ce que nous ayons l'honneur d'y coopérer.
Ayant dit, le caporal revint se placer à droite de René. BrasHÎcourt se mit à sa gauche. Un garde portant la lanterne emboîta le pas, et le cortège se mit en marche pendant que les porteurs de la chaise s'en allaient du c6té de la rue Saint-Martin.
Il ne reste plus le moindre vestige de la rue de la Tixanderie, qui s'étendait au nord de l'HAtel-de-Ville et parallèlement à la Seine, à la place où on a bâti le prolongement de la rue de Rivoli.
Pçur gagner de là l'Ile Saint-Louis, il fallait alors faire un assez long détour. Le pont Louis-Philippe n'esistait pas encoro ; le comte et son escorte durent passer par le pont Marie.
René était de fort mauvaise humeur, quoiqu'il ne fût pas trop inquiet des suites de son étrange aventure.
Il ne craignait pas qu'on l'accusât sérieusement d'être le complice d'un assassin, mais il lui déplaisait fort de recourir à l'intervention de son oncle, surtout au moment où il allait peut-être avoir avec lui de graves ditBcultés à propos de mariage.
Par malheur, il n'avait pas trouvé d'autre moyen d'éviter une arrestation.
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Il n*étail donc pas dispose k causer.
Le caporal au contraire ne demandait qu'à se répandre en discours solennels et en interrogatoires.
— Savez-vous, jeune homme, commenqa-t~il,que cette histoire est fort extraordinaire... surtout si vous dites la vérité, comme je me plais à le supposer.
— Fort extraordinaire, en effet, répondit sèchement M. de Brouage, et je ne me charge pas de vous l'expliquer.
— Je ne comprends pas pourquoi cet homme qui, d'après vous, est le vrai, le seul coupahle, s'est adressé à vous qu'il ne connaissait pas et vous a demandé de l'aider.
— Probablement parce qu'il ne pouvait pas porter la chaise à lui tout seul.
— 11 n'avait qu'à la laisser dans la rue, là où il l'avait mise.
— Caporal, dit Brassicourt, vous n'étiez pas né pour être juge d'instruction. Comment I vous ne devinez pas que ce gueux-là était devant la porte de la maison où il a fait le coup et qu'il tenait à charrier le corps le plus loin possible.
— Je ne sais pas si j'aurais réussi dans la magistrature, dit aigrement Bonlardot, mais je sais que votre raisonnement n'a pas le sens commun. Le criminel devait se dire que monsieur saurait bien la retrouver, cette maison.
— Vous voua trompez, dit René ; je crois que je ne la reconnaîtrais pas. Je me souviens d'une im-
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passe, d'ut) long mur, d'un pignon noir. II me serait imposBÎble de désigner l'endroit plus clairement. Cet homme m'a dérouté en me faisant faire mille détours à travers un quartier où je a'étais jamais venu. S'il s'est adressé à moi, c'est précisément parce que je m'étais égaré et que je ne savais pas du tout où je me trouvais.
— Et il vous a poussé une fameuse craque en vous disant que vous étiez rue de la Tixerauderie, puisque c'est dans cette rue-là que nous vous avons arrêté et que vous portiez la ctiaise depuis plus d'une demi-heure, s'écria Brassicourt qui se sentait porté à soutenir le neveu de son ancien colonel.
' — C'est égal, jeune homme, dit en se rengorgeant Boulardot, vous auriez passé une mauvaise nuit, si vous étiez tombé dans d'autres mains que tes nôtres.
— Je vous suis fort obligé de me mettre à même de me justifier, répondît le comte d'un ton qui coupa court à la conversation.
Le caporal vexé se retrancha dans un silence digne et afi'ecta de serrer de plus près son prison-
On arriva sans incident au quai de Bourbon.
L'hôtel du général s'élevait à la pointe de l'Ile en face de la Cité, et ses jardins occupaient un vaste terrain, sur lequel on a bâti plus tard dix maisons de rapport.
Cette noble demeure appartenait avant la Révolution à un président au parlement, aïeul maternel
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LE UASQUB DE VELOURB 19
du marquis, et les deux neveux de Sa Seigneurie l'avaient habitée en arrivant à Paris.
René continuait à y venir fréquemment. Il connaissait les domestiques de son oncle et leurs habitudes. Aussi se préoccupait-il un peu de l'entrée qu'il allait faire, à trois heures du matin, flanqué d'une escouade de gardes-nationaux.
Le basard fit que, juste au moment où il se présentait, ainsi escorté, devant l'hâtel, l'équipage du marquis, arrivant du faubourg Saint-Germain par le pont de la Tournelle, dépassait l'augle du quai de Bourbon, et s'arrêtait.
— Porte, s'il vous plaît 1 cria du haut de son siège un cocher en grande livrée.
A la clarté des lanternes et à travers les glaces de la voiture, René aperçut son oncle en uniforme de lieutenant-général, et à c6té de son oncle, frileusement enveloppée dans une mante garnie de fourrures, sa ravissante cousine, Antoinette de Brouage.
Impressionné par la splendeur de l'équipage, Boulardot fit le salut militaire et Brassicourt présenta les armes.
La glace s'abaissa aussitôt et la figure du marquis se montra à la portière.
René n'attendit pas que Sa Seigneurie l'interrogeât.
— Mon oncle, dit-il en s'avançant, je vous demande pardon de me présenter à pareille heure, mais je suis obligé de me réclamer de vous, car je viens d'être arrêté.
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— Arrêté I s'écria avec effroi M'" de Brouage.
— Oh ! ne craignez rien, ma cousine, dit René qui aurait donné gros pour que la fille du marquis ne se fût pas trouvée là. Il ne s'agit que d'une méprise, et je ne retiendrai . pas longtemps, mon oncle.
— René, vous allez, j'espère, m'expliquer ce que signifie cette algarade, demanda sévèrement le général.
Puis, se ravisant :
— Dites à mon cocher d'avancer, et suivez ma voiture.
Le jeune comte devina que M. de Brouage ne jugeait pas convenable que sa fille entendit le récit, peut-être scabreux, de quelque fredaine, et il ne fut pas du tout fâché de ne point avoir à raconter son aventure en présence de M"* Antoinette.
Elle avait pâli, cette charmante héritière, en voyant son cousin entre deux soldats-citoyens qui avaient l'air de le garder à vue, et elle regardait soa père sans oser l'interroger.
— C'est incompréhensible, lui dit le marquis pendant que l'équipage franchissait la porte de l'hàtel. Voilà René qui se fait arrêter comme un vagabond ou un voleur... et par des gardes nationaux. encorel c'est honteux. Si c'était son coquin de frère, je serais moins étonné... et, au fait, M. Fabien doit être pour quelque chose dans cette vilaine alTaire... à moins que ce ne soit Henri, car il est aussi un peu sujet à caution, monsieur mon fils... et je parierais bien qu'il n'est pas rentré... '
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Mais il est inutile que vous assistiez à la semonce que je vafs donner à René.
— Ne le grondez pas trop, je vous en prie, murmura la jeune fille.
— N'allez-vous pas prendre son parti? Montez dans votre appartement, mademoiselle, et laissezmoi morigéner comme il convient ce mauvais sujet.
La voiture s'était arrêtée sous une voûte devant le grand escalier de l'hàtel. Un laquais avait ouvert la portière et déplié le marche-pied.
M'" de Brouage descendit seule et suivit sa femme de chambre qui l'attendait dans le vestibule, mais elle se retourna plus d'une fois avant d'arriver au premier étage.
On voyait bien qu'elle était fort inquiète, et qu'elle aurait voulu que René ta rassurât d'un regard.
Cependant, le marquis sautait sur le perron avec une vivacité toute juvénile, la voiture filait pour tourner dans la cour d'honneur, et Boulardot s'avançait suivi de ses deux subordonnés et de son prisonnier.
-~ C'est bien mon ancien colonel, dit tout bas Brassicourt. Il a un peu grisonné depuis Wagram, mais il est encore droit comme du temps où il commandait le 9° dragons.
Brassicourt ne Qattait pas M. de Brouage. Ce vaillant soldat n'avait pas soixante ans et il n'en paraissait pas cinquante, surtout lorsque, comme ce soir-là, il portait l'uniforme.
Il était grand, large.d'épaule3, mince de taille, et
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bZ L'ÉPINGLE ROSE
tout à fait exempt de cet embonpoint qui afflige trop souvent les plus brillants offlciers de cavalerie, à r&ge où lis obtiennent les grosses ëpaulettes.
Son m&le et fier viaage n'avait pas une ride, ses dents étaient, comme il se plaisait à le dire, au grand complet de guerre, et ses yeux n'avaient rien perdu de leur éclat.
Il y avait ea lui du général et du marquis, de la hauteur et de la brusquerie, des airs de cour et de la rondeur militaire.
En somme, sa prestance et sa mine intimidaient fort ceux qui l'abordaient, et le caporal Boulardot, qui méditait de lui adresser un discours explicatif, fut si troublé, qu'il oublia son exorde.
— Qui étes-vous ? lui demanda impérieusement M. de firouage. A quelle légion appartenez-vous? Et pourquoi avez-vous arrêté mon neveu?
L'infortuné Boulardot ne put que balbutier des paroles inintelligibles, et il fallut que Brassicourt vint à son aide.
— Mon général, dit celui-ci sans trop d'embarras, le caporal est droguiste, rue Aumaire ; moi, je suis sellier hamaci^ur, rue CJiapon, et j'ai eu l'honneur de servir dans votre régiment, de 1807 à 1814.
— Ah 1 ah I dit le marquis en se redressant à ce gouvenir,àIabonne heure! J'aime à retrouver devrais soldats dans les rangs de la garde nationale... et je voudrais qu'il y en eût beaucoup.
— Nous sommes au moins une centaine d'à troupiers dans notre légion, la sixième.
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Vous connaisaeE peut-être noire colonel, le marquis de Fragnier?
— Beaucoup. Je viens de le rencontrer chez le ministre.
— Mon général, H. de Fragnier pourrait vous dire que nous sommes de braves gêna et que, si nous avons arr6Lâ monsieur, c'est que notre devoir nous y obligeait.
Nous étions en patrouille quand nous l'avons rencontré gardant une chaise à porteurs, au milieu de la rue de la Tixeranderie. Il noua a demandé où il était. Ça nous a semblé louche. Le caporal l'a questionné, et un de nos camarades a regardé dans la chaise. IL y a vu un homme mort qui avait tout l'air d'avoir été assassiné.
— Assassiné I s'écria le général en regardant fixement son neveu.
— Je le crois, mon oncle, puisque ces messieurs l'affimient, répondit René. Je n'ai pas vu le cadavre. Hais voici ce qui m'est arrivé. J'avais dîné et passé (a soirée avec Henri et deux autres gardes de la compagnie de Croy qui se sont retirés vers onze heures. Mon cousin seul m'a accompagné jusqu'à la porte d'une maison où j'étais invité.
— Et en vous quittant, il ne vous a pas dit où il aUflùt?
— Non, mon oncle, répondit avec un peu d'hésitation René.
Il ne voulait pas avouer à M. de Brouage que son
âls avait annoncé l'intention de finir la nuit dans une maison de jeu.
— La maison où je suis resté mcz tard csl siluée place Royale, reprit-il. En sortant, la fantaisie m'est venue de rentrer chez moi à pied. Je nç connaissais pas ce quartier. Je me suis égaré, et, en errant par les rues, j'ai rencontré un homme qui m'a offert de me remettre dans mon chemin, si je voulais l'aider à porter à l'Hûtel-Dieu son frère malade.
— El vous avez accepté l'arrangement! Peste 1 monsieur, vous êtes d'une rare obligeance, et voilà une expédition qui vous ferait vraiment honneur, si elle venait à être connue dans votre monde.
— Je n'ai Uéjà que trop sujet de me repentir de ma sottise. Ces messieurs m'ont pris pour un assassin, et je crains fort d'avoir involontairement rendu service à un scélérat...
— Qui a décampé en vous laissant comme otage. C'est bien fait. Gomment, monsieur, vous êtes gentilhomme et vous^consentez à faire une besogne do laquais pour être agréable à un drôle que vous rencontrez au coin d'une borne. Tenez 1 vous auriez mérité qiie la patrouille vous livrât à la police.
— C'est ce qui serait arrivé, mon oncle, si je ne m'étais réclamé de vous.
— Fort bien, mais vous ne supposez pas que cette affaire va en rester là. Demain, tout Paris ne parlera que de cela, et je ne veux pas voir mon nom dans les gazettes.
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Vous avez sans doute fait porter chez un commissaire de police le corps de l'homme assassiné? demanda brusquement le général à Bonlardot, qui n'avait pas encore repris assez d'aplomb pour répondre.
— Non, mon général, dit le secourable Brassicourt. Le caporal a préféré l'envoyer à l'état-major de notre légion, qui est au Conservatoire des Arts et Métiers dans la rue Saint-Martin. Et le chef du poate aura commencé probablement par faire prévenir le commandant de la place de Paris, car le mort est un militaire.
— Un militaire 1 s'écria M, deBrouage. Est-ce que les attaques -contre les soldats isolés vont recommencer? C'est grave... c'est très-grave... et il est temps d'aviser. Au surplus, il faut que je prenne surle-champ des mesures pour empêcher qu'on n'ébruite cette déplorable histoire.
Veuillez, messieurs, monter, avec moi et mon neveu, dans ma voiture, qui nous conduira d'abord au poste des ArU et Métiers. Je veux voir à quelle arme appartient ce brave qui a sans doute été tué par des ennemis du roi.
J'irai ensuite à la Place et à la Préfecture, afin d'arrêter, s'il se peut, un éclat fâcheux.
El appelant un valet de pied qui se tenait à dislance respectueuse, le marquis lui ordonna de faire avancer l'équipage que le cocher n'avait pas encore commencé à dételer.
— Mon général, dit Brassicourt, après avoir con-
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Bulté du regard ses deux camarades, nous sommes trois, et nous vous gênerions beaucoup. Du moment que monsieur est votre neveu, nous n'avons plus besoin de le garder, et si vous voulez l'emmener, nous irons au poste à pied. Vous y arriverez avant nous, mais vous n'aurez qu'à vous montrer, pour que l'officier de service se mette à vos ordres.
— Je vous remercie, messieurs, de vous en remettre k moi du soin d'ëclaircir cette triste affaire, dit le marquis d'un ton courtois où perçait une pointe d'ironie. Je vous reverrai tout à l'heure, et je ferai en sorte que vous ne regrettiez pas d'avoir manqué à votre consigne en vous séparant d'un prisonnier dont je réponds.
La berline était devant le perron. M. de Brouagey monta avec René, en saluant de la main tes trois miliciens qui lui présentaient les armes ; la porte de l'hôtel tourna sur ses gonds, et deux superbes chevaux normands emportèrent au grand trot l'oncle et le neveu.
— A nous deux, monsieur, dit le marquis. Je me suis contenu devant ces bourgeois, mais matutenant que nous sommes seuls, je puis vous dire ce que je pense de votre conduite.
— Je vous jure, mon oncle, que j'ai dit la vérité, que je ne connais pas le misérable qui a tué ce soldat, et que...
— Ah I cette fois, c'en est trop ! Comment I vous croyez que je vous soupçonne d'être le complice d'un assassin I mais, monsieur, ei je vous sapposais
Coo-jk'
capable d'avoir déshonoré notre nom, je vous aurais déjà brûlé la cervelle. Quel sang avez-vous donc dans les veines, que vous voua justiiiiez d'une infaoaie dont je ne vous accuse pas, au lieu de vous excuser tout simplement de vous être exposé k nous couvrir tous les deux de ridicule par votre inqualifiable imprudence? «
— Je conviens que j'ai eu grand tort, et je regrette amèrement tes embarras que je vais voua causer. Hais j'espère encore qu'il sera possible d'éviter que votre nom soit prononcé à propos de cette fatale histoire. >
— ^Je l'espère, morbleu I bien aussi. La belle figure que je ferais à la Chambre des pairs, si on apprenait que mon neveu va être cité comme témoin dans un procès criminel I Oui, monsieur, je vous tirerai du sot cas où vous vous êtes mis. Il faut que je voua en tire. Mais ce ne aéra pas sans peine. Ce meurtre commis sur un soldat doit être l'œuvre de quelque société secrète. Le comte Angles, préfet de police, m'a dit tout récemment qu'on recommençait à conspirer. Il parait que tous les jours débarquent à Paris des afllliés d'une nouvelle secte qui, s'est formée en Italie., des carbonari...
— Personne ne m'accusera d'en être, dit doucement René.
— Non, mais je ne répondrais pas de votre frère. Il me revient qu'il fréquente les libéraux et qu'il passe son temps à se farcir la cervelle d'utopies révolutionnaires. C'est sans doute pour cela qne je ne
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le vois jamais. Vous ne partagez pas ses absurdes idées, soit 1 mais la vie que vous menez ne convient pas à un bomme de votre naissance. Vous ne paraissez jamais chez le roi ni chez Jes princes. C'est à peine si on vous voit parfois dans le sulon du baron Pasquier, votre ministre des affaires étrang;ères. On dirait que vous fuyez les gens de qualité. En revanche, il parait que vous vous répandez Fort dans un monde où vous ne pouvez que vous compromettre.
— Dans aucun monde, mon oncle. J'aime la solitude et je via fort retiré.
— Excepté quand vous allez au bal, comme cette nuit. Chez qui, s'il vous plaît, avez-vous passé cette soirée qui a s> agréablement fini pour vous?
— Chez M. de Saint-Hélier, répondit avec embarras le jeune comte.
— Voilà certes une noble maison ! Qu'est-ce que c'est que ce Saint-Hélier? Un m&ichand enrichi ou un intrigant?
René baissa la tète et se dit que décidément, s'il épousait Octavie, il lui faudrait rompre toutes relations avec son oncle.
— Vous lui avez, je suppose, présenté votre cousin ilenri à ce sire de Saint-Hélier? demanda railleusement te marquis.
— Henri ne le connaît pas. 11 n'aurait tenu qu'à lui d'assister à la réception de ce soir, mais il n'en a pas témoigné le désir et je ne l'y ai pas engagé. , ,
— Oh 1 je gagerais qu'il n'a pas fait mieux que
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vouB et qn'il ne se soucierait pa« de me dire où il est allé cette nuit. Depuis quelque temps, il oëglige beaucoup son service. Il faudra que je lui dise demain matin ce que je pense de ses allures.
Mais nous arrivons au poste des Arts- et- Métiers, Vous allez me faire le plaisir de ne parler que si je vous interroge. Si je ne prenais l'affaire en main, vous ne manqueriez pas de commettre encore quelque sottise. Laissez-moi, je voua prie, la mener à ma guise. Ces gardes nationaux sont ridicules, mais ils respectent l'uniforme d'officier général. Ils n'oseront pas me contredire, et quand j'aurai vu l'homme tué, je vous emmènerai à la Place. Le commandant est un de mes amis, et mon inférieur, puisqu'il n'est que marécha) de camp. 11 se chargera d'empêcher qu'on ne vous mette en cause.
Pendant que René remerciait chaleureusement son oncle, l'équipage s'arrêtait devant le corps de garde.
La porte de ce poste, occupé alors exclusivement par la milice citoyenne, était ouverte, et il y avait beaucoup de bruit et de mouvement dans la salle où vingt gardes nationaux causaient avec animation. Le factionnaire lui-même avait quitté sa guérite, pour discourir avec ses camarades, et le général put, sans qu'on signalât son arrivée, descendre de voiture et entrer au poste.
Ilené, qui suivît son oncle, fut reconnu sur-lechamp par les deux gardes qui avaient apporté la chaise. Grâce à ses cordons et à ses plaques, le
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général n'eut pas besoin de s'annoncer. L'officier qai commandait vint k sa rencontre.
— Lieatenant, dit M. de Brouage, je viens voua expliquer un malentendu et répondre de mon neveu. Votre caporal s'est contenté de mon affirmation, mais j'ai tenu à vous voir.
— Je suis très-honoré, mon général, répondit i'officier, et très-lieureux de votre visite, car je me trouve dans le plus grand embarras.
— Je le conçois. Voua ne savez que faire du corpa de ce malheureux soldat... car c'est un soldat qu'on a tué, m'a-t-ondit?
— Non, mon générai, c'est un gardenlu-corps.
— Un garde- du-corps ?
— Oui, de la compagnie de Groy... j'ai reconou ça k la couleur de sa bandoulière qui est blanche.
— Ab I mou Dieu I s'écria René, saisi tout à coup d'un horrible pressentiment.
— Où est-il î demanda M. de Brouage, presque aussi ému que son neveu.
— Ici, mon générai, répondit l'ofïicier en écartant les gardes nationaux qui formaient le cercle autour de lui. Le cadavre est resté dans la position où nous t'avons trouvé. J'ai défendu qu'on y toucbât.
Le marquis et René s'avancèrent ensemble.
La chaise était posée au fond de la salle ; la portière était ouverte, et la lumière d'une lanterne pla-
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cëe sur une table éclairait en plein le visage du mort.
— C'est lui 1 murmura le comte épouvanté.
— Benri I cria le général en reconnaissant son
fila.
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Le lendemain de la lugubre nuit où le jeune et
briHant héritier d'une pairie venait de mourir obscurément d'une mort mystérieuse, l'hôtel deBrouage était en deuil.
Les fenêtres restaient closes ; close aussi la haute porte cochëre qui s'était refermée, un peu avant l'aube, sur un détacbementde gardes nationaux rapiportant le cadavre ensanglanté du comte Henri.
Le général avait obtenu sans peine qu'on lui rendit le corps de son fils et que l'enquête sur ce tragique événement se fit dans sa maison.
Le caporal Boulardot avait bien risqué de timides objections, parlé de la responsabilité qui lui incombait et grommelé que tous les Français étaient égaux devant la loi. Mais l'officier commandant le poste
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LE HASQUB DE VELOnUS 6S
avait pris sor luide déférer au déair impérieusement ezpriiaë par le marquis, leqoel s'était engagé d'ailleurs à informer lui-même, et sur-le-champ, l'aatorité militaire et le prociii«tar général.
La chaise à porteurs restait an corps de garde à la disposition de la justice.
Le malheureux officier de la compagnie de Groy repostùt donc, au fond de l'hôtel de ses pères, sur un lit tendu de noir, an pied duquel veillait et priait une sœur de Saint- Vincent de Paul.
Pi-èa de ce lit, s'étaient rassemblés le matin des magistrats et des médecins, les plus haut placés dans l'ordre judiciaire, les plus illustres dans la science.
Dans la vaste antichambre qui précédait le grand salon où ce père désolé restait seul, après un long entretien avec un aide de camp du Roi envoyé par Sa Majesté pour apporter des condoléances et notifier en même temps une décision souveraine, les deux plus vieux serviteurs de la maison de Brouage causaient à voix basse.
Pierre Dugué, l'intendant, attendait là avec Jean Taupin, le chet d'écurie, les ordres du maître, et ils échangeaient de tristes réflexions sur le fatal événement de la nuit.
Ils ne poi-taient pas la livrée, car Us avaient autorité sur les autres domestiques, et Us possédaient tous deux au même degré la confiance de Sa Seigneurie.
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64 L'ËPINGLB ROSE
Pierre Dagué était un BretOQ, ancien soldat de Cadoudalet de Chtirette,uii vieux cl-ou.in <]ueM.de Bronage avait fait gracier aous ie Consulat.
Jean Taupin avait servi quinze ans au 9* dragons et sauvé deux fois la vie k son colonel.
Dugué était dévoué au Roi ; Taupin regrettât l'empereur ; d'où il résultait qu'ils ne s'accordaient guère.
Us ne s'entendaient que sur uo seul point.
Chacun d'eus était prêt à donner tout son sang pour M. de Brouage ; seulement l'un était dévoué au chef d'une vieille race royaliste, l'autre à l'héroïque soldat de Napoléon.
Dugué disait: monsieur le marquis, Taupin disait : mon général.
Mais ils sentaient aussi vivement l'un que l'autre ' le coup qui venait de frapper leur maître, et ils avaient les larmes aux yeux.
— Pauvre monsieur Henri I murmura Dugué. Ce sont ces scélérats de bonapartistes qui l'ont assassiné.
— Tais-toi donc 1 grommela Taupin. On ne l'a pas assassiné, puisqu'il a été tué en duel.Tous les médecins l'ont dit.
— Un duell lanuitl dans la rue ou dans un coupegorge I ija revient au même.
— Possible I mais avec qui M. Henri s'est-U battu? Je n'en sais rien, ni toi non plus. Son cousin seul pourrait le savoir, puisqu'il est le dernier qui l'ait vu vivant.
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LB MA8QUB DE TELOUBS 6S
— Vaa-tu recommopcer tes histoires? Et essayer de faire croire que le comte René...
— Je ne dis pas ça, mais il y en aura d'antrae qnl le diront.
— D'autres! fui, des gueux comme cet agent déguisé que le préfet de police a amené ce matin ici et qui a cherché à me faire parler sur M. René,
— Il a voulu aussi me tirer les vers du nez, mais je l'ai reçu de manière à lui Ater l'envie d'y revenir.
Ça n'empêche pas que le comte est déjà soupçonné. Ce n'est pas pour rien que le général l'a consigné dans le pavillon du jardin.
— Consigné! tu te crois encore à ton régiment. C'était bon à l'armée de Bonaparte les consignes I M. le marquis a simplement invité M. le comte à ne pas quitter l'hdtel. Il eat bien naturel qu'il tienne à avoir son neveu près de lui au moment où il vient de perdre son fils unique.
— Bon I mais il a deux neveux, le général. Pourquoi n'a-t-il pas envoyé chercher l'antre?
— Parce que l'autre est un garnement qui compromet son nom en fréquentant des ennemis du roi, dés conspirateurs... parce que l'autre n'a pas misies pieds depuis plus d'un an à l'hôtel, quoiqu'il ^ive des bienfaits de M. le marquis.
— S'il n'y vient pas, c'est qu'on ne l'y reçoit pas bien quand il y vient. Le général lui en veut parce qu'il a refusé d'entrer aux mousquetaires en t8l4. Eh 1 bien, moi, je suis sûr que M. Fabien n'aurait
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pas mieax deàiandé que d'être officier, du temps où on se battait. Seulement, il ne tenait pas à servir pour parader dans la cour du Carrousel.
— Taupin, dit l'intendant avec colère, si tu continues à tenir des propos séditieux, je te dénoncerai à M. le marquis.
— Dénonce-moi, je m'en môqae, répondit Taopia en haussant les épaules. Le général a beau être pair de France sous Louis XVin, il a servi sous l'Empereur, et si son fils avait eu seulement un an de plus quand tes cosaques sont entrés en France, il l'anrait mis dans les gardes d'honneur. M. Henri aurmt peutêtre été tué à sa première charge, mais ça aurait mieux valu que de mourir d'un coup d'épée au coin d'une borne. Et j'ai dans l'idée que c'est un de ses camarades qui le lui a donné ce coup d'épëe-là; ils se seront battus pour une Femme. Happelle-toi ce que je te dis. Le mouchard en habit vert découvrira le pot aux roses un de ces jours. 11 est encore dans l'hôtel, ce clampin là?
— M le marquisl'a retenu, et il veut s'entretenir lojiguement avec lui. car il vient de m'envoyer dire à M"* Antoinette qu'il ne la verrait que ce soir.
Pauvre enfant 1 Ça fend le cœur de la voir. Elle est capable d'en mourir. Elle aimait tant son frère.
— Le général lui a-t-il dit ce qui est arrivé à son cousin ?
— Non. Elle a bien assez de chagrin, et «i elle savait que le comte René... 11 n'y a plus que lui qui
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LE UASQUB DB YBLOUBB 61
soit an vrai Broaage, depuis que H. Fabien s'est fait jacobin..., et si M. le marquis veut que son nom ne périsse pas, il n'y a qu'un moyen... ce serait de marier...
Un violent coup de sonnette interrompit le discours de Pierre Dugué.
L'intendant savait que cet appel s'adressait à lui et il y courut.
Il trouva son mattre en conférence avec un monsieur bien vêtu, bien coiffé, soigneusement rasé, l'homme en habit vert que Jean Taupin venait de qualifier tout simplement de mouchard.
— Va prévenir mon neveu que je l'attends ici, dit Sa Seigneurie en congédiant d'un geste le vieux serviteur, qui sortit aussitôt pour aller chercher le jeune comte.
H. de Brouage était pâle et ses traits contractés trahissaient les efforts qu'il faisait pour contenir une immense douleur. Mais les yeux n'avaient rien perdu de leur éclat ; le corps n'était point affaissé.
Le général se tenait droit comme il se tenait jadis au feu.
Il était complètement vêtu de noir et sous sa longue redingote, boutonnée jusqu'au cou, il avait beaucoup plutôt l'air d'appartenir àl'ancienne armée qu'à la Chambre haute.
Le personnage auquel il donnait audience ne lui ressemblait guère.
Il était de taille moyenne, assez replet et pourvu d'une figure placide et graEsouilletle qui manquait
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totalement d'expreBsion. Son regard en avait pentétre une, mais ce regard s'abritait sooa des lanettes bleues. Il paraissait approcher de la cinquantaine, à moins qu'il ne l'eût dépassée, car on aurait eu beaucoup de peine à déterminer exactement son ège.
11 portait un babitàrevers croisant sursa poitrine, des culottes noires et des guêtres montant jusqu'au genou, c'est-à-dire le costume ordinaire de fta Majesté Louis XVIII, à cette différence près que l'habit était vert au lieu d'être bleu et qu'il n'était pas orné d'épaulettes.
M. de Brouage se promenait à grands pas à trayera le salon.
Peut-être était-il resté debout pour éviter de faire asseoir son interlocuteur.
— Je sais, lui dit-il brusquement, qu'on peut se fier à vous, M. le préfet et M. le directeur général de la police m'ont dit tous lès deux que vous étiez un agent habile et honnête.
L'homme s'inclina respectueusement et attendit la suite.
— Vous avez été mis à ma disposition, reprit le marquis ; je compte que vous me servirez avec zèle et surtout avec une discrétion absolue. Vous savez, vos supérieurs vous l'ont dit devant moi, que l'enquête sur la mort de mon fils doit être meïiée secrètement, jusqu'à ce que les faits aient pu être édaircis.
En attendant que la lumière se fasse, le gouvernement du roi veut que cette affaire s'ébruite le moins possible.
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LB MASQUB DB VELOUItS 69
— ' Je puis assurer à monsieur le marqais que ce résultat sera obtenu. Il sera fort difficile, pour ne pas dire impossible, d'empëcber les gardes nationaux de parler, mais les journaux ont déjà reçu l'ordre de se taire, et mes mesures sont prises pour que le public puisse croire à un accident.
C'est, du reste, le plus sûr moyen de déconyrir l'auteur ou les auteurs de ce crime épouvanlabte.
— Si vous y réussissez, je ne marchanderai pas ta récompense. Je veux que vons ne perdiez pas âne minute. I.e point de dépari des recherches que vous allez entreprendre doit être la déposition de mon neveu, qu'une étrange fatalité a mêlé aux événements de celte nuit. Il a déjà dit ce matin, devant un magistrat, ce qu'il savait. Pour des raisons que je juge inutile de vous expliquer, je désire qu'il répète ce récit en votre présence. Je désire même que vous provoquiez des éctaircissemenis desa part, en lui adressant toutes les questions que vous suggérera votre sagacité.
M'avez-vous compris?
— Parfaitement, monsieur le marquis, dit l'homme en habit vert. Il ne faut pas que la femme de César paisse être soupçonnée.
M. deBrouage tressaillit. L'agent avait In jusqu'au fond de sa pensée, et il jugea qu'avec un auxiliaire si intelligent, il valait mieux s'expliqner tout à fait.
— Voici ce que je veux, reprit-il d'un ton ferme. D'abord et avant tout connaîtra la vérité. Ensuite,
établir nettement ta situation de mon neveu. Jl se peut que le juge qui l'a entendu ait conçu certains doutes... fondés sur certaines circonstances...
— M. le comte René de Broaage pourrait hériter de la pairie que M. le marquis aurait transmise à son fils, murmura l'agent. Cela suffit pour motiver des propos malveillants et pour mettre la justice en éveil,
— C'est bien cela, reprit le général avec une émotion qu'il ne réussit pas à cacher aux yeux très clairvoyants du personnage. Et comme il estimpossible qu'un Brouage soit coupable d'un crime si infâme, il faut en finir sur-le-champ avec des soupçons honteux. Votre témoignage ne sera pas inutile pour les dissiper.
— Je vais m'efforcerde satisfaire complètement M. le marquis et je crois pouvoir lui promettre de tout élucider. C'est du reste très- nécessaire, car j'ai des raisons de croire que bien des points oui été omis dans la déposition recueillie par le juge.
Seulement, je me permettrai de demander à monsieur le marquis comment je devrais agir, si... il est indispensable de tout prévoir... si, de la cooversa- . tion que je vais avoir avec M. le comte René, il ressortait des faits... je cherche l'expression... des faits compromettants.
— Dans ce cas là, dit le marquisaprès un silence, je désire que personne ne sache ce qui se passerait ici. Personne, vous m'entendez? Le roi connaît mes intentions, et il les approuve.
L'agent s'iQclina sans ajouter an seul mot.
— Le nom que je porte ne doit pas être souillé, reprit M- de Brouage avec effort. Plutôt que de souffrir le déshonneur de ma maison, je ferais justice moi-même. J'y suis autorisé.
La porte du salon s'ouvrit et le jeune comte entra.
Il paraissait plus ému et plus affligé que son oncle, et, certainement, il était moins maître de lui.
— Ne pleurez pas, René, lui dit le marquis. TTn homme ne doit jamais pleurer. Je ne pleure pas, moi, et Dieu seul sait ce que jeaouffre.
René se redressa et refoula ses larmes. Il se raidissait visiblement contre la douleur qui l'accablait.
— Je vous m fait appeler, continua M. de Brouage, pour que vous complétiez les explications que vous avez fournies ce matin.
Le roi a daigné me recevoir à son lever. Pour des raisons politiques, et par considération pour notre famille, il veut qu'on ignore qu'un de ses gardes du corps, que le Qls du marquis de Bronage s'est laissé attirer dans un guet-apens, qu'il a péri dans un duel suspect.
Et, afln d'éviter un éclat, Sa Majesté a permis à son préfet de police de confier la poursuite de cette affaire à monsieur...
— Des Loquetières, dît l'homme en habit vert qui comprit que le général lui demandait son nom.
— Je vous prie donc, reprit M. de Brouage, de donner à M. des Loquetières toutes les indications
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qui poarropt l'aider à retrouver les coupables, car on ue renonce pas à l'espoir de les atteiodre.
Le jeune comte laissa percer sur son visage un cerlaio étonnement et regarda avec une froideur marquée le personnage que son oncle lui présentait, mais il répondit sans hésitation et sans embarras :
■ — Je ne puis que répéler ce que j'ai déjà dit à vous; mon oncle, et ensuite au magistrat. Cependant, je suis prêt à répondre à toutes les questions qui me seront adressées.
— Excusez-moi, monsieur le comte, dit le des Loquetières, et permettez-moi de vous prier de rappeler tous vos souvenirs. Le détail le plus insigni-
■ fiant en apparence pourra peut-être me fournir un indice. Vous avez vu hier soir le comte Benri ?
;— Je suis allé à cinq heures chercher mon cousin au quartier des gardes du coi^s, sur le quai d'Orsay. Nous avons dloé,avec quelques-uns de ses camarades, au Hocher de Cancale, et de I& nous sommes allés au théâtre de la Porte-Saint-Martin. En sortant du spectacle, nos convives nous ont quittés et nous avons pris avec Henri un cabriolet de place qui nous a conduits à la place Royale.
— Et qui vous a déposés à la porte d'un hàtel où j'ai moi-même passé la soirée, interrompit l'agent.
Car, j'ai eu, monsieur le comte, l'honneur de vous apercevoir dans le salon de M. de Saint-Hélier.
— Vous êtes reçu chez M, de Saint-Hélier ! s'écria René stupéfait.
Il n'imaginait pas que le père de la belle Octavie
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LU HAëQUË OE VËLOUHS 73
pût admettre dans sa maison un agent de la police secrète.
Le marqnie lança an regard à Eon neveu, et ce regard signifiait clairement : voilà donc le inonde qiie vous fVéquentez !
Des Loquetiëres ne broncha point, quoiqu'il eût fort bien compris le sens de l'exclamation qui venait d'échapper au jeune comte.
— Le chevalier de Saint-Hélier est un digne gentilhomme que j'ai connu à Coblentz pendant l'émigration, dit-il, en puisant dans une tabaliÈre d'or, qu'il eut lehon goût de ne pas tendre au général de Brouage. J'ai en, plus tard, l'occasion de lui rendre quelques services dans l'exercice de mes fonctions administratives, et il me fait assez souvent l'honneur de m'inviter chez lui.
Ce pelit discours voulait dire : Je suis ofticiellementchefde bureau ou quelque chose d'approchant et je n'espionne que dans des occasions exceptionnelles.
— Peu importe, interrompit le marquis avec impatience.
— Je disais donc, monsieur le comte, reprit des Loquelières, que j'avais eu l'honneur de vous apercevoir hier dans le salon du chevalier. Vous y êtes entré, si je ne me trompe, pendant qu'on lisait le Sulitaire de M. d'Arlincourt, c'est à- dire vers minuit.
— Avant minuit, je crois.
— Kl vous en êtes parti pendant qu'on chantait
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71 L'ÉPINQLE T108E
la romance nouvelle de MM. Plantade et Carafa.
— Il devait être deux heures, lorsque je suis sorti.
— Après avoir causé longuement avec M"' de Sainl-Hélier. C'est bien cela.
— Il parait que vous m'observiez, dit Mené avec mépris.
— C'est un peu mon état, répondit en souriant des Loquetières. D'ailleurs le chevalier, en causant avec moi, vous a nommé, et tout naturellement, monsieur le comte, je vous ai remarqué. Ni votre personne, ni votre nom ne passent inaperçus nulle part.
Satisfait, sans doute, d'avoir si bien tourné ce compliment qui fit froncer le sourcil au marquis, et que René reçut avec une froideur glaciale, l'homme en habit vert huma une ample prise de tabac ef continua ainsi :
— Vous êtes donc-sorti à deux heures du matin à peu près, et vous vous êtes acheminé à pied vers votre domicile.
— Oui, répondit le jeune comte. Henri avait gardé le cabriolet qui nous avait amenés. 11 y avait à la porte des voitures de place, mais le temps était sec et invitait à majcher. D'ailleurs j'avais la mi- , graine et j'éprouvais le besoin de prendre l'air.
— D'autant qu'il faisait très-chaud chez ce cher chevalier. Oserai-je vous demander où vous demeure! ?
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LE MASQUIJ DE VBL0UR8 75
— Rue d'Artois.
— Alors, TOUS avez dû gagner les boulevards par la rue du Paa-de-la-Mule.
— C'était mon intention. Hais j'ai traversé machinalement la pla<je...
— En biais sans doute î
— Oui, autant qu'il m'en souvient. Et j'ai pris la première rue qui s'est présentée.
— La rue des Francs-Bourgeois probablement.
— Je n'en sais rien, mais je sais que je me suis égaré.
— Cela n'est pas surprenant. Moi qui suis un vieux parisien, je ne répondrais pas de me reconnaître dans ces parages-là, si je m'y attardais. Passé minuit, les trois quarts des réverbères sont éteints.
Alors vous avez marché au hasard... Combien de temps?
— Peut-être une demî-heure... peut-Stre une heure.
— Dans quelle direction ?
— J'ai pris, ou j'ai cru prendre à droite, pensant me rapprocher du boulevard. Mais les rues s'in fléchissent et s'enchevêtrent de telle sorte que j'ai dû dévier beaucoup du chemin que je me proposais de suivre.
— Il est très-probable que vous n'avez fait que tourner autour de quelques Ilots de maisons et que vous êtes plusieurs fois revenu sur vos pas sans vous en apercevoir.
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— Je le crois.
— Et j'en conclus que vous n'étiez pas très-loin de la place Royale quand vous avez rencontré le particulier à la chaise. Mais, pendant que vous erriez ainsi, voua n'avez remarqué aucun monument public ?
— Aucun, àmon grand étonnement.
— Alors, vous n'avez passé, ni devant les Archi- ' ves, ni devant i'hâtël Soubise, où est l'imprimerie royale, ni devant le Temple.
— Assurément, non.
— Vous rappelez-vous l'aspect de la rue où se tenait cet homme qui gardait la chaise à porteurs?
— Pas Irès-bien. Cependant, je crois que je reconnaîtrais l'endroit. Il y a un long mur qui doit enclore un jardin ; à l'angle de ce mur s'ouvre une ruelle oij une impasse. C'est à l'entrée de cette voie très-étroite et très-sombre qu'il guettait.
— Est-ce lui qui vous a abordé?
— Non. Il a tout au contraire cherché à s'éloigner quand il a vu que je venais à lui. C'est moi qni l'ai appelé pour lui demander mon chemin.
I<]t il ne m'a pas parlé d'abord de la chaise. C'est après une assez longue explication, quand il a su que j'étais égaré, qu'il m'a proposé de l'aider à porter son frère à l'hôpital.
— Gela se conçoit. Il voulait être sûr qu'il ne s'adressait pas à quelqu'un qui aurait pu le lendemairi
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indiquer la maison où t rès -probable ment le me urti-e a été commis.
Il ne vous est pas venu à l'esprit de lui demander où voua étiez?
— Mais, si. Il m'a réqondu que j'étais inie do la Tixeranderie, et il mentait puisque c'est précisément dans cette rue que j'ai rencontré la patrouille, après avoir marché au moins pendant vingt minutes.
— Marché vers la Seine, n'est-ce pas î
— Oui, puisque je n'étais pas loin de l'Hôtel-de- Ville, quand on m'a arrêté, mais nous n'avons pas dû suivre la route la plus courte.
— CerLainemcnt non. Ce misérable avait un plan qui consistait à voua mener par des chemins détournés jusqu'à quelque carrefour désert. Il comptait vous abandonner là. Et il se disait qu'à moins d'employer le procédé du Petit Poucet qui semait des cailloux dans la forêt, vous ne parviendriez pas à retrouver les rues par lesquelles vous ave»
passé.
L'arrivée de ces braves gai-des nationaux a un peu dérangé ses projets, mais il a pu fuir et il se croit assuré do l'impunité.
— Le reconnaîtriez- vous, si vous le rencontriez ? demanda tout à coup le marquis de Brouage, qui écoutait en se promenant avec agitation.
— Je n'ai pas vu son visage, répondit René, mais je me rappelle sa tournure et le son de sa voix. J'espèro aussi qu'en partant de la rue de la Tixe-
randerie, je réussirai peut-être à faire en sens inverse le même trajet que cette nuit.
— C'est an eBsaiqueje tenterai avec vous, monsieur le comte, dit aussitôt des Loquetières, et le plus t6t sera le mieux.
— Je désire le tenter seul, répondit froidement René.
L'agent comprit très-bien que le jeune gentilhomme ne voulait pas courirles rues en compagnie d'un espion, mais le marquis parut d'abord surpris et même choqué de ce refus.
— Je ferai ce voyage aujourd'hui, reprit le comte; et je n'empêche pas qu'on me suive. Mais, pour l'entreprendre, je n'ai besoin de personne.
Cette fois, M. de Brouage comprit aussi et il n'insista plus, car il ne pouvait pas désapprouver le fier scrupule de René.
Mais il s'arrêta devant l'homme en habit vert et il lui dit brusquement :
— Vous avez entendu. Quel est votre avis?
— Mou avis est que M. le comte a raison. II est tout à fait Inutile qu'il se mêle ostensiblement de cette affaire. Il suffira qu'il s'efforce de retrouver l'endroit où stationnait cet homme, et alors même qu'il n'y parviendrait pas, je me fais fort de mettre la main sur le coupable. Je ne réponds pas de l'arrêter tout de suite, mais je suis certain qu'un jour ou l'autre il se livrera lui-même.
— Qui vous fait espérer cela?
— Si monsieur le marquis veut bien m'écouter,
je vais avoir l'honneur de lui exposer mes idées sur cette fatale affaire, et je suis sôr que monsieur le marquis sera de mon avis.
— Parlez I
— M. le marquis sait... je lui demande pardon d'être obligé d'entrer dans de douloureux détails... M. te marquis sait que le comte Henri a été tué d'un coup d'épée...
— Oui l'a atteint à l'œil droit, dit le général d'une voix Boui'de. Un coup déloyal... un coup de spadassin italien...
— Un coup d'assassin, reprit chaleureusement des Loquetièrea. Mais il n'en est pas moins certain qu'il y a eu duel. Le combat n'a cerises pas été régulier, mais il a été accepté par le comte. Son habit, son chapeau, son épée étaient à ses pieds dans la chaise à porteurs. Les vêtements ne sont ni déchirés, ni même froissés. L'épée est tachée de sang à h pointe. Le meurtrier a dû être blessé. Enfin, le comte avait encore sur lui sa bourse et sa montre.
— Ahi'ëgez, murmura le malheureux père.
— Donc, le comte a succombé dans une rencontre, et celte rencontre, il ne l'avait pas préméditée, car il n'en a parié à personne et il a laissé partir ses amis qu'il aurait certainement priés de lui servir de témoins, s'il avait dû se battre en duel.
D'ailleurs, on ne se bat pas la nuit.
Le combat s'est engagé à l'improviste, peut-être dans la rue, sous un réverbère, peut-être dans une
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maison ou dans un jardin. Je penche vers celle dernière hypothèse.
— Commenl l'anrait-oa altirédans celle maison ou dans ce jardin ? demanda René.
— Le comte a pu se prendre de querelle sur la voie publique. Un homme reconoatt son uniforme de garde du corps et l'insulte. Le comte tire son épée. Son adversaire lui propose de lui rendre raison s'il veut entrer dans un enclos qui se trouve là tout à poinL. Le cumle est brave. Il accepte. Le misérable qui l'a insulté, le tue, et, après l'avoir tué, imagine le moyen que vous savez pour se débarrasser du cadavre. C'est ainsi que je me figure la scène. J'arrive maintenant à ma conclusion.
Où que se soit passé le duel, quel qu'en ait été le prétexte, il n'a pas eu d'autre cause qu'une haine politique. Le comte est tombé sous le fer d'un des brigands qui ont juré de renverser le trône et l'autel, et qui, tout en conspirant dans l'ombre contre ' le gouvernement des Bourbons, cherchent à frapper isolément les plus vaillants défenseurs du roi.
Le comte Henri élail désigné à leurs coups, parce
. qu'il servait dans les gardes du corps de sa Majesté,
parce qu'il élail l'héritier d'une pairie, parce que
le noble sang du marquis de Brouage coulait dans
ses veines.
Combien d'autres jeunes gentilshommes ont été assassinés par ces coupe-jarrets ! Depuis cinq mois, quatre officiers de la garde royale ont succombé dans des rencontres régulières en apparence, mais
r.,.u.,,,Coi^g\'^
I^ MASQUE DE VBLOUBS 8t
qui D'étaient que dee meurtres déguisés, car ils ont eu affaire à des ttuelliates de profesaion, et la partie n'était pas égale.
Monsieur le marquis n'a pas oublié la conspiralion de VEpingle noire qui mit, il y a quatre ans, la monarchie en péril. Elle s'est reformée. Nous ne connaissons encore ni les lieux de réunion, ni le signe de reconnaissance des affiliés, mais nons sommes sur leurs traces et nous savons qu'ils poursuivent le' même but que leurs devanciers.
Renverser le roi légitime pour rétablir l'usurpateur, et, en attendant que le complot soit mtir, tuer les royalistes, surtout ceux qui appartiennent à l'armée.
— Oui, murmura M. de Brouage, je sais que les carbonari qui viennent d'être dispersés en Italie cherchent à se reformer en France.
— Oh ! ceux-là ne sont pas à craindre, dit le des Loqueliëres avec un sourire satisfait ; nous les surveillons, et ils n'oseront pas se montrer à Paris.
Mais ils y ont malheureusement des émules, et l'assassinat du comte Henri est l'œuvre de ces sicaires. Ils ne s'en tiendront pas là. Ils attaqueront d'autres officiers dévoués au lloi. Les ordres sont donnés pour qu'au premier duel une enquête sérieuse soit ouverte. Si j'ai affirmé tout à l'heure que l'assassin se livrerait lui-même, c'est que je suis certain qu'il recommencera, mais je vais agir dès à présent avec la plus grande énergie. On m'a donné I 5«
8Î h'ÉPlNGLE ROSE
carte blanche, et dussé-je fouiller tout Paris, je découvrirai le coupable.
Un point très-important à éclaircir, ce serait celui de savoir où le comte est allé en revenant de la place Royale, Nous n'avons malheureusement pas te numéro du cabriolet qui l'a conduit, mais tous les cochers vont être interrogés.
— Je puis, dès k présent, vous donner mie indication importante, dit René. En me quittant à la porte de M. de Saint-Hélier, Henri m'a déclaré qu'il allait passer le reste de la nuit dans une maison de jeu.
— Vous m'aviez caché cela î s'écria le général.
— U m'en coûtait de vous l'apprendre ; il me répugnait d'en parler au juge.
— Et savez-vous, monsieur le comte, où est cette maison de jeu 7 demanda vivement des Loquetières.
— Elle est tenue par une Italienne qui se fait appeler la baronne île Casanova.
— Bon ! nous connaissons ce tripot. La Casanova est arrivée l'année dernière, elle se dit baronne et veuve d'un colonel; mais c'est une intrigante et sa nièce ne vaut pas mieux qu'elle... car elle a une nièce jeune et fort jolie, qui lui sert à attirer les dupes. Depuis longtemps, j'ai l'œil sur ces deux femmes, et je n'ai pas de ménagements à garder avec elles. Aujouid'hui même, elles seront interrogées, et arrêtées, s'il y a lieu.
Seulement, eUes logent rue de Babyloae, et la
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rue de Babylone est fort loin de la place Royale... fort loin aussi de l'endroit où le comte a été frappé. N'importe 1 la querelle a pu s'engager chez la baronne, et se vider au Marais. Je le saurai, et pour ne pas perdre une minute, je vais avoir l'honneur de prendre congé de M. le marquis.
Sans répondre au profond salut que lui adressait l'agent secrel, M. deBrouage lui fit signe de le sutvre dans l'embrasure d'une fenêtre, et là :
— Mon neveu est innocent, n'est-ce pas? demanda-t-il à voix basse.
-- Complètement, monsieur le marquis, répondît sur le même ton des Loquetières.
— Je ne vous retiens plus, reprit tout haut le général, et je compte sur votre zèle.
L'agent se courba jusqu'à terre el sortit àrect^ Ions.
Dès que la porte du salon se fbt refermée sur lui, René vint droit à son oncle et lui dit :
— Je ne sais si cet espion retrouvera le meurtrier, mais je voua jure que, moi, je le retrouverai et que je vengerai Henri.
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Le soir de ce jour de carnaval, pendant qae le général [fleurait son flis, pendant que René se jurait à lui-même, comme it l'avait juré à son oncle, de venger la mort de son malheureux cousin, labaron- ■ ne de ( lasanova recevait nombreuse et joyeuse compagnie dans l'hAtel qu'elle occapail au coin de la rue de Monsieur et de la rue de Babylone.
Cette veuve d'un colonel napolitain était débarquée à Paris au commencement de l'été 18âO, et n'avait guère tardé à se faire connaître dans un certain monde.
Elle se produisit tout d'abord dans les jardins publics, que fréquentait alors la jeunesse élégante, à Tivoli, à Beaujon, au ftanelagh et, comme elle était toujours accompagnée par une jeune femme ~ d'une beauté éblouissante, elle recruta promptemenl un brillant cortège d'adorateurs.
lies hommages de ces galants chevaliers s'adres-
LE HABQUB DB VBLOmtS SS
saienl surtout à ta charmante nièce de la baronne, à Stella Negroni, qui ne quittaitjamais sa tante et qui, elle aussi, se prétendait veuve, quoiqu'elle n'eût pas plus de vingt-cinq ans.
On sut bientôt que les deux étrangères aimaient le plaisir, qu'elles recherchaient de préférence la société des hommes, et que leur salon était ouvert à quiconque possédait une certaipe situation de fortune et des façons convenables.
Ces dames avaient le ton de la bonne compagnie et paraissaient jouir d'une large aisance, car elles louaient fort cher un bel hàtel entre cour et jardin, et menaient une vie assez dispendieuse, quoiqu'elles n'eussent pas d'équipage.
D'oii tiraient-elles leurs revenus? Les médisants assuraient que ces revenus se fondaient uniquement sur le produit de la bouillotte et du creps.lls allaient même jusqu'à prétendre que la signera Negroni n'était pas cruelle à ses adorateurs lorsqu'ils étaient riches.
Mais comme ils ne citaient pas les noms de ces amants magnifiques, et comme, d'autre pari, la baronne de Casanova ne prélevait à son profit aucune taxe sur les jeux qu'on pratiquait chez elle, bien des gens soutenaient que ces suppositions malveillantes étaient de pures calomnies.
Ce qu'il y avait de certain, c'était que la maison des Italiennes abrilait, chaque soir, une foule de cavaliers aimables qui se rencontraient \k comme sur un terrain neutre.
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L'ÉPINGLE BOSB
Les orficiers de la nouvelle armée y coadoyaient les grognards de la vieille garde. On y voyait de» agents de change, des auditeurs «u Conseil d'Etat, et même des députés.
Les royalistes y étaient moins nombreux que les libéraux, mais n'y étaient pas moins bien accueillis, et ces dames, surtout la baronne, avaient pour eux des prévenances tontes spéciales.
Par contre, elles ne recherchaient pas leurs compatriotes. Aucun Italien ne se montrait chez ellrâ.
D'ailleurs, on n'yparlaitjamsis ou presque jamais politique, et il était rare que la conversation y devint générale.
Usant de la liberté complète que M"' de Casanova laissait à ses hôtes, chacun se gouvernait à sa fantaisie, les uns se relayant aux labiés de jeu, les autres faisant leur cour à Stella, ou se groupant pour causer.
11 y en avait même qui allaient se promener dans le jardin, lorsque le temps le permettait.
Personne ne s'occupait d'eux, la sigoora Negroni étant toujours fort entourée et la baronne ne s'éloignant guère de la bouillotte qu'elle aimait avec passion et qu'elle jouait très-heureusement.
Les habitués arrivaieni assez tard ; quelques-uns même, en sortant du thé&tre. Aussi, vers minuit, la réunion était-elle fort animée.
Ce fut l'heure que choisit H. des Loquetières pour
LE HASQGS DB VELODBS 87
s'y rendre, car il s'était décidé, après mûre réflexion, k modifier le programme qu'il avait exposé au marquis.
Il s'était dit que, pour découvrir la vérité, il ne suffisait pas de tomber brusquement dans l'hôtel de la rue de Babylone, et d'interroger celles qui l'occupaient.
Ces dames ne manqueraient pas de nier, et il serait sans doule fort difficile de les convaincre de mensonge, jcar U était à peu près certain que le comte Henri n'avait pas été taé chez elles,.
D'ailleurs, en recourant k des procédés violents, ont e6t ébruité une aSiaire qu'on voulait tenir secrète.
Mieux valait agir avec douceur et avec adresse.
Des Loquetières était passé maître dans les opérations qui demandaient du tact, de la patience, de la finesse et la connaissance du cœur humain.
11 avait fait ses preuves sous Fouché, qui lui confiait volontiers des missions difticiles, et comme Foucbé, il avait servi successivement, et toujours avec le même zèle, le Directoire, l'Empereur et les Bourbons.
Aussi occupait-il un rang très-élevé dans la hiérarchie des agents secrets, et avait-il amassé une fortune assez ronde.
Il ne frayait plus avec les espions subalternes et il s'était acquis des amitiés dont il se montrait fler, celle du chevalier de Saint-Hélier, entre autres.
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Mais il n'avait pas renoncé à exercer sa profession et il se félicitait grandement d'être désigné pour diriger une enquête doiit le résultat intéressait un pair de France.
Sur le fond de l'afTaire, sa conviction était faîtg. It croyait que le comte René était innocent de la mort de son cousin, tué très-probablement par un ennemi politique.
Et il pensait qu'il fallait, pour agir, prendre comme point de départ les indications que René donnait, c'est-à-dire chercber la maison de l'homme à la chaise et savoir ce qni s'était paesé la veille cbez la baronne de Casanova.
Le comte ayant déclaré qu'il voulait chercher seul la maison, des l^oquetiéres s'était borné provisoirement à le faire suivre par un agent inférieur.
René de Brouage avait parcourn ce jour-là le quartier de l'Hôtel-de-Ville, sans reconnaître l'endroit oii il avait pris la chaise à porteurs, et sans se douter qu'un espion marchait sur ses talons.
Quant aux dames de la rué de Babylone, elles étaient, depuis leur arrivée en France, surveillées discrètement, et on n'avait rien à dire contre elles.
On savait qu'elles étaient munies de passeports régulrers et qu'elles avaient déposé chea un banquier de Paris une somme importante.
Cette somme n'ayant pas été entamée par elles — on savait cela aussi — on supposait que le jeu et la
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galanterie les défrayaient, mais les perdants et les amoureux ne s'étant jamais plaints, il n'y avait vraiment pas lieu d'intervenir et on laissait en repos la baronne et sa nièce.
'Personne d'ailleurs ne les accusait de se mêler de politique, personne, excepté des Loquetiëres qui avait déjà une ou deux fois appelé sur ces étrangères l'attention de ses chefs.
Cependant, il ne pensait plus à elles lorsque la déclaration du jeune comte réveilla ses soupçons.
Il résolut aussitôt d'examiner de près leur conduite et de surprendre leurs secrets, mais il se garda bien de requérir l'assistance de l'administration quil servait.
D'abord, parce qu'il ne se fiait guère à l'habileté de ses collègues qui avaient tous la main trop lourde pour une besogne si délicate, et surtout parce qu'il voulait se rései-ver l'honneur de la mener à bien.
11 fit seulement prendre, dans l'après-midi, quelques renseignements.
Deux agents qu'il employait plus volontiers que les autres, allèrent ft&ner dans les parages de la rue de Babylone, causer avec les boutiquiers et boire dans les cabarets où ils trouvèrent à qui parler.
lis ne recueillirent sur les Italiennes que des propos insignifiants, et ils acquirent la certitude qu'aucune querelle n'avait troublé, pendant la nuit du
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dimanche au lundi-gras, la réception de la baronne.
Leur rapport confirma lee apprécialions de M. des Loquetières.qui persista néanmoins dans le projet qu'il avait formé de passer la soirée chez elles.
Henri de Brouage, en quittant son cousin, Inlavait ditqu'il allait finir sa nuit chez la baronne.S'y étaitil fait conduire et y étût-U arrivé ? L'avait-on vu dans le salon ? Voilà ce que des Loquetières tenait avant tout à éclaircir.
À la place de l'habit vert qu'il portait volontiers le matin, il endossa un frac d'une coupe un peu démodée ; il passa la culotte et les bas de soie de rigueur ; il se fit coiffer au goût do jour, le toupet ramené au sommet du cr&ne et formant la houppe ; il arbora le jabot et les manchettes, passa un beau diamant à son petit doigt, et mit dans sa poche sa plus belle tabatière.
Ainsi accommodé, il ressemblait vaguement à M. de Sartine, le fameux lieutenant de police qu'il avait pu entrevoir dans sa jeunesse et qu'il se piquait un peu d'imiter.
Pour lui ressembler tout à fait, il lui manquait de porter l'épée en verrouil et le chignon poudré, mais il 3'efi'orçait de suivre les grandes traditions laissées par cet illustre personnage, et il comptait appliquer cher la baronne certains procédés dont il fut, diton, l'inventeur.
Donc, vers minuit, un équipage de remise dé-
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posait M. des Loquetières à la porte de l'hfitel qu'habitaient les deux étrangères.
11 n'y avait jamais mis les pieds, et nés dames ne le connaissaient pas, mais il n'était pas du tout embarrassé pour se présenter lui-même, sachant qu'elles ne tenaient pas essentiellement aux formalités d'introduction, et ayant d'ailleurs imaginé d'avance un prétexte qui cadrait avec ses vues.
Il jugeait même inutile de s'affubler pour la circonstance d'an nom de fantaisie, celui qu'il portail habituellement n'ayant pas mauvais renom. M. des Loquetières allait un peu dans tous les mondes et n'avait jamais été soupçonné d'appartenir de près ou de loin à la police du royaume.
En descendant de voiture, il trouva sous le vestibule un porlier qui n'avait ni le costume, ni l'air d'un suisse.
C'était un garçon bien découplé, dont la peau basanée et les yeux d'un noir de jais accusaientassez l'origine. 11 aurait pu poser pour un brigand calabrais devant Horace Vemet qui, en ce temps-là, ne peignait encore que des tableaux militaires, et il était certainement né dans les montagnes de l'Italie la plus méridionale.
Il toisa M. des Loquetières et ne lui fit pas manvaise mine, mais il barrait le chemin de l'escalier et il attendait évidemment que ce visiteur, qu'il voyait pour la première fois, prit la peine de se nommer.
— Mon ami, lui dit l'agent secrel, je dois ètro présenté ce soir à M" la baronne par le comte Henri de Brouage. Vous le connaissez sans doute, car il fréquente beaucoup le salon de M°" de Casanova. Pourriez -vous me dire s'il est déjà arrivé?
En lançant à brillle-pourpoint cette question savamment préparée, des Loquetières regardait le portier avec des yeux qui savaient lire à livre ouvert sur les figures les pensées les plus secrètes et les impressions les plus fugitives.
Le portier ne sourcilla point et répondit tranquillement :
— Jen'ai pas encore vu ce soir le comte Henri. Hais il viendra, sans doute.
— Il est venu hier, n'est-ce pas?
— Hier? non, je ne crois pas. Cependant... Voyons que je me rappelle... Ahl si... je l'ai vu... j'étais au fond du vestibule, et la porte cochère était ouverte... il est arrivé en cabriolet... il est descendu de voiture... mais il n'est pas entré.
— Vraiment! Et pourquoi?
— Je n'en sais rien. Je suppose qu'il a rencontré un cle ses amis sur le trottoir... Il m'a semblé qu'il parlait avec quelqu'un... On m'a appelé dans ma loge... et quand je suis revenu à la porte, le comte n'était plus là... Son ami l'aura emm^é ailleurs.
Tout cela fut dit avec un accent italien très-pro- i
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nonce, mais en assez bon français et de l'air le plus naturel du monde.
Des Loquetières tombait de son haut. Trouver dans la réponse du premier individu qu'il interrogeait une partie de la solution du problème qu'il cherchait, c'était à quoi il ne s'attendait guëra, et le succès passait son espérance.
Tout s'expliquaitd'une façon très-plausible, si les choses s'étaient passées comme le disait le portier. Le comte, en descendant de son cabriolet de place, avait été abordé par un homme que très-probablement il connaissait, puisqu'il s'était décidé à lu suivre.
Restait à savoir si le portier ne répétait pas une leçon apprise par cœur.
— Non, se dit des Loquetières qui s'y connaissait, il ne ment pas. Les mots lui viennent trop facilement. S'il mentait, il serait le premier comédhen de ce temps-ci.
— Au reste, continua l'Italien, si monsieur veut monter, il trouvera au salon quelqu'un qui pourra peut-être le renseigner.
— Qui donc ?
— Le cousin du comte Henri.
— Quel cousin ? s'écria des Loquetières.
11 songeait à Henë, et il s'étonnait fort d'appren dre que Hené se trouvait chez la baronne.
— Le vicomte Fabien.
^ Bon ! j'y suis, pensa l'agent. C'est le frère cadet du comte René. Nous avons d'assez mauvaises notes
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sur lui. Gomment ee fait-il qu'il passe la nuit dans une maison de jeu, la veille du jour où on va enterrer le iîis unique de son oncle le marquis?
— Le vicomte était ici, hier, repcit le portier. 11 vient tous les soirs. Il répondra mieux que moi aux < questions de monsieur.
— Et il me présentera à M*" de Casanova. Cela m'évitera le désagrément d'attendre dans ce vestibule l'arrivée du comte Henri, dit M. des Loquctières.
11 venait de se décider à pousser Tenquéte à fond et à ne sortir de l'hAtel q u 'après ^^avoir complètement élucidé les graves question^ qui le préoccupaient.
" Il monta donc l'escalier lentement pour donner audience a ses réflexions, et en montant, il se disait :
'- On entre ici comme dans un moulin. Si ces femmes conspiraient, elles se garderaient un peu mieux. Mais je veux examiner de près le cas de ce vicomte Fabien. Malheureusement je ne le connais pas, même de vue, et je vais être obligé de prier un des invités de me le montrer.
Au moment où il arrivait au premier palier, il aperçut un jeune homme appuyé contre la rampe et lisant une leltre à la lumière d'un quinquet.
— Tiens 1 murmura-t-il, c'est Marcas, le secrétaire de mon ami Saint-Hélier. Parbleu I je ne suis pas fâché de le rencontrer. Mais que diable vientil faire chez la baronne?
Lfl jeune homme que des LoquetièroB voyait de
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profil était si absorbé par la lecture d'une lettre qu'il n'aperçut pas le visiteur qui montait l'escalier.
L'ageut arriva tout doucement derrière lui et lui dit eo lui serrant le bras :
— Ah I ab ! je vous y prends, monsieur Victorin. Tu çuoque, filil Vous aussi, mou cher enfant, vous passez vos nuits chez M"* de Casanova.
Victorin tressaillit, froissa vivement la lettre qu'il lisait avec tant d'attention, et la mit dans sa poche.
En même temps, il se retournait.
— Comment ! c'est vous ! s'écria-t-il eo reconnaissant des Loquetiëres.
— Mon Dieu I oui, c'est moi. Les plaisirs qu'on prend ici ne sont plus de mon Age, mais il faut tout voir et puis ou m'a dit de telles merveilles de la beauté de la sîgnora Negroni...
Mais qu'avez-voua donc, mon jeune ami ? Vous êtes pâle comme un mort.
— Ce n'est rien, balbutia le jeune homme. J'ai un rhumatbme dans l'épaufe droite et en me touchant vous m'avez fait un mal atroce.
— Peste ! je ne vous savais pas si sensible. Voilà bien la jeunesse d'à présent. A vingt-trois ans, elle a des rhumatismes. Heureusement, le v61re ne vous empêche pas de vous amuser. Je gagerais qiie vous ne sortirez de cet bfttel qu'au petit jour. Si mon ami Sainl-Hélier a besoin de son secrétaire dans la matinée, je le plains.
■— Oh I il n'est jamais vigible avant midi.
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— C'est juste I et morbleu I vous avez bien le droit de vous distraire. Votre père vous a envoyé à Paris pour étudier le Code, mais il ne vous a pas défendu d'aller dans le monde, et vous préférei le salon de la baronne aus^ soirées de la place Royale.
— J'avoue que je ne goûte ni la musique, ni la danse, ni la prose du vicomte d'Arlincourt, et que je me suis abstenu hier, comme toujours, d'assister à la réception de M. de Saint-Hélier.
— Vous y avez perdu , car M"' Octavie a des yeux qui feraient supporter la lecture de dix romans et d'une demi-douzaine de tragédies.
— Vous l'avez vue 7 demanda vivement le jeune secrétaire.
— Vue et admirée, mon cher, et je puis vous assurer que Jamais elle ne fut plus belle. Je l'ai trouvée. .. resplendissanLe, c'est le mot.
Mais il ne s'agit pas de cela et je n'ai pas envie de m'enrhumer en restant sur cet escalier où votre rhumatisme ne se guérira pas.
Vous allez me présenter à ces dames. Je n'ai pas le bonheur de les connaître el, en venant ici, j'ai un peu compté que le hasard me ferait renconti'er chez elles un ami qui m'introduirait. Je n'espérais pas qu'il me servirait si bien, car vous devez être au mieux avec la baronne. Je.suis sûr que vous ne manquez pas une seule de ses fêtes.
— Vous vous trompez. Je n'étais pas ici hier... et si vous m'y voyez ce soir, c'est que.. .
— Oh 1 je ne vous.le reproche pas, au contraire,
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