LE HABQÏIG DB VELOURS
et je vous promets de n'en rien dire à Saiol-Hélier. Montons, mon jeune ami, montons, et ouvrez-moi
les portes de cet Olympe. Il me tarde de présenter mes hommages aux déesses qui rembellissent.
M. des Loquetières avait brillé jadis sous le Directoire, et il en était encore à la mythologie.
Victoria Marças ne fit pas d'ohjections et précéda l'important personnage qu'il rencontrait assez souventchez M. de Saint-Hélier.
Ce n'était pas qu'il l'affectionnât beaucoup, car le jeune secrétaire du chevalier ne chérissait ni son patron, ni les amis de son patron.
Son père, un petit propriétaire du Languedoc, en l'expédiant à Paria, pour y faire son droit, l'avait recommandé à un député bien pensant, lequel l'avait placé chez M. de Saint-Hélier.
Inutile de dire que l'étudiant fréquentait moins l'École que les estaminets, les bals du quartier latin et les salles d'armes.
On ne le voyait aux cours que les jours où il s'agissait de siffler un professeur, mais il ne manquait pas une manifestation politique, acclamant Manuel et le général Foy au sortir d'une séance orageuse de la Chambre, ou bien huant les députés ultra qui se réunissaient le soir, rue Thérèse, chez leur respectable collègue, M. Piet.
Car Victorin, tils d'un royaliste du Midi, avait des opinions fort avancées et des accointances avec les plus violents ennemis du gouvernement des Bourbons,
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Cependant, il restait en bons termes avec le chevalier qui était très dévoue à la monarchie et qui ne se doutait pas que son secrétaire fût un révolutionnaire en herbe.
Peut-être les beaux yeux de M"* Octavie avaientils opéré ce miracle.
Il la voyait presque tous les jours, car il se présentait régulièrement à midi chez M. de Saint-Hélier et, comme ce digne gentilhomme dormait volontiers après son déjeuner, il arrivait assez souvent que la charmante Octavie entrait dans le cabinet de son père, qu'elfe y trouvait le jeune secrétaire et qu'elle ne dédaignait pas de causer avec lui, en tête à tête.
Ces entrevues ne pouvaient pas tirer à conséquence, Marcas n'étant pas en situation d'aspirer à la main d'une si riche héritière, mais elles ne paraissaient pas déplaire à M"° de Saint-Hélier.
Marcas, qiy n'élait pas ce qu'on appelle un joli garçon, avait une physionomie intelligente et un caractère fait à souhait pour charmer les femmes.
Ardent, ambitieux, toujours prêt à entreprendre l'impossible, ce garçon savait parler à merveille le langage passionné qu'elles comprennent et qu'elles aiment.
Il avait une façon de les regarder qui leur disait clairement : mettez-moi à l'épreuve. Faut-il décrocher une étoile pour vous l'offrir ou simplement risquer ma vie pour vous délivrer d'un mari jaloux ou d'un amant importun ? Je suis prêt.
Octavie n'avait sans doute rien de pareil à lui
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demander, mais elle goûtait son esprit, qui était vif et mordant, fertile en saillies imprévues, en traits à l'emporte-piÈce, et en même temps très délié, très rusé, très capable de réflexion et de calcul.
Balzac a dit : Quand un méridional possède la finesse des gens du Nord et l'audace des gens d'outrelioire, il est complet, et reste roi de Suède.
MarcBS ne songeait pas à passer Roi comme Bernadotte, mais il était complet.
— Jeune homme, lui dit M. des Loquetières, quand ils arrivèrent dans l'antichambre, je compte sur vous non-seulement pour me présenter, mais aussi pour me piloter dans ces régions toutes nouvelles pour moi. On m'a dit que ces dames recevaient des célébrités ; vous me les montrerez, car vous devez être un des familiers de la maison.
— Moi ! pas du tout ; U y a fort peu de temps que je la fréquente, et je n'y connais presque personne, s'empressa de répondre l'étudiant qui semblait peu disposé à servir de cicérone à l'ami du ctievalier. Entre nous, je n'y viens que pour jouer et je ne m'occupe pas du tout des invités de la baronne.
Je n'en reste pas moins à votre disposition et je ferai de mon mieux pour vous renseigner, ajouta-t-il poliment, pendant qu'un domestique fort bien tenu les débarrassait de leurs manteaux.
Chez M"' de Casanova, on n'annonçait personne, de peur de déranger les joueurs.
Marcas et des Loquetières purent donc se glisser dans le salon sans qu'on les remarquât.
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Ce salon était très vaste, très richement décoré et très brillamment éclairé.
Ses fenêtres donnaient sur le jardin de l'hfttel, et il communiquait avec un boudoir dont la porte avait été enlevée pour permettre aux causeurs qui s'y retiraient de ne pas perdre de vue les tables de jeu.
La plus entourée de ces tables était celle oii on jouait au creps, un jeu de dés qui faisait alors fureur.
Les autres, consacrées à l'écarté et à la bouillotte, attiraient aussi des amateurs.
Quant aux invités qui préféraient la causerie aux émotions, ils s'étaient gioupés autour de la cheminée ou cantonnés sur des sofas aux deux bouts de la galerie.
Les parties, quoique fort animées, n'étaient pas bruyantes et les conversations se tenaient à un diapason modéré.
En un mot, on pouvait se croire en bonne compagnie.
— Mon cher, dit à demi-voix des Loquetiéres, ceux qui accusent la baronne de tenir un tripot, ont tort.
Cette réunion me rappelle les soirées que donnait la Sainte-Araaranthe au commencement de la Révolution. On jouait chez elle avec décence, comme on le fait ici. On y rencontrait des hommes politiques, et j'aperçois là-bas deux députés de l'opposition. On y voyait des militaires de toutes les opinions, et
LE MASQUE DE VELODBS tOt
voici des officiers de la garde royale et des officiei-s en demi-solde.
— Heureusement, dit en riant Marcas, la ressemblance s'arrête là. La Sainte-Amaranthe et sa fille ont été guillotinées, si je ne me trompe. J'espère que la baronne et Ha nièce ne finiront pas d'une façon si tragique.
— Diable I ce serait dommage! mats ces dames n'ont rien à craindre de pareil, car Dieu merci 1 nous ne vivons plus sous la Terreur, et les horreurs de la Révolution ne recommenceront jamais.
Félicitez-vous, jeune homme, de ne pas avoîrvécu sous cgt abominable régime.
L'étudiant ne répondît point à ce compliment, mais sa figure exprimait assez qu'il ne se réjouissait nullement de ne pas avoir \u quatre vingt-treize.
— Et à propos de la baronne, reprit des Loquetières, montrez la moi donc avant de me présenter.
— Elle est à l'autre bout du salon, et fort occupée sans doute à la bouillotte.
— Et sa charmante nièce?
— La signora Negroni se tient habituellement dans le boudoir qui fait suite à la galerie.
Mais, si vous m'en croyez, vous ne me prendrez pas pour introducteur. Ces dames me traitent comme un pauvre diable d'étudiant dont la présence chez elles ne tire pas à conséquence, et elles s'étonneraient sans doute que je me permisse de leur présenter un homme plus Agé et beaucoup mieux posé que moi dans le monde.
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— Oïl I je ne veux pas voua gêner, mon cher Victorin, et d'ailleurs je ne tiens pas essentiellemeot à offrir mes liommages à ces dames. Je t'aurais fait avec plaisir, si c'eût été une formalité obligatoire, mais j'aime autant m'en dispenser.
Entre nous, ajouta des Loquetières en prenant un air conBdentiel, j'ai eu la fantaisie de venir ici pour voir une personne dont la beauté fait du bruit dans Paris et aussi pour tenter un peu la fortune. Car, je ne bais, je le confesse, ni les jolies femmes, ni le jeu. Et pour compléter mes aveux, je vous dirai que j'adore les brunes et que je raffole de l'écarlé.
— Alors, vous ne pouviez pas mieux tomber. Stella Negroni est brune comme la nuit, et vous trouverez là-bas une partie d'écarlé où on fait à tout coup des centaines de louis de chaque cdté.
Moi, je préfère le creps et je vais tàcber de trouver une petite place à la grande table. Souffrez donc que je vous quitte, maintenant que voua êtes suffisamment renseigne.
— A votre aise, mon cher Victorin. Amusez-vous, c'est de votre âge, et comptez sur ma discrétion. Saint^Hélier ne saura pas que je vous ai rencontré ici, car je m'abstiendrai même de lui dire que j'y suis venu.
L'étudiant répondit par un sourire qui signifiait : je ne parlerai à personne de notre rencontre, et se rapprocha du tapis vert où roulaient les dés.
Des Loquetières n'était pas fâché que le secrétaire du chevalier s'éloignftt. Il n'avait plus besoin de lui,
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puisqu'on pouvait entrer chez la baronne sans ôlre présenté à elle ou nsa nièce, et il aimait bien mieux se diriger tout seul.
L'assemblée lui semblait intéressante à, étudier.
Il voulait surtout voir et obsei'ver ce Fabien de Brouage qui venait se divertir le lendemain de la mort tragique de son cousin, et, de peur de donner à Marcas l'éveil sur le véritable motif qui l'attirait ' chez la baronne, lui, des Loquetières, homme grave et mûr, il ne se souciait plus de lui demander des indications.
Espérant bien en venir à ses fins et comptant sur sa propre sagacité pour trouver le jeune vicomte, il entreprit un voyage de découvertes, à travers le salon de M"" de Casanova.
Il commença par la table placée au centre de la galerie, .
11 n'était pas facile d'en approcher, car autour des joueurs assis se pressaient beaucoup de joueurs restés debout, faute de chaises pour s'asseoir.
Des Loquetiôres parvint cependant à se faufiler dans le cercle et à se placer entre deux officiers des grenadiers à cheval, qui étaient venus là en petite tenue.
— L'armée est largement représentée ii'.i, pensat-il. S'il y vient des conspirateurs, ils n'y sont pas en majorité.
Puis, il se mita examiner d'un ceil perspicace les figures qui l'entouraient.
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Victorin Marcas n'avait sans doute pas réussi à percer la foule, car il n'était pas là.
Mais les sujets d'observation ne manquèrent pas à des Loquetières, qui en vint bientôt à se dire :
— Hé I bel j'ai peut-être conclu un peu trop vite; voilà en face de moi des messieurs qui ont bien ia raine d'avoir servi Bonaparte et de le regretter, La rosette de la Légion d'honneur à la boutonnière, les favoris coupés à l'ordonnance... c'est bien cela.
Et les libéraux y sont en nombre aussi... à telles enseignes que la banque est ténue par un des coryphées du parti... Oui, parbieu I c'est bien lui, l'orateur de l'opposition, avec ses longs cheveux et son air hautain... Mirabeau chez la Sainte-Amfiranthe... et là-bàs, adossé à la cheminée, le grand chef de la gauche... il n'est pas joueur celui-là... et il n'est pas Mirabeau non plus... mais il est bel et bien marquis, et pour qu'il vienne ici, il faut qu'il ait ses raisons. Qui est ce personnage avec lequel il cause familièrement? Je le saurai, et je commence à croire que je ne perdrai pas tout à fait mon temps, cette nuit.
Ces réflexions furent troublées par les exclamations des joueurs, saluant un coup extraordinaire.
— Sept fois ! s'écria un des officiers qui se trouvaient tout pi-ès de M. des Loquetières. Voilà sept fois que ce diable de Brouage passe 1
— A propos, dit l'autre à demi-voix, sais-tu s'il est vrai que son cousin, le fils du général, a été tué en duel, la nuit passée? Ce bruit-là courait, ce soir, à l'état-major de la place.
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— C'est malheureusement vrai.LaMartiDière.qui est anx gardes de Monsieur, m'a affirmé le fait et il le tenait de source certaine; Mais on veut étouffer l'affaire, et les journaux ont reçu l'ordre de n'en pas parler.
— Et sait-on par qui il a été tué 7 Connatt-on la cause du duel?
— On ne sait absolument rien. On suppose qu'il se sera pris de querelle dans la rue. Il était en tenue. Il aura dégainé.
— Alors, il se serait donc battu avec un militaire? Les bourgeois ne portent pas l'épée.
— On a pu Ini tendre un guet-apens. Certaioes KCns qui te rencontraient ici lui en voulaient.
— Ce qu'il y a de certain, c'est que ta querelle ne s'est pas engagée dans le salon de la baronne, car Henri de Brouage n'y a pas mis les pieds hier. Nous y étions, et toi ou moi noua l'aurions vu.
— Non, il n'y est pas venu. En revanche, son joli cousin y était, comme tous les soirs. Il est inouï qu'il ose s'y montrer le lendemain d'un pareil événement.
— 11 l'ignore peut-être. II est brouillé avec son oncle.
— Bon ! mais son frère voit le général et il voit son fVère.
— Port peu, je crois. Il donne dans les idées révolutionnaires et il est amoureux fou de la Negroni. Il passe sa vie ici et dans les cafés oil se réunissent
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les libéraux. C'est an homme à ne pas fréquenter et je suppose^ue sa famille l'a renié.
— Ma foi 1 je lui pardonne ses opinions à cause des mains qu'il a au creps. Il m'a fait gagner trente louis ce soir.
— Et à moi vingt. Mais c'est égal, la maison de la baronne ne nousportepasbonheur.ànous autres royalistes. Depuis cinq mois, voilà quatre officiers delà garde qui y venaient et qui ont été tués en âuel.
— Bah lia série s'arrêtera et, en attendant, je : vais profiter de celle qui se dessine sur la main de ce Jacobin de vicomte. Fusons dix louis, à nous deux, veuK-tu?
On peut croire que des Loquetières n'avait pas perdu un mot de cette causerie, qui s'était tenue au milieu du brouhaha produit par le paiement d'un . gros coup, et qu'il était seul à écouter.
Le hasard le servait à souhait. Il était déjà parfaitement fixé sur deux ou trois pointa importants. '
Henri de Brouage ne s'était pas montré, la veille, au jeu de la baronne. Fabien de Brouage, au con- 1 traire, y avait passé la nuit. Donc, Fabien était tout i à fait étranger à la querelle qui s'était terminée par la mort de son cousin, et très probablemeut il ignorait cette mort, car, s'il l'avait connue, il n'aurait pas poussé le cynisme jusqu'à venir jouer chez M"' de Casanova.
— Preuve indiscutable qu'il ne voit pas son fi'ère,
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quoi qu'eo dise cet officier, cooclut le logicien des Loquetières.
D'autre part, il pense fort mal en politique et il y a des chances pour qu'il soit l'amant de la nièce de M"" de (Casanova. Donc, cette nièce est à surveiller et la Casanova aussi.
A noter encore que quatre militaii-es royalistes qui fréquentaient ces dames ont été couchés sur le carreau, en plein jour ceux-là, mais peu importe. Ilya peut-être ici des gens qui ont pris la suite des affaires de messieurs de l'Epingle Noire.
Kn 18i7, les bretteurs du parti s'étaient associés pour chercher noise aux officiers de l'armée alliée. Maintenant que le territoire est évacué, ils se proposent peut-être d'expédier les officiers de la garde. C'est à vérifier, et à vérifier le plus tôt possible.
Ne pas oublier pourtant qu'il y a une femme dans la coulisse. Qui sait si ce n'est pas à ses amoureux qu'on en veut, et le comte Henri a dû pour le moins lui faire la cour. Je la verrai tout à l'heure et j'examinerai son entourage. En attendant, il faut que j'étudie un peu M. Fabien.
Le vicomte était justement placé en face du continuateur de la grande tradition des lieutenants de police d'autrefois.
La figure de ce jeune gentilhomme se trouvait en pleine lumière et elle valait bien la peine qu'on l'observât.
Elle ressemblait beaucoup à celle de son frère par les ti'aits, mais pas du tout par l'expression. Il était
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blood comme lui, il avait comme lui les yeux bleus et le nez aquilin, mais autant Etené avait l'air froid et réservé, autant Fabien paraissait ardent et vif.
Toutes les passions se reflétaient à la fois sur son visage mobile, et il n'était pas nécessaire d'être bien babile physionomiste pour deviner qu'il devait aimer comme il jouait, avec frénésie.
Il avait du feu dans les prunelles et le sang a fleur de peau.
En ce moment, ce n'était pas l'amour qui allumait son regard et qui colorait ses joues.
Il agitait Ûèvreusement le cornet, il lançait tes dés avec violence, et ses doigts se crispaient en ramassant l'or que le banquier poussait devant lui.
Le crepB qu'on jouait cbez la baronne presque aussi cher qu'au Cercle des lîlrangers, le creps fort démodé aujourd'hui et fort en vogue alors, semblait avoir été inventé tout exprès pour le vicomte, qui attaquait la fortune comme on charge à la baïonnette.
Cet impétueux s'accommodait mal des cartes qu'on étale sans bruit et qui déroulent lentement Tama du destin. 11 lui fallait le claquement sec de l'ivoire heurtant les parois du cornet, les bonds irréguliei-s des petits cubes blancs sur le tapis vert. Les dés, pour lui, c'était la bataille bruyante, remuante* changeante.
Aux dés, le joueur lient sa chance dans sa main ; du mouvement qu'il fera dépend la victiiire. Aux cartes, il subit les décrets du hasard enfermés dans
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une taille de trente-et-gnarante à laquelle il ne peut rien changer.
— Pardon, messieurs, dit limidement des Loquetières à ses voisins les grenadiers à cheval, auriez- vous l'obligeance de m'expliquer les règles de ce jeu. Je n'y comprends rien et je voudrais exposer quelques louis.
— C'est bien simple, répondit un des officiers. On joue, vous le voyez, contre une banque, et chaque ponte prend le cornet à son tour. Ce ponic avant de jouer, appelle vnpoinl, c'est le terme technique.
Il peut appeler cinq, sis, sept, huit ou neuf. S'il amène du premier coup le point qu'il a demande, il gagne. Tenez I M. de Brouage, qui a la main en ce moment, appelle sept. Vous allez voir.
— Ah ! dît des Loquefères, il a tiré onze.
— C'est le creps gagnant. Nous avons dix louis à ramasser, mon camarade et moi.
— Et le monsieur que voua venez de nommer reçoit un billet de mille francs. Le creps gagnant est une belle chose, et cette partie me parait avantageuse pour les joueurs.
— Détrompez-vous, Elle est au contraire fort ai^antageuse pour te banquier, car il n'y a qu'un creps gagnant, tandis qu'il y a trois creps perdants qui sont douze, trois et deux, mais ce Brouage a une telle veine qu'il ne les amène jamais.
— Faisons-nous le paroli, demanda l'autre grenadier à cheval.
— Ma foi ! oui, j'ai confiance.
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. —Et moi aus&i, dit des Loquetières en posant trois pièces d'or sur le tapis ; je vais aventurer une petite somme. C'est le meilleurflioyen de in 'instruire. Voyons... ce monsieur appelle encore sept...
— II a raison ; de tous les points qu'on peut former avec diiuK dés, c'est le plus facile à amener.
— Kt il l'amènera, j'espère, s'écria l'ami du chevalier de Saint-Hélier, car il a l'air de compter sui la victoire. Il brandit son cornet comme il braiidtrail un sabre. Et le banquier ne parait pas rassuré... Ahl voilà les dés qui roulent... il les suit de l'œil... voyons le point...
— Quatre 1 murmura l'officier.
— Est-ce que ce sei'ait un creps perdant?
— Non, mais c'est un point détestable, et ce point devient le nôtre, tandis que sept devient le point de la Banque.
— Et que va-t-il se passer maintenant?
— Le ponte va lancer les dés jusqu'à ce qu'il ait ramené quatre ou sept. Celui de ces deux points qui sortira le premier gagnera.
— Bon ! je commence à comprendre. Oh ! comice le banquier pâlit !
— Parce qu'il a lu le point. Ce Brou âge a tiré quatre au second coup He cornet.
— Alors, nous avons gagné ?
— Vous le voyez bien, puisqu'on nons paie. Je me ligure que la banque ne tardera guère à sauter, et je vous engage à pousser votre veine.
— C'est que... je n'ose pas, balbutia des Loque-
tièrea qui empochait déjà sa mise et son bénéfice. Et puis, je n'ai pas l'habitude de ce jeu. Je me contenterai donc de In leçon que vous avez bien voulu me donner.
L'offioier regarda de travers ce bourgeois timide qui se faufilait chez la baronne pour gagner trois loais, et qui s'en tenait là, mais des Loquetières n'était pas venu pour gagner la considération de deux lieutenants des grenadiers à cheval, pas plus qu'il n'était venu pour tenter la fortune.
La petite comédie qu'il venait de jouer n'avait d'autre but que de lui permettre d'observer à loisir le vicomte Fabien, sans que ses voisins du tapis vert eussent lieu de s'étonner de son empressement à se pousser près de la table.
Il en avait assez vu maintenant et il voulait poursuivre ses observations, en explorant le salon dont il ne connaissait encore qu'un côté.
Sur le frère de René de Brouage, son opinion était à peu près faite.
— C'est un homme que ses passions ont entraîné dans un monde interlope, pensait -il. Il se peut même qu'il- conspire, mais les joueurs ne sont jamais de bien dangereux ennemis du gouvernement. Us sont trop absorbés par leur vice.
Et je ne croirai jamais que cet amateur forcené du creps ait assassiné son cousin. Avec une tète comme la sienne, on se brûle la cervelle quand on a tout perdu, mais on n'assassine pas.
Et puis, quel intérêt avait-ii à la mort du comte
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Henri ? Avec les opinions qu'il affiche, il n'espère pas succéder un jour à la pairie de son oncle.
Et si le comte a été condamné par des gens qui ont juré d'exterminer les défenseurs du trône et de l'autel, ces gens-là n'auraient pas choisi un Brouage pour lui donner un coup d'épée.
Au surplus, les témoignages que j'ai recueillis par hasard l'innocentent complètement. Evidemment, il a passé ici toute la soirée et toute la nuit d'hier; ces ofilciers n'ont aucun intérêt à -mentir, et ils viennent d'affirmer qu'ils l'y ont vu.
Il faut chercher ailleurs et peut-être pas très loin, car, après tout, c'est à la porte de cet h6tet que le comte Henri a rencontré l'homme qui l'a emmené ; pour qu'il ait suivi cet homme il fallait qu'il le connût, et il ne serait pas impossible qu'il l'eût connu chez la Casanova.
IL s'agit maintenant de l'étudier un peu, cette baronne.
Je n'aurai pas de peine à la trouver, quoique Marcas ne soit plus là pour me la montrer.
Où est-il passé ce Marcas ? se demandait des Loquetières qui remarquait tout, 11 m'a quitté brusquement sous prétexte d'aller jouer au creps et je ne l'ai pas vu autour du tapis vert.
Saint-Héher a tort d'employer ce garçon-là, qui pense fort mal et qui serait très capable d'une indiscrétion. Dès que j'aurai voix au chapitre, je conseillerai au chevalier de le mettre à la porte... quand
ça ne serait que pour IVmpècher de faire les yeux doux à...
— Bonsoir, cher monsieur des Loquetières, dit une voix sonore.
En même temps, une main se posait sur l'épanle de l'observateur qui se retourna vivement et se trouva en face d'une figure de connaissance.
-~ Tiens ! s'écria-t-il, c'est vous, Beruaville. Que diable faites- vous ici?
— Et vous ? répondit d'un ton narquois le nouveau venu, qui était un homme de quarante-cinq ans, à peu près, d'une figure sympathique et intelligente.
— Mon cher, la curiosité m'y a attiré ; on m'a dit qu'il s'y passe des choses étonnantes, et, à ne vous rien celer, ce qui m'étonne le plus chez cette baronne , c'est de m'y voir.
— Eb bien ! moi.j'c confesse que je m'y amuse, et que j'y viens assez souvent,
— Vous, c'est tout naturel. Vous êtes journaliste, vous allez partout.
— Pardon I je suis journaliste, c'est vrai. Mais je rédige le Drapeau blanc, et je me compromets un peu en me fourvoyant parmi les libéraux et les bonapartistes qui foisonnent dans ce salon.
— 11 y en a donc beaucoup? Je n'ai remarqué jusqu'à présent que des officiers de la garde royale.
— Des Loquetières, mon ami, vous voudriez bien passer pour un naïf; vous n'y réussirez pas avec moi, 'Je sais que vous avez été dans la diplomatie...
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je ne sais pas quand, ni oCi, par exemple... mais voua le dites et je vous crois sur parole... comme je crois ce cher Saint-Hélier quand il m'assure qu'il a été l'agent des princes pendant l'émigration.
N'essayez donc pas de me persuader que vous n'avez pas aperçu certains personnages qui nous feraient fusiller, vous et moi, s'ils en avaient le pouvoir,
— J'aj bien vu le député qui tient la banqne de creps.
— Celui-là est un habitué, el il ne vient que pour jouer. Mais l'autre, le grand lama de la démocratie, je soupçonne fort que ce n'est pas le jeu qui l'y attire.
— Où est-il donc? demanda des Loquetières d'un air innocent,
— Là-bas, devant la cheminée, répondit Berna ville. Gomment I vous ne te voyez pas? 11 cause avec un homme très brun qui porte à son jabot une épingle en corail.
— Bon ! s'écria des Loquetières, je le vois maintenant. It n'a, ma foi, pas beaucoup changé depuis la Révolution,
— Oh I il est très-bien conservé... presque aussi bien que les momies égyptiennes, dit en riant Bernaville. C'est un homme immuable. Tel vous l'avei vu en 1790, tel vous le voyez maintenant, tel vous le verrez dans vingt ans... à moins que ses amis n'arrivent au pouvoir, car il mourra infailliblement
le jour où il ne pourra plus être le chef d'une opposition quelconque.
— Alors, mon cher, je lui souhaite une longue vie. Mais, dites-moi, quel est donc ce personnage qui lui parle î
— L'homme à l'épingle? Celui-là ne pense pas comme lut en politique. C'est un grand seigneur espagnol que la Révolution a chassé de son pays. Il n'y rentrera que le jour où nous anrons délivré Ferdinand VU, ce qui ne tardera guère, il faut l'espérer, et en attendant il passe quelquefois ses soirées chez la bai'onne pour étudier les mœurs parisiennes. On le dit fort riche, et s'il fraie avec le chef de la gauche, c'est que ce chef est marquis.
— Il a une figure qu'on ne peut pas oublier quand on l'a vue une fois, murmura desLoquetières.
En effet, l'interlocuteur de cet opposant de profession qu'on qualifiait déjà d'illustre, et qui est devenu avec le temps une Hgure historique, l'étranger persécuté par les libéraux b^spagnols, s'il fallait en croire Bernaville, ne ressemblait guère aux autres habitués du salon de M*"" de Casanova.
C'était un homme de trente à trente-ciuq ans, très-grand, mais bien pris dans sa haute taille ; son air et ses façons sentaient d'une lieue l'aristocratie.
Son visage manquait de régularité et il avait les épaules un peu hautes, mais son front rayonnait d'intelligence et ses yeux parlaient.
Le trait caractéristique de son visage était un
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nez bourbonien, qui complétait à merveille cette physionomie hautaine et un peu railleuse.
Il était simplement et correctement vêtu à la mode du temps qu'il relevait par une suprême distinction .
Il ne portait ni dentelles, ni bijoux, et le seul détail de sa toilette qui accusât son origine méridionale, c'était l'épingle qui avait attiré un instant l'attention de M. des Loquetières, une épingle fichée dans son jabot et dont la tète avait été taillée dans un morceau de corail rose, péché sur la c6te africaine.
Le corail avait été en faveur à Paris sous le Consulat et il avait même eu un regain de vogue au début de la Destauration, mais en 1S21, il était complètement délaissé en France, tandis qu'à Naples les élégants t'appréciaient encore.
Or, Naples étant à demi espagnole, un Castillan avait bien le droit de sacrifier au goût napoli* tain.
Des Loqueti^es qui remarquait tout, et particulièrement les épingles, depuis le complot de 1817, fit vite celte réflexion.
Il s'était d'abord préoccupé du bijou, il ne se préoccupa plus que de l'homme, et il voulut savoir son nom.
— Gomment s'appelle cet hidalgo? demanda-t-il àBernaville.
— Je suppose, répondit le journaliste, qu'il s'appefie Gomez, à moins qu'il ne s'appelle Tellez, ou
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Valdez, mais je vous avoue que je n'en sais rien. Il doit avoir, comme tous ses compatriotes, une demidouzaine de noms en es ou en oj, Béparé.3 par un y. ' Quand on me défile une de ces kyrielles, j'ai toujours envie d'ajouter : y m'ifnnuie.
— Vous plaisantez sans cesse. Mais je déclare que votre réfugié a bien l'air d'un grand d'Espagne.
— Pas du tout. Les grands d'Espagne sont presque tous rabougris et contrefaits, et ce fidèle de la baronne est un homme superbe.
— Vous le traitez de fidèle? Est-ce qu'il vient souvent ici ?
— Je n'y suis jamais venu sans l'y rencontrer. 11 est vrai que je n'y fais moi-même que de rares appari-tions. Vous voulez-vous savoir pourquoi il fréquente ce salon, où se rassemblent des gens de toute espèce ? Parce qu'il a des vices, mon cher.Il n'y a que les vices qui rapprochent, les hommes. Avez-vou» japnais vu un vertueux s'en aller chercher un vertueux d'une autre caste que la sienne? Non, n'estce pas. La vertu est droite, et, pour lier les gens, il faut des atomes crochus.
— Alors, ce seigneur joue?
— Probablement, à moins qu'il ne serre de près la signora Negroni. 11 y met de la discrétion, mais je l'ai vu plus d'une fois en aparté avec elle, quand ilcroitqu'on ne l'observe pas. Ses doublons sont peut-être la raison suffisante de l'opulence de ces
ItS I/ÉPINGLB RmS
— Pourriez- vous me dire s'il était ici iiier et s'il y a passé la nuit? demanda l'ami du chevalier de
• SainHïélier.
— Comment diable voulez-vous queje sache celai Est-ce que vous vous imaginez que je viens tous les soirs ? Et puis sur quelle herbe avez-vous marché? Vous êtes plus questionneur que Vinterrogeanl bailli du comte de VIngénu, par M. Arouet de Voltaire.
— Quoi 1 vous citez Voltaire, vous, un rédacteur du Drapeau blanc I
— Pourquoi pas 7 11 détestait la canaille et, si les révolutionnaires qui le portent aux nues s'étaient avisés de prêcher leurs doclrines sur ses terres, il les aurait fait jeter diins un cul de basse fosse.
Mais laissons en paix la mémoire de feu Arouet et venez que je vous montre la baronne et sa nièce.
— Je ne demande pas mieux, dit des Loquetières qui se félicitait de plus en plus d'avoir rencontré un guide si obligeant et si bien informé.
Bernaville le conduisit, en louvoyant à travers les groupes, jusqu'au bout de la galerie où étaient établies parallèlement une table de bouillotte et une table d'écarté.
Chez M"' de Casanova, chaque partie avait ses amateurs. Le creps attirail les jeunes ; l'écarté plaisait davantage aux officiers de la nouvelle et de l'ancienne armée i la bouillotte avait les préférences des hommes mûrs qui avaient brillé sous le Directoire,
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La baronne y siégeait assidûment à cette bouillotte dès gens posés, quoiqu'elle n'eût pas encore dépassé la quarantaine, et on peut croire que des Loquetières l'examina avec toute l'attention qu'elle méntail.
C'était une femme fort bien conservée que cette veuve d'un colonel italien.
File avait la taille un peu forte, et des épaules superbes qu'elle ne cachait point, des bras potelés et des mains qui laissaient à désirer. Les doigts étaient trop courts et les ongles trop carrés.
La figure manquait aussi de distinction, mais elle était belle; d'une beauté romaine, avec des yeux immenses, un nez magistral et un menton sail lanl.
Le teint était bistré et même légèrement hàlé ; les cheveux plantés très-bas sur le front étaient noirs comme du jais et les lèvres trop charnues s'entr'ouvraieot souvent pourlaisser voir une double rangée de dents blanches et larges, des dents à broyer du pain de munition.
Car ta baronne était rieuse et sa physionomie gaie tempérait sensiblement la sévérité de ses traits de stalue.
Elle ressemblait tout à la fois à Junon et à une cantinière de la grande armée.
Au moment où Bernaville et des Loquetières enli'èrent dans le cercle qui l'entourait, Junon venait d'abattre un brelan carré et ramassait, avec une sa-
tisfaction qu'elle ne cherchait point à dissimuler, un tas d'or assez respectable.
Ses quatre partners — en ce temps-là la bouillotte se jouait à cinq — ses quatre partners avaient des mines de fournisseurs, — on aurait dit autrefois de fermiers généraux.
Larges poitrines, moiJets plantureux, puissantes encolures, visages fleuris, toilettes de mauvais goût, verbe haut.
On aurait pu se croire chez M. de Barras.
— C'est curieux, soafQa au journaliste l'émule de M. de Sartine. Nous n'avons pas fait dix pas et nous nous trouvons déjà dans une autre monde. Là-bas, il n'y avait que déjeunes fous et ici je reconnais trois notables commerçants de mon quartier... tous les trois enragés libéraux... Ils ont souscrit dernièrement aux publications de Touquet, le libraire qui imprime la Charte sur des tabatières.
— Mon cher, répondit tout bas Bernaville, cette baronne n'a pas d'opinions. Elle gagne aussi volontiers l'argent des jacobins que l'argent des royalistes. Et le cœur de sa nièce n'a pas d'opinions non plus. Elle reçoit indifl"é rem ment les hommages des gardes du corps et ceux des débris de la vieille
arde.
A propos de gardes du corps, ajouta-t-il en entraînant des Loquetières, vous savez la nouvelle du jour?
— Ma foi! non, répondit l'agent qui était tout
oreilles, car it flairait nn renBeignement nouveau.
— Mon cher, le fils du marquis de Brouage a été lue, ta nuit derDière, en duel, dans la rue. On est veau ce matin au journal de la part du ministre de l'intérieur, pour nous prier de ne pas parler de celle affaire.
— Ah 1 mon Dieu I c'est un assassinat ! s'écria des Loquetières en feignant le plus profond étonnement. Ce jeune homme faisait partie, si je ne me trompe, de la maison militaire du roi. Encore un meurtre politique.
— Ce n'est pas mon avis, Le comte Henri était un charmant cavalier, qui avait des succès dans tous les inondes. Il était même fort empressé auprès de la signora Negroni que je vais vous montrer, et quand vous l'aurez vue, vous ne serez pas surpris qu'il se soit amouraché d'elle. 11 passait même pour être son amanl et, à coup sur, il avait des rivaux. L'un d'eus lui aura cherché querelle et l'aura envoyé dans l'autre monde pour rester maître du terrain.
Croyez-moi, mon cher, il y a de la femme dans cette alfaire.
— Diable! mais si votre supposition est juste, c'est une personne très-dangereuse que celte signora Negroni. . . et très-peu sensihle k la perte de ses galants, puisqu'elle reçoit ce soir.
— Peul^être ignore-t-elle que le comte est mort. Et au fait, je suis curieux de savoir à quoi m'en te-
iîî . L'ÉPINGLE ROSE
nir Bur ce point. Les femmes sont toutes des énigmes, mon cher, et Stella est une énigme très-agréable à déchiffrer. Venez m'aider un peu à lira sur son doux visage.
Nous allons la trouver dans ce boudoir où elle trAnc sans doute, au milieu d'un essaim d'adorateurs.
Des Loi^uetières ne se fit pas prier pour accompagner Berna ville.
Il lui tardait d'autant plus de voir la belle Negroni que l'opinion émise par le journaliste avait fait naîtra des doutes dans son esprit.
Use demandait s'il ne faisait pas fausse route et si le comte Henri n'avait pas été tué par un rival.
Dans ce cas-là, il fallait immédiatement changer detactiqueet chercher le meurtrier parmi les amoureux de Stella, au lieu de le chercher parmi les ennemis des Bourbons.
Et toutes les indications recueillies an vol par des Luquetiëres, depuis son entrée dans le salon, étaient absolument contradictoires.
Aussi étaiUil perplexe et se préparait-il à déployer toutes ses facultés d'observation pour deviner le secret de Stella Negroni.
Il franchit côte à côte avec Bernaville le seuil du boudoir, et il eut presque un éblouissement en apercevant cette incomparable Stella.
11 voyait pourtant tous les jours une autre merveille, Octavie de Saint-Hélier, qu'il appréciait à
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toule sa valeur ; elle et son père en savaient quelque chose.
Mais il n'imaginait pas qu'il pût exister sous le ciel une créature aussi parfaite que la jeune femme qui lui apparut assise au fond de ce salon.
Elle était vêtue de noir, comme si elle eût porté le deuil de ses amants défunts, et la pâleur chaude et mate de sod visage s'iiarmonisait à merveille avec le costume sombre qu'elle portait.
Ses cheveux retombaient en nattes épaisses sur son Gon, et ses grands sourcils dessinaient sur son front blanc deux arcs qui semblaient avoir été tracés au pinceau, tant ils étaient réguliers.
Ses yeux ne ressemblaient pas aux yeux d'émeraude de la divine Octavie. On eût dit des diamants noirs. Ils avaient moins d'éclat et plus de douceur.
La physionomie, moins expressive et moins mobile que celle de M"* de Saint-Hélier, était plus sympathique ; le regard était plus doux et plus réfléchi.
Les passions qui se reflétaient sur les traits de l'aidente fille du chevalier n'éclairaient pas le visage pur de Stella ; mais on devinait sans peine qu'elles couvaient sous ce masque calme et doux, conunc le feu couve sous la neige qui recouvre la cime de l'Etna.
Orientale par le caractère particulier de sa beauté, Stella devait être Italienne par le cœur.
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I2t L'ÉPINGLE ROSE
Contrairement aux prévisions de BerDaville, elle n'était pas entourée de aa cour.
Un seul homme, assis sur un siège bas, presque à ses pieds, lui parlait, et on devinait aisément à ses gestes qu'il lui parlait d'amour.
Cet adorateur, qui avait su se ménager un tôte-à-tète au milieu d'une assemblée nombreuse, tournait le dos à des Loquetières et à son guide, mais la signora Negroni, qui paraissait l'écouter avec une émotion contenue, leur faisait face, et aussitôt, d'un signe ou d'un mot prononcé à voix basse, elle l'avertit que deux Intrus étaient là.
L'amoureux se leva vivement et se retourna.
— Parbleu I m urm ni 'a Berna ville, la coïncidence est bizarre. Nous parlons de la mort tragique du comte de firouage et nous surprenons son cousin germain en flagrant délit de déclaration. Peste ! il ne perd pas de temps pour consoler la Negroni.
— Il jouait tout à l'heure au creps, dit tout bas des Loquetières. J'aime à croire qu'il neconntdtpas le fatal événement que...
— Peub ! c'est un. philosophe, un esprit fort ; ces gens-là sont sans vergogne, et ils ne doutent de rien... que de l'existence de Dieu et de la légitimité du pouvoir royal. Qui sait si celui-là ne rêve pas déjà d'hériter un jour de la pairie de son oncle ?
Des Loquetières ne dit mot, mais il pensa beaucoup de choses.
— Soyons bons princes, même avec les libéraux,.
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et ne dérangeons pas cet heureux couple, lai sovlfla le jouroalîste en le tirant par la manche.
L'agent se laUsa entratner. En faisant volte-face, il se heurta presque contre un homme qui entrait précipitamment dans ie boudoir et qu'il reconnut fort bien.
C'était le réfugié espagnol, le seigneur à l'épingle
Ce castillan ne pamt pas prendre garde aux deux personnages qui se trouvaient sur son chemin.
Il continua à s'avancer vers la eignora Negroni, mais il modéra son allure précipitée, et il aborda très cérémonieusement la dame du boudoir.
On devinait qu'il se savait observé.
Telle était du moins l'opinion de des Loquetières, qui aurait bien voulu tout voir et tout entendre, comme le Solitaire de la romance.
Entendre ce qu'allaient se dire Stella et ses adorateurs, c'était impossible. Voir c'était difBcile, mais ce n'éttût pas impraticable, en s'y prenant bien.
Bernaville, en homme bien élevé, entraîna son compagnon pour ne pas avoir Tair d'épier ce trio, mais l'agent tenait beaucoup à ne pas trop s'éloigner, et il dégagea doucement son bras.
— Bh ! bien,' lui demanda le rédacteur du Drapeau Blanc, quand ils eurent franchi le seuil du salon, que dites-vous de cette beauté transalpine ?
— Je dis qu'elle doit tourner toutes les têtes, et, en vérité, je ne suis pas étonné qu'on se batte pour
t^ÉPINGLB BOSE
elle. Si le comte de Brouage était son amant, il y a gros à parier qu'il a été tué, comme vous le supposez, par un galant qui aspirait û le supplanter dans les bonnes grâces de la dame.
— Reste à savoir lequel. Tous les habitué de ce salon sont plus ou moins amoureux de Stella, y compris le marquis jacobin. Je l'ai entendu' plus d'une fois lui débiter des fadeurs qu'il a sans doute apprises par cœur k Versailles, avant la guerre d'Amérique,
— Je remarque cependant qu'il n'a pas accompagné dans le boudoir son ami l'Espagnol.
— Non. Il doit être parti. Il n'aime pas i rentrer tard. Ce n'est pas qu'il ait des discours à préparer, puisqu'une monte jamais à la tribune. Mais il doit passer ses nuits à correspondre avec les ennemis du Roi.
— Alors, vous croyez qu'il conspire? demanda des Loquetières en prenant un air innocent.
— Mon cher, les libéraux ne font que cela. Seulement les chefs se tiennent dans les coulisses et ils laissent les écervelés qui veulent jouer les premiers rôles se faire couper le cou, pendant qu'ils protestent hautement de leur respect pour le gouvernement constitutionnel.
Mais laissons là les révolutionnaires prudents et revenons à la divine Stella. Ce qui me plaît en elle, c'est qu'elle ne ressemble pas du tout à nos poupées à la mode. Elle ne se coiiTe pas, elle ne s'attife pas,
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LE MASQUE DE VE[/)mi8 197
elle ce prend pas d'attitudes. Elle est belle et voilà tout.
— Belle comme une statne, mon cher Bemaville, elle marbre est froid.
— Des Loquelières, voua n'y entendez rien. Cette statue a un cœur, je tous en réponds. Si vous en doutez', vous n'avez qu'à regarder ses yeux.
— Oui, ils se voilent... ses longs cilss'abaissenl... on jurerait qu'elle vient de recevoir une mauvaise nouvelle.
— Bien trouvé. La mauvaise nouvelle, je la devine. Le seigneur Gomez, y Valdez, y... n'importe quoi, vient d'apprendre de la bouche de son ami le député, que le comte de Brouage a été tné la nuit dernière, et il s'est empressé d'aller raconter l'histoire à Stella.
Ces Castillans manquent de tact.
— Hum I celui-ci n'est peut-être pas très fâché d'annoncer à la belle que ce jeune homme est mort. Les Espagnols sont jaloux en diable et on les accuse d'être féroces en amour.
Mais, si vos conjectures sont justes, je fierais curieux de savoir ce qu'éprouve en ce moment le cousin de la victime.
— Moi aussi ; malheureusement il nous tourne le dos, et, comme je n'aime pas à surveiller les gens, je n'attendrai pas qu'il se retourne. J'ai affaire & mon journal et je vous souhaite le bonsoir.
Venez donc un de ces matins au café Lemblin.
Toute l'école libérale el classique y déjeune. Noos
turlupinerons ud peu ces perruques réTolntionnaires.
Et, sans attendre la réponse de des Loquelières, Bernaville, qui était un fantaisiste, tourna brusquement les talons et se mit à remonter la galerie.
L'admirateur de M. de Sartine était accoutumé aus singularités du journaliste, qui fut une des figures les plus curieuses de ce temps fertile en types originaux.
11 ne chercha point à le retenir, sachant bien que le rédacteur du Drapeau blanc n'en faisait jamais qu'à sa tête.
Au surplus, il n'avait plus besoin de lui, ni de personne. Les renseignements qu'il venait de recueillir lui suillsaient. Il n'avait plus qu'aies coordonner, à les comparer, et à en tirer des conclusions. Or, c'était précisément à quoi il excellait.
Son esprit logique et pi-écis avait déjà laissé de côté les comparses qui remplissaient le salon pour s'attacher aux personnages qui lui paraissaient valoir la peine qu'on les étudiât.
La baronne lui semblait insignifiante. Les députés de l'opposition n'étaient évidemment pour rien dans l'affaire. L'étudiant Marcas, non plus. Du reste, il avait sans doute décampé, car on ne le voyait plus.
Restaient Stella, Fabien de Brouage et le seigneur espagnol.
Quel lien unissait entre eux ces deux hommes, et
qae pouvaieat-ils avoir à dire de ai intéressant à la signora Negroni?
L'entretien qu'ils avaient avec elle continuait, plus animé que jamais, et des Loquetières ne perdait pas un de leui's gestes.
Son instinct de maître en espionnage lui disait qu'il était question entre eus de l'événement du jour, et qu'ils devaient y être mêlés, au moins indirectement.
Aussi les regardait-il de tous ses yeux, et à force de regarder, il aperçut dans la toilette de l'Italienne un détail qui ne l'avait pas frappé tout d'abord.
Elle portail, passée horizontalement à travers son ép^se chevelure noire, une longue broche d'argent terminée aux deux bouts par deux grosses boules de corail rose.
— Oh ! ob ! se dit des Loquetières, voilà une parure qui ressemble fort à l'épingle de l'hidalgo. Serait-ce un signe de ralliement ? Pourquoi tout ce corail ? Je sais bien que c'est encore la mode en Italie... mais en Espagne? Décidément, il faut que je sache à quoi m'en tenir sur ce réfugié, et je vms commencer par le suivre à sa sortie de l'bôtel.
Ce projet étnit sans doute fort sage, mais en attendant le moment de le mettre à exécution, l'ami da chevalier se trouvait dans une situation assez fausse.
Planté, comme il l'était, au bout de la galerie, à deux pas du boudoir ouvert, il devait attirer tôt ou tard, et.il attirait déjà l'attention de l'Italienne et de
C3.l;«i;,G00gle
130 L'ÉPINOLB ROSE
ses amis, qiû tournaient rréquemment la tète de son I côte. ■
Or, il tenait absolument à ne pas les perdre de ' vue, et, par conséquent, à ne pas quitter la place.
Pour motiver une longue station à l'entrée du boudoir, il lui fallait un prétexte, une occupation qui lui permit de se donner une contenance.
A sa gauche, tout près de lui, on jouait à l'écarté. En se rapprochant de la table, il pouvait encore suivre du regard les causeurs du petit salon.
— Voilà mon afToire, pensa-t-il. Je vais me mêler aux parieurs, je parierai même, s'il le faut, et personne ne fera plus attention à moi.
11 obliqua donc insensiblement à gauche, et en se confondant avec les spectateurs de la partie, il prit position si adroitement que tout en faisant face au tapis vert, il surveillait du coin de l'œil le trio suspect.
Les intéressés au jeu n'avaient pas exagéré en disant que les coups étaient très chers.
Ue chaque cdté s'élevaient des pilesde louis d'une hauteur respectable, et des Loquetières admirait qu'on risquât tant d'or dans un temps où l'or était assez rare.
Ce phénomène lui paraissait d'autant plus surprenant que les joueurs n'appartenaient pas i la même catégorie que les amateurs de la bouillotte.
1! n'y avait autour de la table d'écarté que des jeunes gens et des hommes qui avaient l'air d'avoir appartenu à l'ancienne armée.
La demi-solde accordée par le gouvernemeot aux militaires non ralliés suffisant à peine pour vivre, un observateur pouvait bien se demander oii t!es braves avaient pris de quoi exposer de si gros enjeux.
— En voici un qui, si je ne me trompe, était simple capitaine sous l'usurpateur, et qui risque une mise de deux cents francs, pensait des Loquetières. C'est la cour des Miracles que ce salon de la baronne. Les pauvres s'y changent en ricbes, mais je ne crois pas aux miracles, cl j'aurai l'explication de celuilà.
Et il ajoutait à part lui :
<— L'Espagnol est toujours là et te vicomte aussi. Ils causent maintenant plus tranquillement. Ils ont l'air de traiter une affaire. Quelle affaire?... Certainement, ils ne parlent pas du cours de la rente... cette Italienne ne les écouterait pas avec tant d'attention...
Pendant qu'il suivait en esprit ce raisonnement, un des joueurs qui venait de perdre la partie se leva en disant :
— Décidément, il n'y a rien à faire. Notre côté est empoisonné. Pour changer la veine, il nous faudrait quelqu'un qui n'eût pas encore tenu les cartes.
'Et, avisant l'honnôte figure de M. des Loquetières, le décavé reprit :
— Vous jouet l'écaité, n'est-ce pas, monsieur?
— Assez mal, balbutia l'agent, qui ne se souciait
paB d'eachaloer sa liberté en s'engageant dans une partie.
— Qu'importe? nous tous conseillerons et vous gaguerez, j'en réponds. Je suis physionomiste et je suis certain que vons devez avoir de la chance.
Celui qui tenait ce discours engageant était un officier en bourgeois, mais un oMcier qui sei-vait certainement les Bourbons, car il était tout jeune et il n'avait pas la mine rébarbative des militaires réformés depuis la chute de l'Empire.
Du reste, les joueurs s'étaient partagés en deux camps. D'un c6té les royalistes, de l'autre les bonapartistes.
Et les royalistes étaient en pleine déroute. Ils venaient d'être battus pour la quatrième fois par un grognard qui devait être aussi fort à la pointe et à la contrepointe qu'à l'écarté, car il regardait les vaincus d'un air provocateur.
Il se sentait soutenu d'ailleurs par cinq ou six camarades, tous gens solides et pourvus de figures énergiques.
Les amis de son adversaire ne ressemblaient point à ces soudards, et Ih se mirent à insister auprès de des Loquetières qui, en toute autre circonstance, n'aurait pas mieux demandé que de combattre pour la bonne cause, car il ne haïssait point l'écarté et il le jouait à merveille.
Mftis il ne voulait pas cesser d'observer la scène qui se passait dans le boudoir et il aurait nettement refusé de tenir les cartes, s'il ne se fût aperçu qu'il
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Terrait encore mieax les caaseurâ en s'asseyant qu'eo restant debout.
La table était disposée de telle sorte qoe les deux tenants étaient placés de profil par rapport au petit salon, et comme elle touchait presque la cloison, les parieurs groupés d'un seul c6té ne masquaient pas le sofa où la signora Negroni venait de se rasseoir entre ses deuic adorateurs.
Des Loquetières se dit qu'après tout il courait encore moine de risque d'attirer l'atteation de la dame en s'attablant. On ne se déQe pas d'un homme qui lient les cartes, attendu qu'où suppose qu'il est tout à son jeu.
11 espérait bien d'ailleurs n'être pas retenu longtemps, et le colloque auquel il s'intéressait ne pai-aissait pas près de Unir.
De plus, il craignait de se singulariser en refusant une invitation polie, et il n'était pas fâché de se concilier la bienveillance de quelques habitués appartenant à la même opinion que lui.
— Messieurs, dit-il en prenant place, je ne veux pas vous désobUger. Je vous préviens seulement que je joue très petit jeu.
On ne lui répondit pas, mais on le soutint.
A côté du double louis qu'il déposa timidement sur le tapis, s'entassèrent aussitôt des masses compactes.
. La confiance revenait aux vaincus, mais les vainqueurs ne demandaient qu'à poursuivre la série de
13t L'ÊPINGLS ROSE
leurs triompheB, et les mises furent couvertes avec enlraiD par le cAtë adverse.
La donne échut à des Loquetiëres qui, en tournant l'atout, s'inclina et dit:
— Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Son adversaire, au lieu de lui répondre par un
signe de tète poli, lança une carte comme il aurait poussé un coup droit, puis une autre, puis une autre encore, et en délacbant la dernière, par un mouvenrent qui ressemblait à un coup de |>oing, il s'écria :
— La vole l
Des Loquetières crut devoir prendre un air désolé, mais il lui était parfaitement égal de perdre deux points, car il assistait en ce moment même à un speatacle bien plus intéressant poar lui que la partie.
La scène avait changé dans le boudoir. Stella Negroni, à demi-couchée sur les coussins du sopha, jouait distraitement avec son éventail ; les deux hommes s'étaient levés et continuaient à causer entre eux, mais sans doute leur conversation Ji 'intéressait plus la belle Italienne, car elle ne l'écoutait pas.
— Qu'est-ce que le vicomte peut bien raconter à l'Espagnol? pensait des Loquetières.
Mais il fallut se remettre à son jeu.
Au second coup, le grognard fit encore le point ; de plus il eut le roi, et ses opinions politiques ne l'empêchèrent pas de le marquer.
La vieille garde triomphait sur toute la ligne, et la jeune armée faisait assez triste figure.
, „,....Co<,glc .
L'homme des grandes traditions, lui, ne paraissait pas ému da tout. 11 considérait son double louis coinnie perdu, mais il trouvait que ce n'était pas payer sa place trop cher, car, dans le boudoir, la pièce se corsait.
Un homme venait d'y entrer, par une porte que l'espion ne pouvait pas voir et qu'il n'avait pas remarquée ; et cet homme était le portier qui gardait rhôtel.
— Pour le coup, il y a du nouveau, se dit des Loquetières ; cet Italien vient faire un rapport à sa maîtresse. Donc, il se passe ou il va se passer des choses que je veux voir.
• Heureusement, ce vieux sahreur a quatre points. D'ici à deux minutes, j'aurai perdu, et je serai libre de mes mouvements.
— A vous de donner, dit à des Loquetières un des parieurs qui le soutenaient. Tâchons de ne pas perdre le cinquième point comme nous avons perdu les quatre premiers.
— Monsieur, murmura l'ami du chevalier de Saint-Hélier, je crains bien qu'en comptant sur moi, vous n'ayez mal placé votre confiance, mais enfin je vais faire de mon mieux pour la justifier.
Et il se mit à mêler les cartes en observant le boudoir du coin de l'œil et en se disant :
— Par où le portier est-il venu î II y a donc dans le petit salon une porte secrète. Et quelle nouvelle apporte à la Negroni, ce cerbère calabrais? Elle
L'âPINGLG BOBE
n'a pas l'air trop ému en l'écoutant, et cependant il me semble qu'elle a pâli.
— Ah Ile roi I s'écria le jeune ofiicier. C'est de bon augure. Marquez-le.
Des Loquetières le marqua sans aucun enthousiasme, et releva son jea avec l'espoir de n'y trouver que des sept ou des huit.
Il y vit, à sa très vive contrariété, cinq atouts par la dame.
S'il l'eût osé, il aurait proposé, mais on le surveillait, et force lui fut de faire la vole.
La jeune armée releva la tête, et la vieille garde
— Silence dans les rangs, dit le grognard qui tenait les cartes. La partie n'est pas perdue, pour trois points qu'un civil vient de faire. Après l'entrée des alliés, nous avons bien eu le 20 mars.
— El après le 20 mars, Waterloo, rispostal'ofËcier qui avait recruté des Loquetières.
Le sabreur leva la tète et dit tranquillement en toisant son ennemi :
— Vous, monsieur de Waterloo, nous causerons tout à l'heure, si le cœur vous en dit.
— Quand il vous plaira.
— Bon ! pensa l'agent. Encore un duel. Voilà une affaire à suivre. Qui sait si ce n'est pas ce vieux chercheur de querelles qui a fait le coup de la nuit dernière ? ■
Pourvu qu'il gagne vile la partie ! Jamais je n'ai eu tant besoin de ma liberté d'action.
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— C'est dit, reprit le capitaine en demi-solde ; on s'expliquera, jeune homme. Et, en attendant, vous allez voir le retour de l'Ile d'Elbe. Je parie mes vieilles bottes contre votre ëpaulette neuve que je tourne César.
Il tourna le neuf de pique, à la grande désolation de des Loquetières, qui faisait les vœux les plus ardents pour son adversaire.
Il venait de voir disparaître le portier, qui avait dû s'en aller, comme il était venu, par un escalier dérobé, et il voyait maintenant la Negroni, le vicomte et le seigneur espagnol rentrer dans le grand salon.
— Où vont-ils ? se demandait l'élève de Fouché. Et qui sait si je les retrouverai tout à l'heure? Maudite partie ! ma foi ! tant pis, je vais proposer, si j'ai beau jeu, et jouer d'autorité, si je n'ai rien en main ; ce sera flni plus vite. Mes parieurs crieront, mus je m'en moque.
Les parieurs crièrent, en effet, car, ayant relevé un jeu superbe, il proposa.
— Impossible à mon cœur, répondit le vieux troupier qui se croyait sûr du point, car il avait deux rois, dont César, son préféré, et deux atouts.
Il le perdit, et son refus lui coûta la partie.
Des Loquetiëres était exaspéré, mais ses associés jubilaient, et il recueillit les éloges les plus flatteurs sur la façon magistrale dont il avait ménagé ce coup victorieux.
Ces éloges, il ne les méritait guère, et it enra-
138 L'ÉPINilLB R08B
gcait d^ tout son cœur d'avoir été si bien servi par le hasard.
La fortune est comme les femmes, elle ne favorise que ceux qui la dédaignent. Aussi ne voit-on presque jamais les pauvres diables gagner, niles amoureux sincères faire des conquêtes,
I.e gagnant malgré lui s'agitait sur sa chaise pour tâcher de voir ce qui se passait dans le salon, et surtout ce qu'étaient devenus les causeurs du boudoir.
II était si troublé qu'il oublia de ramasser ses quatre louis.
Il fallut que son ami l'officier le priât à deux reprises de procéder à la répartition des bénéfices entre les intéressés et de retirer la petite somme qui lui revenait.
— Bravo I monsieur, lui dit ce gai jeune homme, voua avez dispersé l'armée de la Loire. J'espère bien que vous allez la poursuivre.
— Mais, murmura l'ami du chevalier de Saint- Hélier, toute ma joie est gâtée. On vous a cherché querelle, et je serais désolé qu'à l'occasion de cette partie vous fussiez obligé...
— D'aller sur le terrain 1 Parbleu, j'en serais ravi. Il y a trois mois que je ne me suis battu et la main me démange. D'ailleurs, j'ai des camarades à venger. On a encore tué cette nuit un garde du corps.
— Oui, j'ai entendu parler à mots couverts de ce déplorable événement, répondit des Loquelières qui était toujours à l'afi'ùl des renseignements. Connaîton la cause de la querelle? Sait-on...
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— Voas plairait-il, monsieur, de vous occuper de la partie? dit sèchement le joueur qui venait de s'asseoir à la place du perdant.
Celui-là paraissait être intimement lié avec les vieux troupiers que l'espion venait de battre, mais il ne leur ressemblait pss du tout.
11 n'avait pas trente ans, u était vêtu à la mode du jour, et cependant il portait le ruban rouge, et ses favoris étaient coupés carrément au nivean de l'oreille.
Il devait avoir servi en 1814, dans les gardes d'hooneur.
Des Loquelières mourait d'envie de l&cher pied devant ce jeune soutien de l'usurpateur, mais il comprit que, s'il levait le siège, son brusque départ serait remarqué.
Or, ce qu'il craignait par dessus tout, c'était d'attirer l'attention, car la dernière partie de ta t&cbe quil s'était imposée était des plus délicates à remplir.
11 voulait s' attacher aux pas du seigneur espagnol dont l'épingle en corail lui trottait par la cervelle, et, pour épier quelqu'un, c'eat assurément une détestable condition que d'être épié soi-même.
11 se résigna donc, fort à contre-cœur, à rester. Seulement, il se retourna plusieurs fois, sous prétexte de consulter ses parieurs au sujet du partage du butin conquis sur les impériaux.
Ce mouvement prémédité lui procura l'indicible
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satisfaction de voir que les trois personnes qui L'intéressaient étaient encore dans le salon.
Le vicomte Faiiien cherchait à fendre la foule pour s'approcher de la table de creps ; le Castillan causait avec des messieurs qui n'avaient pas du tout l'air de conspirer, et Ja belle Stella, debout derrière sa respectable tante, écoutait, en jouant de l'éventail, les galanteries au gros set des financiers de la bouillotte.
— Bon I se dit des Loquetières, ils ne se doutent de rien. Je les retrouverai tout à l'heure, et en attendant, je puis bien gagner quelque argent à ces traîneurs de sabre. Il sera certainement pris sur l'ennemi, cet argent-là, car il ne sort pas de la caisse des retraites.
Rassuré et rasséréné, l'agent secret laissa ses quatre louis sur le tapis, et pris les cartes, cette fois avec l'intention de bien jouer et le dérar de gagner.
Ses vœux furent exaucés promptement. Le garde d'honneur ne tint pas cinq minutes contre un adversaire qui avait à chaque donne le Roi et trois atouts dans la main.
La partie fut gagnée en deux coups.
Au garde d'honneur succéda un grand diable d'oflicier, dont le visage osseux semblait avoir été brûlé en Egypte, tanné en Espagne, et gelé en Russie, un volontaire de 92, passé prétorien pour avoir trop vaincu sous César.
Geloi-Ià risqua cinq louis qu'il appelait cinq napo-
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iéona, et il lea perdit sans marquer un seul point, maie non sans jurer entre ses dents.
Vint ensuite un bomme à lunettes qui avait dû être cbiiiirgien militaire, et qui se défendit un peu mieux.
11 fut décavé par un roi tourné au moment décisif.
La grande armée expiait sss triomphes. Elle en était à la' retraite de Moscou.
Et, comme on l'avait déjà vu après la Bérézina, elle manifestait un vif mécontentement, voire même des dispositions à se débander.
Sans doute, les munitions lui manquaient, car elle avait usé beaucoup de cartoucbes.
Tous ces braves en disponibilité lançaient des regards furieux au placide des Loquetières, qui souriait béatement et qui n'était plus si pressé départir, car il venait de gagner quatre parties, et y il prenait goût.
De plus, il n'oubliait pas de regarder souvent derrière lui, et il constatait chaque fois, avec un nouveau plaisir, que la signora Negroni et l'bomme à l'épingle rose n'avaient pas changé de place. .
La Negroni se penchait en ce moment pour dire quelques mots à l'oreille de la baronne, et l'hidalgo s'entretenait maintenant avec un homme dont l'infatigable observateur ne voyait que le dos.
— Allons, . messieurs, à qui le tour? demanda railleusement un des ofBciers royalistes.
La place était vide en face de des Loquetières, et
m L'ËPINOLK BOBI!
les perdants montraient peu de dispositions à l'occuper.
— Les rois sont contre nous, grommela le chipurgien.
— 11 y en a pourtant un qui ae nomme César, dit un garde de Monsieur.
— César est à Sainte-Hélène et son successeur nous a mis à la demi-solde.
— On ne s'en douterait pas. Vous jouez plus cher que nous.
— Prélendriez-vous insinuer que la police de vos Bourbons nous fait des rentes? demanda le vétéran des armées de la Hépublique.
— Prenez-le comme vous voudrez, répliqua le garde de Monsieur.
— Très bien, jeune homme, je serai demain à midi devant le canon du Palais-Royal.
— Moi, j'y serai à midi moins un quart.
— Encore un ! pensa des Loquetîères. On marche sur les duels ici. C'est à ne pas s'y reconnaître au milieu de tous ces brelteurs.
— Voyons, messieurs, s'écria un autre officier. Unissons-en. Trouvez un rentrant ou bieifl'un de nous va prendre la place.
— Un rentrant I me voici, dit une voix qui fit tressaillir l'ami du chevalier.
Cette voix était celle de l'homme qui causait avec l'Espagnol, et qui, après avoir salué poliment son interlocuteur, se retourna et se dirigea vers la table d'écarté.
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LK MASQUK DK VKLOUHS H3
~ Le colonel Foumès ! s'écrièrent en chœur les vaincus. Ah I ah ! nous allons voir.
L'agent n'avait pas besoin qu'on prononçât ce □om pour reconnaître celui qui le portait.
Ce colonel était une des personnalités les plus marquantes du parti qui regrettait l'Empire. 11 avait brillarament servi Napoléon, il était riche, il était encore jeune, et il exécrait le nouveau régime.
11 n'en fallait pas tant pour faire de lui un chef, et il avait été mêlé plus ou moins directement à tous les complots tramés depuis 1813 contre le gouvernement des Bourbons.
Compromis notamment dans l'afTaire de l'Epingle DOire, il avait comparu comme accusé, au mois (l'octobre 1817, devant la cour d'assises de la Seine.
Acquitté, grâce aux excellents renseignements fournis sur son compte par le général de Brouagc, qui l'avait eu jadis sous ses ordres au 9' dragons, le colonel fournês était resté à Paris, où on le surveillait, quoiqu'il aflectât de ne plus s'occuper de politique.
Or, il y avuit eu un jour dans la vie de des Loquelières, jour néfaste, oîi cet espion de haut vol s'était vu forcé de faire lui-même, et en propre personne, arrêter ce terrible colonel, lequel n'avait certes pas oublié la ligure du Judas qui l'avait jadis attiré dans un piège.
— S'il me voit, je suis perdu, se dit aussitùt l'ami de M. de Saint-Uélier. Il ne vient ici que pour cons-
114 L'ËPINGLB ROSE
pirer, et il devinera sans peine que je n'y viens que pour observer. Je vais être assommé dans la rue en rentrant chez moi.
Et, tout en cberchant un moyeu d'échapper au lamentable sort qu'il prévoyait, le malboureux se mouchait avec fureur, pour tâcher de cacher sa ilgure sous son mouchoir.
Cependant, le colonel s'avançait calme et souriant. 11 salua courtoisement les joueurs, même ceux de l'auli'e parti, serra la main à deux ou trois anciens camarades, et s'assit sur la chaise vacante en disant :
— Nous sommes donc battus, messieurs?
— A plate couture, mon colonel, répondit l' exmajor.
— Bah I la bataille de Marengo était perdue à trois heures, et à six heures nous l'avions gagnée. Je ne suis pas Desaix, mais je vais lâcher d'arrêter la déroute.
Je tiens tout ce qu'on Jouera de l'autre côté, et je prends dans mou jeu tous ceux de mes amis qui voudront bien s'y intéresser.
Des Loqueliëres ne s'associa point au murmure approbateur qui accueillit cette proposition. Il s'agitait comme si son siège eût été rembourré d'épines, et il baissait le nez de plus en plus.
Cependant, le colonel ne paraissait pas s'occuper de lui. Il avait posé deux rouleaux d'or sur ta table, et il attendait, sans regarder son adversaire, que le jeu fût fait.
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C'était une figure avenante que celle da colonel Foumës. Il était blond, mince et fort bien tourné. I) n'avait guère plus de quarante ans, et ses façons ne sentaient nullement la caserne. Il ressemblait plutât à un bomme du monde qu'à un soldat, et il aurait eu l'ùr très doux, n'eût été le regard clair et perçant comme une lame d'épée qui jaillissait parfois de ses yeux bleus.
. — Les mises sont faites. Il me semble, monsieur, que nous pouvons commencer, dit-il en adressant à des Loquetlëres un aimable sourire.
— On jurerait qu'il ne me reconnaît pas, pensùt l'espion, en toussant pour se donner une contenance. Non... je me Oatle... il est impossible qu'il ait oublié ma figure. Que faire, mon Dieu, que faire?
Il était tellement bouleversé qu'il oublia de retirer les louis qu'il venait de gagner et qu'il n'avait certes pas l'intention d'exposer à un revers de fortune.
S'il ebl songé à les mettre à l'abri, il les aurait empocbés d'autant plus volontiers que son esprit plein de ressources venait de lui suggérer un moyen de se dérober.
Il était résolu & décamper, mais il s'agissait de décamper sans qu'on inquiél&t sa retraite.
Or, il se disait que s'il levait le siège avant de commencer la partie, le colonel Pournès pourrait fort bien en faire autant, et le suivre dans le saloif, dans l'escalier-et même plus loin, pour lui couper les oreilles.
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146 L'ËPINGLB R06B I
Au contraire, la partie une foia engagée, le reiioutable colonel ne serait plus libre de ses mouvements, car il se ferait sans doute un point d'honneur de no pas abandonner ses camarades qui venaient de lui confier leurs derniers napoléons.
Fournès devait ceitainement avoir conserve vu mauvais souvenir de ses courtes relations avec le personnage qui l'avait arrêté jadis, mais après lo'il, il ne savait pas d'une Façon certaine que ce pei'sjonnage venait chez la baronne pour y faire son métier d'espion.
Et, s'il s'en doutait, il n'était pas probable qu'il voulût faire une scène dans le salon, en présence de beaucoup de gens qui n'étaient pas tous do son parti.
Des Loquetières finit même par se dire que cet élégantconspirateur n'était pas homme à se faire justice de sa propre main et que, s'il voulait châtier un agent de la police secrète, il chargerait de celte besogne des affiliés subalternes.
Ceux-là n'avaient pas tant de scrupules et ne demandaient pas mieux que d'assommer un mouchard.
Le grand point consistait donc à dîsparaitrj, sans laisser à Fournès le temps de leur donner des ordres, et Fournès ne pouvait pas leur en donner à une table d'écarté, sous les yeux de cinq ou six oflicicrs royalistes.
Un peu réconforté par ces réflexions judicieuses, l'élève de Fouché releva la tète el osa pour la pi-cmière fois, regarder l'ennemi en face.
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— Vous p1alt~il, monnieur, que nous tirions la donne î lui demanda le colonel de sa voix douce et eonore.
— Je commence à espérer qu'il ne se souvient pas de moi, pensa des Loquetières. Raison de plus pour brusquer mon départ. A la longue, la mémoire lut reviendrait.
La main échut au soldat de l'Empire qui accompagna la retourne d'un gracieux salut.
Le moment était venu de jouer la comédie pour avoir un préteste de déguerpir.
Le des Loquetières passa sa main sur son front, se pinça les lèvres, et prit un air souffrant.
— C'est à vous à parler, monsieur, lui dit poliment Fournès.
— Je pi-opose, murmura l'agent, d'une voix entrecoupée.
— Je refuse.
Des Loquetières joua d'une main tremblante, et ne fit pas une seule levée.
— Desaix arrive, s'écria un grognard.
— Qu'avez-voua donc, monsieur ? demanda le colonel avec intérêt. Seriez-vous indisposé?
— Oui, balbutia l'agent qui n'avait pas eu de peine à pâlir, car il avait réellement peur; je... je ne me sens pas bien.
— Reposez-vous. J'attendrai que vous soyez remis.
— Je vous suis très-obligé... mais je... oui, je souffre trop pour continuer... je ne sais' plus ce que je fais... je désirerais sortir...
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L'ÉPINGLE ROSB
— Ce n'est ponrtant pas la première fois qae ce pékin voit le fen, ricana le chirurgien-major.
— Diable 1 mais voua allez couper notre veine, cher monsieur, s'écria un des officiers royalistes.
— Je suis désolé, messieurs, mais je vous jure que je ne saurais rester plus longtemps... j'ai besoin d'air... j'étouffe...
— Bon ! voilà maintenant qu'il* a des vapeurs comme une jolie femme. Ce n'est pas naturel, dit te sceptique major.
— Monsieur, dit le colonel de l'air le plus sérieux du monde, il serait cruel d'insister pour vous obliger à achever la partie. Je crois que vous ferez bien d'aller faire un tour dans le jardin de l'hôtel.
— Oui... c'est cela... dans le jardin... en m'y promenant je me remettrai... mon étourdissement se dissipera, je l'espère... alors je remonterai...
— Et en attendant, vous nous plantez là avec nos deux points 1 interrompit un des grognards.
— J'ensuis désolé... mais un de ces messieurs aura peut-être la complaisance de tenir mon jeu.
— Je n'y vois pour ma part aucun inconvénient, dit le colonel.
— Alors, je vais prendre les cartes, s'écria l'ofScier qui avait ramassé un duel pour avoir parlé de Waterloo.
— Merci... oh! merd... je vous suis bien obligé... et à monsieur aussi, dit des Loquetières en se levant avec effort.
Et comme il ne perdait pas la tète, il {^outa
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LE UASQUE DE VBLOUHS 149
pour faire croire qu'il Be proposait vraiment de revenir :
— J'ai six cent quarante francs au jeu... aurezvous la complaisance de les retirer avec mon bénéfice, si nous gagnons... et si je ne suis pas de retour avant la fin du coup...
— C'est convenu, lui répondit l'offlcier en s'attablant à sa place.
Des Loquetières, émerveillé et ravi du succès de sa ruse, s'éloigna d'un pas chancelant pour gagner la porte, mais il eut soin, avant d'y arriver, de regarder à droite et à gauche, et m4me de se retourner une ou deux fois.
Il eut riuexprimable satisfaction de voir que le colonel continuait la partie et il remarqua en passant que la baronne était toujours à la bouillotte, que le seigneui' castillan se tenait debout derrière elle et que la signera Negroni avait disparu.
— Je suis sauvé, se dit-il, en prenant son manteau dans l'antichambre; mais c'est égal, je n'ai pas de temps à perdre. Pournès n'a qu'un mot à dire pour mettre un de ses coupe-jarrets à mes trousses... Pourvu que je trouve un cabriolet de place pour rentrer chez moi...
Et il descendit quatre à quatre les marches de l'escalier oii, en arrivant, il avait rencontré l'étudiant M arc as.
— Quelle soirée I pensait-il. Je n'aurai pas grand'chose à apprendre demain au marquis, mais je tiens beaucoup de pistes. Le vicomte Fabien est suspect.
150 L'ËPINOLE ROSE
L'Espagnol est suspect. La baronne et sa nièce sont suspectes... Bon, voilà que je parle comme du temps où je travaillais pour le Comité de salut public... J'ai eu tort d'opter pour les moyeuB doux... On conspire ici... Le colonel Foumès... l'épingle... tout ç& sent le complot à plein nez... et si j'avais eu l'beureuse idée de donner un coup de Ûtet cette nuit, j'aurais pris beaucoup de poissons... et des gros.
Bah 1 ces farceuses ne perdront rieu pour attendre. Je les ferai coffrer demain.
Oui, mats demain, il sera peut-être trop tard. Les oiseaux se seront envolés. Si j'allais tout droit à la Préfecture 7 Non, ce serait peine perdue. Ils ont supprimé le service de permanence, ils dorment tous. Ah ! ce n'est pas comme ça qu'on faisait la police sous le duc d'Otrante... ni même sous Robespierre.
C'est égal. Je n'en aurai pas le démenti. Je Qaire une grosse affaire. Tous ces vieux de la vieille qui roulent sur l'or... et deux duels engagés chez la baronne à propos de bottes... j'enverrai demain des agents au Palais-Royal et au café Lemblin... il faut que je sache les noms des deux grognards qui ont cherché querelle aux royaux... et puis... et puis nous verrons...
Si je faisais pincer une suite de l'Ëpingle noire, on ne me marchanderait pas cinq cent mille francs de gratification sur les fonds secrets... je pourrais me retirer tout à fait, acheter un château... la châtelaine
LB HÂ8QUS DB VBLODRS 151
est tonte trouvée, si elle voulait... et elle voudra... il faudra bien qu'elleveutlle... d'ici à quelques jours, j'irai voir Saint-HOlier pour lui demander une réponse (léftnitive.
(le long monologue ne prit ÛQ qu'au bas de l'escalier.
Dans le vestibule, M. des Loquetières relroava le poi'tier, causant tranquillement avec deux cochers q-ii étaient entrés là pour se réchauffer.
(le Calabrais n'avait pas du tout l'air de conspirer, et il salua poliment le personnage qui lut avait demandé des renseignements deax heures auparavant.
— 11 a une physionomie honnête. Piez-vous donc aux apparences ! pensait l'espion:
En même temps, il s'avançait jusque snr le seuil et, sans mettre le pied dans la rue, il regardait à droite et à gauche pour s'assurer qu'aucune flgure sus])ccte ne se montrait aux abords de l'hôtel.
Il eut la chance d'être accosté par le mattre d'un cabriolet dit de régie, qui lui offrit sa voilure.
Des Loquetières s'empressa d'accepter, et feignant de redouter la température d'une nuit de mars, il attendit que la véhicule vint se ranger devant la porte cochëre, et il y grimpa sans fouler le pavé.
Ses craintes étaient chimériques et il aurwt pu rentrer chez lui pédeslrement, car l'homme qui lui inspirait tant de frayeur ne songeait pas du tout & lo poursuivre.
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, in - L'âPINOLU HOSB
Pendant qu'un cabriolet de louage emportait vers son domicile l'ami du chevalier de Saint^Hélier, le colonel Foumës perdait la partie d'ëcarté qu'il jouait contre un jeune officier de la garde.
Une fois de plus, la grande armée, si' longtemps viclorieuse, était battue, et le combat dut cesser, car les vaincus n'avaient plus de poudre pourtenter une revanche.
Les soixante- quatre louis de des Loqnetières furent ramassés par le vainqueur, lequel chercha vainement son associé pour les lui remettre et finit par les confier au valet de chambre de la baronne.
Fournës seul aurait pu lutter, et Fournès ne paraissait pas disposé à chicaner la victoire.
Il se leva après avoir salué poliment son adversaire; — il était toujours poli, ce terrible colonel; — et il s'éloigna, non sans adresser en partant quelques paroles cooeolantcs à ses camarades qui restaient la poche vide et le cœur ulcéré.
II ne tenait nullement à se trouver mêlé aux pourparlers qui allaient s'engager à propos des reacontres projetées pour le lendemain, et il se dirigea vers la table de bouillotte.
Le Castillan persistait à suivre le jeu de IVC" de Casanova.
Fournès le frftla en passant, et dit de façon à n'être entendu que de lui seul :
— J'ai vu Judas. Venez. J'ai à vous parler.
Et, continuant son chemin à travers le salon, il alla se mêler aux groupes qui entouraient la table de creps.
LE HASQDB DB TBL0DB8 l&S
Les joueurs n'étaient plue les mêmes. Décavé sans doute par le vicomte de Brouage, le dépaté de l'opposition avait quitté la place. Le vicomte lui-même s'était éclipBé.
Et personne ne se présentant plus pour tenir la banque, les perdants, excités par l'espoir de se rattraper, s'adonnaient avec rage à un creps tournant, c'eBt-à-dire que chacun d'eux prenait le cornet à son tour el que les mises étaient tenues par qui voulait, ou plulât par qui pouvait.
Foumèa se contenta de les regarder et il tut bien- Ut rejoint par l'Espagnol qui lui prit le bras et l'entraîna à l'autre bout de la galerie, dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur le jardin.
— Alors, dit l'homme à l'épingle rose, voua êtes sûr que cet homme est un espion ?
— Parfaitement sûr. C'est lui qui m'a arrêté, il y a quatre ans. 11 n'est venu ici que pour vérifier les bruits qui courent sur cette maison. Et comme c'est un fin limier, il a tout vu, tout remarqué.
— I! m'a surpris causant avec Fabien et Stella dans le boudoir.
— Et, moi, il m'a très-bien reconnu. Il ne lui en faut pas tant pour tirer une conclusion. Il doit être déjà en route pour la Préfecture de police.
— Nous avons peut-être eu tort de le laisser partir.
— Qu'aurions-nous pu faire? Il était inutile de lui chercher querelle. Ces gens-là ne se battent pas, et surtout ils ne se battent pas sous un réverbère,
1S4 L'ÉPINOLB BOSE
moyen dangereux d'ailleurs. C'est la'mort du Sis de Brouage, mon ancien colonel, qui a fait qu'on nous a détaché cet espion. La police ne songeait pas à la baronne. Elle aura su que le comte Henri fréquentait son salon, et maintenant qu'elle a mis le nez dans nos affaires, elle ne nous l&chera plus, si nous n'avisons.
— J'ai avisé, dit froidement l'Espagnol. Demain, il n'y aura plus personne dans cette maison. Vous savez que depuis longtemps mes mesures sont prises pour le cas où notre secret serait éventé.
— Alors, vous me ferez connaître le nouveau point de ralliement,
— Demain soir, la haute vente sera informée.
— Fort bien. J'y serai. Séparons-nous.
Encore un mot cependant. Qu'avez-vous décidé au sujet de l'épreuve qu'on doit faire subir au vicomte 7 J'espère qu'il en sortira honorablement, mais je la crois indispensable pour rassurer les frères qui se défient du neveu d'un pairde France.
— C'est pour cette nuit.
— Alors, à demain, dit le colonel en tournant le dos à son interlocuteur.
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Le colloque entre l'Espagnol et le colonel FoutnëB n'avait duré qu'un instant, et personne ne l'aTaît remarqué.
Tout le monde était au jeu et les joueurs ne e'occuiKnt guère de ce qui se passe en dehors de la pai'tie.
Quelques décavés s'étaient déjà retirés ; d'aotres se préparaient à les suivre.
Us rangs s'éclaircissaient peu à peu, et la fête linùt visiblement à sa fin, car chez M*" de Casanova tout Be passait avec décence, et l'aurore n'y surprenait jamais les pontes manient les cartes ou agitant le cornet.
L'écarté avait cessé, le creps languissait. Seule, la bouillotte tenait encore.
Il y avait eu des désastres à la table ronde, et les financiers en déveine ne lâchent pas prise facilement ;
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mais la baronne, qui avait gagné gros, venait de céder sa place à un rentrant, et était allée Bavourer sa victoire dans le petit salon.
L'Espagnol traversa lentement la galerie. 11 examina en passant les attardés qui luttaient encore contre la fortune, et ne vit pas parmi eux de figurer suspectes.
Les grognards mis en déroute par des Loquetières conféraient dans un coin, et les officiers royalistes formaient, à quelques pas du conciliabule bonapartiste, un autre groupe trés-anïmé.
Evidemment, on discutait de part et d'aulreles conditions dudouble duel projeté pour le lendemain.
Les capitalistes dépouillés par la baronne se -querellaient sur un coup mal engagé.
Le seigneur castillan passa, sans que personne fit attention à lui, et se glissa dans le boudoir o& H'** de Casanova, assise à la place qu'occupait tout k l'heure sa nièce, s'éventait pour ae rafraicbir.
L'Espagnol la regarda d'un certain air et elle se leva avec empressement.
— Qu'y at-il donc? demanda-t-elle.
— Nous sommes trahis. Il faut partir.
— Bon! dit Iranquillement la baronne. Je m'y attendais et je suis prête. E finila la tmaica. Qu'allez-TOus faire de moi, Orao?
■—Je n'en sais rien encore. Demain, ta recevras mes instructions.
— Je vais prier saint Janvier pour que vous me renvoyiez en Italie.
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LE HJ^UB DE VELOURS' Iï7
— En Italie! lu n'y penses pas, Fraaceeca. Tu serais reconnue et arrêtée dès que tu aurais passé la frontière. Nous ne reverrons notre patrie que le jour où notre patrie sera libre.
— Fasse la madone que ce jour vienne bientôt, car je meurs d'ennui dans cette ville où le soleil ne se lève pas cinquante fois par an... et encore... quand il se lève, il est pâle comme s'il avait la fièvre.
— Tu meurs d'ennui, dis-tu? Je croyais que tu aimais le jeu.
— Oui, je l'aime, dit la baronne avec conviction. Que voulez-vous, Urso, c'est dans le sang. Moii père avait joué et perdu son héritage quand les sbires de Ferdinand l'ont pris. J'aime le jeu pour les émotions qu'il me donne, mais j'aime encore mieux mon pays.
— Je le sais, Francesca. Si je doutais de toi, je ne te couderais pas nos secrets ; je compte sur ton dévouement absolu, et bientôt peut-être je te demanderai une nouvelle preuve de ce dévouement.
— Si c'est ma vie qu'il vous faut, Orso, vous pouvez la prendre. Elle est À vous, car vous avez exposé la vôtre pour sauver mon pauvre Giacomo, et si loua nos frères de Calabre avaient eu autant de courage que vous, je ne serais pas veuve.
Disposez donc de Francesca Ranese comme vous disposeriez d'une esclave.
Vous m'avez faite baronne ; faites de moi une marchande de pommes, une balayeuse des rues;
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15B L'ËPINOLB ROBE
peu m'importe, pourvu que je serve notre sainte cause.
— 11 n'est pas question de cela. Mais il se peut que j'aie une mission à te conâer... une mission qm t'obligera à quitter Paris, à vivre dans la solitude, à habiter une masure qui ne vaut guère mieux qu'une prison.
— Où vous m'enverrez, Orso, j'irai. Et en me séparant de vous.jene vous adresserai qu'une prière, une seule. Je vous supplierai de ne jamais oublier que Gécilia d'AscoIi vous a tout sacrifié et qu'en ce monde elle n'a plus que vous pour la protéger.
— Pourquoi me rappellea-tu le passé? demanda vivement Ihomme que Bernaville prenait pour un Espagnol. Est-ce que Cëcilia se plaint de moi?
— La pauvre enfant vous aime trop pour se plaindre. Et puis, de quoi se plaindrait-elle I ne l'avez-vous pas élevée jusqu'à vous en l'épousant, vous qui êtes prince de Catanzaro, duc de Corleone, et marquis d'Alcamo. Cécilia était la fille d'un simple gentilhomme. Vous ne l'avez choisie ni pour sa naissance, ni pour sa richesse. Orpheline, on l'avait recueillie par charité au couvent de Lanziano et elle allait prendre le voile, quand elle a renoncé à entrer en religion pour vous consacrer sa vie. Vous auriez pu abuser de la passion que vous lui aviez inspirée, et vous avez voulu qu'un prêtre bénit votre union. Gécilia vous doit tout, Orso ; car il dépendait de vous qu'elle fût votre maîtresse et elle est votre femme.
— La femme d'un proscrit.
— D'un proscrit qui reprendra son roDg quand il aura délivré l'Italie des tyrans et des étrangers...
— Et qui serait pendu par les Autrichiens s'il se moQtrait dans le royaume de Naples. Non, Francesca, ce n'est pas Cécilia qui me doit de la reconnaissance. C'est moi qui suis son obligé, et la seule chose que je craigne au monde c'est de mourir avant d'avoir pu récompenser tant d'abnégation.
— Vous l'aimez. Elle ne demande rien de plus.
— Oui, je l'aime, dit Orao d'une voix vibrante. Je l'aime et Je soufTre de lui imposer l'odieuse existence qu'elle a acceptée par patriotisme et qu'elle supporte pour l'amour de moi. Je soufTre de la voir livrée sans défense aux galanteries de ces Français qui la prennent pour une aventurière...
— Et qui me prennent pour une intrigante. Je m'en console. Que m'importe ce qu'ils pensent de moi et de la noble fille que j'ai nourrie de mon lait? Cécilia d'Ascoli et Francesca Ranese servent mieux l'Italie en tenant ce salon où se rencontrent les défenseurs de la liberté qu'en se cloîtrant et en se bornant à former des vœux stériles pour la délivrance du sol natal.
~ Oui, murmura le proscrit, c'est grâce à vous que nos frères ont pu se réunir et s'entendre, sans donner l'éveil à nos ennemis. Deux femmes ont fait ce que nul de nous n'aurait pu faire. Nous
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L'ÉPINGLE BOBB
avons maintenant dans Paris cinquante ventes en pleine activité. La Ckarbonnerie est fondée en France.
Mais je n'ai plus rien à vous demander. Votre t&che est accomplie, et l'heure est venue de quitter cette maison. Vous êtes soupçonnées. Un espion s'est introduit ici cette nuit. Le colonel Fournès me l'a montré. D'autres ont rAdé hier autour de l'hôtel, qui sera probablement visité demain par le» agents de la police française. Us n'y trouveront personne. Luigi vient de monter ici par l'escalier dérobé. Lui aussi , il m'a signalé l'espion qui vient de partir. Je l'ai chargé de donner le mot d'ordre à nos gens. Demain, chacun d'eux aura pris domicile dans des quartiers éloignés de celui-ci.
Toi, Francesca, tu vas te con6ner dans ton logement de Passy...
— Oii mes voisins me prennent pour une bonne bourgeoise, pour une provinciale qui aime à se coucher de bonne heure. Ils ne m'ont jamais vue que le jour, et ils ne se doutent pas que tous les soirs je deviens baronne.
— Maintenant, il serait dangereux de continuer ce jeu. On pourrait te reconnaître. Il faut que tu sortes de Paris, et tu en sortiras d'ici à quarantehuit heures.
— Et Gécilia? Elle restera près de vous, n'est-ce pas ? Ah I elle s'estimera trop heureuse, car la vie qu'elle mène l'excède.
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— Cécitia ne reviendra plus dans cet h6tel, et ne poura plus habiter la France.
— Lui avez-vous dit qu'elle allait être forcée de partir?
— Kon, pas encore.
— C'est singulier. Tout à l'heure, pendant que vous lui parliez, j'avais cru lire sur sa figure une émotion si vive... Où est-elle?
— Elle vient de sortir par la petite porte du jardin, et elle m'attend dans la berline, sur le boulevard des Invalides. Je vais aller la rejoindre, et 0008 allons rentrer ensemble dans cette maison de la petite Pologne, où depuis dix mois nous cachons notre bonheur, et qu'il va falloir quitter.
Mais séparons-nous. 11 est temps. La nuit s'avance, et il ne faut pas que le jour nous trouve ici. Uontre-toi un instant dans le grand salon. Il est presque vide, et on ne s'étonnera pas que tu te retires; c'est ton heure habituelle. Descends par l'escalier dérobé. Luigi va t'accompagner à Passy.
— Je vous obéirai, Orso, dit Francesca d'une vois émue ; mais je voudrais, puisque je dois partir... je voudrais embrasser Cécilîa.
-- Tu la verras avant ton départ, Je te le promets. Mais, en ce moment, nous n'avons pas une minute à perdre. Adieu.
Et après avoir ainsi coupé court aux prières de la bonne Francesca, le seigneur à l'épingle rose s'assura d'un coup d'œil que personne ne l'observait,
pressa un bouton caché dans la boiserie à l'angle du boudoir et disparut par la porte secrète.
Il trouva Luigi à son poste, au bas du ^uttL escalier, et il apprit de la boucbe de ce fidèle serviteur que tout était prêt pour ce départ si brusquement décidé. Les trois carbonart qui jouaient le rôle de domestiques chez M*"* de Casanova avaient reçu lé miot d'ordre et n'attendaient que le départ de la baronne pour disparaître.
Le personnel de la maison, y compris la baronne et sa prétendue nièce, n'avait jamais fait que camper rue de Babylone. Tout ce monde menait une existence en partie double et il ne lui en coûtait guère de déménager au pied levé.
Orso adressa quelques brèves recommandations au plus dévoué et au plus intelligent de ses auxiliaires, à ce portier qui avait reçu si poliment M. des Loquetières, et Luigi les écouta avec tout le respect qu'il devait à son chef suprême et à un prince italien.
Car il était vraiment prince, duc et deux ou trois fois marquis en Italie, ce conspirateur que Bernaville prenait pour un seigneur castillan exilé par les libérauxd'Espagne.
Castillan, il l'était d'origine, et il s'appelait de son vrai nom Hernandez. Les titres qu'il portait avaientété donnés par Charles III à son aïeul, chef d'une branche cadette des Hei^andez établie dans le royaume de Naples depuis le dix-septième siècle. La branche aînée était restée en Espagne, où elle avait la Grandesse.
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Et c'était à suti cousia de Madrid que le prince de Gatanzaro, duc de Corleone, avait dû de s'embarquer sur la côte de Galabre, de se réfugier d'abord à Mayorque, et finalement d'arriver à Paris avec un passeport régulier qui établissait sa qualité de sujet espagnol.
Les relations de ce noble proscrit avec la révolution dataient de loin. Quand les soldats de Championnet entrèrent à Naples, en 1798, il avait vingt ans, et comme beaucoup d'autres seigneurs napolitains, il était enthousiaste des idées nouvelles. Il fut de ceux qui crurent à la république Parthénopéenne, et que le roi Ferdinand proscrivit impitoyablement dès que Nelson l'eût remis sur le trône.
Orso avait pu fuir alors et passer en France. Rentré à Naples sous Murât, le retour des Bourbons l'avait encore une fois chassé de son pays.
Mais en prévision de ce retour, il avait, de 1806 à 1815, vendu les terres immenses qu'il possédait dans les Abruzzes, et réalisé ainsi quelques millions.
Cette fortune, il la consacrait tout entière à soutenir les idées libérales. Il s'était mis à la léte de la révolte qui avait éclaté à Naples en 1820 et qu'une armée autrichienne venait de comprimer durement.
Cette fois encore, le prince révolutionnaire était vaincu, mais il ne renonçait pas à combattre.
Echappé d'Italie, il s'en prenait maintenant aux
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164 L'âPINOLE ROSE
Bourbons de France pour se venger des Bourbons de Naplea, et il organisait à Paris le Carbonarisme, cette redoutable association qui menaçait toutes les royautés.
Conspirer, c'était sa vie, conspirer et aimer, car il adorait cette Cécilia d'Âscoli qne les joueurs prenaient pour la nièce de la prétendue baronne de Casanova.
Et, en traversant le jardin, il pensait beaucoup moins aux conséquences politiques du grave incident qui venait de se produire qu'au trouble que cet incident allait jeter dans ses amours.
Il se glissa dans la rue par la petite porte dont il avait la clé et il gagna le boulevard des Invalides, où stationnait une voiture conduite par un cocher aMlié à la Charbonnerie.
Il y monta vivement, et il n'eut pas besoin de donner d'ordre à ce cocher, qui savait où il fallait conduire son maître.
— Enfin, c'est donc toi, dit Cécilia en serrant Orao dansées bras. Je nevivais plus depuis quejet'ai quitté.
— Enfant I dit Orso en l'attirant sur son coeur. Que craignais-tu?
— Ohl ce n'est pas pour moi que j'avais peur, répondit Cécilia. Je pensais à cet espion que Luigi est venu nous signaler et je me forgeais mille chimères. Je te voyais arrêté par les sbires... je savais que tu te serais défendu... et je tremblais d'entendre le bi'uit d'un coup de feu... je te croyais blessé... tué... que Bais-je?... tu as tant tardél
— J'avais des iiutnictions à donner & Francesca.
— Des instructions? mais j'aurais pu me ctiarger de ies lui transmettre, puisque je la verrai demain.
— Tu ne la verras pas demain. Tu ne la verras peut-être plus jamais.
— Jamais ! que dis tu î Ah 1 mon Dieu , serait-ce sar elle que le malheur est tombé?
— Raseure-toi, Cécilia; il ne lui est rien arrivé de ftcheux. Mais il faut qu'elle parte... qu'elle quitte Paris...
— Qu'elle partel Que se passe-t-il donc?
— Nous avons été dénoncés. Le colonel Fournès connaît l'espion qu'on nous a détaché, et il ne doute pas qu'il ne soit venu dans le but de préparer une visite domiciliaire. Cette visite, la poUce la fera certainement dans la matinée, peut-être avant le jour. Si Francesca était interrogée, tout serait perdu.
— Non, car elle ne nous trahirait pas, ailorsmâme qu'il s'agirait de sauver sa têle.
— Je sais qu'elle est courageuse et dévouée, mais je ne veux pas qu'elle tombe entre les mains de nos ennemis. Elle a assez pftti pour notre cause.
En ce moment elle regagne le logement qu'elle a loué à Passy. Luigi l'escorte, et il ne remettra pas les pieds ici. Nos autres domestiques n'y reviendront pas non plus. Quand les sbires se présenteront, la maison sera vide, car tu n'y rentreras pas.
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— C'est donc fini, cette odieuse comédie que je coiiBentais à Jouer pour t'obéir, s'écria Cécilia. Ah ! je bénis le misérable espiou qui y met un terme. Car tu ne sais pas, Orso, tu ne pous pas sacoir ce que je souffre depuis que tu m'as imposé l'horrible t&che que je remplis chaque soir.
— Crois-tu donc, dit ie priace d'une voix sourde, que je ne te l'aurais pas épargnée, si je l'avais pu, cette t&cbe indigne? Crois-tu donc que je n'ai pas souffert, moi aussi, de te voir entourée, courtisée par tous ces Français qui ne cherchent que le plaisir, parce qu'ils n'onl rien dans le cœur. Ah 1 Dieu m'est témoin que plus d'une fois, quand je les voyais t'accabler de leurs sottes déclarations, il m'a pris envie de les poignarder k tes pieds.
— Tu m'aimes donc encore?
— Si je t'aime 1 tu oses me demander si je t'aime! tu doutes de moi I
— Non, je ne doute pas de toi, mais je suis femme... je suis jalouse et je sais que j'ai une rivale.
— Une rivale?
— Oui, et cette rivale c'est la patrie,
— Tais- toi. Ne me rappelle pas que j'ai juré de verser tout mon sang pour délivrer mon pays, de consacrer toutes mes forces, de donner toutes mes pensées à l'Italie. Je combats pour l'affranchir, je ne devrais aimer qu'elle, et je t'adore, Cécilia, et si j'étais obligé de choisir entre mon devoir et mon amour pour loi, je n'aurais peut-être pas le courage de faire mon devoir.
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LE UASQUB DE VBL0UB8 167
— Penl-Atre, as-tu dit, murmura tristement la jeune femme. Tu crains de me briser le cœur en m'avouant <;ue tu me sacriSerais.
— Je ne serai jamais mis à cette cruelle épreuve, Be Mta de répondre Orso.
Toi et moi, Cécilia, nous ne faisons qu'un. Quelle fatalité pourrait me placer dans l'affreuse alternatÎTe de cesser de t'aimer ou d'abandonner une cause sacrée? Ne la servons-nous pas tous les deux? Et n'as-tu pas plus fait pour elle en consentant à jouer le rCile d'une aventurière, toi qui un joui porteras hautement mon nom, toi qui le portes déjà, que moi en agissant dans l'ombre.
Je n'ai risqué que ma vie, toi tu as immolé tes délicatesses de femme, tu n'as pas craint de l'abaisser. N'en rougis pas ; tu es plus pure à mes yeux que si tu vivais en princesse dans notre palais de N a pies.
Le but ennoblit le moyen. Je me ferais valet, s'il le fallait, pour sauver nos frères. Et nos frères te doivent de s'être réunis, organisés; c'est dans cesa* Ion où tu ne paraîtras plus, que j'ai pu reciniter des soldats de la liberté, les recruter dans toutes les classes, et jusque parmi nos ennemis. Il n'y a pas un régiment où nous ne comptions des affiliés. Le cbef d'une de nos ventes est le neveu d'un pair de France.
Orso, en parlant ainsi, entourait de son bras la taille de Cécilia.
Il lui sembla qu'elle tressaillait, et une pensée lui
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168 I/ËPINGLB ROSE
traversa l'esprit, une pensée qui plissa son front et qui le rendit muet.
— Qui donc nous a dénoncés ? demanda la jeane femme après un silence.
— Je n'en sais rien, répondit le prince d'un air sombre, mais je Le saurai et le traître snbira le cb&tlment qu'il mérite.
Peut-être aussi n'avons-nous pas été vendus. Le colonel Fournës croit que la mort tragique du comte de Brouage, ^ du cousin de Fabien, appuya Orso, — il croit que cet événement a suffi pour donner l'éveil aux agents du pouvoir. Ils ont appris que ce comte venait assidûment chez Prancesca, et même qu'il avait dû s'y rendre la nuit dernière.
— U n'y est pas venu, dit vivement Cécilia.
— Il est venu jusqu'à la porte de l'hAtel. Luigl l'a aperçu au moment où il descendait de voiture. Mais il n'est pas entré. S'il était entré, tu l'aurais vu, puisqu'il ne venait que pour toi.
La jeune femme se tut. mais elle ne tressaillit plus.
— U te faisait la cour, n'est-ce pas? reprit Orso.
— Oui, répondit sans hésiter l'Italienne.
— Et... il t'aimait?
— Lui! obi non. Les gens comme lui n'aiment pas.
— C'est vrai. Ils ne savent que parader devant les femmes, étaler leurs grâces et débiter de fades compliments.
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LE UJtôQUB DE VBLOUBB 169
11 y eut encore na silence. Puis GécUla demanda d'une voix mal assurée :
— Est-ce qn'il a été tué dana uo duel?
— On le dit.
— Par qui?
— Je l'ignore,
— Alors... ce n'est pas avec un de nos frères qu'il s'est battu?
— Non. S'il avait eu afTaire à l'un de nous, je le saurais déjà. Pourquoi me demandes-tu cela?
— Parce que... d'autres officiers que nous recevions ont succombé dans des rencontres... et leurs adversaires étaient...
— Des carbonari, je le sais. Ces duels ont été réguliers. Je les ai autorisés pour entretenir la haine de nos frères contre les royalistes, eu attendant que la Révolution. éclate. Tout à l'heure encore, deux affaires se sont engagées chez Fran ceaca entre deus of^ciers de la garde royale et deux de nos affiliés qui sont d'anciens soldats de Napoléon,
Mais le comte de Brouage a été tué la nuit, sans léinoina. C'est presque un assassinat et les nôtres n'asaassinent pas.
— Ahl soupira la jeune femme comme si elle eût été soulagée d'une vive inquiétude.
Oi'so la regarda, et, à la clarté des lanternes de la voiture, il put voir qu'elle était très-pèle.
— Je lis dans ta pensée, dit-il lentement. Tu as
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supposé que j'avais livré cet tiomme à l'épée d'un de nos frères, parce que j'étais jaloux de lui.
Tu ne me réponds pas? j'ai donc deviné.
Et il ajouta avec une émotion qu'il n'essayait pas de cacher :
— Je croyais que tu me connaissais niem, Gécilia. Je t'estime trop pour avoir jamais cru que tu te laisserais séduire par les galanteries banales d'un fat. Si j'étais jalous, je serais jaloux d'un homme qui t'aimerait comme les Italiens savent aimer, parce que je pourrais craindre que cet homme ne te fit partager la passion que tu lui aurais inspirée.
— Et alors... que ferais-tu? demanda en tremblant Gécilia.
— Je ne chargerais personne de me venger. Je le provoquerais et je le tuerais.
Oui, je le tuerais, répéta Orso d'un air sombre, fùt-il mon meilleur ami, fùt-il mon frère.
11 avait retiré le bras qu'il avait passé autour de la taille de la jeune femme, et cette fois il ne s'aperçut pas qu'elle frissonnait.
Le voyage touchait à son terme. Les i^hevaux, qui étaient anglais, avaient monté au trot la pente escarpée de la rue du Rocher. Ils s'arrêtèrent devant la porte d'un jardin, situé à l'angle de cette rue et du chemin qui bordait le mur d'enceinte de Paris.
A celte époque, les maisons étaient très-clairsemées dans ce quartier désert, et celle que Stella
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Negroni avait louée soua un antre nom en arrivant à Paris se trouvait absolument isolée au milieu d'une espèce de parc, entouré par des terrains vagaos.
Elle vivait là de la vie qu'elle aimait, servie par une femme de chambre italienne et par un des tenanciers du prince qui avait suivi son maître en exil.
Celait le nid où elle cachait son bonheur. Chaque nuit, vers trois heures, quand elle avait Joué son ri)!e dans le salon de la prétendue baronne, Cécilia sortait par un escalier dérobé, montait en. voiture el ne revenait à l'hôtel de la rue de Babylone que le lendemain à l'heure du dîner.
M"" de Casanova et sa soi-disant niÈce s'étant mises dès le début sur le pied de ne pas recevoir de visites avant quatre heures du soir el leurs domestiques étant d'une discrétion absolue, nul n'avait deviné le secret de leur existence dont elles faisaient lieux parts fort inégales.
La fausse baronne cependant occupait d'une façon plus suivie son domicile officiel, et elle ne redereoait bourgeoise de Passy que par internlittences.
Elle n'avait pas pour s'absenter les mêmes raisons que Cécilia qui retrouvait tous les soirs Orso, dans l'élégant pavillon où elle se réfugiait après avilir reçu, fort ù contre-cœur, des hommages qu'elle dÉtIaignait.
Orso ne l'habitait pas, ce pavillon de la rue du Rocher.
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L'ËPtNGLB ROSE
Il occupait un vaste appartement dans une belle maison du faubourg Saint-Ronorë.
Là, il était don Fernando Hernandez y Zuniga, riche seigneur espagnol, exilé par les révolutioonaires de la Péninsule.
Mais il avait la clé de la petite porte du jardin, et Cécilia en rentrant le trouvait chez elle, à moins qu'il ne se fût montré chez la baronne pour y rencontrer des. membres de la Aa«(eii«»feoupour y passer en revue les principaux affiliés de l'Epingle Rose.
Dana ce cas, il ae retirait un peu avant l'heure où Stella Negroni quittait ie salon, et il allait l'attendre sur le boulevard des Invalides, dans sa voiture qui les emportait, serrés l'un contre l'autre, échangeant des caresses et de douces paroles, comme deux amoureux qui se revoient après une longue
Cette nuit-là, pour la première fois, le trajet leur avait paru long.
Orso était grave ; Cécilia était inquiète.
n leur tardait à tous deux d'arriver, car ils avaient beaucoup de choses à se dire, et il leur semblait que, pour s'expliquer k cœur ouvert, il fallait qu'ils se. trouvassent dans la chambre coquette oii tout leur parlait de leur amour.
Teresa, la camëriste dévouée, les y attendent. Un feu clair brillait dans la cheminée. D'épaisses tentures de soie masquaient les portes et les fenêtres. Pas un bruit du dehors ne troublait le doux silence de ce réduit charmant.
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LE VASQDB DB VELOURS llS
Gécilia se hâta de renvoyer sa suivante, et dès qu'elle fut seule avec Ono, elle lui dit, en se jetant à son cou :
— EnQnl nous allons donc être l'un & l'autre... Nous ne nous quitterons plus. Si tu savais comme je suis heureuse! Je vais donc vivre pour toi... pour toi senl... je ne verrai plus que toi, je ne parlerai plus qu'à toi. Et on est si bien ici pour s'àimerl Abl vois-tu, Orso, il était temps que mon supplice finit. J'étais à bout de courage. Me parer pour des indifférents, sourire à leurs propos et ne pas pouvoir courir à toi, pour te dire : viens, fuyons ce brait, cette foule, pour te dire cela tout bas... dans un
' baiser.
Orso le reçut ce baiser et le rendit avec usure, puis se dégageant doucement de l'étreinte passionnée de Cécilia, il lui prit les denx mains et la regarda comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son &me.
Une teinte rose colora les joues p&les de la jeune femme et ses grands yeux interrogèrent les yeux da proscrit.
— Qu'as-tu donc? murmura-telle. Qnïiid tu me regardes ainsi, j'ai froid au cœur,
— Gécilia, as-tu du courage? demanda Orso.
— Que veus-tu dire î Est-ce qu'an malheur te menace? Est-ce que...
— Oui, un malheur, et le plus grand de tona. Il faut nous séparer.
— Noua séparer!... te perdrel... tu me chasses!
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— Moi 1 te chaaaer 1 Tu oublies bien vite qu'il y a Bix ans, dans l'église de Laoziano, un prêtre nous a unis. Tu oublies que tu ea déjà ma femme devant Dieu, et que bieatAt, dans quelques mois peut-être, tu rentreras à Naples princesse de Catanzaro, duchesse de Gorleone, marquise d'Alcamo.
On ne chasse pas une princesse, surtout quand on est son mari, ajouta Orso en s'efforçant de sourire.
— J'ai donc mal entendu, murmura Cécilia;il y a des moments oii ma tèle s'égare. ,, il faut me pardonner... je t'aime tant que je m'alarme pour un mot... pour un geste de toi... Mais je suis calme maintenant. Parle, explique- moi ce que tuas voulu dire. Mais parle, je ten supplie. Ton silence me tue.
— GécUia, reprit le proscrit d'une voix émue, je t'aime de toutes les forces de mon àme. Jamais je ne t'ai tant aimée. Et c'est parce que je t'aime avec passion, avec ivresse, qu'il faut que nous nous séparions.
— Tu m'aimes passionnément, dis-tu? Et tu veux que je parte! Pour te consacrer tout entier à la cause que tu sers, tu me condamnes à ne plus te voir. Tu as réfléchi que je te gênerais. Ahl je le savais bien qu'tin jour viendrait où tu me sacnlierais àuae idée, à une chimère...
— Ne blasphème pas, Cécilia. L'affranchissement de l'Italie n'est point une chimère. J'atteindrai le noble but que je poursuis, je l'atteindrai et tu m'aideras à l'atteindre.
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— Je suie prête à mourir pour moD paya, pourvu que je meure près de toi.
— Pourquoi mourir? mieux vaut vivra et combattre.
— A tes côtés. C'est le plus ardent de mes vœux.
— Crois-tu donc que je ne souhaite pas aussi ardemment que toi de prolonger cette existence que tu me fais si douce? Qui donc me soutient et me corsole, si ce n'est loi? Peux-tu croire que je renoncerais à ce bonheur, si je n'y étais forcé 7
— Qui t'y force ? Depuis huit mois, rien n'a troublé notre vie. Et pourtant, l'odieuse comédie que je jouais nous exposait à des dangers que nous ne courrons plus, puisque, à dater de cette nuit, cette comédie a cessé, puisque je vais rentrer dans l'ombre. Stella Negronl n'existe plus. Cécilia d'Ascoli a bien le droit de rester à tes pieds... oui, à tes pieds, Orso, car je veux être ton esclave. . . je veux t' adorer et te défendre...
— Me défendre ! mais tu me perdrais en restanl ici... tu te perdrais avec moi... et nos frères dous maudiraient, car si tu restais, l'association que j'ai fondée avec tant de peine pour les délivrer sérail dispersée; moi, son chef suprême, moi qui représente ici l'Italie, je serais arrêté, et les conspirations qui renaîtraient en France après moi n' raient plus pour hutrafrranchisaeinent de notre paya.
— Arrêté ? s'écria Cécilia.
— Oui, car je n'aurais pas le courage de m'abstenir de te voir.
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176 L'ËPINOLB ItOSB
— Je... je ne comprends pas, Oreo.
— Quoi! tu De comprends pas que les espions qui trouveront vide l'hôtel de la me de Babylone, vont rechercher activement la baronne de Casanova et sa nièce, et fouiller tout Paris pour les retrouver î Francesca a compris, elle, et quand je lui ai annoncé qu'il fallait partir, elle n'a pas élevé d'objection.
— francesca n'a plus personne à aimer... Son mari est mort fusillé par tes Autrichiens... Si Giacomo Ranese vivait, Francesca ne le quitterait pas...
— Elle se résignerait à le quitter si on lui prouvait qu'en le quittant elle le sauvera. Et tu me sauveras, Gécilia, si tu consens à une séparation qui me déchire le cœur et que je ne t'impoeerais pas si je connaissais un moyen de te l'épargner.
Oublie pour un instant que tu souffres, comprime la passion qui t'emporte, fais appel à ta raison et écoute-moi avec calme.
Stella Negroni va être signalée à tous les agents de la police politique. Elle sera traquée avec acharnement, et il sera facile de la saisir, car tout Paris connaît son éclatante beauté, et si elle osait se montrer...
— Je ne me montrerai pas. Je ne sortirai jamais de ce pavillon. Ils ne viendront pas m'y chercher.
— Tu te trompes. 11b y viendront, car moi aussi je vais être signalé. Don Hemandez y Zunlga a pu.
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jusqu'à ce jour, vivre sans èlre inquiété, mais l'espioD qui a pénétré ce soir chez la baronne a observé etDOté tous ceux qu'il y a vus. J'ai même particulièrement attiré son attention, parce que je me suîb entretenu longuement avec toi, avec Fabien de firouage, avec le colonel Fournès, avec le marquis de...
— Cet espion, c'est l'homme qui est entré dans le petit salon avec BemaviUe ?
' — Tu l'as remarqué ?
— Oui... le vicomte était là quand il est venu Tader autour de moi. . . et plus tard je me suis aperçue qu'il nous épiait, toi surtout...
— Alors, tu conviendras que je dois m'atlendre & être surveillé, je m'y attends ai bien que j'ai résolu de ne plus assister à une seule réunion de la haute vente, de ne plus fréquenter nos amis, jusqu'à ce que la police se soit Lassée de me suivre. Hes mesures sont prises pour que nos frères de VÉpingU rote puissent se passer de moi pendant quelques semaines, quelques mois, s'il Le faut. Je reparaîtrai quand le moment sera venu, mais je ne veux rien livrer au hasard.
C'est le hasard qui fait avorter les conspiratioas... le hasard... et les femmes.
Ne te récrie pas, Cécilia. Tu n'es pas de celles qui perdent une noble cause. Et pourtant, si j'avaii l'imprudence de revenir dans ce pavillon, nous serions infailliblement pris tous les deux, car, d'ici à bira des jours, je ne ferai plus un pas sans que
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t7S L'ÉPINOLB ROSE
les agentsse mettent à mes trousses. Ils attendraient peut-être au lendemain pour pénétrer chez toi, mais ils trouveraient bientôt un prétexte pour s'y introduire, et quand ils auraient constaté que Stella Negroni reçoit secrètement don Hernandez...
— Ce serait fait de nous, murmura Cëcilia, en se laissant tomber accablée sur un divan.
— Ainsi, reprit Orao, je serais condamné à ce supplice de savoir que tu es là, dans la même ville que raoi, et de te fuir. Il me faudrait éviter le quartier que tu habiterais, et, si j'osais m'y montrer, détourner les yeux quand je passerais devant cette petite porte que nous avons franchie si souvent, serrés l'un contre l'antre...
— Non... non... tais toi... ce serait pire que la mort... et le courage me manquerait à moi aussi... je ne résisterais pas nu désir de te serrer dans mes bras... j'accourrais chez loi...
— Et comme la maison que j'habite va être observée, nous serions perdus.
— Pourquoi ne l'bahiterions-nous pas ensemble?
— Folle que tu es! mes gens sont sûrs, mais un appartement du faubourg Saint-Honorë n'est pas gardé comme l'était mon palais de Naples quand je m'y cachais pour me dérober aux recherches des ebires de Ferdinand. A Paris, je suis à la merci des indiscrétions d'un voisin... d'un portier...
La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.
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Elle sentait trop bien qn'Orso avait raison.
Il pensa qu'elle allait céder, et il reprit avec teu:
— Pourqnoi lutter contre des impossibilités ? Pourquoi exposer la vie et la mienne, pourquoi iiompromettre le succès d'une entreprise sacrée ? Je m'expliquerais que tu te résignasses avec peine n une séparation qui me coûte autant qu'à toi, û je pouvais supposer que tu doutes de mon nmour.
Mais tu sais que je t'adore... que je voudrais passer ma vie à tes genoux... tiens !... comme je suis là.
Cécilia regarda avec des yeux pleins de larmes le fier seigneur qui s'agenouillait devant elle pour lui jurer qu'il l'aimait, et murmura en le couvrant de baisers :
— Oui, je le sais, mon Orso, et je suis prête à l'obéir... Mais laisse-moi t'étreindre sur mon cœur... Laisse-moi savourer les instants qui me restent... rêver que le jour où il faudra te quitter n'arrivera jamais...
— Il est venu, Gécilia, dit Orso en se dégageant doucement. Je n'avais pas un instant à perdre pour préparer ton départ, et les ordres sont donnés.
Ce soir, à la tombée de la nuit, une chaise de poste, conduite par un frère de l'Épingle rose, t'attendra dans la rue du Rocher. Teresa partira avec toi, et...
[ijiUKcCoOt^le
tBO L'ËPINGLB BCBE
— Ce Boir I répéta douloureusement (ïécilia ; dans quelques heures !...
— Ille faut. Et même je n'aurais pas tant retardé ton départ, si je n'attendais une nouvelle... un renseignement qui pourrait modifier les arrangements que j'ai pris pour assurer ta fuite.
— Et qui me permettrait de ne pas partir? s'écria la jeune femme.
— Non. Quoi qu'il advienne, il faut que tu sortes de Paris aujourd'hui même. Seulement, je pensais à t' envoyer en Angleterre.
-J'y mourrai.
— Non, ma Gécilia, tu n'auras pas le temps d'y mourir. Nous touchons au bnt. Avant trois mois le gouvernement sera renversé en France, l'Italie sera en pleine révolution, et tu pourras dire adieu aux brouillards de Londres.
— Ce n'est pas le climat qui me tuera, c'est ton absence.
— Tu n'en souffriras pas longtemps etl'Angletcrre est le seul pays où tu seras en sûreté. Tu irais doue en poste à Calais et tu t'embarquerais à Douvres. Ton passeport et celui de Teresa sont aux noms français que vous avez pris en venant habiter ce pavillon. Vous ne seriez pas inquiétées.
Mais j'm un autre projet. Si je puis le mettre à exécution, tu ne quitteras pas la France.
— Dieu le veuille l je serai plus près de toi.
— Et même, il se pourrait... ce n'est qu'une es- i péraoce... il se pourrait, si ton exil devait se pro-
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longer, et si la surveillance de la police se relâchait UQ peu, que je vinsse non pas le rejoindre et vivre avec toi, mais te voir...
— Ah I tu me rends la vie. Où faut-il aller? fùt-co dans une cabane, dans une caverne, je suis prête.
— Ce n'est qu'une espérance, je te le répèle, mais il faut que tu connaisses dès à présent le plan que j'ai conçu.
Je n'ai jamais eu de secrets pour toi ; tu sais, et il n'y a que toi el les membres de la haute vente qui le sachent, tu sais que le trésor de la charèotmerie a échappé par miracle aux Autrichiens quand ils ont envahi notre pays, l'année dernière, et que ce trésor a été embarqué sur un brick monté par des earbotiari sûrs. 11 y est encore. Où l'aurions-nous placé ? Tous les gouvernemeals sont contre nous, et aucun d'eux n'hésiterait à faire saisir chez un banquier dix millions dont l'origine paraîtrait suspecte, par ■ cela même qu'ils seraient déposés par le capitaine d'un petit bâtiment marchand.
Le brick porte donc toujours la fortune des frères de l'Épingle, Il croise sur les côtés de France, et il vient relâcher tous les mois dans un petit port de Bretagne, où nous avons des affiliés.
Eii! bien, le moment est venu de nous servir de cet or. Des soulèvements sont préparés dans l'Ouest. Nous comptons sur trois régimenis. Il faut que nous ayons sous la main notre trésor de guerre, et nous cherchions à terre une place où il fût en sûreté, lorsqu'un de nos frères est venu proposer à la vente
dont il fait partie un château qu'il possède au bord de la mer.
— Je devine, s'écria Cécilia. C'est là que tu veux m'envoyer. Béni soit Dieu qui t'a inspiré cette idée !
— Oui, j'ai pensé tout à la fois à te procurer un a^ilc sûr et à te confier une mission importante. Le cliùl-^au est isolé, à peine habitable, et les serviteurs qui l'occupent i^u l'absence du maître sont des nôtres. Nos ennemie nu viendraient pas t'y chercjtier et je serais certain que notre trésor serait bien gardé, si tu étais là pour commander à ceux qui le garderont. Tu y trouverais Francesca...
— Francesca avec moi, et l'espoir de te revoir bientôt... car tu viendras, n'est-ce pas?... que puisje demander de plus ? je partirai presque consolée. Mais qui te fait hésiter? Qu'attends-tu pour prendre une décision?
— Je vais te le dire, Le frère qui nous a offert son château egl suspect à quelques-uns d'entre nous. Des dénonciations contre lui ont été adressées à la haute vente. On l'accuse de méditer une trahison. On le soupçonne, parce qu'il appartient aune famille aristocratique et rayaliste.
A mon avis, on a tort. Je suis prince et j'ai toujours combattu pour la liberté.
Mais il est indispensable que son innocence soit établie d'une façon éclatante. Il va être soumis à une épreuve décisive. Si elle tourne contre lui, il mourra de la mort des traîtres ; s'il en sort justifié, la proposition qu'il nous a faite sera acceptée. Le
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trésor, débarqué secrètement sur une plage déserte, sera enfoui dans les caves de son château. Nous le chargerons même de diriger l'opération.
— Je le verrai donc ?
— Sans doute. 11 est indispensable qu'il soit là pour te faire reconnaître par nos frères. Mais tu n'éprouveras aucun déplaisir & )e rencontrer, car j'ai pour lui une amitié que l'épreuve de cette nuit Défera qu'accroître, j'en euia sûr; et d'ailleurs tu l'as vu souvent. Tu lui as parlé ce soir.
C'est le vicomte de Brouage.
— Fabien! s'écria Cécilla. C'est de Fabien... du vicomte de Brouage qu'il s'agit I
— Oui, Cela t'étonne?
— Je... je ne croyais pas qu'il pût être question de lui dans une affaire si grave.
— Pourquoi 7 n'est-il pas le plus zélé, le plus dévoué de nos frères? Je ne crois pas aux accusations qu'on porte contrelui. Depuis que je lutte pour l'indépendance de mon pays, j'ai appris à connaître les hommes. Brouage est un enthousiaste, un passionné, un fou, si.tu veux. Brouage n'est pas un traître.
— Un traître 1 lui 1 oh 1 non.
— Quelques-uns de nos frères lui reprochent d'aimer le jeu jusqu'à la fureur, d'aimer... l'amour. Us prétendent que pour avoir de l'or ou pour plaire à une femme, il serait capable de nous livrer. Ils se trompent. Je l'ai observé. Ce n'est pas la cupidité
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qui le pousse à Jouer. Il joue pour le plaisir de livrer bataille à la fortune, pour chercher des émotions, pour s'étourdir peut-être, car, ou je me trompe fort, ou il est amoureux et amoureux sans espoir. N'eat-ce pas ton avis ?
— Ceux qui l'accusent, le calomnient Indigneuifiit, dit Cécilia d'une voix altérée.
— An Biiiplii^i, reprit le prince, il va se justifier, je ti'cn (loi:'i' fy.ii. d'une façon éclatante. Ce matin, à dix liriiri-i, jo connaîtrai le résultat, de l'épreuve qu'il subit en ce moment. S'il vit, c'estque son innocence aura été prouvée, et il partira à midi pour Brou âge.
— Brouage ? répéta la jeune femme étonnée.
— Oui, c'est ainsi que s'appelle le château délabré qu'il possède au bord de-la mer, près d'un bourg fortifié qui porte le même nom. Ce vieux castel n'est plus habitable, mais il est parfaitement disposé pom* recevoir notre trésor, et il confine à une ferme qui appartient au vicomte. Tu pourras t'établir avec Francesca dans la maison du fermier, qui est un homme à nous. Le maître sera là pour te recevoir, et tu peux compter qu'il n'épargnera rien pour que tu souffres le moins possible des privations que t'imposera l'exil... un exil qui sera court, j'en (d la certitude.
Cécilia p&lit et baissa la tête pour cacher sa, pâleur.
— Ainsi, console-toi, reprit Orao, tu ne seras
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point condamoée à respirer l'air brumeux de l'Angleterre, Une masure Isolée ne vaut pas ce pavillon béni où nous abritions nos amours, mais qu'importe, puisque bientôt je pourrai m'échapper pour aller passer quelques heures près de toi, qu'importe que les murs soient nus au lieu d'être tendus de soie 7 Ne serai-je pas aussi bien à tes pieds sur des dalles ou sur des planches que sur ce tapis de Smyrne? Nous aimions-nous moins quand nous bivouaquions ensemble dans les forêts des Abruzzes 7
— Non, balbutia la jeune femme en fondant en larmes, non, Orso, je n'aurais pas besoin pour l'adorer de ce luxe qui m'entoure, et je vivrais heureuse avec toi dans un désert... Mais... tu ne seras pas là toujours...
Orso la regarda et dit lentement :
— C'est étrange. Tout à l'heure encore, tu approuvais ce projet... tu te réjouissais d'un arrangement qui te permettait de rester en France, qui te laissait espérer que nous nous reverrions quelquefois, et maintenant tu pleures ! Pourquoi pleurestu?
Cécilia ne répondit pas. Elle laissa tomber sa tête sur l'épaule du proscrit et elle éclata en sanglots.
— Cécilia I qu'as-tu donc ? s'écria Orso ; que se passe-t-il en toi?... Tu m'eïfraies... Crains-tu que je ne te trompe... que je ne songe à me séparer de toi?
— Non... ohl non.
188 L'ËPINGI.B ROSB
— Ou bien as-tu peur de vivre isolée et sans défense au fond d'un pays perdu ?
~- Non, ce n'est pas de l'isolemeot que j'ai peur. L'an passé, quand les Aulrichiens nous traquaient comme des hétes sauvages, j'ai erré seule dans la montagne pendant trois jours et trois nuits. Je ne tremblais pas alors...
— Et maintenant, tu trembles 1 qui te fait trem- . blet? Ah I tu me caches un secret, dit le prince en se redressant.
— Un secret 1 je n'en ai pas pour toi, Orso.
— Parle alors... mais parle donc !
— J'ai peur de... de ce jeune homme, répondit Gécilia si bas qu'Orso l'entendit k peine.
— Du vicomte de Brouage? Pourquoi? Le prendstu donc, toi aussi, pour un traître î Tn viens de me dire le contraire.
11 y eut un silence. Cécilia haletait, ses lèvres s'entr'ouvraient pour laisser échapper un aveu, mais elle se taisait.
Orso fronçait le sourcil et ses yeux cherchaient à lire dans les yeux de Gécilia.
— Redoutes-tu, dit-il enfin, que Brouage t'obsède de ses hommages, qu'il se permette de te faire la cour ?
Tu ne réponds pas. J'ai donc deviné. Voilà donc ce grand mystère qui t'oppresse si fort. Tu aurais pu me le dévoiler tout de suite ; tu te serais épargné de pénibles émotions el tu ne m'aurais pas offensé.
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Tu as tort de t'alarmer. Le vicomte est un galant homme, incapable d'abuser de la situation où tu vas te trouver vis-à-via de lui. Si je le confondais avec les fats qui te poursuivent de leurs assiduitës, je n'aurais pas songé à l'envoyer à Brouage.
Et, en vérité, ^outa-t-il en souriant, tu ea devenoetoDtàcoup bien craintive. N'as~tu pas mille fois affronté les galanteries des jeunes habitués du salon de Prancescaî Et, en supposant que M. de Broaage te respectât et se respectât assez peu pour courtiser une femme placée sons sa sauvegarde par un de ses frères, ne saurais-tu pas lui dire qu'il s'adresse mal? Serais-tu embarrassée pour te défendre?
Cécilia essuya ses larmes, regarda le prince en face et dit avec effort :
— Ecoute-moi, Orso. Te souviens-tu que, dans la berline qui nous ramenait ici, tu m'as dit: Si j'étais jalouK, je serais jaloux d'un homme qui t'aimerait comme les Italiens savent aimer, parce que je pourrais craindre que cet homme ne te fit partager la passion que tu lui aurais inspirée.
— Oui, je m'en souviens. Oh veux-tu en venir î
— Ah [ s'écria Cécilia, une femme aurait déjà compris, si son amant lui parlait comme je te parle.
— Quoi 1 s'écria le prince qui était devenu trèspâle, est-ce que Brouage...
— Il m'aime, dit la jeune femme d'une voix sourde.
— El il a osé le le dire?
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t88 L'ÉPINGLE ROBE
— 11 me le disait encore, il y a deux heures à. peine. Quand tu es enlré dans le boudoir, il me suppliait d'être à lui.
— C'est bien, dit froidement Orso, je le tuerai.
Il se releva, et les bras «croisés sur la poitrine, les yeux étincelants :
— Pourquoi ra'as-lu caché qu'il t'aimait? demanda-t-il.
— Parce que je savais que, si je te disais cela, tu le tuerais.
— €t tu ne voulais pas qu'il mourfit. Tu l'aimes donc?
— Si je l'aimais, je me serais tue jusqu'au bout. Si je l'aimais, je serais partie pour cette ferme où tu voulais m'envoyer, et où je l'aurais retrouvé.
— Fou que j'étais 1 fou et sot d'avoir cru qu'un gentilliomme ne trahirait pas la confiance de son ami. Et j'ailaia te livrer à ce misérable !
— Ne rougis pas de ta folie, Orso. Tu te trompais, parce que lu es nohle et loyal, parce que tu as foi en moi. Vous autres hommes, vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. Votre cœur ne devine rien. Soupçonner, c'est une faiblesse. II n'y a que les femmes qui soupçonnent.
— Assez I dit le prince avec impatience. Je veux bien croire que tu n'as pas encouragé les insolentes déclarations de ce Français. C'est trop de les avoir écoutées. Qu'as-tu fait pour les repousser?
— Tout, Orso. Je lui ai juré que je t'adorais et que je n'appartiendrais jamais qu'à toi.
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— Et il a persisté I
— Il m'aime, te dis-^je, il m'aime avec passion. Il m'a offert de me donner sa vie. 11 m'aime à ce point qae... cette nuit, quand j'ai appris ta mort tragique du comte Henri... j'ai tremblé qu'il ne l'eût tué par jalousie... j'avais oublié qu'il n'avait pas quitté la veille le salon de Francesca...
— Il cherchera donc à m'assassiner, moi aussi. Tu vois bien qu'il faut que j'en finisse avec cet
— Il n'entreprendra rien contre toi, Orao, car il sait que si tu mourais, je mourrais. Et puis, il est ardemment dévoué k notre cause, et, pour lui, le chef de la ckarbonnerie est sacré.
— Qu'espère-t-il alors ?
— 11 espère... pourquoi ne le dirais-je pas?... il espère qu'un jour viendra où tu cesseras de m'aimer, où tu me quitteras pour te consacrer tout entier à la grande œuvre que lu as entreprise...
— Et qu'il déserterait, lui, si tu consentais à le suivre.
— Non. 11 ne songe pas à fuir avec moi. Il veut m'épouser.
— T'épouser ! Il ne sait donc pas que tu es ma femme ?
^— 11 croit que je suis ta maîtresse, et il me juge encore digne de porter son nom. Tu vois bien qae j'ai raison de redouter son amour, car son amour est sincère et profond.
li*
190 L'EPINGLE ROSB
— Et tu crains sans doute de le partager, dit amèrement Orso.
— Eh 1 bien, oui, je crains de me laisser toucher par tant de passion. Et pourtant, je te le jure, et ma franchise te le prouve, je n'aime que toi, que toi seul. Mais je me défie d'un entraînement, d'une surprise. Je ne suis qu'une femme, moi... j'ai besoin que tu me défendes contre moi-même... j'ai besoin que ton cœurbatte près du mien... tu ne comprends pas cela parce que tu es fort... mais du moins tu peux me croire... tu peux me protéger en me gardant près de loi.
— Plus que jamais, c'est impossible. Tu n'iras pas à Brouage, et tu partiras ce soir pour Londres.
— Non, Orso, je t'en supplie, ne m'exile pas. Ce serait me tuer. Je me soumettrai à tout, pourra que tu mepermettes de respirer lemëmeairque toi... dussé-je ne jamais te voir. Ici, du moins, je saurai que tu vis, que tu n'es pas tombé entre les mains de nos ennemis... et s'il t'arrivait malheur, si la conspiration élait découverte, je pourrais me livrer aux sbires, partager ton sort... croîs-tu donc que je consentirais à te survivre ? En Angleterre, j'ignorerais tout...
— En effet, si je tuais M. de Brouage, tu pourrais l'ignorer. Rassure-toi, Gécilia, je ne tuerai pas cet homme. Si, comme je le crois, il est prouvé cette nuit qu'il ne nous trahit pas, il peut rendre trop de services aux frères de l'Épingle rose pour que je le
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lue. Nous continuerons à combaltre cAte à cMe, puisque nous servons tous deux la liberté.
Plus tard, quand elle sera fondée, quand nous aurons vaincu, alors je lui demanderai raison de l'insulte qu'il m'a faite et ilUa paiera cher.
Mais tant que nous lutterons ensemble pour l'affranchissement de son pays et du mien, tu n'as rien à craindre pour lui.
11 ne saura même pas que tu m'as avoué qu'il osait t'aimer.
— Tu es cruel, Orso, murmura Cécilia, cruel et injuste, car si tu ne m'avais pas commandé d'être Stella Negroni, je n'aurais jamais vu H. de Brouage.
Interroge ton cœur et il te dira que tu m'as sacrifiée à l'Italie.
Obi je ne me plains pas, ajouta-t-elle pour répondre à un geste d'impatience. Tu as eu raison de me sacrifier, et il y a longtemps que je suis résignée à souffrir pour notre patrie.
Mais tu m'as exposée à un danger que tu n'avais pasprÉvu.To pensais que je n'aurais à résister qu'à des fais et tu ne songeais pas que je pouvais me heurter à une passion sérieuse.
— Oui, j'ai eu tort, dit Orso d'un air sombre. J'aurais dû voir que tu étais trop belle pour n'inspirer que des caprices.
— Plût à Dieu que je fusse laide I Je la maudis, celte fatale beauté dont j'étais si fiëre parce qu'elle m'avait fait aimer de toi.
„,....Co<,glc
\n L'ËPINOLB ROSE
— Tu la maudis en ce moment, dit le prince avec ironie, mais si Dieu exauçait ta prière, tu ne le remercierais pas de l'avoir exaucée.
— Non, car alors tu ne m'aimerais plus. Mais si j'étais sûre de conserver ton amour, je le bénirais de m'envoyer un mal qui me dérigurât.
Lt comment ne le bénirais-je pas? Je serais préservée des galanteries qui m'ont tant faitsoufl'rir, et je pourrais vivre près de tbi, car nul ne retrouverait sur mon visage ravagé les traits de Stella Negroni.
Orso tressaillit et dit en regardant fixement Géci- 11a:
— Ce serait acheter bien cher le bonheur de rester à Paris.
— Tu doutes encore une fois de moi, s'écria la jeune femme. Tu ne veux pas croire que je sacrifierais ma beauté pour ne pas te quitter. Eh I bien, mets-moi à l'épreuve. Prends ton stylet, taillademoi les joues, |^boure-moi le front, marque-moi comme tes tenanciers marquent tes bufDes dans les Maremmes. Mais non... ce ne serait pas assez... on me reconnaîtrait encore sous les cicatrices que le fer m'aurait faites... connais-tu une eau qui brûle?... un poison qui puisse couvrir la peau de taches hideuses?... emploie-le Orso, et quand je ne serai plus qu'un objet d'horreur pour les autres hommes, je tomberai à tes pieds, et je te dirai : Ne me repousse pas. Si lu n'as plus le courage de m'aimer, permets-moi de t'adorer encore.
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~ Tais-toi, cria Or§o, ne me pousse pas à commetlre un crime.
— Un crime I Tu crains de cooinieUre un crime en me défigurant I Mais je t'appartiens. Tu-peux disposer de ma beauté comme tu disposerais de ma vie. Je te l'ai offerte cent fois, ma vie. Elle est à toi. Je n'ai plus que ma beauté à l'offrir. Prends-la.
— Si je la prenais, dit lentement Orso, si j'abusîds de l'état d'exaltation où tu es, je rougirais do,-; moi, car je serais indigne de ton amour.
— Ah ! tu y crois donc enfin ! Mais non, tu doutât' eocore. Jelis dans tes yeux. £bl bien, si tu m'aimes,., û tu m'as jamais aimée, au nom des sermaots que nous avons échangés pour la première fois à travers les grilles du couvent de Lanziano, sauve-moi de moi-même, délivre-moi de cette beauté que je maudis, fais de moi un monstre, pour qu'il n'y ait plus an monde que toi qui veuille encore de Céciiia d'Ascoli... car tu ne me chasseras pas... j'en suis -sûre... je connais ton cœur,Orso... tu auras pitié 4e moi, tu me permettras de t'aimer.
— Si j'acceptais le sacririce de ta beauté, Céciiia, ce ne serait pas de la pitié que j'aurais pour toi, ce serait l'amour le plus violent, le plus profond.
— Et tu hésites à l'accepter 1 ahl je le vois bien, tu te figures que je cède à un élan passionné. Tu te trompes, Orso ; tu ne me connais pas encore. Je suis de sang-froid et je suis prête.
Je sais que tu D-aurais pas la cruauté de porterie
fer sur mon visage... 11 m'eût été doux, pourtant, d'être blessée par la main... Va, ^e n'aurais pas jeté un cri... Mais je n'exige pas de toi tant de courage. Je ne te demande qu'un poison qui détruise mes traita sans me tuer. II doit exister, ce poison... il existe.
A Lanziano, autrefois, quand j'étais enfant, on me montrait un homme que sa mailresse avait défiguré en lui appliquant un masque pendant son sommeil.
— Oui, ce poison existe, et je suis peut-être le seul homme en France qui le possède, dit Orso en regardant attentivement la jeune femme, qui supporta ce regard sans pâlir.
— Tu l'as sur toi I s'écria-t-elle.
— Je l'ai. Je le porte toujours en prévision d'un cas qui me forcerait à mç rendre méconnaissable pour échapper aux poursuites des agents de la police.
— Donne, dit Cécilia en tendant la main.
Tant de simplicité dans l'héroïsme émut profondément le conspirateur qui, vingt fois, avait affronté sans tressaillir les balles et la potence.
11 attira à lui la jeune femme et, après avoir mis un chaste baiser sur son front :
— Non, murmura-t-il, non, Cécilia ; ce que tu me demandes est impossible.
— Ecoute, reprit-elle d'une voix vibrante, je comprends que tu me refuses. Tu crains que je ne regrette ce que j'aurai fait, tu crains que je ne
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meure de honte et de chagrin quand je me verrai défigurée. Ce serait bien naturel. Je suis femme et j'ai toutes les faiblesses des femmes. Hais je vais lever tes scrupules. Je ne me verrai jamais.
— Que veux-tu dire?
— Tu vas me jurer que tu me permettras de porter un masque... un masque noir que je n'6terai que la nuit. Quand je me regarderai dans une glace, il me semblera que je suis encore à ce bal de l'Opéra où tu m'as conduite une fois, ajouta Cécilia en souriant tristement. Te souviens-tu que personne no m'a reconnue, quoique j'aie parlé à beaucoup d'hommes qui fréquentaient le salon de Francesca?
— Un masque, répéta le prince. Tu consentirais à vivre masquée? .
— Si j'y consentirais! mais je te demande comme une gr&ce de ne pas m'interdire cette consoMion. C'est l&che, je le sais. Que veux-tu? Je n'aurais pas le courage de me regarder.
Et puis, ajouta-t-elle en se rapprochant d'Orso ponr lui parler de ai près que ses lèvres eflleuraient ses lèvres, et puis... laisse-moi t'ouvrir mon cœur... laisse-moi tout te dire... je renonce à ma beauté, mais je ne renonce pas à toi... et si tu pouvais me voir, tu as beau être généreux, Orso, tu ne m'aimerais plus... ne m'enlève pas ma dernière espérance... ma dernière illusion peut-être... ne me défends pas de penser que mes traits disparus vivront dans ton souvenir... que la nuit, en me serrant dans tes bras,
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tu croiras toujourB étreindre cette Cécilta que tn adorais quand elle était encore belle...
Tiens! écoutel ce n'est pas la première fois que je caresse cette chimère de t'inspirer un amour éternel. Bien souvent je me buis dit que je vieillirais, que le temps ravagerait mon visage, et qu'nn jour viendrait où tu t'apercevrais que j'ai vieilli. Tu seras toujours jeune, Orso. Les hommes comme toi ne changent pas. Leur beauté n'est que le reflet de leur âme. Les hivers passent sans les atteindre. Nous, pauvres femmes, nous sommes faites d'un souffle du bon Dieu... comme les roses... et nous passons comme les roses... une ride nous Ate un an de vie... notre vie, c'est d'être aimées... et vous ne pouvez plus nous aimer quand nous sommes laides... c'est la loi de ce monde où les créatures périssables ne peuvent s'attacher qu'aux choses périssables...
N'essaie pas de protester, Orso. Tu mentir&is, dit Cécilia en fermant d'un baiser la bouche de son amant.
Et elle reprit, en baissant encore la voix, comme si elle eût craint d'entendre l'aveu qu'elle allait laisser échapper :
— Sais-tu comment j'espérais te l'inspirer, cet amour éternel?... J'ose à peine te le direl... Maie tu sais ce que c'est que d'aimer follement... tu me pardonneras... je demandais à la madone d'éteindre tes yeux, ces yeux de Ûamme dont un regard me brûle le cœur, de .les éteindre quand je cesserais d'être belle... j'étais folle... j'étais crimineUe;...
mais puisque Dieu te suggère un moyen d'atteindre le but que je rêvais, n'hésite pas, Orso, n'hésite pas, je t'en supplie...
Tu ne seras pas aveugle et pourtant tu ne me verras plus, lu ne pourras plus suivre chaque jour les progrès lents de l'œuvre destructrice. Qu'importe que ma beauté s'efface peu à peu comme les teintes dorées du couchant ou qu'elle disparaisse comme un éclair qui s'éteint après avoir brillé un instant dans la nuit; qu'importe, puisque tu neverras jamais que je suis laide?
Où est ce poison? Qu'attends-tu pour me le remettre? •
— Le voici, dit le prince en tirant un poignard qu'il portait sur sa poitrine.
— Ah I tu consens donc à me défigurer de ta propre main, s'écria Cécilia. Merci, Orso. A^^s. Me voici.
L'Italien pressa un ressort et le manche du stylet s'ouvrit,comme un étuiqui se fendrait par le milieu.
— Tu vois ces deux flacons, dit-il. L'un contient un poison foudroyant. Une seule goutte de ce poison versée sur mes lèvres ou introduite dans mon sang par une piqûre de celte épingle rose qui est le signe de ralliement de nos frères, une seule goutte me tueiait en dix secondes.
L'autre renferme une eau qui désorganise la peau et qui la couvre pour toujours d'une teinte livide. Son action ne cause aucune douleur, mais elle est sûre et rapide.
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Un linge imbibé de cette eau... appliqué snr le visage... et c'en eat fait... et les marques hideuses qu'elle laisse ne disparaissent jamais.
— Et si un bomme voyait mon visage après l'opération, cet homme ne reconnaîtrait pas Stella N&groni, alors même qu'il l'aurait aimée î
— Je le crois, mais je crois aussi qu'il serait imprudent de tenter l'expérience , dit vivement Orso.
— Rassure-toi, reprit Cécilia, je ne songe pas à la tenter. Je songe à mourir pour tout le monde et surtout pour Fabien de Brouage, mais à vivre pour toi. Car nous ne nous quitterons plus. Je serai masquée. Je pourrai donc habiter Paris, m'y faire une nouvelle existence. Qtoi devinera jamais que sous le masque se cache celle qui fut Stella Negroni ?
— Tu oublies, Cécilia, que la police française est curieuse, et qu'elle voudra savoir qui tu es, qu'elle te demandera pourquoi tu le portes, ce masque.
— Eh!bien,je dirai ia vérité... je dirai que je suis hideuse et qu'il me répugne de me montrer... et si j'étais forcée de me démasquer devant un médecin, ce médecin serait ohhgé de constater que je ne mens pas.
— Un médecin, répéta Orso, oui, ils exigeront peut-être qu'un médecin voie ta figure. Mais cette visite te mettrait à l'abri des soup^ns, surtout si l'homme qui la fera était des nôtres...
— Tu en connais un ?
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— Oui, nouB avons des affiliés partout, même parmi les auxiliaires de la police. Un de nos frères est docteur, attaché au service médical de la Préfecture, et s'il était désigné pour t' examiner, nous n'aurions rien à craindre. J'irais, s'il le fallait, jusqu'à lui confier notre secret, à lui seul, car aucun des nôtres ne saura ce qu'est devenue Stella Negroni... aucun, tu m'entends.
— Je t'entends et je le remercie, Orso. Celui qui B osé m'aimer m'oubliera.
Je ne te demande que de garder près de moi Teresa, et de voir Francesca avant son départ... car elle va partir, n'est-ce pas?
— Oui, ce soir. Mais tu ne la verras pas. Elle est sûre, et cependant je lui cacherai que tu restes à Paris, car elle pourrait te trahir involontairement, et une imprudence de sa part nous coûterait notre bonheur. Je l'envoie à Brouage. Elle y trouvera le vicomte. Il faut qu'elle paisse lui dire que tu es allée en Angleterre.
— Ce sera mieux ainsi, dit Cécilia sans hésiter.
— Teresa ne te quittera pas ; Gennarp qui nous sert ici ne te quittera pas non plus.
Personne ne les connaît. Tous deux sont assez intelligents et parlent assez purement le français pour donner le change sur leur origine. Ils arriveront avec toi en poste à l'hâtel où tu descendras, car il faut que tu aies l'air d'arriver de la province on de l'étranger. Je n'ai pas encore arrêté dans mon
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esprit tous les détails de ton installation nouvelle, mais je la préparerai.
Le temps est un élément de succès indispensable. Si la femme masquée débarquait à Paris le lendemain du jour où la baronne de Casanova et sa nièce ont disparu, l'éveil serait dooné aussitôt. Dans un mois, on ne pensera plus aux fugitives. Auras-tu le courage de te confiner ici pendant ud mois, sans me voirî
— SaniS te voir! s'écria douloureusement la jeune femme.
— Tu ne me reverras que le jour où tu seras pour tout Paris la femme masquée... car on |>arlera de toi partout... ce peuple frivole et bavard te donnera un surnom... on inventera une histoire. Tu ne la démentira» pas et tu ne chercheras pas à t' entourer de mystère. Tu pourras même recevoir quelques curieux. Je trouverai un prétexte, Je t'arrangerai une vie. Et avec les ressources et la puissance dont je dispose, je te la ferai supportable.
— Et quand le bruit se sera apaisé, quand la surveillance des espions se sera relâchée, je pourrai le recevoir... tu viendras?
— Gomme je venais dans ce pavillon, Gécilia... toutes les nuits.
— Ah 1 je suis trop heureuse ! s'écria-t-ellc en s'emparant du poignard que le prince tenait d'une main distraite.
11 voulut le lui reprendre, mais elle lui échappa.
— C'est le flacoa blanc, dit-elle. Quelques gouttes
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de l'eau qu'il contient vont me délivrer de cette beauté funeste. Quand le jour se lèvera, je n'existerai plus que pour toi.
— Cécilia! criaOrso éperdu, rends-moi ce flacon. Je te défends de t'en servir! J'ai voulu l'éprouver, mais je n'accepte pas cçt horrible sacriSce.
— J'y suis résolue. N'essaie pas de m'en détour-
Et comme il marciiait vers elle, Cécilia lui dit avec exaltation i
~ Si tu fais un pas de plus, je meurs à tes pieds. La mort est là, dans ce Ûaçon bleu. Si tu ne veux pas que je te donne ma beauté, je vais te donner ma vie. Choisis.
Orso pâlit, et s'arrêta.
H ne comprenait que trop que Cécilia était décidée à boire le poison qui l'aurait foudroyée.
Elle le remercia d'un geste, et alors, calme, presque souriante, elle prit le flacon blanc, le déboucha el en versa le contenu sur un mouchoir de batiste, pois, s'approchant d'une psyché :
— Je veux me voir encore une fois, dit-elle de sa voix douce comme une musique céleste.
C'est vrai, je suis belle. Regarde-moi bien, Orso. Puisse cette image qui va s'évanouir pour toujours rester gravée dans ton cœur.
— Cécilia, au nom de notre amour... ne détruis pas l'œuvre de Dieu...
-~ Dieu ne punit que le suicide, et je ne toucherai au flacon bleu que si tu essaies d'arrêter ma main.
C3.l;«i;,G00gle
202 L'ËPINGLB ROSE
Et, portant le mouchoir à son visage :
— Je ne vais pas souffrir, aa-tu dit? murmurat-elle. Mais l'efTet sera prompt. Je ne le verrai pas. L'obscurité d'abord... le masque ensuite... GommeDt dois-je m'y prendre? Il suffit du contact, n'est-ce pas, et en promenant ce mouchoir sur mes joues... ' sur mon Iront... ce sera fait... je ne veux sauver que mes yeux. Par les yeux, je serai heureuse quand je regarderai tes traits adorés... mais il est temps... Adieu, beauté fatalel
Et d'un souffle elle éteignit les bougies qui brûlaient sur la cheminée.
— Maintenant je suis à toi, Orso, murmura-l-elle, à toi seul, si tu as encore le courage de m'aimer.
r. „i,.,ci:,G00t^l>J
En quittant le chef de l'Epmgle rose et ia belle Negroni, Fabien de Brouage s'était approché de la lable de creps, mais il ne s'y était point assis. '
li n'y a guère que les perdants qui s'acharnent à une partie, et le vicomte avait réalisé un fort joli
D'ailleurs, quoiqu'il jou&t avec pansion, ce n'était pas pour jouer qu'il venait tous les soirs chez M" de Casanova.
11 y était surtout attiré par les beaux yeux de Stella Et par la politique.
Or, cette nuit-là, s'il avait été heureux aux dés, il n'avait pas eu le mëtne succès auprès de l'italienne, qui s'obstinait à lui tenir rigueur, et qui venait même de lui parler de façoo à le décourager tout à fait.
C3.l;«i;,C'OOgle
204 L'âPINOLU ROSB
De plus, 11 avait appris de très^graves nouvelles.
Il savait maintenant qu'un espion s'était glUsé parmi les haiitués, que l'éveil était donné sur les agissements des conspirateurs, et enfin que son cousin germain, le comte Henri de Brouage, avait été tué la veille, dans des circonstances mystérieuses.
1! faut dire à sa louange qu'il s'était plus ému de ce tragique événement que des dangers qui menaçaient la société secrète dont il faisait partie.
Et cependant, il n'était lié avec le comte Henri que par une parenté dont il se souciait fort peu.
Tout le séparait de son cousin, la situation sociale, le caractère et les opinions politiques.
Lé fils du marquis, le brillant ofScier destiné à hériter d'une pairie, n'avait que de l'aversion et même du mépris pour ce Fabien qui refusait de servir le roi et qui passait sa vie avec des libéraux, pour ne pas dire pis.
Aussi ne s'était-il nullement gêné pour faire. depuis quelque temps, une cour assidue à Slella, quoiqu'il eût fort bleu vu que Fabien était amoureux fou de cette belle étrangère.
Le vicomte n'avait donc aucune raison de regretter le défunt ; et même, en apprenant sa mort, il aurait pu se réjouir d'être débarrassé d'un rival.
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Mais il savait que son frère René était lié avec Henri, et il aimait soq frère, quoiqu'il n'eût pas les mêmes idées que lui sur bien des points.
René avait les opinions qui convenaient à un gentilhomme, au descendant d'une race iîdèle à la monarcMe et à la religion, qu'elle défendait depuis des siècles.
Ces opinions, il ne les discutait pas. Elles lui avaient été transmises avec Le sang par son père, le soldat vendéen, par sa mère, pauvre et noble fille de seigneurs sans Hefs, qui s'étaient ruinés en servant la cause jacobite.
Fabien, tout au rebours, avait, de très-bonne heure, discuté celles que tentaient de lui inculquer les pères jésuites du collège de Dublin,
C'était un révolté de naissance que ce vicomte. L'oppression l'exaspérait, l'autorité lui était odieuse. Écolier, il bravait ses maîtres. Maintenant il bravait les gouvernements.
Cependant ces tendances insurrectionnelles qui fermentaient en lui auraient pu avorter, si, pour son malheur, il n'eût rencontré à Londres, après avoir été expulsé par les Révérends Pères, un ancien conventionnel que le dix-huit brumaire avait forcé k s'exiler en Angleterre.
Cet homme n'était pas, comme beaucoup de ses pareils, un intrigant violent ou un fou sanguinaire. C'était un fanatique sincère, un apôtre convaincu, toujours prêt à souffrir et à mourir pour la cause sacrée, mais vague, de l'humanité.
106 [JÉPINGLB ROSE
Il appartenait à la petite église dont les pontifes furent Chaumette, Anacharsis Clootz et quelques autres révolutionnaires doux que l'autoritaire Maximilien envoya à l'échafaud peu de jours après Danton.
Son obscurité l'avait sauvé alors et, plus tard, 11 s'était rallié aus doctrines égalitaires de Gracchus Babeuf, et il les prêchait de l'autre côté du détroit, tout en professant les mathématiques.
Il enseigna à Fabien de Brouage la géométrie et l'algèbre, mais 11 lui enseigna aussi les théories creuses formulées par Rousseaudansl'^'mi^eetdans le Contrat Social.
Et il trouva dans l'esprit exalté de son élève un terrain merveilleusement préparé pour recevoir les semences funestes qu'il y déposait.
Quand la chute de l'Empire lui rendit une patrie, le jeune vicomte ne rêvait que réformes radicales, nivellements égalitaires, fraternité universelle et autres utopies.
L'accueil qu'il reçut en France ne modifia point ses tendances et ne calma nullement ses enthou-
II avait appris à détester l'empereur qii'il regardait comme un tyran ; il se mit à haïr avec la même ardeur les Bourbons qui apportaient ia charte comme don dé joyeux avènement.
Son oncle, le marquis de Brouage, qui avait combattu pour Napoléon et qui servait Louis XVIII ; son oncle n'était, à son appréciation, qu'un soudard
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LE HA6QUB DE VELOtlRB 201
ambitieux, e( ce proche parent, ce protecteur à lui doDoâ par la nature, lui inspirait une invincible antipathie.
A ce point qu'il fuyait sa noble maison et qu'il eût certainement refusé ses bienfaits, s'il n'eût craint de nuire à son frère.
Mais il l'aimait, ce frère, ce René qui lui ressemblait si peu, et en vérité, il lui devait de pouvoir viïre à Paris, d'y vivre à sa guise, en s'affranchis- Bantde toute règle et de tout lien.
René se contentait du très-maigre revenu que lui assQrait son emploi aux Affaires Étrangères. Il laissait Fabien gouverner en maître absolu leur terre de Brouage, et, sacrifice plus méritoire encore, il lui permettait de garder pour lui tout seul le produit des domaines.
Le vicomte y avait installé comme fermiers des gens à lui, et, quand il s'était trop endetté au jeu, ce n'était que pour la forme qu'il demandait à son aSiié l'autorisation de vendre un champ ou deux.
Pendant les cinq premières années de la Restauration, les deux frères avaient vécu dans une étroite intimité, en dépit de la divergence de leurs opinions.
Mais depuis le mois de février 1820, ils avwent presque cessé de se voir.
L'assassinat de Mgr le duc de Derry avait ravivé les haines politiques, et le but auquel tendaient les révolutionnaires apparaissait aux yeux les moins clairvoyants.
208 L'ÉPINGLB ROSE
Hené ne pouvail plus rester dans les mêmes termes avec un frère dont les amis approuvaient ouvertement ce crime abominable.
Ils se séparèrent. René se logea rue d'Artois. Fabien s'en alla habiter le quartier des Écoles et se jeta à corps perdu dans les sociétés secrètes.
Précisément, quelques Français obscurs venaient d'introduire dans leur pays ie carbonarisme italien, et le grand maître de cette redoutable secte, Orso, prince de Gatanzaro, arrivait à Paris.
Mis en relations avec ce conspirateur aristocrate par son vieux professeur, qui était rentré en France sous un faux nom et qui travaillait activement dans l'ombre à renverser le pouvoir monarchique, Fabien de Brouage avait été promu rapidement à la dignité de chef de vente.
il était devenu un des coryphées de ce parti formé des débris des légions césariennes, des phalanges révolutionnaires et des mécontents de toutes les classes.
S'ils avaient vaincu, les soldats de cette armée bigan-ée se seraient entretués après la victoire, et ■ les généraux n'étaient nullement d'accord sur le but final de la campagne qu'ils dirigeaient.
L'enthousiaste vicomte voulait faire goûter au monde entier les bienfaits de la fraternisation égalitaire. Le prince ne songeait qu'à chasser les Bourbons pour introniser dans les Deux-Siciles une république où les grands seigneurs auraient eu certainement leur part d'influence. Le colonel Fournès
aspirait à rétablir le despotisme impérial et k promener encore une fois le drapeau tricolore d'un bout de l'Europe à l'autre. Le» députés de la gauche travaillaient pour transporter à la bourgeoisie les pnTiléges de la noblesse.
Hais, chefs ou soldats, tons s'entendaient à mer- Teille pour t4cher de renverser le gouvernement, sauf à se disputer ensuite le pouvoir.
Fabien, gentilhomme de naissance et aristocrate d'instinct, n'éprouvait pas le plus léger scrupule à s'associer aux ennemis de sa caste.
Bt, ce qui est plus fort, U trouvait tout naturel de jouer et d'aimer, quoique le jeu et l'amour, tels qu'il les comprenait, dussent assurément être bannis de l'univers régénéré qu'il rêvait.
Cependant, cette nuit du lundi-gras, en sortant du salon de la baronne, le vicomte maudissait l'existence, car il venait d'échouer auprès de Stella Negroni qu'il pressait avec emportement et qui lui avait signifié qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas l'aimer, qu'elle ne l'aimerait jamais.
Ce refus très-nettement formulé, l'avait d'autant plus exaspéré qu'il ne connaissait pas la véritable situation de Stella, pas plus qu'il ne connaissait son véritable nom.
Il soupçonnait qu'elle était ou qu'elle avait été la maîtresse du chef de l'Epingle rose. Il ne savait pas qu'elle fût sa femme ni qu'elle le retrouvât chaque nuit dans la petite maison de la rue du Rocher.
Ce secret, Orso le cachait soigneusement à tous 12'
210 L'ÉPraOLE R08B
les frères de l'Epingle, même à ceux qui, comme Fabien, occupaient dans te carbonarisme un grade assez élevé pour les mettre en relations fréquentes avec te grand-maître.
Fabien avait donc quelques raisons de s'étonner que Stella lui résistât.
Et cette résistance l'irritait encore plus qn'elte ne l'humiliait.
11 s'était imaginé d'abord que l'Italienne lui préférait l'un des élégants cavaliers qui venaient cfaei la baronne, son cousin Henri, entre autres, et pen s'en était fatlu que la jalousie ne le poussai à quelque extrémité.
Mais, avec le temps, il avait acquis la certitude que la Negroni était cruelle pour tous ses adorateurs indistinctement, du moins pour tous ceux qui se produisaient au grand jour, et il était tenté d'en conclure qu'elle cactiait une liaison secrète avec un proscrit.
Il ne connaissait de son passé que ce qu'elle avait bien voulu lui en apprendre. 11 la croyait veuve d'un officier que les Autrichiens avaient fusillé pendant la dernière insurrection italienne; il savait qu'elle s'était vouée, comme sa tante, à servir en France la cause de la liberté.
Il ignorait qu'elle fût de noble extraction et que sa vie eût toujours été irréprocbable.
Et cependant il était épris d'elle au point d'être résolu à l'épouser, plus violemment épris peut-être que son frère René ne l'était d'Qctavie de Saint- HéUer.
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Lea Brouage avdent tous une propension à se passioHDer outre mesure et à placer leur cœur d'une façon irrégulière, voire même dangereuse.
Un conspirateur amoureux est toujours exposé à de gros périls, et ceux que courait Fabien n'étaient pas minces.
Aussi lui tardait-il que le Carbonarisme jouât son va-tout, que le complot aboutit, que la Révolution éclatât, et que les frères de l'Epingle rose, délivrés de tout souci par leur victoire, redevinssent libres de ne plus songer qu'à l'amour.
Et il se faisait assez d'iUusions pour croire que l'heure du triomphe allait sonner.
— Oui, se disait-il en se glissant bors du salon où des Loquetières jouait encore à l'ëcarté, avant un mois notre sort à tous sera décidé. Le soulèvement est fixé au âO mars. La katde vente votera demain la mise à terre de notre trésor et m'enverra à Brouage pour le recevoir. J'aurai te temps d'y aller et d'être de retour à Paris pour le moment décisif.
Pourvu que j'y retrouve Stella! Ce qui s'est passé ce soir ici va peut-être la forcer à se cacher. Luigi affirme que la police surveille la maison. Que décidera le maître de l'Epingle? il ne m'a rien dit. 11 y a des moments où je suis tenté de croire que ce Hernandez se déiie de moi. S'est-il apergu que j'aimais Stella? Est-il jaloux d'elle? Je le saurai... et je saurai aussi comment est mort Henri. Cet Espagnol italianise est bien capable de l'avoir fait a
313 L'ÉPINGLE BOBE
Il faudra que j'aille demain voir mon frère, conclut le vicomte en arrivant au seuil de l'hôtel. Il me recevra mal, main il m'apprendra ce qu'il sait, et on dit tout bas qu'il a été mêlé à cette aventure.
Sur cette résolution, Fabien descendit dans la rue.
Il demeurait rue de Vaugirard, tout près du Luxembourg. Le trajet n'était pas très-long. Il voulut rentrer k pied en rêvant à ses projets et surtout à ses amours.
Il était fort préoccupé et il ne vit pas tout d'abord qu'il pleuvait; mais k cent pas de la porte enchère, il trébucha sur le pave glissant, et il s'aperçut enfin qu'il tombait une pluie mâlée de neige et qu'il enfonçait dans la boue jusqu'à la cheville.
Il allait rebrousser chemin pour prendre une des voitures de louage qui stationnaient devant la portecochère, lorsqu'un cocher le bêta du haut de son siège.
Ce cocher l'avait vu sortir de l'hôtel, et flairant sans doute une pratique, il l'avait «uivi au pas de ses chevaux.
Il conduisait un de ces fiacres immenses qui foisonnaient à cette époque et qui ressemblaient à des carrosses de gala. On y tenait six fort à l'aise.
Fabien fit signe à cet homme qui mit beaucoup d'empressement à arrêter son attelage, il lui jeta son adresse, ouvrit la portière, grimpa sur le
marche-pied et entra tête baissée dans l'énorme caisse.
1 1 y était à peine que la portière se referma et que liuit maiuâ robustes le saisirent à la fois par le cou, par les bras et par la ceinture.
— Misérables I cria-t-il en se débattant.
— Si vous faites du bruit, nous allons être Forcés (le vous bâillonner, dit une grosse voix.
— B&illonnez-moi, si vous pouvez, drAles, hurla le vicomte. Tuez-moi. si vous voulez. Vous ne me réduirez pas.
Il faisait des efforts inouïs pour se dégager, mais il avait affaire à quatie hommes d'une vigueur peu commune et il ne i-éussit pas à se débarrasser de leurs étreintes.
Après quelques instants d'une lutte qu'il n'était pas en état de soutenir longtemps, il sentit qu'on lui passait autour des bras et du corps une corde solide.
Son exaspération ne comiut plus de bornes, et, ne pouvant plus résister, il se mit à appeler au secours.
— Vous ne comprenez donc pas que c'est inutile, reprit la voix. Le fiacre a des glaces de bois qui sont levées, et il Qle grand train.
Tout à l'heure, lej cochers qui stationnent devant la porte de l'hAtcl auraient pu voua entendre. Maintenant, nous sommes loin de la rue de Monsieur, nous roulons, et les passants, si nous en ren-
!U t/ËPINQLE ROSE
controns, ne sauteront pas à la bride des chevauii. pour vous délivrer. Ils ae feraient écraser et, de plus, ils se mettraient dans un très mauvais cas.
Ainsi, je vous engage à rester tranquille- Fabien fut obligé de reconnaître que le conseil était bon, ou du moins que force lui était de le suivre.
On l'avait lié en un tour de main, et lié de façon à. le mettre dans l'impossibilité la plus absolue de se servir de ses bras.
11 lui restait bien la ressource de donner des coups de pieds à ceux qui le tenaient, mais c'eût été s'exposer à des représailles avilissantes pour lui, et il se tint coi.
Il étouffait de colère et il n'était guère en état de raisonner sur l'étrange mésaventure qui lui advenait.
Dans la prison de bois où on lavait enfermé si lestement, l'obscurité était complète.
Les panneaux mobiles qui tenaient lieu de glaces ne laissaient passer aucun rayon de lumière.
Il se trouvait assis sur la banquettedu fond, entre deux hommes qui le serraient de près.
Les deux autres avaient pris place en face de lui et enchevêtré leurs jambes dans les siennes.
Du reste, depuis que l'un d'eux avait pris la parole pour morigéner le prisonnier, ces quatre estafiers ne disaient plus mot.
Le fiacre, emporté au grand trot de deux bons chevaux rondement menés, le fiacre mal sospeada
C,.l;oc.i;,GoOgk *
faisait des bonds effroyables sur les pavés inégaux du Paris de 1821 et catiotait terriblement ses voyageurs.
Après dix minutes de secousses et d'accès de rage, Fabien parvint à reprendre un peu de sang froid, et il en proQta aussitôt^ pour chercher à se rendre compte de sa situation.
Pourquoi l'arrétùt-on, et dans quelles mains élait-U tombé?
En cherchant une réponse à ces deux questions qu'il s'adressait, la première remarque qni se présenta à son esprit, ce fut que son arrestation avait été préparée à l'avance.
Le fiacre stationnait évidemment pour l'attendre à la porte de la baronne, et le cocher l'avait suivi au pas de ses chevaux, comptant bien que le mauvais temps le forcerait à inopter en voiture.
Par qui ce cocher était-il soudoyé? Fabien se le demandait et ne trouvait pas la solution du problème.
— La police ne procéderait pas ainsi, se disait-il. Elle aurait cerné la maison de M"" de Casanova et arrêté tous ceux ijui s'y trouvaient, liernandez croit que nous avons été dénoncés, et il s'attend à une visite domiciliaire. Il a peut-être raison de la prévoir, mais, si elle doit avoir lieu, pourquoi mo prendrait-on avant tous les autres? pourquoi m'arréterait-on moi seul ?
De ce raisonnement le vicomte tira cette conséquence qu'il n'avait pas affaire à des agents de l'au-
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216 L'âPINGLE BOSB
torlté, et qu'il était tout simplement victime d'une vengeance particulière.
— C'est un rival qui me fait arrêter, pensa-t-il. Il m'aura épié pendant que j'étais seul avec Stella... et qui sait? il était peut-être caché quelque part... derrière la boiserie... cette maison est pleine d'esca- 1 liers dérobés et de couloirs secrets... Il aura entendu les paroles brûlantes que je lui adressais |
et il se sera hâté d'aller préparer ce guet-apens. '
Que me veut-il? Ehl parbleu, il veut m'assassi- ; ner... Et pourtant, non... si tel était son projet, je serais déjà mort. Ces bandits qui me tiennent m'auraient déjà poignardé ou étranglé. Après m'avoii' tué, ils n'auraient qu'à ouvrir la portière du flacn; où ils m'ont enfermé et à me jeter sur le pavé. Demain, on relèverait mon cadavre dans la rue et tout serait dit. Nul ne saurait comment je sui:i mort.
Fabien finit par conclure que ce rival le faisait enlever pour l'amener dans un endroit désert, où il l'attendait,et pour le forcer à accepter un duel nocturne.
— Justement, se disait-il, ils sont quatre avec moi dans ce flaire, quatre qui nous serviront de témoins. On veut que le combat ait une apparence de régularité... comme la rencontre dans laquelle Henri a succombé... et j'y pense... Luigi a dit en ma présence que mon cousin était venu hier jusqu'à la porte de l'hôtel et que là il avait rencontré un homme qui l'avait emmené... on procède avec moi,
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LE HÂBQUB DE VBLOUBS tl7
ce soir, comme on a procédé avec lui Is nuit der-
Ehl bien, nous verrons. Je ne me laisserai pas luer si facilement, moi ; je sais me servir d'une épée, et si je n'ai à me défendre que contre un seul adversaire...
Au fait, pourquoi ne demanderais-je pas à ces coquins de me dire la vérité? Ils n'ont pas de motifs pour me la cacher, maintenant qu'ils sont sûrs que je ne leur échapperai pas.
Et d'une voix assez calme, il dit :
— Je renonce à résister.
— Vous avez raison, répondit son voisin de droite. En résistant, vous ne ferien que gâter votre affaire.
— Je ne veux pas la gâter. Où me conduisezvous?
— Vous vous en douiez bien.
— Pas le moins du monde.
—r J'en suis f&ché, mais ce n'est pas à nous de vous l'apprendre.
— Il faudra bien cependant que tôt ou tard je sache de quoi il s'agit.
— Ce sera M. Dans une demi-heure, quarante minutes au plus, nou»: serons arrivés.
— Sur le terrain?
L'homme, celle fois, ne répondit pas, cl son silence rejeta Fabien dans de nouvelles incertitudes.
Tout à coup une idée traversa l'esprit du prison- 1 13
3t8 L'ËPINQLE BOBE
nier, une idée qu'il ne s'arrêta point à examiner. 11 s'imagina que ces gens-là étaient tout simplement des voleurs ijni n'en voulaient qu'à son argent, sans réfléchir que les voleurs ne font pas tant de façons pour dépouiller un homme.
— Bon! dit-il d'un air dégagé, je devine. Vous savez que j'ai gagné au jeu chez M"" de Casanova et vous ne trouvez paa juste que je garde mon bénéfice. Ëh 1 bien, je n'y tiens guère. J'ai quatre à cinq cents louis sur mol, en or et en billets de la banque de France. A. quoi bon me faire voyager pour me les prendre? Prenez-les tout de suite. Ils sont dans la poche gauche de mon habit. Prenez-les, et laissezmoi m'en aller. Je vous donne ma parole d'honneur que je ne déposerai pas de plainte chez le commissaire de police.
— Pour ce qui est de ça, je vous crois, répondit l'homme en riant d'un gros rire. Les commissaires ne sont pas vos amis.
Cette réponse glaça Fabien. Ellle lui apprenait qu'il faisait fausse route.
— Ahl ça, continua l'estafier assis à côté de lui, vous nous prenez donc pour des filous. C'est bien la première Fois que ça nous arrive. Il est vrai qu'on n'y voit goutte.
Et il ajouta en s'adressànt à un de ses vis-àvia:
— Gervais, mon garçen, tu as Ion briquet ; faisnous donc de la lumière. Monsieur verra tout de suite que nous sommes de braves gens.
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LE HASgyK DE VEL0DR8 !19
Fabien marchait de surprise ea surprise, et attendait avec anxiété l'éclairage et l'éclairciBBenient annoncés.
Bientôt, à la lueur bleu&tre d'une allumette soufrée qu'un de ses gardiens venait de plonger dans une petite bouteille pleine de pâte pbosphorée — on en était encore aux briquets Fumade, renfermés dans un étui rouge — le prisonnier vît briller le pommeau de cuivre d'un sabre.
Et le porteur de ce sabre ayant tiré de sa pocbe et allumé un paquet de cire, vulgairement appelé rat de cave, quatre soldats apparurent aux yeux étonnés du vicomte, quatre soldats de la gendarmerie de la ville de Paris, un corps spécial placé alors sous les ordres du préfet de police.
Il y en avait un, le voisin de droite, qui portait sur sa manche les galons de brigadier.
Celui-là dit à Fabien :
— Ehl bien, monsieur, avez-vous encore peur que nous vous prenions votre argent?
11 n'y avait plus à chercher, et toutes les suppositions hasardées auxquelles Fabien venait de se laisser aller, tombaient d'elles-mêmes.
Il était bel et bien arrêté par ordre du gouvernement.
Ceux qui l'avaient enpoigné étaient en uniforme et possédaient d'ailleurs des Bgures de gendarmes, des figures placides, honnêtes et indilTérentes.
Le brigadier avait l'air plus intelligent que ses soldats, et il paraissait assez disposé k rire.