‹ L'épiscopat de Massillon d'après des documents inédits, suivi de saChapitre 1 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quoique tout se renouvelle sans cesse, aucune transformation sociale ne fut peut-être plus rapide que celle du dix-huitième siècle. On se presse, on s'acharne ; les ouvriers se multiplient pour renverser le vieil édifice. Le passé déplaît; les vieux pères de la patrie sont dédaignés; l'histoire de notre pays

' La prcmtère partie de ces recherches a reçu les précieuses approbations de plusieurs évéques et les bienveillants encouragements de quelques littérateurs. Gomme de juste, elle a eu aussi des reproches à subir. En particulier, le savant P. Ingold, membre du nouvel Oratoire, m*accuse d'avoir parfois négligé de désigner tout au long les volumes des registres de Tancien Oratoire, qui sont aujourd'hui déposés aux archives, et auxquels j'empruutais des renseignements; c*est qu'il n'a pas observé que, comme j'ai d'abord indiqué la collection, et que je marque exactement l'année, il est toujours très-facile de se retrouver à celui qui veut contrôler la sincérité des citations. Surtout dans son louable zèle pour la société à laquelle il appartient, il me fait un vrai crime de regarder l'Oratoire du dix-huitième siècle comme généralement favorable aux jansénistes et opposé aux Jésuites. Mais c'est là une chose évidente à laquelle personne ne peut plus rien. On conçoit, du reste, l'ardeur du P. Ingold, on aime même ■ son enthousiasme. Cependant la critique historique ne s'appuie pas sur la passion; elle n'est ni soupçonneuse, ni flatteuse. D'ailleurs, en ces sortes de choses, à la distance où nous sommes , pour l'observateur

qui, dans ses gloires et ses épreuves, dans ses splendeurs et ses éclipses, est notre patrimoine le plus incontestable, n'apparaît plus que comme une chose vile et surannée. Quel entrain, quelle ardeur fébrile a démolir! Chaque jour on abat des murailles, et les grands seigneurs sous leurs dentelles, leurs soies et leurs étincelantes broderies ne sont pas les derniers à manier le pic ou la pioche. Sur les ruines du siècle de Louis XIV écroulé, Massillon reste comme une des rares colonnes encore debout; Mais évidemment il ne pourra résister à la marée envahissante. Au

étranger, la passion n'aurait plus aucun sens. Que lui importe si Tancien Oratoire fut janséniste ou moUiniste, ou gallican^ pour ou contre le déterminisme?

D'un autre c6té, un docte Jésuite, se plaçant à un point de Tue tout opposé, m'a trouvé beaucoup trop indulgent a l'égard de la Congrégation. Or, je puis assurer aux deux parties, et au P. Le Lasseur et au P. Ingoldn que je n'ai pas d'opinion formée, que je suis sans amertume comme sans prédilection, et que je me propose simplement de chercher la vérité avec le pur désintéressement qui lui convient. On reconnaît donc très-volontiers le talent, la vertu, le savoir, le mérite de Tancien Oratoire; mais dans un champ si étendu, au bon froment, n*a-t-il pas dû. se mêler un peu d'ivraie?

£n somme, Tétude critique n*a pour but de &ire ni une apologie ni un réquisitoire; elle lâche d'être calme, équitable et sereine, elle s'applique à la constatation ou à la discussion des faits, à l'examen des œuvres, à l'analyse des caractères; elle demeure dans le domaine des réalités ou des probabilités historiques. Surtout elle se défie de ces entraînements, de ces impressions sensibles qui nous Aient le sang-froid, nous empêchent d'apercevoir I les choses telles qu'elles sont, et même, suivant Male« branche, « nous font presque toujours voir ce que nous souhaitons devoir» . A ces sortes d'inutiles et vagues protestations, n*e&t-on pas infiniment préféré le plus petit grain de mil, une note, un document original? Mais je ne désespère pas encore d'obtenir sur Massillon quelques renseignements inédits, quelque pièce qui m'aurait échappé, de l'obligeance du • P. Ingold, et de ton érudition qui, déjà, s'est fait très-honorablement con^ naître dans ce qui touche à l'histoire oratorienne, notamment par VEssai de biographie oratorienne, et par la publication du recueil du P. Cloy- 1 eault. Qu'on me permette de rappeler ici que c'est moi qui le premier ai ^lA la boooe fortune d'engager le P. Ingold i imprimer ce curieux travaiL

milieu des tourbillons de poussière que produit la destruction, du tumulte étourdissant que causent les folles ivresses de la régence, au bruit des soupers et des chansons des roués, ce n'est plus l'heure des prodiges de l'éloquence morale, des sincères conversions, de la charité chrétienne, des renoncements, des sacrifices, des austères retraites soit au Carmel, soit à la Trappe. Le luxe, l'ambition, le rire, les passions, une volupté raffinée, le persiflage, la spirituelle ironie, tout condamne à l'oubli Vincent de Paul, Bossuet, Bancé, Bourdaloue, les héros ou les maîtres de la vie humble et dévouée. S'attacher au char triomphant de Dubois, agioter à la suite des laquais de Law, faire avec le Parlement de l'opposition politique et religieuse, se préparer à passer bientôt du sensualisme pratique des courtisans au sensualisme théorique des philosophes à la mode, tel sera l'idéal, telles seront les aspirations d'une société où « chacun n'est que pour soi y> . Au sein de pareils éblouissements, on n'a plus même l'espérance; car on n'aperçoit pas la lueur du meilleur avenir où l'on verra la religion, dégagée des choses humaines, trouver dans sa féconde pauvreté des cœurs généreux que lui amènera seul l'esprit d'immolation et de désintéressement, c'est-à-dire qui seront purement à elle. Il y avait donc longtemps que Massillon aurait dû quitter Paris, renoncer à une cour, fuir un monde auquel il ne saurait appartenir, et chercher un asile lointain pour employer ses dernières forces. Il finit par le rencontrer en Auvergne, mais, il est vrai, avec d'autres soucis; et en laissant un séjour qu'un homme comme lui ne pouvait regretter, il abandonna des amitiés, deshabitudes et des

occupations dont personne ne se sépare sans douleur.

Ce fut le 11 novembre 1717 que le Régent appela le P. Massillon, âgé de cinquante-quatre ans, au siège de Clermont devenu vacant par le décès de M. de Saron *. Par là se trouvaient récompensés non-seulement ses longs et glorieux travaux de la chaire, mais encore son zèle prudent en faveur de Tunité catholique, si toutefois on doit regarder comme une récompense un ministère où la juste considération dont on jouit s'achète au prix d'une sollicitude constante, ainsi qu'aux dépens de la liberté. Sans contredit, l'Église est heureuse de voir élever aux honneurs mérités de l'épiscopat un prêtre de vertu, de talent et de savoir; en retour, le nouveau dignitaire, lorsqu'il a une grande âme, s'attriste en se sentant désormais arraché à ses relations , à ses études, à ses chers, quoique pénibles, labeurs, pour des fonctions où les consolations du ministère pastoral sont perpétuellement troublées par les inquiétudes et les amertumes de l'administration diocésaine.

Le P. Massillon ne remplaçait pas directement M. de Saron, qui était mort plus de deux ans auparavant, au mois d'août 1715. M. d'Entragues, d'abord désigné pour Clermont, venait d'être transféré à Lectoure, et l'abbé de Louvois devait lui succéder en Auvergne. Mais M. de Louvois pria le Régent de le décharger d'un tel fardeau, alléguant sa mauvaise santé qui le rendrait incapable de satisfaire aux devoirs de l'épiscopat, particulièrement dans un

1 Damgeau, XVII, 187. — BoUGEREL, Notes inédites appartenant ù M. le marq'iis de Clapiers, indique le 6 novembre, et BiCAïs, Manuscrits de la Bibliothèque d*Aix, marque le 7.

diocèse étendu, montagneux, renfermant beaucoup de paroisses inaccessibles aux voitures. Et eu effet la pierre, dont il était tourmenté, ne lui laissa plus guère de répit, et le fit mourir peu de temps après au milieu des douleurs que cause ordinairement cette cruelle infirmité. Mais le duc de Saint-Simon ne se contente pas d'une explication aussi naturelle et aussi simple; et il dit avec ce malicieux raffinement dont son rare génie n'a pu toujours le préserver, et qui parfois l'empêche d'être juste, sinon bienveillant : « L'abbé de Louvois refusa l'évêché de Clêrmont sous prétexte de sa santé; en effet parce qu'il s'était attendu longtemps aux plus grands postés,' et" qu'il se trouvait vieux pour en accepter un si-médiocre. Il n'élait pas sans mérite, il avait de l'esprit, du monde, du savoir, et remplissait par lui-même et avec réputation la belle place dans les lettres de bibliothécaire du Roi... Quand il vit ses espérances trompées par l'évêché de Clêrmont, il ne put en digérer l'humiliation, et il aima mieux hasarder de ne sortir point du second ordre. Le P. Massillon, Père de l'Oratoire, célèbre par ses sermons, en profita. » — Lé nouvel évêque n'avait pas de fortune. Or sans parler des nombreux frais qu'exigeait une inauguration épiscopale, les seules bulles pour Clêrmont montaient à la somme de 4550 florins. Ce fut alors que se montra pleinement la généreuse amitié de M. Crozatle cadet : il voulut payer les bulles; pieusement et noblement, f dit Saint-Simon ; Dangeau rapporte le même fait à la

date du 11 novembre 1717 \ Et Duclos, confirmant

» Dahgeau.xvii, 188. -- Saint-Simon, éd. Chérucl, in-12, 1864, 1X,33i.

ces témoignages d^ailleurs si décisifs, déclare que Massillon n'aurait pu accepter Tévéché si M. Crozat n'eût fourni l'argent nécessaire * • Apparemment il vaut mieux croire Duclos, Dangeau et surtout Saint-Simon, qui rend constamment justice à Massillon, quoiqu'il ne pense pas comme lui sur les questions religieuses du temps, que se fier à d'Argenson, dont les perfides insinuations ont été trop complaisamment recueillies par M. de Lescure. « On a dit, prétend-il, que madame de Berry payait les bulles qui sont de 40,000 livres. Mais elle ne fait qu'y contribuer; le chevalier Crozat fournit le reste. Des dévotes envoyèrent le soir de sa nomination de petites sommes de leurs épargnes pour y contribuer. Mais on les repoussa brutalement, et on leur dit qu'il y avait belle heure que la somme était complète '. v Non, ce qui doit être vrai dans ces propos ou ces commérages, c'est que Massillon refusa les dons des personnes pieuses et bienveillantes qui s'intéressaient à sa pauvreté. En effet, puisqu'on était forcé d'accepter, n'avait-on pas raison de tout recevoir d'un ami généreux et sûr comme Crozat, plutôt que de tendre la main à des pénitentes charitables? Il y eut là convenance et dignité ; il y eut là surtout foi dans l'amitié. Quant à la somme qu'il s'agissait de verser, quoique la cour romaine consentit à la réduire de moitié en faveur du prédicateur, elle montait encore à 27,000 livres '; et nous savons par Massillon

^ Mémoires. — Collection Petitot, lxvi, 294.

* Journal de Mathieu Marais, i, 488, note. — Lettre du marquis d'Argenson à la marquise de la Cour. A Paris, ce 16 novembre (et non mars, comme le veut M. de Lescure) 1717. Biblioih. Maz. Manuscrits, n<* 2791, I. II, P> 213. J'ai rcctiHë le texte de M. de L. sur le Ms.

» Mercure, juillet 1718, p. 202.

lui-même qu'il n'eut absolument rien de sa famille.

Le jeune Roi qui avait été charmé du Petit Carême y et qui en apprenait par cœur les plus beaux passages, lui offrit gracieusement la croix et Panneau des évêques *.

En apprenant cette nomination, la duchesse de Lorraine, fille du Régent, qui en 1715 avait entendu Toratorien à Nancy, le faisait complimenter par la marquise d'Aulède, à qui elle écrivait le 18 novembre 1717 avec une orthographe digne de sa mère la Palatine : « Je suis ravie que le P. Massillon soit évesque ; je vous prie, sy vous le voie, de lui dire de ma part, et aussi de vouloir bien me mender des nouvelles du roy d'Espagne, car l'on m'a déjà dit qu'il était fort mal, et sy il venoit à mourir, il nous faudroit estre en deuil à nostre voiage à Paris; mes j'espère que cela n'empêcherois pas les plaisirs '. »

Ce qui dans l'élévation d'un homme, d'un ecclésiastique surtout, charme et réjouit le plus, c'est de le voir conserver la simplicité de son ancienne vie et réagir en gardant ses habitudes passées contre le proverbe latin. .Un évéque dont les manières ne changent pas avec les honneurs, humble, affable, d'un abord aisé, aimant les pauvres, se plaisant dans la conversation des petits, menant une existence fiTigale, recherchant les curés de village, vêtu sans faste, visitant les églises rurales, éclairé et par conséquent * indulgent dans sa difficile, quoique modeste, administration diocésaine, résistant aux flatteries ou aux solcitations, se donnant une peine infinie pour découvrir

^Mercure, décembre 1718, p. 164.

' Recueil de documents sur Vhistoire de Lorraine, Nancy, 1865.

8 L fcPlSCOPAT DE MASSILLON.

la science, le mérite et la vertu qui se dérobent; en un mot, songeant peu à lui et beaucoup aux autres, tel est Tidéal du bon pasteur et tel est le modèle auquel voulut se conformer celui qui allait occuper le siège de Clermont. Paris et Versaillea l'avaient formé à la plus délicate politesse ; la nature et la religion lui donnèrent un cœur bienveillant, généreux, désintéressé, ce qui vaut incomparablement mieux que tout le reste.

Voilà pour Fâme, pour les qualités morales ; on se demande aussi quelle idée il faut concevoir de la physionomie de ce grand moraliste, de l'aspect extérieur de ce pénétrant et suave esprit? Dès 1704, Jean Bouys avait tracé le portrait du P. Massillon, alors âgé de quarante et un ans ; et il le grava ensuite à la manière noire. Il est probable qu'on doit à l'amitié des Crozat et ce premier portrait et cette première gravure. Il y a une vingtaine d'années, on voyait à Hyères ce tableau de Bouys, ou du moins une ancienne et remarquable copie de l'original. Une pareille toile méritait d'être recueillie dans un grand musée; qu'est-elle devenue? nous en avons vainement depuis cherché les traces. Juilly possède aussi un portrait qui remonte à ces années, mais singulièrement fatigué par l'air épais et humide du réfectoire où il était exposé. Alors les beaux et abondants cheveux de Massillon flottaient autour de sa tète, et retombaient avec grâce sur son large col rabattu à la façon des orato riens. Des yeux noirs magnifiques éclairaient son visage régulier, calme et d'une parfaite beauté. Déjà pourtant le bas de la figure est légèrement abattu ; et un air pensif et mélancolique

se répand sur tous ses nobles traits. On peut voir au cabinet des estampes une superbe épreuve avant la lettre de l'œuvre de Bouys.

Seize ou dix-sept ans plus tard, à Tépoque où nous sommes parvenus, c'est-à-dire au commencement de son épiscopat, il fut gravé par Crépy. Une toile infiniment précieuse m'a été récemment révélée par M. l'abbé Daniel, dont la famille est alliée aux Massillon. Rien de plus authentique, ni de plus intéressant. Elle parait dater environ de la soixantième année du modèle, et l'on y voit ses armes qui se composent d'un alcyon naviguant paisiblement avec son nid sur les eaux agitées de la mer. Il porte le grand rabat séculier du dix-huitième siècle, et il a sur la poitrine la croix épiscopale modestement suspendue à un simple ruban. La distinction est la même; l'inévitable effet des années se fait sentir; il a cette perruque dont les rigoristes de l'Oratoire eurent la petitesse de lui faire .un crime. Sur cette grande physionomie règne un air de majesté et de tristesse que tempère une inefiPable bonté. C'est bien là Massillon vieillissant tel qu'on se le figure et tel qu'on l'aime : il attire par sa douceur, sa grâce, sa bienveillance, plus encore que par son génie même. L'âge, l'expérience, l'étude du coeur humain l'ont désenchanté de la terre, sans lui ôter le désir d'être utile et agréable. Ces mêmes caractères se retrouvent enfin dans un portrait au pastel conservé à Clermont, mais qui appartient aux dernières années du personnage, et où l'âge n'a plus épargné qu'un suprême rayonnement de l'âme.

Malheureusement à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, les éditeurs ont

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Il ■ ■ .

donné de nombreuses estampes, en essayant de prêter à cette grave figure un air sensuel bien éloigné de la vérité, et qui ne se rapporte en rien aux œuvres authentiques des artistes contemporains. C'est un Massillon de fantaisie, et même de fort mauvaise fantaisie, comme dans un autre genre, celui de Grimm ou d'Audin.

Or dès que le cliapitre de Clermont eut appris la nomination, fier d'un semblable choix, heureux de voir enfin un terme à la vacance du siège pontifical, il s'empressa d'offrir des félicitations à celui qui allait devenir son chef. Le nouvel évéque répondit le 22 novembre 1717 par une lettre modeste et polie dont j'ai trouvé la copie dans un recueil manuscrit du temps : « Messieurs, je ne saurais qu'être très-sensible aux marques de bonté dont vous voulez bien m'honorer. II fallait à une église aussi illustre que la vôtre par les grands évêques qui l'ont gouvernée, et par le mérite des sujets qui la composent actuellement, un évêque qui pût en soutenir toute la dignité. Il s'en faut beaucoup que j'en sois capable, mais j'y porterai de bonnes intentions, si je n'y porte pas de bonnes qualités. J'espère encore que votre secours et vos bontés suppléeront à tout ce qui me manque ; et quand je serai connu de vous, peut-être ne me trouverez-vous pas indigne de m'honorer de votre confiance. Permettez-moi de vous le demander. »> — Quoique loin de l'Auvergne et de Paris, le collège oratorien de Marseille n'oubliait pas un ancien élève; le supérieur lui écrivit. Dans ces circonstances importantes de la vie se ravive en effet une affection qui semblerait effacée par le temps, l'éloignement et la différence des idées.

Quelques semaines après le Petit Carême, le 10 mai 1718, Massillon fut préconisé par Clément XI. Il avait subi un assez long retard. C'est que le Saint- Siège, alarmé du choix de plusieurs ecclésiastiques français dont les sentiments étaient justement suspects, avait ajourné l'expédition des bulles épiscopales; c'étaient MM. de Lorraine, d'Entraigues, Bossuet le neveu, de Tourouve et de Castries. La passion des jansénistes paraissait au comble; et les plus ardents, comme le duc de Saint-Simon, ne parlaient de rien moins que de rompre avec le centre de l'unité religieuse. On était vraiment sur le bord de l'abîme; et la moindre secousse pouvait y précipiter une partie de la nation. Enfin les prêtres nommés se soumirent; et le Souverain Pontife put pourvoir aux sièges vacants. La prudence et la longanimité du Sainte Père sauvèrent les imprudents du danger. Massillon, dont l'orthodoxie était connue à Rome, mais qui avait partagé le retard imposé à ses confrères compromis, obtint ses bulles au mois de décembre 1718. Le 21, fête de l'apôtre saint Thomas, il reçut l'onction épiscopale dans la chapelle des Tuileries des mains de Fleury, assisté de M. de Tressan, évêque de Nantes, depuis archevêque de Rouen, et de M. de Caumartin, évêque de Vannes. Par une rare exception, le jeune prince voulut assister à cette grave et longue cérémonie ; et il se tint à la tribune, accompagné du cardinal de Rohan. Une de ces difficultés d'étiquette, si communes alors, et toujours si soigneusement relevées par Saint-Simon, empêcha les autres cardinaux de se rendre au sacre; cependant, en dehors des trois prélats officiants, on y compta treize Ou quatorze évéques.

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Le duc de Saint-Simon nous donne sur ce sacre quelques détails à propos des carreaux; on aimerait mieux l'entendre parler du nouvel évêque; cependant, il faut encore se trouver heureux de ce qu'il nous dit. Dans ses annotations à Dangeau, il s'était déjà étendu sur ces petites misères de cérémonial si importantes à ses yeux. Il est plus explicite dans ses Mémoires * : « Le P. Massillon, de l'Oratoire, excellent prédicateur, avait reçu ses bulles pour révéché de Clermont, auquel le Roi l'avait nommé. Il avait fort plu à la cour par des sermons à la portée de l'âge et de l'état du Roi qu'il avait précédemment prêches à la chapelle. Le Roi eut curiosité de voir son sacre : il fut dit que pour sa commodité, il se ferait dans la chapelle. Les évéques, toujours trèsattentifs à usurper, tirèrent sur le temps, et déclarèrent que. pas un n'assisterait à ce sacre s'il s'y trouvait des, cardinaux. Il n'y avait point d'exemple de sacre dansja chapelle du Roi, très-peu ailleurs, où le Roi ou. la Reine, eussent été; et lorsque cela était arrivé, c'était dans des tribunes. La difficulté des évéques était qu'ils n'osaient prétendre des carreaux dans la chapelle, et que, n'en. ayant point, ils n'en voulaient pas voir aux cardinaux. Mais la difficulté était ridicule. Les évéques se trouvent continuellement à la messe du Roi et à celle de la Reine, et à toutes les cérémonies et offices qui se font à la chapelle en présence de Leurs Majestés ; ils n'y ont jamais eu ni prétendu de carreau, et y en ont toujours vu aux cardinaux, sans parler des ducs et des

> Voir Dangeau, XVII, 437, 438 et 449, et Saikt-Simok, XI, 54.

duchesses. Quelle différence donc d*un sacre dans la chapelle, ou de la simple messe du Roi, ou d'une autre cérémonie? C'est qu'ils sentaient leurs forces, la faiblesse du Régent, la situation actuelle des cardinaux, et qu'ils cherchaient à se fabriquer un titre de leur ridicule difficulté. Le cardinal de Noailles était éreinté par Tappel qu'il venait de publier, et le grand aumônier lui disputait de faire porter sa croix devant lui dans la chapelle ; il ne pouvait donc songer à y aller. Polignac était encore moins en état d'y paraître et de disputer, comme on le verra incontinent; Rohan et Bissy en étaient à faire leur cour aux évéques pour les attirer à faire tous les pas de fureur qui leur convenaient dans la circonstance toute fraîche de la déclaration de l'appel du cardinal de Noailles et de plusieurs évéques et corps, etc. En même temps, Bissy, dans la foule qu'il travaillait à exciter, et qui n'espérait de succès à Rome que par celui qu'il opérerait ici par les évéques de France, se trouva, heureusement pour leur prétention, le seul des cardinaux qui pût se trouver à ce sacre. Il le leur sacrifia d'autant plus volontiers que cette complaisance de ne s'y point trouver n'altérait point la possession des cardinaux, et ne donnait aucun titre aux évéques, qui, contents de ne point voir de carreaux dans la chapelle, parce que le Roi, pour voir mieux, y devait être dans sa tribune qui contient aisément toute sa suite, ne purent trouver mauvais qu'il y eût là des carreaux qui ne se pouvaient voir d'en bas, et que par conséquent le cardinçil y eût le sien auprès du Roi, comme le grand chambellan, le premier gentilhomme de la chambre, le gouverneur

du Roi et son capitaine des gardes, tous ducs, etc. ; pour le cardinal de Gesvres, c'était avec de l'esprit, du savoir et une rage d'être cardinal qui avait occupé toute sa vie, un hypocondriaque de §a santé, qui, dès qu'il fut parvenu à la pourpre, se renferma presque aussitôt et ne se trouva plus à rien. Mais je préviens sa promotion qui n'arriva que dans l'année suivante. Ainsi, le P. Massillon fut sacré dans la chapelle par M. de Fréjus, précepteur du Roi, assisté des évéques de Nantes, premier aumônier de M. le duc d'Orléans, et de Vannes. Le Roi était dans sa tribune, accompagné de sa suite, parmi laquelle était le cardinal de Rohan, douze ou quinze évéques au bas, et point de cardinaux. La cérémonie s'en fit le 21 décembre. » Après le sacre, le maréchal de Villeroy, dont l'orateur avait jadis célébré l'oncle, reçut à diner les prélats et les personnages invités à cette fête ; et la maréchale a régalé les dames.

Le nouvel évéque prêta serment au Roi le 3 janvier 1719, en présence du duc d'Orléans; le procèsverbal de cette prestation existait dans la collection du comte de M'**, signé de Massillon, et suivi de l'attestation du cardinal de Rohan. Vers ce temps, il servit d'assistant à la consécration de M. Varlet, des Missions étrangères, qui se fit ensuite remarquer par une déplorable opposition aux décrets du Saint- Siège, et que Clément XI fut obligé de suspendre de ses fonctions \

Le 23 février de cette même année 1719, Dangeau écrivait : « Le fameux Père Massillon, évêque de

* DoBSANNE, 1756, III, 372, el ie» Appelants célèbi^s (par Barbal), 1753,

Clermont, fut reçu à T Académie française, et fit une harangue qui fut fort louée. » Il y remplaçait, comme à Clermont, son ami Tabbé de Louvois, mort le o novembre précédent. Le discours du récipendiaire est court, simple et charmant. Il y dit avec le plus heureux naturel ce que demandaient l'auditoire et les circonstances. On s^ étonna, selon le mot de madame de Tencin, de rencontrer ainsi « dans un homme de communauté un bon goût, un bon ton et une bonne grâce dont n'approche point le style des grands seigneurs les plus distingués par leur esprit dans les sociétés de la cour » . L'empressement de l'Académie avait été vif et sincère ; elle ne nommait jamais les membres des congrégations religieuses; ni Malebranche ni Bourdaloue ne purent lui appartenir. Mais à peine Massillon fût-il libre, qu'elle se hâta de l'appeler à elle. Le journal de Trévoux, rédigé, comme on le sait, par les Jésuites, s'unit par quelques mots délicats, fins et gracieux aux gens du monde pour applaudir et à ce choix et à ce discours. Aux aimables et spirituelles paroles des Pères de Trévoux, les jansénistes et les Oratoriens rigides durent froncer leur sévère sourcil.

Ainsi, en ces années, Massillon recevait les légitimes récompenses de ses nobles labeurs. Il était élevé aux honneurs de l'épiscopat ; il allait faire partie du conseil ecclésiastique ou conseil de conscience créé par la Régence; les plus orthodoxes prélats comme les Bîssy, les Rohan, les FJeury, les La Rochefoucauld, lui accordaient leur confiance; et enfin l'Académie française lui donnait, non la gloire dont il était déjà en possession et que nul pouvoir au

monde ne saurait mettre sur un front, mais la plus belle, la plus pure et la plus enviable des couronnes littéraires.

En finissant son discours, le récipiendaire, avec une teinte de mélancolie, disait à ses nouveaux confrères qu'il ne pourrait jouir de leur société, attiré au loin par le ministère pastoral. « Heureux si, n'étant pas capable de partager avec vous la gloire de vos travaux, je pouvais du moins en être ici le témoin^ et l'admirateur; et si appelé ailleurs par le devoir, le regret de ne pouvoir jouir longtemps de l'honneur que vous me faites, n'égalait le plaisir que je sens de l'avoir reçu ! »

Là-dessus le chancelier de l'Académie française, l'austère abbé Claude Fleury, jaloux de la vieille et primitive discipline qu'il avait décrite avec une si charmante candeur, usant du privilège de ses soixantedix-neuf ans, en répondant à un évéque dont il connaissait le cœur, ne craignit pas d'insister sur la nécessité de la résidence pastorale qu'avait indiquée le récipiendaire. « Vous arroserez l'heureuse province qui va vous posséder, de ce fleuve d'éloquence chrétienne que vous faites, depuis tant d'années, couler parmi nous; car vous savez. Monsieur, que c'est le premier devoir des évéques. » Et le pieux vieillard laissait, en parlant à Massillon, échapper de ses lèvres, en pleine Académie, un véritable sermon sur les obligations épiscopales. Évidemment, en parlant ainsi à un prélat plébéien et résolu à vivre au milieu de son troupeau, Fleury voulait atteindre audessus ou au delà ; il s'adressait à tous les prélats, grands seigneurs et courtisans, qui, une fois hors de

Versailles ou de Paris, se croyaient en exil, même à Strasbourg, même, hélas! à Cambrai (on l'avait vu naguère). Il faut dire cependant que le zèle de Fleury, en pareille circonstance, avait Tair un peu chagrin, morose et amer; mais celui qui dans son histoire n'avait pas épargné la papauté, ne pouvait pas être moins sévère pour Tépiscopat.

D'ailleurs le zèle que mettait Massillon à défendre la constitution devait déplaire au vieux gallican. Il le voyait précisément rester à Paris pour travailler à l'acceptation, s'unissant aux évêques les plus constitutionnaires, comme on disait alors, et poussant le cardinal de Noailles dans ses derniers retranchements. Nous ne reviendrons pas sur ce rôle très-actif et très-sincèrement orthodoxe dont nous avons autrefois longuement parlé.

Pendant qu'il était encore à Paris, il donnait à son clergé les marques de sa grâce polie, aimable et sympathique. Ainsi le 2 mai, à l'occasion de la mort de M. Ogier, doyen de la cathédrale, il écrivait au chapitre une lettre ' où, après avoir loué les vertus et les talents du respectable défunt, dans lequel, disait-il, il perdait un ami tendre et fidèle, il ajoutait ces mots d'une charmante délicatesse : « Gomme c'est parmi vous. Messieurs, qu'il s'était formé, et que c'est vous qui m'aviez fait un présent si précieux, j'espère que vous m'en dédommagerez, et que je retrouverai dans toute votre compagnie le même zèle pour moi et la même amitié dont feu M. votre doyen m'avait honoré. J'espère encore que vous voudrez

' ArchÎTCS du Puy-de-Dôme.

bien m^aider dans la conduite d'un diocèse si vaste et si pénible, comme je compte vous donner dans toutes les occasions les marques les plus sincères du respect et de la confiance avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur. » Peu de jours après cette lettre d'où s'exhalent les parfums exquis de la plus pure modestie, l'auteur, échappant à Paris, prenait la route de son diocèse.

On était dans la plus heureuse saison de l'année.

Il dut respirer, en entrant en Auvergne ; il y trouvait les paysages pittoresques que traverse l'Allier et qu'encadrent les formes fantastiques des montagnes. Dans ces beaux jours de mai, le délicieux et fécond bassin de la Limagne abonde de vie, de fraîcheur et d'activité; les prairies brillent d'une ravissante verdure ; les eaux limpides réfléchissent l'éclat du soleil ; les champs, les vignes et les vergers sont pleins des plus tendres couleurs; les villages s'animent à la chaleur renaissante; et tout ce poétique spectacle est dominé par les ondulations bleuâtres des hauteurs de l'Auvergne et du Forez qui, aux premiers feux de l'aurore, ressemblent à des nuages flottant au milieu d'un fluide d'azur. Un des plus anciens prédécesseurs de Massillon, Sidoine Apollinaire, disait que cette riche contrée inspirerait l'oubli de la patrie. La Limagne, dont le fils de la Provence devenait le pasteur, remplaça-t-elle en effet pour lui les chaudes rives d'Hyères, les collines de l'Esterel avec le radieux éclat de sa mer et de son horizon? Ne rencontra-t-il pas ces épais et lugubres brouillards qui trop fréquemment voilent la grâce de la Limagne, et qui, selon Grégoire de Tours, empêchèrent le roi

Ghildebert de voir Tagréable aspect du pays, et lui faisaient dire en soupirant avec une grâce déjà toute française : Velim unquam Arvernam lemanem quœ tanta jucunditatis gratla refulgere dicitur^ oculis ccr-^ nere.

Après avoir salué ces bourgs et ces villages qui se multiplient partout dans cette contrée, au bord des eaux, sur les cimes des montagnes, au fond des plaines, au flanc des rochers, le nouvel évéque arriva, vers la fin de mai, à Glermont qui s'étale comme la merveille de l'Auvergne, au pied du Puy de Dôme.

Ce fut le 29 mai 1719 que Massillon prit possession du siège illustré par les Austremoine, les Urbique, les Allyre, les Rustique, les Sidoine Apollinaire et les Jacques d'Amboise. Gomme dans plusieurs autres villes, le cérémonial de l'installation, consacré par une antique coutume, était singulier et rappelait le moyen âge. Le nouvel évéque, en arrivant à Glermont, descendait à l'abbaye de Saint-Allyre, et y restait une semaine. Là il recevait les députations du chapitre, des magistrats et des officiers municipaux, et entendait leurs harangues. Enfin le prélat, revêtu seulement du rochet et du camail, s'avançait processionnellement vers la cathédrale, entouré du clergé et du peuple, et ayant à ses côtés trois élus de la ville. A la barrière, l'abbé de Saint-Allyre, remettait l'évéque au chapitre de la cathédrale, en disant : « Nous vous le donnons en vie, vous nous le rendrez mort... » Le cortège arrivait à la porte des Gras. Là le chantre adressait un discours latin au prélat qui prétait le serment; on lui mettait enfin la mitre, la

crosse et la chape, et, au chant du Te Deiim, on entrait dans la cathédrale, où le chanoine chantre installait enfin le prélat. Le premier il refusa de se soumettre à tous ces gothiques usages, ainsi que Tannée précédente l'avait fait à Troyes le neveu de Bossuetà l'égard de coutumes plus étranges encore *• En arrivant, il descendit simplement au séminaire, y passa les huit jours traditionnels, et l'après-midi du 29 mai 1719, lundi de la Pentecôte, il se rendit à Tévéché^ De là, il longea les murs extérieurs de la cathédrale, il prêta serment en face du portail méridional, ante œdem a merîdionali parle, d'observer exactement de punclo ad punctum ahsque contradicttone les privilèges ou les droits du chapitre. Il portait le rochet, le camail, puis la chape etl'aumusse'. Quand on a gravi les vieux quartiers de la ville, si bizarrement découpés par des lignes grimpantes et tortueuses comme les rues des Gras et des Chaussetiers, en se trouvant au portail des Grad ou à la place « derrière Clermont » , on est ébloui de la vue splendide qui éclate tout à coup. A cette saison de l'année surtout où les montagnes sont remplies de verdure et de soleil, la nature épanouie semble s'associer aux fêtes des hommes. L'âme douce et facilement émue du grand écrivain devait être sensible à ces poétiques horizons ainsi aperçus du pied même de la cathédrale. — '•'•.• , >

' CoirRTALOn, Topographie de Troyes, 1783, t. I, 465; et Groslet, Mé^ moires, 1812, II, 33 et 103."

''On conserve aux archives du Puy-de-Dôme les actes de. la prise de possession et de la prestation du serment. Nous y avons puise ces détails. M. Boucher, intendant d'Auvergne, assistait à cette cérémonie : il y fut harangué en latin.

Quel spectacle aussi que celui de cette belle et vaste église! En y pénétrant, on est heureusement surpris par Tharmonieuse ordonnance du système ogival dans sa gloire et ses hardiesses. L'élévation prodigieuse des voûtes et Télégante légèreté des colonnes étonnent en ravissant. Les fleurs de Tart gothique, les roses, les quintefeuilles, les enroulements des feuillages dpnnent à ces hautes allées de pierre un charme puissant qui séduit tout d'abord, et qui s'accroît avec l'étude. Le chœur resplendit de magnifiques vitraux dont quelques-uns remontent à saint Louis ; le jour qui se voile et se colore en les traversant achève de donner un aspect mystérieux aux profondeurs de ce bel édifice, qui évoque l'idée d'une forêt où le soleil reflète quelques rayons d'or et de pourpre sur les cimes des arbres, en laissant à demi dans l'ombre d'indéfinissables retraites. Les maîtres du treizième et du quatorzième siècle avaient vraiment un vif, un pur sentiment des idéales beautés, en s'élevant ainsi sans crainte vers l'infini par la poésie de l'art. Et malgré tant d'années, tant de progrès et d'e£Forts, malgré tant de ruines aussi, au milieu des cités renouvelées, agrandies et transformées, les œuvres du moyen âge, les nobles et imposantes cathédrales, demeurent encore le plus précieux comme le plus noble ornement des villes. Sur les rues élargies et redressées, les maisons exhaussées, les halles, les marchés, les squares, elles élèvent toujours leur front auguste où semble reluire une souveraine sérénité. Ces vieilles églises verront bien d'autres changements; une longue suite de générations diverses passeront à leur pied, elles resteront

22 LEPISCOPAT DE MASSILLOM.

comme le témoignage de ce que vaut rhumanitë qui s'unit à Dieu, et la preuve visible de notre grandeur morale. Fiers et immenses monuments, tandis que les constructions modernes cherchent la satisfaction des instincts matériels ou individuels, vous aspirez à contenter des jouissances plus vastesf, plus hautes et plus généreuses !

Ce fut le chanoine Julhien, qui était alors grand chantre, qui installa le nouvel évêque.

Ainsi mis en possession de son siège, il se hâta de fixer Tadministration diocésaine. Il choisit des grands vicaires nettement soumis au Saint-Siège. L'un d'eux fut M. de la Bâtie. Il nomma comme officiai l'abbé de Champflour; et, l'ayant vu à l'œuvre, le 25 septembre 17 19, il lui donna des lettres de vicaire général.

L'église d'Auvergne comptait parmi ses dignitaires plusieurs membres de cette noble famille des Champflour. Un François de Champflour, mort en 1682, avait occupé la place d'abbé du chapitre de Clermont. Son neveu Etienne lui succéda. Né en 1646, Etienne fut appelé en 1702 à l'évêché delà Rochelle, où il mourut vingt-deux ans plus tard. Avant son épiscopat, il avait travaillé avec zèle dans les séminaires de la compagnie de Saint-Sulpice ; puis, en qualité de vicaire général de Clermont, il avait montré sa piété douce, égale et clairvoyante.

Un autre Champflour, né en 1720, reçut le 17 décembre 1734 la tonsure cléricale des mains deMassillon dans la chapelle épiscopale ; l'évêque de Mirepoix, dont nous allons parler, lui résigna son canonicat, et Massillon visa l'acte le 27 septembre 1737.

Le nôtre, c'est-à-dire le grand vicaire de Massillon, Jean-Baptiste de Ghampflour, était né à Glermontsur la paroisse du Port en juin 1683 de Biaise de Ghampflour et de Hélène de Laire. Élevé à Saint-Sulpice, il prit à Bourges le titre de docteur en théologie. Son oncle, Tévéque de la Rochelle, lui résigna son canonicat et son titre d'abbé du chapitre. Il prit possession de sa dignité le 4 octobre 1703. Le 24 septembre, M. Etienne de Ghampflour l'ordonna prêtre. En 1714, M. Bochard de Saron le nomma grand vicaire. Enfin le 2 mars 1717, il fut élu prévôt à la place de son parent maternel Glaudede Laire. Ge Glaude de Laire, d'une famille bien connue à Glermont, avait été prévôt dès 1709. Quand Massillon prit possession de son siège, il le trouva vicaire général capitulaire.

Lorsque Massillon eut nommé l'abbé de Ghampflour son grand vicaire, il choisit, pour lui succéder dans sa place d'official, Géraud de Ghampflour, ancien officiai de la Rochelle. Le 20 mars 1721, il mit ce même Géraud à la tète des Bernardines de Glermont. En 1722, Géraud fut pourvu d'un canonicat libre et d'une prébende au chapitre cathédral. Ce fut le chantre Antoine Périer qui l'installa le 12 juin.

Ges Ghampflour, auxquels Massillon s'afFectionnait ainsi, étaient connus par leur attachement aux doctrines orthodoxes. En particulier le grand vicaire de Massillon montra un zèle sage et éclairé pour la défense de la foi catholique. L'éloquent évéque eut la consolation de le voir nommé au siège de Mirepoix : il fut sacré au séminaire de Saint-Sulpice par l'archevêque de Sens, Languet. Après un long et saint

Si L*ÉP1SC0PAT DE MASSILLON.

ministère, il imita Massillon, et laissa pour ses héritiers les pauvres de l'hospice de sa ville épiscopale. Son oncle, l'évêque de la Rochelle, et pendant son épiscopat, et lorsqu'il était vicaire général de Clermont, avait montré un grand zèle contre le fameux cas de conscience, composé, croyait-on alors, par le curé de Notre-Dame du Port qui confessait le chanoine Périer, neveu de Pascal. Dans cette singulière consultation, qu'on sait être maintenant de M. Eustace, attaché de Port-Royal, on supposait un confes-^ seur de province, embarrassé des sentiments d'un ecclésiastique son pénitent, au sujet du jansénisme, et ayant recours aux docteurs de Sorbonne. Le 20 juillet 1701, quarante docteurs déclarèrent que les opinions énoncées (quoique parfaitement jansénistes) n'étaient ni nouvelles, si singulières, ni condamnées. Cette pièce circulait partout, renouvelant et encourageant les résistances, échauffant les esprits, agitant les âmes. Ce fut alors que M. de Champflour écrivit au grand Rossuet une intéressante lettre dont l'original se conserve à Saint-Sulpice. Qu'on me permette de la transcrire, non-seulement parce qu'elle dépeint les difficultés religieuses du temps, mais parce qu'une fois de plus elle nous fait voir où Massillon cherchait ses amitiés.

u Monseigneur,

« La bonté que voiis m'avez témoignée autrefois, pendant que je demeurais dans le séminaire de Saint- Sulpice, me fait espérer que vous ne trouverez pas mauvais que j'aie recours à votre protection dans Toccasion présente, où il s'agit de la conservation du sacré

<iP

dépôt de la foi dont les évoques sont char^^és spécialement, et que je sais vous être si à cœur. C'est au sujet d'un cas qui contient d'une manière couverte presque lous les seniiments, que quarante docteurs de Sorbonne ont souscrit, et dont la décision porte que ces sentinients ne sont point nouveaux, ni singuliers, ni condamnés par rÉ(]flise, qu'un confesseur ne doit pas obliger son pénitent à les abandonner, pour lui accorder Tabsolution. Je ne sais. Monseigneur, si Votre Grandeur l'aura vue déjà ; mais cette décision a déjà fait du bruit dans plusieurs diocèses, et les jansénistes en triomphent, la regardant comme un moyen sûr et facile pour n'être plus inquiétés et pour attirer aisément dans leur parti toutes sortes de personnes. Et en effet, quand les jansénistes n'auraient obtenu autre chose par cette décision, sinon que pour le fait de Jansénius, il sufBt d'une soumission de respect et de silence, en voilà assez pour les mettre à couvert de tout ce que l'on pourrait faire contre eux. Car quel est le confesseur qui tiendra ferme pour ne pas donner l'absolution à un pur janséniste, lorsqu'il lui dira qu'il condamne les cinq propositions de Jansénius, dans tous les sens que TÉglise les a condamnées, mais que suivant l'avis des quarante docteurs de Sorbonne, il n'est pas obligé de croire intérieurement qu'elles ont été condamnées dans le sens de Jansénius, et qu'ainsi il peut soutenir ce sens de Jansénius et toute sa doctrine, pourvu qu'il ait pour le fait une soumission de respect et de silence? Dans quel embarras ne sera pas un grand vicaire si cette décision n'est infirmée, surtout si ces nouveaux sentiments sont ordinaires dans son diocèse, se voyant à tout moment obligé de recevoir tous les jansénistes qui s'expliqueraient comme je viens de le marquer, soit pour les ordres, soit pour l'approbation, soit pour toute sorte de bénéfices, ou de se déclarer contre la décision, des quarante docteurs de Sorbonne? Il est vrai qu'il doit tou-

jours faire son devoir, mais quelle facilité n'aura-t-on pas à le faire passer pour un entêté et un ignorant, et à le rendre ainsi tout à fait inutile dans son ministère, ayant à lui opposer le sentiment de quarante docteurs de Sorbonne? 11 n'est que trop vrai que les jansénistes ne pouvaient pas trouver de meilleur moyen pour n'être pas inquiétés dans leurs sentiments. Mais ce qui est encore plus fâcheux, c'est que la décision de ce cas leur donne une facilité prodigieuse pour faire goûter à toutes sortes de personnes, même les plus simples, le venin de leurs erreurs. Il n'est pas besoin pour cela de grands raisonnements ou de preuves subtiles, il leur sufGt de faire voir que ce sont les sentiments de quarante docteurs de Sorbonne, comme il parait par leurs souscriptions. 11 n'y a presque personne en France qui ne se laisse gagner par l'autorité d'un si grand corps; on ne s'avisera pas de soupçonner que le corps de la faculté soit d'un sentiment contraire, voyant la signature de quarante docteurs, surtout si les autres ne disent mot, et qu'on n'infirme pas la décision qui a été donnée au public. Ce qui m'oblige. Monseigneur, à solliciter plus vivement que nul autre qu'on remédie à toutes les suites fâcheuses de cette décision, c'est qu'il y a ici bien des esprits qui ont une grande petite pour les nouvelles erreurs, et que, selon toutes les apparences, le cas y a été fabriqué et imprimé, quoique fort secrètement et qu'on en ait tiré fort peu, en sorte qu'il n'a paru ici que deux exemplaires qu'on faisait voir aux uns et aux autres, et qu'on retirait aussitôt. Et quelque diligence que j'aie faite pour en avoir un, je n'en ai pu venir à bout. J'ai appris pourtant avec bien de la joie que le R. P. Daniel, Jésuite, de la maison professe de Paris, en avait un qui est tout conforme à la copie qu'on vous présentera avec ma lettre '.

* Le Cas de conscience forme huit pages ia-8<', sans nom d*imprimear. Il porte pour titre : Lettre de M.,., chanoine de B., à Jlf. T. D» À, Puis uiit

u Je m'étais déjà donné l'honneur d'écrire au R. P. de la Chaise et à M. l'ahbé Dumas, docteur de Sorbonne, pour les prier de remédier à un si ^rand mal par leurs lumières et par leur crédit; et ils sont déjà tout disposés à s'y employer de toutes leurs forces; mais quelques lumières et quelque crédit qu'ils aient, ils ne croient pas pouvoir y réussir sans vous. On me l'a ainsi mandé de Paris; et c'est ce qui m'oblig^e, Monseîg^neur, à me jeter en esprit aux pieds de Votre Grandeur pour la conjurer, par tout le zèle que vous avez pour les intérêts de Dieu, et par toutes les grâces et les faveurs que vous en avez reçues, de ne pas abandonner dans cette occasion la cause de la saine doctrine, et le dépôt sacré de la foi qui périclite si fort. Qui sait si Dieu ne vous a pas mis au point d'élévation et de faveur où vous êtes pour appuyer ses intérêts dans cette rencontre, et vous donner en même temps le moyen de lui marquer votre parfaite reconnaissance? Je suis parfaitement persuadé, Monseigneur, que ces occasions de plaire à Dieu vous sont plus chères que toutes les faveurs du monde. C'est pourquoi je ne doute pas que vous embrassiez celle-ci avec tout le zèle possible, quelque indigne que soit d'être écouté celui qui vous la propose, w

Dès ce premier voyage, Massillon avait donc choisi ses collaborateurs entre les moins suspects de jansénisme. Quoique pressé par le temps, il voulut visiter les hauteurs de ce Beauregard, qu'il devait tant aimer, et où son cœur repose encore à l'entrée du sanctuaire de l'église, ayant été protégé durant les troubles de la Révolution par les souvenirs reconnaissants des

ane petite lettre d'envoi. Alors vient le Ctis de conscience proposé par un confesseur de province touchant un ecclésiastique qui est sous sa conduite, et résolu par plusieurs docteurs de la Faculté de théohgie de Paris.

habitants. Rien de plus pittoresque que la campagne que possédaient à Beauregard les évêques de Clermont. Des limites indécises du parc la vue s'étend sur les plaines et sur les montagnes ; on aperçoit des sites merveilleux, et l'on en devine de plus beaux encore, car, dans les choses extérieures comme dans les choses morales,

On Tceil n'espère plus, le charme disparaît;

tant il est vrai que les jouissances de la vie consistent plutôt dans l'attente que dans la réalité!

C'est de là qu'il écrivait, le 17 septembre, 1719, aux chanoines de sa cathédrale pour les prier d'élire M. Périer à la dignité de chantre. Cet abbé Périer était le neveu du chantre qu'il s'agissait de remplacer, et le petit-neveu de Pascal . Le chapitre cathédral de Clermont se composait alors de l'évêque, de quatre dignitaires qui étaient le prévôt, l'abbé, le doyen et le chantre, et de vingt-quatre chanoines. Il nommait lui-même à ses stalles vacantes, et aux divers emplois du chœur alors fort nombreux. Voici la lettre de Massillon, conservée dans les archives actuelles du chapitre de Clermont :

« Messieurs, on vient de m'apprendre la mort de M. le chantre, et je suis fort touché de la perte que vous avez faîte. Vous connaissiez son zèle pour les intérêts de notre Église, et je ne doute pas que M. Périer, son neveu, ne trouve auprès de vous les sentiments de reconnaissance qui sont dus aux services et à la mémoire de son oncle. Si ma recommandation pouvait y ajouter quelque chose, je prendrais la liberté de vous solliciter en sa faveur. C'est un bon sujet qui sert l'Église depuis

longtemps; et vous voyez bien, Messieurs, que c'est la seule équité, et non aucun intérêt particulier, qui me détermine à vous demander pour lui la place de son oncle. Je suis même persuadé que la prière que je vous fais vous sera agréable; et vous devez Têtre aussi que je ne vous en ferai jamais d^autre, et que je chercherai toujours toutes les occasions de vous marquer le respect et l'attachement avec lesquels je suis. Messieurs, votre trèshumble et très-obéîssant serviteur '. »

Vers la fin de septembre ou au commencement d'octobre 1719, Tévéque quitta l'Auvergne et revint à Paris, où l'appelaient instamment les affaires théologiques auxquelles il était mêlé. Il se trouvait certainement à Glermont le 19 août, comme le prouve une lettre au Régent conservée aux archives des affaires étrangères, et d'autre part, le témoignage de Dorsanne nous apprend que le mercredi soir 25 octobre, le cardinal de Noailles le recevait. Il se présentait chez lui au nom du duc d'Orléans; la démarche était assez délicate. M. de Lorraine et M. de Castries, quoique suspects à Rome, avaient reçu leurs bulles, le premier pour Bayeux et le second pour Tours; mais le Saint-Slége aurait désiré qu'ils ne fussent pas sacrés par M. de Noailles. Le Régent, ayant souscrit à cette condition, chargea l'évéque de Glermont de parler au cardinal. Avec son urbanité, son aménité et sa douceur, Massillon s'acquitta de ce difficile message; mais son éloquence échoua devant la résistance indignée de l'archevêque de Paris. • • - '-

L'abbé de Lorraine s'était adroitement attaché à

> A la suite ae cette lettre, M. Përier fui élu.

M. de Noailles, et, suivant Saint-Simon, il avait depuis longtemps fort changé de vie. Aussi le cardinal demanda pour lui le siège de Bayeux; et naturellement la maison de Lorraine ne resta pas inactive. L'abbé de Gastries, d'abord aumônier de la duchesse de Bourgogne, puis premier aumônier du duc de Berry, était un homme d'esprit, d'un caractère doux et aimable, et, comme l'abbé de Lorraine, très-agréable à Noailles et à Saint-Simon, mais l'ayant été très-peu à Louis XIV, parce qu'il était janséniste accentué. Malgré le désir du Régent et les négociations de Massillon, le cardinal de Noailles accomplit la cérémonie de son sacre le 29 octobre. « Les chefs de la Constitution, dit Saint-Simon, crièrent beaucoup du consécrateur et de la place. Leurs aboiements n'empêchèrent pas qu'AIbi ayant vaqué peu de temps après, ce riche archevêché lui fut donné, en sorte qu'il n'alla jamais à Tours. » En effet. Tours en 17 19 ne valait que quatorze à quinze mille livres, et Albi en rapportait de soixante-quinze à quatre-vingt-huit mille. En outre, M. de Gastries était abbé de Saint-Ghaffre-le-Monestier et de Valmagne, ce qui ajoutait dix-huit mille livres à son revenu. Que dites-vous de ces rigoristes et de ces sévères? Il fallait donner ces explications avant de citer Tabbé Dorsanne, qui est toujours long, ennuyeux et embrouillé, mais dont le témoignage est précieux pour nous, quoiqu'il n'aime guère Massillon ^ .

u Le mercredi précédent, 25 du mois (d'octobre 1*719), M. le cardinal (de Noailles) fut fort surpris de voir arriver le soir assez lard M. l'évêque de Clermont, qui

DoBtAiiHE, 1756, t. III, p. 128.

demanda à entrer, venant de la part de M. le duc d^Orléans. 11 dit que Son Altesse Royale l'avait envoyé chercher pour lui dire qu'elle avait entièrement oublié une espèce de promesse Faite au Pape, que le cardinal de Noailles ne sacrerait aucun des deux évêques suspects à Sa Sainteté (MM. de Lorraine et de Gastries); qu'il avait eu tort de ne pas le dire au cardinal de Noailles, mais qu'il comptait si fort sur son bon cœur, qu'il espérait qu'il voudrait bien réparer cet oubli; il fit sur cela à M. l'évéque de Clermont plusieurs protestations d'amitié et d'attachement pour le cardinal, et en même temps de la confiance que ses véritables amis dans le royaume étaient ceux qui étaient attachés à cette Éminence ; ainsi qu'il comptait entièrement sur lui, et que s'il voulait bien lui accorder la grâce qu'il lui demandait, de ne sacrer aucun de ces deux prélats, il lui ferait un plaisir qu'il n'oublierait jamais; il chargea M. de Clermont de venir en faire la proposition à Son Éminence, lui ajou*tant qu'il n'exigeait rien, mais qu'il priait seulement, et qu'il priait avec toutes les instances dont il était capable*

u La proposition étonna le cardinal, mais elle ne l'ébranla point. Il représenta que l'on était à la veille du sacre; que les billets étaient envoyés, la chapelle préparée; que ses ennemis triompheraient, et ne manqueraient pas de le représenter comme un homme que l'on commence à regarder comme un hérétique excommunié, puisqu'on ne lui permet plus d'imposer les mains aux évêques; qu'il était prêt à tout sacrifier à M, le duc d'Orléans, mais qu'il ne fallait pas exiger des sacrifices excessifs qui seraient en pure perte pour Son Altesse Royale; que bien loin de faciliter par là les voies de conciliation, il était certain que le Pape et les évêques acceptants en deviendraient plus difficiles et plus hardis.

a M. de Clermont fit ce qu'il put pour persuader au cardinal que tout pouvait se concilier, pourvu qu'il voulût

bien, la veille ou le jour du sacre, feindre une indisposition, et engager M. l'archevêque de Rouen (de Bezons) à prendre sa place. Ce prélat crut porter fort loin sa condescendance en disant que Son Altesse Royale consentait que le sacre se fit dans la chapelle de Tarchevêclié, que Son Éminence donnât à dinec aux évêques^ et même qu'elle y assistât. M., le cardinal répondit qu'il ne savait point jouer la comédie, et faire le malade quand il se portait bien; que d'ailleurs s'il était malade le dimanche par fiction, que serait-il le mardi suivant, qui était la veille de la Toussaint, jour qui exigeait de lui un office solennel? que serait-il le dimanche suivant, jour du sacre de M. Pabbé de Lorraine? M. l'évêque de Giermont ne voulut point s'expliquer sur ce second sacre. Il se contentait de dire que M. le Régent trouverait un expédient pour qu'il ne fit point ce sacre sans se commettre.

u L'éloquence du P. Massillon ne persuada point. Il alla sur-le-champ porter la réponse à M. le duc d'Orléans, savoir que si le Roi ordonnait, le cardinal obéirait; mais qu'il ne pouvait se résoudre à se déshonorer lui-même, et qu'il aimerait mieux que M. le duc d'Orléans lui demandât son chapeau que de l'empêcher de faire les deux sacres. M. l'évêque de Cl.ermont s'en retourna au Palais-Royal. Il vit l'abbé Dubois qui le fit entrier dans l'appartement de M. le duc d'Orléans qui était à l'Opéra. Aussitôt que le prince fut averti, il vint. La conversation dura depuis sept heures et demie jusqu'à neuf : ce que j'en ai su est que M. le duc d'Orléans avoua lui-même que si le cardinal ne faisait pas ces deux sacresi ses ennemi^ se croiraient en droit de dire que Son Altesse Royale elle-même le croyait excommunié. Le P. Massillon avoua de bonne foi à M. le cardinal qu'il avait dit à M. le Régent que si le cardinal de Noailles voulait, il pouvait, sans se commettre, accorder ce que Son Altesse Royale demandait, du moins à l'égard de M. de Tours^

Le P. IMassUlon vint le lendemain rendre compte à Son' Ëminence de la réponse de M. le duc d'Orléans, qui était d'attendre au vendredi pour traiter la chose avec le cardinal; mais ce jour-là, il trouva le prince si bien disposé qu'il n'insista pas. n

Évidemment la prestesse et la vivacité ne sont pas les qualités du style janséniste; et, en parlant de Port-Royal, Voltaire a eu raison de dire qu'on y avait la phrase longue. L'énorme écheveau de Dorsanne en particulier n'est pas commode à démêler. On dirait qu'en bon partisan de la doctrine étroite, il est heureux d'imposer une rigoureuse pénitence à ses lecteurs. Il ne s'épargne pas à rendre son livre terne, monotone et rebutant.

L'évéque de Clermont ne fit cette fois que passer quelques semaines à Paris : il retourna dans son diocèse, mais pour peu de temps encore. Il n'avait pas conquis sa liberté. Dès le commencement de l'année 1720, il lui fallut encore revenir à Paris', où l'attendait une chose cruelle pour son repos et pour sa renommée. Le fameux abbé Dubois avait obtenu un archevêché, et, par la bizarrerie du sort, le siège même du vertueux Fénelon. Il lui fallait d'abord les ordres, car il n'était que simple tonsuré. Or, son évêque, l'évéque de Limoges, M. de Génetine, lui envoya le « démissoire » indispensable : mais pour être ordonné à Paris, il devait se pourvoir du a licet » de M. de Noailles. Dorsanne prétend que Dubois avait choisi

^ Il y signait, le 13 mars 1729, avec qiiatre-vingt-rfuiaze prélats fran- j

çais, une adresse au Régent sur Taffaire de la Constitution. Anecdotes, |

t. ni, 1133» p. 311. : j

le nouvel évêque de Clermont pour lui conférer les ordres, et que de plus Massillon fut contraint d'aller lui-même demander Tautorisation nécessaire à M. de Noailles, dont le refus était facile à prévoir. Il est pénible d'avoir à enregistrer de semblables accusations sans pouvoir les contrôler; n'oublions pourtant pas, en lisant Dorsanne, que c'est un adversaire du Saint-Siège, et par conséquent de Dubois comme de Massillon. Mathieu Marais blâme l'évêquede Clermont *; les plus clairvoyants, même parmi les ennemis politiques et théologiques de Dubois, avec le duc de Saint-Simon, « se contentèrent de le plaindre » ; mais si Dubois eut quelques-uns des vices de son temps que la passion a sans doute exagérés, en revanche il était humain, laborieux, habile et zélé à chercher le bien public* Aujourd'hui on l'a du moins réhabilité comme homme d'État et comme homme d'esprit.

Allons plus loin : il fut très-utile àla cause catholique, pour laquelle il se déclara nettement. Que fût-il arrivé si, au lieu d*un ami de la papauté, on eût mis à la tête des affaires un de ces ardents jansénistes qui alors remplissaient la cour, les conseils, le monde, le Parlement et même l'Église de France? En s'attachant à Dubois, Massillon, j'imagine, voulait non-seulement marquer sa reconnaissance au duc d'Orléans, mais par-dessus tout contribuer à une politique éminemment catholique. D'ailleurs, pouvait-il se dérober lorsque le Saint-Siège avait déjà résolu de préconiser l'ami du Régent, et qu'il devait prochainement lui envoyer un chapeau de cardinal? La position de

* Mémoires, 1. 1, p. 273. Cf. Anecdotes, l. 111, p. 297, 1733.

défenseur de la constilution prise par Dubois semblait forcer les mains et au Saint-Siège et aux prêtres qui lui étaient particulièrement dévoués.

Fontenelle, en recevant en 1722 le cardinal Dubois à rAcadémie française, déploya toutes les ressources de son esprit habile, politique et même malin qui voulait plaire au premier ministre sans sacrifier les partis opposés. Il parlait pourtant avec justesse du rôle du puissant récipiendaire dans cette grave et difficile lutte où il ne s'agissait rien moins que d'un schisme. Renfermé dans son diocèse, Massillon ne put assister à cette séance de TAcadémie ; mais il dut lire avec satisfaction ce que Fontenelle, quoique toujours un peu Normand, disait de la pacification de rÉglise due particulièrement aux efforts du cardinal Dubois, et où lui-même il avait eu quelque part :

tt Ce même esprit qui sait si bien concilier, vous Tavez porté dans la grande affaire dont TÉglise de France n'est occupée que depuis trop longtemps. Mais combien les intérêts politiques sont-ils plus aisés à manier que ceux de la religion que chacun se fait une loi de suivre tels qu'il les a conçus; qui n'admettent point une modeste déférence aux lumières supérieures d'autrui; qui ne peuvent céder, je ne dis pas à des considérations étrangères, mais même à d'autres intérêts de religion plus importants ; qui enfin semblent avoir le droit de changer l'aveugle opiniâtreté en une constance respectable! Malgré ces difficultés renaissantes à chaque instant, des vues sages et sagement communiquées, des soins agissant avec circonspection, mais toujours agissant, ont réuni les sentiments de presque tous les prélats du royaume, et il nous est permis désormais d'attendre une paix entièi^t

OÙ rËglise n'aura plus rien à craindre du zèle et de l'amour même de ses enfants. »

Ainsi uni, comme les prélats fidèles, à la politique de Dubois, Massillon se proposait peut-être de lui donner les ordres, lorsque la résistance du caixiinal de Noailles lui évita du moins cette pénible obligation. Dubois, ne pouvant être ordonné à Paris, demanda l'autorisation ou le licet à M. de Bezons, archevêque de Rouen; et il se rendit à Ganteleû, près de Triel, alors du diocèse de Rouen, et il y reçut des mains de M. de Tressan, évêque de Nantes, qui avait été un des prélats assistants de Massillon, le samedi '24 février 1720, les ordres mineurs et le sous-diaconat, le lendemain le diaconat et le dimanche suivait la prêtrise.

Le pape Clément XI cependant avait hésité à envoyer Tindult pour Cambrai, Le cardinal de Gesvres, archevêque de Bourges, M. de Tressan et Mas- . sillon furent chargés de la formalité des informations canoniques : et le 7 juin seulement le sacre de Dubois eut lieu à la chapelle du Val-de-Grâce par les mains du cardinal de Rohan, assisté de Massillon et de M. de Tressan encore. Le duc d'Orléans, les principaux personnages de la cour, et un grand nombre de prélats attirés soit par la bienséance, soit par l'ambition, soit par le désir de montrer leur attachement à l'orthodoxie, furent présents à la cérémonie, qui se fit avec une extraordinaire magnificence. On dut ; pourtant se.dire que la défense de la cause catholique î reposait en d'étranges mains; et les janscnistés, les <ôratorièns, les appelants, ralliés à Noaille$, protégés

de Saint-Simon, en voyant Télévation de Dubois, pouvaient soutenir que ce n'était pas la vertu qui leur faisait la guerre. Après le sacre, le nouvel et singulier successeur de Fénelon réunit à un splendide repas, au Palais-Royal, dans les appartements mêmes du Régent, les évêques, les secrétaires d'État, le ministre de TEmpereur, et les maréchaux de Tallard, de Berwick et de Villeroy.

Massillon passa le reste de cette année 1720 à Paris, où le retenait le conseil de conscience dont il faisait partie, surtout occupé avec les cardinaux de Rohan et de Bissy à former de vains projets pour amener M. de Noailles à une pleine soumission.

Enfin il voulut rompre ses liens et se fixer définitivement dans son diocèse. Il prouva sa ferme volonté en se retirant du conseil, où il fut remplacé par l'archevêque de Rouen. Il partit pour Clermont le 12 février 1721, et il ne devait plus désormais revenir que quelques jours seulement à Paris, où l'attiraient ses amis, ses anciennes relations, le charme puissant du pouvoir et les séductions plus puissantes encore de l'Académie française, mais où il avait rencontré, à côté des souveraines douceurs de la gloire et de l'amitié, les insupportables amertumes des exigences de Dubois, ainsi que de l'hostilité des jansénistes, entre lesquels se rangeaient la plupart de ses anciens confrèires de l'Oratoire. Heureux s'il n'eût jamais quitté l'Auvergne, où vont l'attacher à jamais les devoirs de sa charge, comme peut-être aussi le dégoût de la cour et du monde !

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