‹ L'épiscopat de Massillon d'après des documents inédits, suivi de saChapitre 2 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'ëvéché de Clermont, dont Massillôn devenait le quatre-vingt-dixième titulaire, était aloi^ un des plus étendus de France. Dans l'origine, il avait même compris toute r Auvergne et une partie du Bourbonnais. En 1317, le pape Jean XXII en détacha, pour former le diocèse de Saint-Flour, 290 paroisses de la Haute Auvergne. Le concordat de 1801 composa Févéché de Clermont du département du Puy-de-Dôme et de celui de TAllier. Sous le règne de Louis XVIII enfin, le siège de Moulins ayant été établi, le diocèse de Clermont se trouva désormais contenu dans les limites du département du Puy-de-Dôme, Mais au dixhuitième siècle, malgré la réduction de Jean XXII, il était encore extrêmement vaste ; et Massillôn se plaignait sans cesse de sa grande étendue. D'après les pouillés du temps, il se divisait en quinze archiprétrés : Clermont, la Limagne, Souvigny, Cusset, Billom, le Livradois, Sauxillanges, Issoire, Merdogne, Aixles, Rochefort, Herment, Mauriac, Blot et Menât. Il s'y trouvait un grand nombre d'abbayes, de prieurés, de chapitres, de cures et de vicariats. Les abbés,

des collégiales ou les seigneurs jouissaient en beau* coup d'endroits du privilège de nommer à certains bénéfices vacants ; et plusieurs monastères ou communautés échappaient à la juridiction de l'ordinaire. L'Oratoire possédait trois maisons : la résidence de Clermont, le collège de Riom et le prjlanée d'Effiat; les Jésuites, de leur côté, avaient les collèges de Mauriac, de Billom et de Glermont : dans ce dernier fut élevé Marmontel, qui eut ainsi l'occasion de voir Mas* sillon. Enfin on comptait exactement 29 abbayes, 33 chapitres, 224 prieurés et 758 paroisses, dont la plupart étaient situées dans la montagne. L'évéché rapportait alors 19,000 livres environ * ; et eh 1721, le nouveau prélat recevait l'abbaye de Notre-Dame de Savigny, qui donnait à son commandataire de 12,500 à 13,000 livres '. Savigny, de l'ordre de Gfteaux, au diocèse d'Avranches, était situé près de Mortain. En attendant ce bénéfice qui tarda un peu, Massillon obtint du gouvernement une gratification de 10,000 livres ; c'est ce qu'attestent également Dangeau et Saint-Simon '. Moins en position d'être sûrement renseigné, Buvat mentionne une pension de 12,000 livres ;

1 Le Catalogue des archevêques, éuéques, abbés et prieurs, 1728, page 12 de YÉtat, parle de 14,000 livres; mais d'après V Inventaire de 1719 conserré aui Domaines, les revenus étaient de 23,274 livres 21 sols, grevés de charges obligatoires montant i 4,162 livres 20 sols 18 deniers.

* Catalogue, p. 169. Eu 1789, Savigny rapportait 15,000 livres, et Glermont exactement autant.

* Dangeau, t. XVUl, p. 157 : « Lundi (13 novembre 1719), on a donné une gratification de 10,000 livres à Tévéque de Glermont, en attendant qu'on lui donne une abbaye environ de pareil revenu, n Voir aussi les Nouvelles de divers endroits du 25 mai 1720, n^ 42 : « Le P. Massillon ne se fait pas aimer parmi ses confrères de rOratoire pour la part qu'il s'est donnée dans l'accommodement ecclésiastique... Le bruit court que ce prélat a obtenu du Roi une pension de 10,000 livres. »

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et il ajoute qu'en 1720 Massillon servit de confesseur au jeune Roi à cause des infirmités de Fleury ' . L'année précédente il n'était guère mieux informé lorsqu'il disait : « Le Roi accorda une pension de dix mille livres par an au P. Massillon pour lui donner le moyen de soutenir son rang. » Nous possédons encore la lettre que le nouvel évéque écrivit au Régent le 19 août 1719 pour le remercier de ses libéralités à son endroit ".

A peine établi dans son évéché, et ses affaires réglées, le 9 avril 1721, il annonçait par un mandement qu'il allait faire la visite générale du diocèse. Les procès-verbaux de toutes ses visites pastorales existent encore en original à la bibliothèque du séminaire de Montferrand, monument précieux de zèle et de sollicitude. Ce sont des formules imprimées, accompagnées d'un questionnaire auquel on répondait par écrit, le tout signé de l'évéque et du curé. Néanmoins dans les premiers temps, Massillon n'a pas signé tous les procès-verbaux; sans doute il y eut quelques abus qui appelèrent son attention et qui le forcèrent à joindre l'autorité de son nom à chacune de ces pièces administratives.

Dans son mandement, en annonçant qu'il allait parcourir son vaste diocèse, il s'excusait de n'avoir pas commencé plus tôt à s'acquitter de cette importante partie de ses fonctions. « Des raisons supérieures, dit-

' Journal de la Régence, t. II, p. 88, et t. I, p. 470. Buvat copiait-il simplement les Nouvelles, comme il le fait si souvent? La feuille du 3 avril 1720, n* 27, avait dit en effet : « L*abbé Fleury se démet de sa cbaiige de confesseur du Roi à cause de ses infirmités; le P. Massillon, évéque de Clermont, lui succède. •

* Archives des affaires étran0ères.

i], et qui nous paraissaient dans Tordre de Dieu, avaient jusqu'ici éloi{pié le pasteur du troupeau. » -Cette première visite diocésaine à laquelle il consacrait chaque printemps dura neuf années. Il débuta le 20 avril 1721 par les environs de Glermont. Le 25, il était à Noù'e-Dame de Volvic, curieuse église romane bâtie en lave volcanique, et située au pied des imposantes ruines de Toumoël. Le lendemain, il arrivait à Riom, chef-lieu judiciaire de l'Auvergne. De Glermont à Riom le chemin est merveilleusement pitto* resque. « Il est si beau, disait Fléchier, qu'il peut passer pour une longue allée de promenade ; il est bordé de faux ^ des deux côtés, plantés à une égale distance, qui sont arrosés continuellement de deux ruisseaux d'une eau fort claire et fort vive qui se font comme deux canaux naturels pour divertir la vue de ceux qui passent, et pour entretenir la fraîcheur et la verdure des arbres. On découvre en éloignement les montagnes du Forez d'un côté, et une giande étendue de prairies qui sont d'un vert bien plus frais et bien plus vif que celui des autres pays. Une infinité de petits ruisseaux serpentent dedans, et font voir un beau cristal qui s'écoule à petit bruit dans un lit de la plus belle verdure du monde. On voit de l'autre les montagnes d'Auvergne fort proches qui bornent la vue si agréablement que les yeux ne voudraient pas aller plus loin, car elles sont revêtues d'un vert qui fait un fort bel effet, et d'ailleurs d'une grande fertilité. " » Ce charmant tableau, quoique d'un style un peu vague,

' Hdtrcs, /a^u5.

* Mémoires sur les grcuids jours, p. 35.

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montre que le dix-septième siècle ne détournait pas ses regards autant qu'on Ta prétendu du spectacle que nous présente la nature : il est d'ailleurs parfaitement exact. En effet, lorsqu'aujourd'hui le chemin de fer vous emporte à travers tous ces paysages, on est ébloui de cette fraîcheur de teintes et de cette variété de formes. Et même en ayant présente à la mémoire l'image majestueuse et terrible de la vallée de Ghamonix, en se rappelant la puissance ou la sévérité des Pyrénées et des Alpes, l'aspect des montagnes d'Auvergne aux ondulations plus douces et aux contours arrondis, aux flancs couverts d'une riche culture, enchante autant les yeux en les étonnant moins.

Bîom, clief glorieux de cette terre grasse,

Que Ton nomme Limagne au lieu d'Auvergne basse*

En citant ces vers, Fléchier voulait flatter à la fois Chapelain, son protecteur, et les habitants de cette heureuse petite ville où il avait été gracieusement accueilli. Mais lorsque Massillon s'y rendit dans ses courses pastorales, il y fut reçu tout autrement que Fléchier durant les grands jours. L'évéque visita d'abord Saint- Amable ' , alors collégiale opulente. C'était l'église d'un ancien monastère qui avait été sécularisé au seizième siècle; au dix-huitième elle possédait un chapitre composé de seize chanoines et de six semi-prébendés. On y conservait un grand nombre de reliques; et surtout on y vénérait la chasse de saint Amable, patron de la localité. Le 1 1 juin, jour de sa fête, il y avait en son honneur une

> Procès-verbal du 26 avril 1721.

procession où apparaissait le reliquaire du Bienheu* reux. Une grande roue en cire, tout empanachée et enrubannée, le précédait en tournant agilement sur son essieu. Or durant son séjour à Riom, Massillon fit ouvrir la châsse pour vérifier les reliques. Aussitôt le zèle naïf du peuple s'enflamme. S'imaginant qu'on veut dérober leur pieux trésor, les habitants se pressent dans l'église avec des cris et des gestes menaçants. Repoussé, insulté, frappé même, dit-on, par un boulanger, le prélat se réfugie dans la sacristie, d'où il parvient avec peine à gagner sa voiture. La foule furieuse le poursuit; entouré d'archers, il fuit rapidement à travers les rues encombrées pour aller chercher un asile au collège ; mais durant le trajet, la multitude ne quitte pas sa proie, vociférant et lançant des pierres qui brisent les glaces de son modeste carrosse ' •

Chose curieuse, en passant à Riom, Massillon avait aussi voulu interdire d'exposer à la dévotion publique certains cailloux dont on s'était servi, suivant la tradition locale, pour lapider le premier martyr; et luimême y faillit subir le supplice de saint Etienne. Malgré tout, il resta encore à Riom le lendemain pour visiter le chapitre du Marthuret". Avec sa clémence habituelle, il détourna les poursuites qu'on allait diriger contre les coupables.

Mais il n'avait pas réussi à supprimer le culte étrange rendu aux pierres de saint Etienne. Neuf

1 Mathiea Marais, t. II, p. 144. -— Dulaube, Description de V Auvergne, an II, p. 125. — Legrakd, Voyages faits dans C Auvergne en 1787 et 1788, t. I, p. 228. — Nouvelles ecclésiasligues, 1721, p. 65.

> Procèt-verbal du 27 avril 1721.

4k L'ÉPISCOPAT DE MASSILLON.

années plus tard, se retrouvant au même endroit, il lui fallut de nouveau, et sans doute aussi vainement, prohiber ces reliques si peu authentiques'. Déjà en 1665, Fléchier avait remarqué dans cette ville des dévotions prêtes à devenir tumultueuses; il aurait voulu s'y opposer; mais il fut charitablement averti que c'étaient là des coutumes établies, et que plutôt que de les perdre, « le peuple ferait sédition » . Or Fléchier ne se sentait sans doute pas la vocation de saint Etienne; il se le tint pour dit. Aujourd'hui si l'on s'anime contre le clergé, ce ne sera plus apparemment pour les mêmes motifs.

Laissant l'inhospitalière cité, l'évêque remontait à Châteauguyon, Prompsat et Combronde; puis il se dirigea vers l'est et le sud-est, employant les premiers jours de mal aux paroisses des régions de Billom, de Lezoux et de Vertaizon. En 1722, ce fut le tour des frontières de l'Auvergne; et on le voit à l'abbaye d'Ebreuil, aux environs de Gannat et sur les bords de la Sioule. Durant l'hiver de 1723, il s'échappa quelques jours pour aller le 13 février prononcer l'oraison funèbre de Madame ; mais il revint promptement, et jusqu'à sa mort il ne quitta plus l'Auvergne. Dès le !•' avril nous le retrouvons livré aux travaux de son ministère ; le printemps de cette année il se rendit à Maringues, à Thiers et à Gourpière.

C'était une tache ardue de visiter ainsi une à une les paroisses des montagnes. Aussi avait-elle parfois rebuté les prédécesseurs de Massillon ; et l'on prétendait même que quelques localités reculées se trou-

' Procès-verbal du 24 avril 1730, sigaé de Massillon.

valent depuis plus d^un demi-siècle privées du sacrement de confirmation. Dans certains passages ^ les chemins étaient mal indiqués, les cailloux roulaient sous les pas, ou les eaux découlaient de toutes parts. Çà et là on y rencontrait de dangereuses fondrières, et Ton y entendait parler de voyageurs disparus mystérieusement. Maintenant encore il n'est pas toujours très-commode de s'avancer à travers ces paysages auvergnats où sont attirés le rêveur et le savant, Fun par la poésie et l'autre par la haute curiosité. Il ne faut aucunement s'y attendre aux guides empressés, ni aux confortables auberges des Alpes suisses ou savoisiennes. On y rencontre plus d'humbles burons et de pauvres cabanes que d'hôtels somptueux. Vous n'y trouverez pas non plus les mers de glace, ni les cimes éternellement neigeuses de Chamonix et d'Interlaken. Ici les hauteurs n'oiit rien qui écrase. Mais en revanche la pensée n'est jamais troublée par les bruyantes caravanes des excursionnistes ; le méditatif savoure à l'aise les délices du désert; et le rire du touriste ne détonne pas au milieu de l'austérité de la solitude. Les lacs mélancoliques reposent en paix dans leur lit de pierre ; ces masses fièrés et sauvages n'entendent d'autre bruit que le flot sonore du ruisseau qui roule sur les déclivités de la roche. Le contemplatif possède sans trouble ces immenses étendues de fi-aîche verdure; dans ce domaine enchanté on se croit aisément le maître et le seigneur des choses dont on y jouit. Le chêne ne paraît donner que pour vous son épais ombrage; et la fontaine qui glisse entre les fougères, comme à l'ermite des anciens jours, semble avoir été créée unique-

ment à votre intention. Tant Thomme ramène tout à soi ! Mais ce qui vaut mieux, il sait s'élever vers les régions du désintéressement ; et averti par la majesté même de ces montagnes et par le silence qui y règne, son cœur cherche celui qui seul peut nous arracher à notre vulgarité.

Quel monde singulier surtout forme cet amas de volcans depuis si longtemps éteints ! Ils sont encore entourés de leur lave, ou, comme on dit en Auvergne, de leur chayre. En voyant ces irrécusables témoins des convulsions et des révolutions de notre étrange planète, tant de cratères béants, de puys, de dépôts de matière ignée, Massillon se posait-il quelquesunes des questions redoutables qui tourmentent la science moderne? Quoiqu'il en soit, bien avant l'orographie et la géologie, l'Église s'établissait sur les sommets les plus abrupts. Saussure n'était pas né quand saint François de Sales explorait le pays de Ghamonix; et Jean-Jacques Rousseau, quoique élevé au pied des Alpes, se contentait des grandes routes de Suisse, de France et de Piémont, ou des molles allées d'Ermenonville et de Montmorency, tandis que Massillon avait fréquenté les sentiers les plus âpres de toutes les montagnes de l'Auvergne. Si la science a précédé la littérature sur les hautes cimes, la religion y a devancé l'une et l'autre.

Précisément nous avons un petit croquis inédit d'un voyage en Auvergne au commencement du dixhuitième siècle par un grand seigneur, un homme de la cour, un ami de Massillon, le duc de Noailles ; et cette curieuse esquisse fait voir de quelles difficultés était entourée une pareille entreprise. En 1722, l'ai-*

mable duc, cùmme Tappelait Tëvéque de Glermont, ayant dans le conseil de régence refusé la préséance à l'omnipotent cardinal, fut exilé, ainsi qu'on s'exprimait alors, encore qu'ancien favori du duc d'Orléans. Il se rendit donc à ses terres de la haute Auvergne où le gouvernement le reléguait, accompagné de sa femme, Charlotte d'Aubigné, nièce de madame de Maintenon; il passa par Glermont, mais sans y rencontrer Massillon. Dans la relation manuscrite de ce voyage, on aperçoit combien il était désagréable pour des personnages de la cour, peu sensibles au pittoresque et à la poésie, de se faire trainer au fond de cette province reculée. Il est vrai qu'à des disgraciés tout parait plus horrible. « Nous sommes comme dans l'Arabie déserte; il faut porter des vivres. On est une journée sans trouver personne pour demander le chemin. Nous sommes arrivés à Aurillac en parfaite santé, quoique la mai^che ait été cruelle par la difficulté des chemins. Madame la duchesse s'est passée de pain la moitié de la route ; elle ne mangeait que de la bouillie ; bienheureuse d'avoir porté un lit, car elle aurait souvent couché sur la paille. »

Encore le duc et la duchesse ne s'aventuraient que sur les grandes routes du Roi. Qu'était-ce donc lorsqu'il fallait escalader des hauteurs sauvages, longer les torrents et les précipices, parvenir aux églises suspendues aux flancs des rochers? En compensation, la foi des montagnards et de leurs rustiques pasteurs reposait le pieux évéque de ses fatigues et de ses privations. Au reste, les scènes les plus merveilleusement variées s'offraient à chaque détour pour charmer son esprit; tantôt une crête farouche héris-

sée de quelque ruine romane, tantôt un entassement de scories et des croûtes de lave noirâtre, tantôt des pierres qui s'effritent sur les rampes du sentier qu'elles menacent sans cesse. Au fond des gorges, les eaux se précipitent |avec rage sous les cimes des châ« taigniers et des noyers. Ailleurs, le spectacle s'adoucissant, s'accumule le vert foncé des prairies, large et paisible étendue sur laquelle émergent des îlots de saules au feuillage d'un gris d'étain. Lorsque le soleil d'été jette ses flèches d'or à travers tous ces paysages, perçant çà et là le couvert des arbres, rejaillissant sur l'eau et les herbes, tombant avec prodigalité sur les pics dénudés, et se jouant le long des versants fleuris, c'est une délicieuse fête que Dieu ménage à l'homme pour le récréer de l'âpreté du travail, des déceptions du monde et des pesanteurs de la vie.

Continuant ses visites pastorales au sein de ces contrées agrestres, l'évêque de Clermont, au printemps de 1724, parcourait le midi du Bourbonnais, vers les rives de l'Allier, s'arrétant à Gusset et à Saint-Germain-des-Fossés, et il revenait en 1725 de ces mêmes côtés ; mais ce fut Issoire et les montagnes du sud de l'Auvergne qui, cette année-là, jouirent surtout de sa présence. En 1726, il se dirigeait vers l'est; et à Billom il vit le Saint-Sang et se rendit au chapitre de Saint-Gerneuf, aloi^ composé de vingt-trois chanoines assistés de quatre semi-prébendés ; puis se tournant au midi, il allait à Sauxillanges et à Saint-Germain-* Lembron.

L'année d'après, nous le suivons vers Bourg-Lastic, Tauves et Ghamps (Gantai). Il profite des beaux jours^. de 1728 pour rayonner autour de Saint-Amand*

Roche, Savine, Viverols, Ariane et la Chaise-Dieu (Haute-Loire). Enfin, avec Tannée 1729, nous leren* controns à Pongibaud, Herment, Pionsat, Lioux (Creuse), Menât et Mauzat. Il terminait ainsi la première visite générale de son diocèse, qui Tavait occupé huit années.

Cependant, elle avait été agitée par un pénible incident. Le 26 avril 1728, nos procès-verbaux nous le signalent au bourg d'Ariane, dans le voisinage de la Chaise-Dieu. Cet antique et célèbre monastère avait pour abbé commendataire un des amis de Massillon, le cardinal de Rohan. Mais on suppose aisément que le fastueux prélat ne songea jamais à s'aventurer dans ces rochers sauvages. Les moines de la vieille abbaye, lamentablement déchus de la ferveur primitive et de la vieille simplicité, s'étaient, avec beaucoup d'autres, adonnés aux nouvelles opinions et livrés au jansénisme. Ce fut même pour ce motif qu'après que le concile d'Embrun eut déposé Soanen, évêque de Senez, on y relégua cet opiniâtre appelant. On se disait que du moins il ne pourrait y faire de nouveaux prosélytes, attendu que la Chaise- Dieu tout entière partageait ses idées. Les moines se croyaient exempts de la juridiction ordinaire, tandis que les évêques de Clermont prétendaient contre eux au di'oit de visité. Or au mois de janvier de cette année même, Massillon avait écrit coup sur coup deux lettres touchantes à l'inflexible Soanen pour le conjurer de se soumettre au Père commun des pasteurs et des fidèles, a Quelle consolation pour vous, lui disait-il en le suppliant de revenir à l'Église, de mourir dans son baiser de paix ! quelle joie pour moi de voir ren-

trer dans le port un confrère chéri que la tempête avait exposé à un triste naufrage ! » Et il ajoutait : « Je crois que j'aurai cet été la consolation de vous aller voir à la Ghaise-Dieu ; comme je ne serai point en visite épiscopale, rien n'y tirera à conséquence pour la prétendue exemption de cette abbaye. J'y ti'ouverai un ancien confrère que tant de liens d'éducation et de caractère me rendent infiniment cher * . Et quelle joie pour moi de pouvoir os ad os loqui! » Or sachant Massillon à proximité de l'abbaye, le prieur s'empressa d'aller le saluer, et il lui porta une lettre de Soanen. Que se passa-t-il ? Nous ne savons sur cet incident que ce que disaient les Nouvelles y toujours opposées à l'évéque de Clermont, qu'elles appellent ironiquement un pacifique prélat, et toujours favorables à Soanen, qu'elles regardent comme unhéros, un saint et un martyr. Mécontent du jansénisme exalté des religieux de la Chaise-Dieu et du rôle passionné de leur hôte, Massillon hésita-t-il à monter au couvent et colora-t-il son refus du prétexte de l'exemption ? Dans tous les cas, il acheva de donner la confirmation autour de la Chaise-Dieu, sans se rendre à l'abbaye, soit par crainte qu'on abusât de sa visite, soit par motif administratif, soit par manque de loisir.

Le repos de Massillon se trouvait à sa campagne de Beauregard. Entouré de quelques prêtres vertueux et éclairés, conversant avec les honnêtes paysans de l'endroit qu'il aimait et dont il était aimé, il y jouissait d'une douce tranquillité ; après avoir accompli

* Soauen avait élé Oratoricn.

les devoirs de son ministère , il passait de longues heures dans la solitude de son cabinet à revoir et à recopier ses sermons. Plusieurs témoignages contemporains le prouvent ; en particulier, dit un de nos manuscrits, on écrivait de Clermont en 1726 « qu'il mettait au net ses sermons » . D'autres fois il paraphrasait les Psaumes. Habitué de bonne heure à régler remploi de son temps, il ménageait toujours précieusement les instants consacrés au travail : comme jadis à rOratoire, il s'enfermait dans sa chambre avec ses manuscrits et ses livres; mais c'était là une occupation purement désintéressée, puisqu'il ne voulait plus prêcher, et qu'il avait renoncé à faire imprimer ses œuvres.

Ce Beauregard où Massillon allait goûter les douceurs de l'étude est un village situé à quatre lieues de Clermont. Le château, très-modeste et très-simple, quoique portant les traces de nombreux remaniements, appartenait depuis le moyen âge aux évéques du diocèse. Massillon assainit de son mieux le petit bourg ; et il lui donna du jour et de l'air, soit en redressant, soit en élargissant les rues. Pour assurer par un travail constant et commode l'aisance ainsi que la moralité de ceux des habitants qui ne pouvaient cultiver les champs, le prudent et charitable pasteur conçut un dessein d'une sage administration. Il établit à Beauregard une fructueuse industrie en y introduisant l'art de filer le coton, encore fort awiéré dans la première partie du dix-huitième siècle. II donna lui-même à chaque famille un rouet et quelques livres de matière première. Ainsi les longues soirées d'hiver et le temps libre des femmes retenues

à la maison par Tàge ou les soins domestiques eurent désormais une destination utile. Il pensait que la meilleure des aumônes, qui relève Tâme en employant le corps, c'est d'apprendre le ti'avail aux bras les plus faibles et d'occuper ceux mêmes qui se croient incapables. Dans un but analogue, il fit améliorer le parc et les jardins de Beauregaixl, planter des arbres, reprendre les teiTassements, aménager les pentes, utiliser les parties négligées jusque-là. Le village, ainsi mis à l'aise, ainsi embelli et doté d'une industrie productive, ayant pris goût à la propreté, au bien-être, au travail, consolé surtout par la paternelle bonté du prélat, lui voua la plus tendre et la plus reconnaissante affection. Sa mémoire y est encore vivante malgré les années et les vicissitudes des choses ; et l'on conserva longtemps dans chaque maison le rouet qui venait de sa prévoyante bienfaisance, même lorsque les progrès de la fabrication l'eurent rendu inutile; c'était, pour les bons et simples habitants, le souvenir ou plutôt comme la relique de celui qui les avait tant aimés. Dans ces dernières années, il y avait encore à Beauregard un ou deux de ces petits instruments; on eut la gracieuseté de m'en offrir un, mais je pensai que, malgré tout, il valait mieux le laisser à son ancienne et véritable place.

Tel est le lieu qu'affectionnait Massillon et où il se retira si souvent. La bienveillance du propriétaire actuel permet à l'étranger de goûter à loisir le charme de cette délicieuse campagne et les nobles souvenirs qui l'animent. C'est d'ailleurs le seul pèlerinage authentique qu'on puisse entreprendre en l'honneur d'une impérissable mémoire. La pauvre

église du village conserve pieusement le cœur de Massillon; et la cathédrale de Glermont n'a pas gardé le souvenir de l'endroit où son cercueil fut déposé. Les rustiques paysans qui n'ont jamais connu le prix de son éloquence parlent avec attendrissement de sa charité. Apparemment, si jamais cette grande âme ambitionna un rayon de gloire humaine, ce fut celui-là.

On conçoit, du reste, le prix qu'attachait à cette solitude l'homme qui en vieillissant avait renoncé à Paris, à Versailles, aux prédications solennelles et même à la publication de ses anciens sermons. Les montagnes de l'Auvergne et du Forez, les monts d'Or et surtout le Puy de Dôme lui apparaissant dans leur splendeur durable, lui faisaient oublier les fragiles palais des rois et des grands. La paix et la poésie qui s'exhalent de ces frais paysages, l'arrachaient à un monde dont il avait ressenti le trouble et la sécheresse. Les eaux, les bois, les champs se présentaient à ses yeux paraissant refléter un rayon de la pure sérénité; et cette nature toujours jeune le consolait de l'inconsistance des choses humaines, en le rappelant à l'idée de l'inaltérable permanence et de la vie sans déclin.

Lorsque, pour rendre mon humble hommage à la mémoire de Massillon, j'allai visiter Beauregard, après m'étre agenouillé dans la vieille église aujourd'hui dénudée, mais qui conserve pourtant encore quelques belles boiseries de Sureau, et y avoir salué les restes d'un cœur qui fut si plein de l'amour de Dieu, j'entrai avec émotion dans l'ancienne demeure épiscopale devenue une propriété particulière*

Le bon Cousson, le concierge de Massillon, n'a pas de successeur, et Ton ne distingue plus guère les traces des vignes plantées par Massillon ni les allées de son parc. Déjà Dulaure se plaignait de ce qu'on avait relégué Tameublement de l'éloquent prédicateur au fond des pièces les plus abandonnées, au lieu de les laisser dans la chambre d'honneur. Cependant un œil un peu exercé distingue vite de très-anciennes constructions dans cette habitation tant de fois restaurée et retouchée ; on voit surtout avec intérêt les ruines de la chapelle; on y remarque aussi quelques fauteuils qui viennent, dit-on, du prélat. Mais ce qui fait le prix et le charme particuliers de ces lieux, c'est l'immense panorama dont on y jouit. On était au mois de mars, les plaines de la Limagne se couvraient d'une première verdure que rehaussaient le rouge des pêchers et le blanc des amandiers alors tout en fleur. Tandis que les plus hauts sommets brillaient encore de l'éclat de la neige, au-dessous s'étalaient les formes arrondies des contre-forts du Forez, se i^vêtant déjà de leur frais costume d'été. Dans la vallée, l'Allier se rapproche en lents détours. On dit qu'on peut distinguer de Beauregard onze villes et quatre-vingtdix-huit bourgs; parmi eux se signalent Lezoux, Thiers au penchant d'une dernière déclivité, le château de Ravel, la sombre silhouette des murailles de Mozun, Billom, Ennezat, Vertaizon, Riom; de toutes parts surgissent les pointes des clochers ou les toits rouges des fermes. De bonne heure, les grandes ombres descendirent sur la vallée, et l'atmosphère se chargea de vapeurs, confondant les objets au milieu des mystérieuses ondulations des montagnes.

\IE ET ADMINISTRATION PASTORALES. b^

On se figurait transporté au boitl de la mer : les cimes neigeuses formaient comme des nuages argentés qui s'élevaient au-dessus des flots ; et dans le fond s'étendaient les lignes immenses des vagues grisâtres du brouillard. Comme sur ces terrasses on voudrait voir un instant apparaître le grand homme qui si souvent y médita ! Mais le rayon du génie qui illumina les murs de Beauregard est depuis longtemps éteint ; les ruines se sont accumulées; le parc est divisé et ravagé, la chapelle effondrée. Cependant la nature demeure dans sa jeunesse ; et, tandis que le château s'use et tombe, les œuvres de Massillon ne vieillissent pas.

Son intérieur, soit à Beauregaixl, soit à Clermont, respirait la modestie qui dans tous les temps conviendra seule au clergé \ Néanmoins, il avait rapporté de Paris quelques précieux souvenirs de ses plus illustres auditeurs, entre autres les portraits de Louis XIY, de Louis XV, de Fleury, du maréchal de Villeroy et de la duchesse de Yentadour *. Apparemment ces tableaux lui avaient été offerts par les personnages qu'ils représentaient. Nous savons que Louis XIV avait aussi donné son portrait à Bourdaloue ; et il fallut, pour que l'humble religieux le conservât dans sa pauvre cellule où il brillait d'un éclat unique, l'autorisation même du supérieur général de la Compagnie de Jésus. Plus tard Massillon put y ajouter le portrait de la reine Marie Leckzinska. Une riche bibliothèque, qu'il accroissait sans cesse et qu'il destinait au public,

' Vie manuscrite de M» Massillon, par le P. BiCAïs. * Inventaire des meubles de M. Massillon, dressé à sa niorl par M. David, chanoine. (Archives du Puy-de-Dôme.)

56 L'ÉPISCOPAT DK MASSILLON.

complétait Toniement de sa demeure. Cette même simplicité lui faisait réunir chaque soir toutes les personnes de son service, et il leur lisait une courte allocution écrite, sans doute choisie dans ses anciens sermons *.

Ayant à peine terminé sa première visite générale, où, comme il nous l'apprend, il avait reçu beaucoup de consolation par le grand nombre de pasteurs zélés, mais où la joie n'avait pas été pleine et entière à cause des faiblesses de quelques prêtres peu fidèles à Tes-» prit apostolique, et aussi à cause des misères, des calamités des campagnes parcourues, il annonça une seconde visite, par son mandement du 1" février 1730. Cette seconde visite dura cinq ans. Il la commença le 15 avril 1730 encore par Royat, pour de là s'avancer vers Mozat et Combronde, et revenir par Riom et Ennezat. En 1731, Gannat, Aigueperse et Thiers furent le théâtre de son zèle. Les alentours de Billom, de Vicie-Comte, d'Issoire et de Saint-Germain-Lembron, le virent au printemps suivant.. Au mois de mai 1733, il était du côté du Bourbonnais; le 6, il s'arrêtait quelques heures à Vichy, aujourd'hui si prospère, si animé, si fréquenté, aussi éblouissant les soirs d'été que les boulevards de Paris l'hiver, mais où il ne trouvait alors que quatre sœurs de charité, dont une pour l'école et trois pour l'hôpital ; il n'y rencontra pas ces étranges Capucins qui avaient amusé le bel esprit de Fléchier. n revenait encore dans ces parages l'année suivante, mais en remontant jusqu'à Saint-Pourçain, et aux extrêmes limites septentrionales de l'ancien diocèse

^ Note ms. du temps.

de Clermont. £11 1735, c'est au point opposé qu'il se transporte, aux confins actuels de la Corrèze et du Cantal, Bourg, Lastic, Tauves, Champs, Saignes et tout Farchiprêtré d'Ardes. Le printemps de 17361e vit àOlIierçues, Cunhiat, Ariane et vers la Chaise-Dieu. Enfin il termine son second parcours en 1737 par Herment, Femoël, Montaigut et Mauzat.

La fin de mai 1735 Tavait rencontré dans les gorges pittoresques à ti*av ers lesquelles se précipitent les eaux de la Dordogne naissante. Il se trouvait dans les environs de Bort, arrosés de clairs ruisseaux et de torrents écumeux, verdoyants de prairies, de vergers et de vignes, et dominés par des rochers volcaniques. Mais il ne se rendit pas jusqu'à la petite ville de Bort qui appartenait au diocèse de Limoges. C'est là qu'était né Marmontel. Après avoir commencé ses études à Mauriac, Marmontel âgé de quinze ans, c'est-à-dire en 1738, alla au collège de Clermont, tout à la fois élève et répétiteur, et vêtu de l'habit ecclésiastique. Avec quelques camarades, les jours de congé, il se promenait dans les environs de Clermont, et parfois jusqu'à Beauregard.

u Or, dît-il ', dans l'une de nos promenades à Beauregard, maison de plaisance de l'évêché, nous eûmes le bonheur de voir le vénérable Massillon. L'accueil plein de bonté que nous fit ce vieillard illustre, la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l'accent de sa voix est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune âge. Dans cet âge où les affections de l'esprit et celles de l'âme ont une communication réciproquement

> Mémoires de Marmontel, IW. I*'. Massillou devait avoir alors soixantequinze ans» .

si soudaine, où la pensée et le sentiment ag^issent et réadmissent l'un sur l'autre avec tant de rapidité, il n'est personne à qui quelquefois il ne soit arrivé, en voyant un grand homme, d'imprimer sur son front les traits du caractère de son âme ou de son génie. C'était ainsi que parmi les rides de ce visag;c déjà flétri, et dans ces yeux qui allaient s'éteindre, je croyais démêler encore l'expression de cette éloquence si sensible, si tendre, si haute quelquefois, si profondément pénétrante, dont je venais d'être enchanté à la lecture de ses sermons '• Il nous permit de lui en parler, et de lui faire hommage des religieuses larmes qu'elle nous avait fait répandre, n

Dussault, le critique des anciens Débats, rappelant ce passage dans un remarquable article sur Massillon, ajoutait : « Nous avons nous-méme entendu dire en 1789 à M. de Marmontel, qui aurait aujourd'hui près de cent ans, qu'après un demi-siècle, ce souvenir était tout nouveau pour lui, et que son oreille retentissait encore des sons de cette voix harmonieuse et imposante qui avait instruit, ému et charmé le grand Roi*. »

Beauregard, vers ces années, reçut une autre visite, celle du jeune abbé de Bemis, qui venait d'être nommé chanoine de Brioude. C'était en 1739. Bemis, dans son voyage en Auvergne pour prendre possession de son canonicat, visita l'évêque de Clermont, et, avec sa légèreté ordinaire, il parle de cette entrevue au commencement de ses curieux Mémoires. Ces mémoires se conservent avec les lettres et les papiers du cardinal

' Marmontel évidemment avait lu les sermons dans une des éditions de Trévoux, que ne parait pas avoir connues M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 1869, IX, 37.

* Dussault, Annales littéraires, t. V, p. 497,

au château de Saint-Marcel, appartenant aujourd'hui à M. le marquis Hervé de Bemis. Le cardinal en avait interdit la publication ; cependant, ils viennent d'être édités par un savant consciencieux et habile, M. Fré* déric Masson. On y voit pleinement apparaître ce personnage si poli, si généreux, si délicatement insinuant, mais un peu vain, parlant souvent de sa belle figure, de sa naissance et de son esprit, répétant que sa famille ne compte aucune mésalliance ; et surtout faible, mondain et complaisant dans sa jeunesse : en tout brillante personnification d^une spirituelle et frivole époque. Pourquoi n'a-t-il pu s'y montrer avec les repentire, la gravité et les réparations des suprêmes années?

En effet, l'élévation de Bernis vaut moins que sa disgrâce. Il y a plusieurs parties dans sa vie. La dernière est la meilleure. Cependant, dans ses ambassades, les Mémoires nous le montrent plus sérieux, plus politique, plus désintéressé qu'on se l'imaginait. S'il fut un étrange séminariste, M. Couturier, l'ami de Fleury et de Massillon, son ancien supérieur à Saint-Sulpice, l'eûttrouvé un digne cardinal, et lui eût fait grâce. Bemis profita plus de sa résidence à Rome que de son séjour à Saint- Su Ipice.

François-Joachim de Pierre de Bemis naquit le 22 mai 1715, au château de Saint-Marcel d'Ardèche. Sa physionomie respirait le charme et la douceur; il avait surtout un air candide qui attirait. Ingénieux et léger, facilement railleur, très-lettré, formé par la meilleure compagnie, à laquelle il appartenait, n'ayant rien d'austère dans les idées et dans les mœurs : tout dans le jeune Bernis était fait pour plaire à la cour de Louis XV et au monde du dix-hui-

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VIE ET ADMINISrnATION PASTORALES. 6l

avant trente ans, il était de FÂcadémie française. Cependant, il fut longtemps écarté des grands bénéfices par la sagesse du cardinal de Fleury. On connaît sa répartie mordante au prudent ministre : a Vous n'obtiendrez rien tant que je vivrai » , disait le vieux et tout-puissant cardinal. — « Eh bien! monseigneur, j'attendrai » , répondit le très-jeune solliciteur avec une profonde révérence. II parait qu'à son tour Boyer, évéque de Mirepoix, resta sourd aux instances de Bernis. Mais enfin le vent de la fortune souffla et le poussa loin. Il est fâcheux que madame de Pompadour ait pris tant de part à ce revirement des choses. Barbier, écho de l'opinion de la bourgeoisie parisienne, parle de M. l'abbé de Bernis comme d'un homme d'infiniment d'esprit, très-protégé par madame de Pompadour'. Les premières faveurs qu'il reçut furent l'abbaye de Saint- Amould, qui valait trente mille livres de rente, et l'ambassade de Venise. Il n'était pas encore prêtre; ce fut seulement en quittant Venise qu'il reçut l'imposition des mains, avec une sérieuse religion dont tous les assistants furent édifiés. Sa conduite répondit désormais à l'action qu'il venait de faire, disent les Annales catholiques*» Le Roi l'appela ensuite au ministère des affaires étrangères; et Benoit XIV l'employa dans les négociations entre Rome et la république de Venise. Le Souverain Pontife reconnut les services de M. de Bernis en lui donnant, de son propre mouvement, le chapeau de cardinal. Mais, rapide retour de fortune ! en même temps Louis XV le remplaçait par Ghoiseul, et exilait

' Journal de Barbier, t. VI, p. 191, année 1755. > Année 1800, p. 566.

1« ministre déchu à son château ahhatial de Vic-sur- Aisne, près de Soissons. Trouvant toujours matière à rire, Bernis au moment de ses disgrâces disait que son chapeau rouge lui était un bon parapluie. La faveur revint cependant peu à peu; il fut désigné pour l'archevêché d'Alby, et, après le conclave de 1769 d'où sortit Clément XIV, il eut l'ambassade de Rome ; il s'y trouva mêlé à la chute des Jésuites et à tous les événements du dix-huitième siècle finissant. Malgré la part que le cardinal de Bernis prit aux affaires de la Compagnie de Jésus, et où il se montra plus faible et plus complaisant qu'ardent et animé, il sut se faire estimer par son caractère généreux, humain, charitable. Depuis sa maturité, il condamnait les écrits de sa jeunesse, et il rachetait la légèreté de son ancienne vie. Ce fut à Rome qu'il acheva son poëme de la Religion vengée, témoignage de sa foi publié par le cardinal de Geixiil. Mais on lui reproche ses relations épistolaires avec Voltaire, quoiqu'il remette souvent au point son terrible correspondant. La Révolution fi'ançaise le trouva encore ambassadeur à Rome ; il refusa de prêter le serment dans son intégralité, et fut déchu de toutes ses fonctions et de toutes ses abbayes. Le chevalier Azara, ministre d'Espagne, lui obtint une pension de son gouvernement. Le vieux cardinal eut l'honneur de recevoir les tantes du Roi ; il vécut assez pour apprendre tous les maux de l'Église et de la patrie; car il ne mourut que le 2 novembre 1794, heureux d'avoir ressenti les salutaires et purifiantes adversités qui achevèrent de racheter la première époque de sa vie! Au reste, rien de plus frugal à Rome que sa vie; et si, dans sa splen-

deur, il donnait de magnifiques fêtes, il ne mangeait qu'un peu de légumes. Madame Lebrun, qui était à Rome en ces années, nous montre cette tempérance au milieu d'une table somptueuse : « J'ai été diner avec Angelica JKaufmann chez notre ambassadeur; il nous a placées toutes deux à table à côté de lui ; il avait invité plusieurs étrangers et une partie du corps diplomatique, en sorte que nous étions une trentaine à cette table, dont le cardinal a fait les honneurs parfaitement, tout en ne mangeant que de deux petits plats de légumes. » Madame de Genlis, dans la relation du voyage qu'elle fit à Rome pour accompagner la duchesse de Chartres, parle de la magnificence incomparable du cardinal de Bernis, de sa grâce parfaite, et aussi de la considération dont il jouissait à Rome. « Il avait alors soixante-six ans, une très-bonne santé, et un visage d'une grande fraîcheur. Il y avait en lui un mélange de bonhomie et de finesse, de noblesse et de simplicité, qui le rendait l'homme le plus aimable que j'aie jamais connu. Il se mettait tous les jours à table entre madame la duchesse de Chartres et moi. Les dîners de la meilleure chère rassemblaient la meilleure compagnie, et tout ce qu'il y avait d^illustres étrangers. Le cardinal en faisait les honneurs d'une manière inimitable. Il donna à madame la duchesse de Chartres de magnifiques conversations, c'est-à-dire des assemblées de deux ou trois mille personnes. »

On l'appelait le roi de Rome, et il l'était en effet par sa magnificence et par la considération dont il jouissait. Mais qu'auraient dit nos jansénistes de tout cela?

€4 L*ÉPISGOPAT DE MASSILLON.

Voici maintenant le curieux passage où le cardinal de Bernis parle des relations qu'il eut avec Massillon* :

u DE MON VOYAGE EN AUVERGNE ET EN LANGUEDOC EN 1739.

u La vie agréable que je menais dans le monde m^avait procuré beaucoup d'amis et une assez grande célébrité, mais la fortune, que je négligeais, n^avaît pas cessé de me maltraiter; je fus nommé en 1739 à un canonicat de "Brioude, en Auvergne; c'était une place convenable pour un gentilhomme, mais dont les revenus étaient fort insuffisants. Je partis de Paris pour aller prendre possession de ma comté, car c'est ainsi qu'on appelle les canonicats de Brioude. L'église de Saint-Julien est une des plus anciennes des Gaules, et le chapitre de cette église reporte son établissement au règne de Clovis II; on y fait preuve de noblesse de quatre générations paternelles et maternelles. Je revins en Auvergne du préjugé qu'on ne peut vivre ailleurs qu'à Paris; je trouvai dans cette province des gens d'un esprit solide et quelquefois des gens aimables; j'y séjournai un an; et j'y fis la conquête flatteuse de M. Massillon, évéque de Clermont. Cet homme respectable passait une partie de l'année à sa maison de campagne de Beauregard, ainsi nommée à cause de la beauté et de la singularité de sa situation ; c'est dans cette retraite que M. Massillon remaniait les sermons admirables qui ont paru après sa mort. Je n'ai point connu d'homme qui, avec l'extérieur le plus simple, inspirât plus facilement que lui la vénération et l'amour. Son esprit ne se développait que par degrés ; mais quand

' J*aî déjà publié ce curieux fragment dans le Correspondant du 10 mai 1870, p. 427, c'esi-â-dire huit ans ayant rappariiion des Mémoires,

i\ était animé, il se parait des couleurs les plus brillantes et les plus naturelles. Adoré dans son diocèse, il en avait banni toutes les disputes de reli(jion; Clermont cependant était un des berceaux du jansénisme. Un jour qu'il inon« trait à un étrangler son jardin de Beaureçard, et que cet étranger se récriait sur la beauté et la rîcbessc de la vue: a Venez, lui dit-il, dans cette allée, je vous montrerai « quelque chose de plussing^ulier que tout cela. » L'allée était fort sombre; Tétrano^cr témoig^na sa surprise en ne voyant rien de ce qu^on lui annonçait. « Comment, lui «f dit M. Massillon , vous n^aperccvex pas ce Jésuite et ce Père m de rOratoire qui jouent à la boule ensemble ? voilà à a quoi je les ai réduits. » Je communiquai à M. Tévôquc de Clermont les quatre premiers chants de mon poëine contre les incrédules; il m'exhorta d'étendre cet ouvrajc et de le finir. Il voulait ui'attacher à l'Église, me donner les ordres, et me nommer son grand vicaire, en me disant : u Je n'ai pour moi que ma réputation, mais on a « pour elle encore quelques égards à Versailles; vous u serez plus tôt évoque en travaillant sous mes yeux que si tt vous étiez auprès de quelque grand seigneur. » — Je lui fis connaître dans un grand détail les motifs de religion et de probité qui me défendaient de prendre ce parti; il approuva ma délicatesse, m'en aima et m*en estima davantage. Alors il me conseilla de m'attacher aux affaires étrangères, et m'annonça que j'aurais de grands succès dans la carrière des négociations; il me fit promettre, de plus, d'avoir à mon retour à Paris une explication avec le cardinal de Fleury. u Vous savez parie 1er, me dit-Il; votre candeur et votre franchise inléres- <c sent pour vous. Les hommes les plus durs ne se défena dent guère de cette séduction ; peut-être rainènerez- « vous le cardinal, du moins vous n'avez rien k perdre de « le tenter. » — Je lui promis de suivre son conseil, et j'exécutai ma promesse en 1743. »

' Ce Jésuite et cet Oratorien que le crayon railleur et léger de Bernis nous représente jouant ensemble aux boules sous les ombrages de Beauregard rappellent un trait également malin de d'Alembert. Le cardinal et le philosophe se rencontrent. D'Alembert peint Massillon comme se plaisant à réunir dans son attrayante campagne les Jésuites et les Oratoriens, à les faire jouer aux échecs les uns contre les autres^ en les priant de ne jamais se faire de • guerre plus sérieuse.

Ce qui est moins contestable, c'est la position difficile où il s'était trouvé dans les débuts de son épiscopat. Il nous dit lui-même combien l'Auvergne avait été agitée par les troubles religieux, et inquiétée' par les esprits insoumis. Les jansénistes avaient d'abord compté sur l'ancien Oratorien. Ils se trompèrent. De là, tant d'amères récriminations. La critique n'a pas assez réfléchi que ce mécontentement du parti, que cette aigreur, que ces injures honorent un prélat catholique, en prouvant son orthodoxie et sa fidélité.

i Cependant il chercha la paix, et il la rencontra.' Comment s'y prit-il? Simplement en préchant l'obéissance et en donnant l'exemple le premier, puis en* demandant le silence sur les questions qui bouleversaient les consciences. « Quel parti donc prendre, écrivait-il à M. de Tourouvre, évéque de Bodez, quel parti prendre pour des évéques qui aiment la paix et la vérité? Il n'y a point à délibérer : il faut prendre le. parti qui n'est point parti, c'est-à-dire précisément Celui de l'Église qui désavoue, et ceux qui la défendent mal, et ceux qui l'attaquent. C'est le seul moyen;

de se rendre utile et de ramener les esprits. » II aimait dans la discussion religieuse, lorsqu'elle devenait indispensable, la modération, le calme, la bonne foi, taudis qu'il redoutait extrêmement la passion, Tamertume, la colère et les violences. Sa grâce, son caractère conciliant, sa droiture ramenèrent les esprits sages ; et plus d'une fois dans ses lettres, il eut lieu de se féliciter de la tranquillité qu'il parvint à faire régner dans un grand diocèse. Mais on n'est pas évéque impunément ; on a beau aimer la paix, y sacrifier ses goûts, se dévouer au bien, il y a dans tous les temps des caractères despotiques, des âmes ardentes, de» esprits d'un zèle mal éclairé et trop personnel, qui veulent tout soumettre à leur sentiment, à leur intérêt ou à leur passion, soit religieuse, soit politique. Ils n'épargnent en rien ceux qui n'épousent pas leur parti, et ils sont d'autant plus implacables qu'ils sont pour la plupart sincères, et qu'ils se croient vertueux. Il faut surtout les suivre dans leur fluctuation, car leurs idées sont de peu de consistance et de peu de stabilité, pareilles à un grand feu allumé au milieu des champs, dont la flamme varie de direction avec le vent, en demeurant toujours ardente.

Les natures calmes, sages, modérées, pleines de bienveillance et de respect pour les intentions des autres, les administrateurs patients leur sont souverainement antipathiques. Ils préfèrent à toute chose une guerre déclarée. Ne pas céder au courant deleur opinion ou plutôt ne pas s'y précipiter à leur suite, leur parait le plus irrémissible des crimes. Les auteurs jansénistes se montrèrent plus irrités de la mansuétude de Massillon, de sa conduite modérée.

de sa prudence et de ses égards envers les personnes compromises, que des attaques ou des mesures sévères des plus rigides. Cela se conçoit de toute manière : ils voyaient combien cette lente et douce action détachait les âmes du jansénisme.

Avant l'installation définitive de Massillon dans son diocèse, les jansénistes l'avaient attaqué sur divers points où ils eurent peu de succès ; ils lui reprochèrent de s'être mis à porter perruque et d'avoir pris une livrée verte; surtout ils le soupçonnèrent de n'avoir pas la sérieuse intention de résider en Auvergne. Cependant durant les premières années de son ministère épiscopal, ils parurent vouloir le ménager, soit qu'ils espérassent l'amener à eux, soit qu'ils attendissent l'occasion favorable de recommencer à l'assaillir. On trouve dans deux manuscrits du temps qui sont d'origine oratorienne les traces de cette situation des esprits à son égard. On est, il est vrai, fâché de lui voir des grands vicaires molinistes ; mais on s'apaise volontiers en se disant qu'il fait tout par lui-même, et qu'il ne leur laisse aucune affaire à traiter. Ce qui console surtout et ce qui donne des espérances, c'est, remarque-t-on, que les Jésuites en disent maintenant pis que pendre, et le déchirent comme janséniste approuvant et estimant les Bénédictins, les Pères de l'Oratoire, et autres opposés à la Bulle. Sans doute, il n'a pas gardé un ardent ennemi de la Consti-

tution pontificale, le P. Poujet qui avait travaillé à ses livres liturgiques ; mais pour compenser on prétendait lui avoir ouï dire, en parlant de quelques publications du temps, qu'on faisait aux jansénistes une vraie querelle d'Allemand.

Tout balancé, en somme le parti reste inquiet. Et dans leur anxiété, on croirait que nos bons jansénistes ne seraient aucunement fâchés de voir mourir l'évéque de Clermont. N'est-ce pas là en effet le plus sûr ? Comment compter désormais sur lui? Cette naïve aspiration d'une secte qui, dans son désespoir, deviendrait inconsciemment cruelle, a l'air de se trahir dans ces derniers mots : « On écrivait de chez lui en 1726 qu'il mettait au net ses sermons pour l'impression; mais il a été bien malade depuis *. » Il fut très-malade en réalité, mais il ne mourut pas, et il ne fit point imprimer ses sermons.

Le P. Batterel, longtemps secrétaire de l'Oratoire^ auquel nous devons une partie de ces notes, et qui a laissé des manuscrits encore existants et du plus haut intérêt pour l'histoire de sa congrégation, était un homme sévère, probe, convaincu, laborieux. En com-

1 Entrait-il dans sa destinée qii*oD désirât ainsi sa mort? — Par exemple, M. Pecquel, grand maître des eaux et forêts de Rouen, écrivait de Versailles à Danchet, le 22 mars 1737, une curieuse lettre dans lafiielle il réclame son suffrage à l'Académie française pour le siège que la maladie de M. de Clermont peut bientôt rendre vacant, et il lui énumère tous ses titres, c'est-à-dire toutes ses traductions. Il paraît que dans ces temps reculés les candidats à l'Académie française étaient pressés, et qu'ils manquaient autant de prudence que de patience, car ils s'exposaient à des représailles, à ce qu'un jour on fît les mêmes 7oeux contre eux. En reyanclie. Voltaire «ouhaitait au respectable prélat une vie presque aussi durable que sa gloire. Et Voltaire fut exaucé, car celui en faveur duquel il exprimait ce sentiment eut ce qu'on appelle une longue existence, et sa gloire subsiste encore.

puisant les papiers et les registres de cet honnête Oratorien, je me suis attaché à lui ; pourtant je dois avouer que son esprit me paraît avoir été un peu étroit, et qu'il se montra favorable à l'idée janséniste. Aussi M. de Vintimille, archevêque de Paris, se crut-il obligé de lui interdire la prédication.

Les choses en étaient là. Revenu à la sanlé, Massillon continuait à régir avec prudence le diocèse de Glermont; il demandait qu'on se soumît, mais il se contentait d'un assentiment verbal *. Il avait même donné à un ecclésiastique d'Auxerre, exilé en Auvergne, la permission de célébrer la messe ; pourtant il révoque cette autorisation, au retour de Paris d'un sulpicien *. Les jansénistes l'épiaient toujours ; ils étaient aux aguets : enfin ils saisirent le joint pour lui porter un coup d'épée. Était-ce seulement pour l'animer, et comme par manière de jeu ? Où plutôt voulait-on persuader au public que dans le fond, sous des ménagements politiques, cet éminent évéque n'était pas un adversaire, mais une sorte d'ami secret et timide? Cette fois la tactique ne manquait pas d'une certaine habileté. Or, le jour de la Pentecôte 1728, on avait entendu à la cathédrale un prédicateur jésuite, le P. Bonnefont, préfet des études au collège de Glermont. C'était déjà aux yeux des jansénistes un cas extrêmement grave; de plus, ce déplaisant orateur leur parut vouloir sonner « le tocsin » , D'après leur organe, c'est-à-dire les Nouvelles^ « il invectiva fortement contre ceux qui gardent aujourd'hui le silence, et dit qu'il fallait prendre parti; on en a porté des

» Nouvelles, 1721, p. 46. '

* Nouvelles, 1727, p. 149.

VIE ET ADMINISTRATION PASTORALES. Il

plaintes à M. Tévêque, que Torateur, à ce que roii croit , avait en vue : mais on pense que ce pacifique prélat laissera tomber la chose » . Les Nouvelles, profitant de la circonstance, parlaient de l'affaire des douze évéques qui avaient écrit à Louis XV en faveur de Soanen : « Le cardinal de Rohan lui a donné avis de ce que les évéques tramaient à Paris contre les douze; il ajouta qu'il serait charmé d'avoir son approbation. Néanmoins on espère qu'il n'en fera

rien '. »

Après tout, les jansénistes se contentaient jusque-là de ces égratignures qui ne faisaient pas grand mal. La signature du formulaire catholique que Massillon exigea de ceux qu'il employait anima plus vivement le parti janséniste. En 1730, M. Tournadre était prévôt de Saint-Pierre de Lezoux. C'était alors un chapitre assez important composé, outre le prévôt, d'un chantre, de quatorze chanoines et de quelques semi-prébendés ".

Or, ce M. Tournadre, voulant prêcher le carême, demanda, suivant l'usage, la permission de l'évéque. Massillon lui proposa de signer le formulaire ; naturellement notre prévôt, qui tenait aux nouvelles opinions, répondit qu'il séparait le fait du droit; car tout en blâmant les distinctions et la casuistique de ses adversaires, on n'oubliait pas d'y avoir recours au besoin. Comme notre janséniste s'opiniàtrait, l'évéque lui ôta tous ses pouvoirs, et, dans sa visite pastorale, il le condamna d'abord à trois mois de retraite qu'il

' Nouvelles, supplément pour les mois d'avril, mai, juin, juillet et «DÀC nSS, p. 11, 2* éd., 1128, p. 287.

s Pouillé de ClermotU, 1766, p,M>.

devait passer au Saint-Sacrement. Puis M. Tournadre fut mis en demeure ou de signer ou de résigner; très-attaché à son idée, il préféra se retirer et aban— donner son bénéfice : mais il y eut arrêt de défense > En tirant les choses de leur côté, les Nouvelles expliquent cette affaire, et elles donnent des détailsqui sont assez curieux, car ils nous font pénétrer dans l'esprit et dans les usages de cette époque mal connue, quoique si proche encore de nous :

a Le 11 janvier (1730), M. Tournadre, prévôt du chapitre de Lezoux, diocèse de Glermont, étant allé demander la mission pour prêcher le carême en cette ville, M. l'évêque lui proposa la signature du formulaire qu'il offrit de signer avec la distinction du fait et du droit suivant la paix de Clément IX. Le prélat (c^est M. Massillon) répondit que c'était une chimère, qu'il fallait croire le fait comme le droit, et signer purement et simplement. Le sieur Tournadre, ayant refusé designer de la sorte, nonseulement n'eut pas de mission, mais l'évêque lui ôta de plus tous ses pouvoirs, et depuis, dans une visite faite à Lezoux, le 2 mai, il l'a encore condamné à trois mois de séuiinaire pour cause de désobéissance, et afin qu'il apprenne — chez des sulpiciens — la doctrine de l'Église '. Ce n'est pas tout, il ordonna au chapitre de sommer son prévôt de signer le formulaire dans deux mois, et faute de ce, de renoncer à sa prévôté. Une commission si odieuse fut exécutée fidèlement deux jours après. Le baile du chapitre fit verbalement et publiquement à l'issue de la grand'messe la sommation à M. Tournadre; après quoi le chapitre délibéra que si dans deux mois ledit prévôt ne signait, son bénéfice serait impétra-

' Procès-verbal da 2 mai 1730, Lezoux. Il Ail envoyé non à Saint-Sul<» pice, raaU au Saint-Sacrement de Thiers.

ble, et que le chapitre y pourvoirait. Pour éviter les dangereuses épreuves d'un séminaire su1picien,]e péril de la séduction, les citations et si(jnifications par écrit, et toutes lesau très violenccsqu'a essuyées et essuie encoreM .Lestage, curé de Biarritz, à Bayonne, M. Tournadre s'est retiré'.»

Sans se butter contre les obstacles infranchissables, mais saisissant tous Jes points accessibles, en tacticien consommé, il s'avançait avec infiniment d'art, de sagesse et de patience. Au séminaire, sa tâche était facile. Les sulpiciens qui le dirigeaient l'aidaient sincèrement. Leur modestie et leur simplicité lui plaisaient. La délicatesse de leur conscience les empêche de se mêler en quoi que ce soit aux choses de l'administration; et leur influence vient de ce qu'ils n'en veulent jamais user : « Recommander un ecclésiastique, c'est nuire à un autre, disait un sulpicien; notre vocation nous l'interdit. » Sans la moindre difficulté, on y avait adhéré à la constitution papale, au formulaire et au concile d'Embrun qui avait condamné^oanen, évêque de Senez. Voulant néanmoins tenter le terrain et se confiant sur le voisinage de la Chaise-Dieu, les jansénistes avaient placé à ce séminaire le précepteur des petits-neveux de Soanen. Rien de plus délicat et de plus embarrassant que la position où se trouvait acculé Massillon. Soanen avait été Oratorien ; il était évêque ; son malheur même lui attirait de nombreux partisans. Cependant, comme le précepteur ne put se décider à se soumettre aux décisions de l'Église, il fut, paraît-il, obligé de quitter le séminaire de Clermont *,

Nouvelles du 17 juin 1730.

Nouvelles du 10 novembre et correction du 21 décembre 1730.

Après avoir rapporté le cas du précepteur, la feuille janséniste ajoutait :

u On croit ici (à Clermont) que c'est pour cela même que M. l'évêque avait introduit une sig^nature qui jusque-la n'avait point eu usage dans son diocèse, et à laquelle il semblait même opposé, parce que, disait-il, cela ne fait que multiplier les jansénistes. Ce prélat parait extrêmement indisposé contre cet illustre captif, surtout depuis que celui-ci, pour toute réponse à une lettre de quarante pages qu'il lui avait écrite pour l'engager à changer de sentiments, s'est contenté de lui mander a qu'il avait (i déjà répondu aux mêmes raisonnements dans sa lettre a à M. d'Embrun, et que tout ce qu'il pouvait faire de ti mieux pour M. de Clermont, c'était de ne montrer sa u lettre à personne *. n

Mais se reprenant et se corrigeant lui-même, le journaliste disait un peu plus tard :

u On a marqué que M. de Clermont avait écrit à M. de Senez une lettre de quarante pages ; en quoi I'oq a surfait plus de la moitié. Mais au lieu d'une lettre, il y en a eu deux aussi violentes l'une que l'autre ^.

Or nous avons ces deux lettres de Massillon et la réponse de Soanen; rien, malgré les différences de sentiments, de plus poli, de plus respectueux et de plus touchant même. Il est vrai que Févéque de Senez parle des lettres de l'archevêque d'Embrun; mais il est loin de dire qu'il ne montrera pas celles de Massillon. Il termine même au contraire en s'adressant au cœur de l'évêque de Clermont avec une véritable effusion :

' Nouvelles du 10 novembre 1730.

* Nouvelles du 21 décembre 1*730.

a Pour VOUS à qui Dieu m'a uni par tant de liens sacrés, uon-seulement de Tépiscopat, mais encore de notre éducation et de notre ministère précédent, je ne vous répondrai que par ma tendresse et par mes vœux; et j'aimerai toujours beaucoup mieux les petites plaies de l'ami que les fausses caresses de l'ennemi. »

De son côté, Massillon, en exhortant son ancien confrère à se réunir au reste de rÉglise, lui offrait ses services, sa campagne de Beauregard, lui exprimait la tendre vénération dont il était pénétré pour ses mœurs, ses talents et ses vertus; et il lui disait quelle joie il éprouverait de le revoir. Chose curieuse, et qui marque que les Nouvelles avaient certains moyens d'information à la Chaise-Dieu, c'est qu'il demande à Soanen de ne communiquer à personne les lettres qu'il lui adressait. Mais, on le voit, les amis de l'évéque de Senez le servaient bien mal en attaquant ainsi un des plus doux et des plus conciliants des hommes.

Il parait même que Massillon remit au point un cousin de Soanen, M. Sirmond, archidiacre de Senez. Ce M. Sirmond, dans Tété de 1736, fit un voyage à la Chaise-Dieu; à son retour, passant par Beauregard, il crut faire sa cour à Tévéque de Clermont en déclamant contre son infortuné parent. Il se trompait, et son hôte le rappelait à la pudeur. A ce sujet, Soanen écrivit à M. Sirmond lui-même : « Il me revint de toutes parts que vous aviez tenu à Beauregard des propos si étranges pour me décrier, que M. Tévêque de Clermont ne put s'empêcher d'en rougir pour vous, et de vous témoigner qu'il n'y avait pas moins d'indécence dans vos paroles que d'exagération; il aurait pu ajouter de fausseté et d'insigne calomnie. Mais

VOUS n'en devîntes pas plus réservé, ni plus charitable ^ » Dans les commencements, non content d'offrir à Soanen l'hospitalité à Beauregard, Massillon aurait voulu lui adoucir les rigueurs de l'exil, et lui procurer quelque abri où le climat fût moins rude et la société plus variée qu'à la froide solitude de la Chaise- Dieu. Il fut même question de Saint-Allyre de Glermont ; mais Soanen ne voulait en rien se prêter à ces accommodements et à ces tempéraments, n'acceptant ou que son humble siège, ou que son désert glacé*.

Si, durant longtemps, l'évéque de Glermont essayait de ramener à l'orthodoxie son ancien confrère de l'Oratoire, celui-ci, de son côté, priait et faisait prier pour que Massillon entrât dans la voie étroite de la grâce toute gratuite et toute puissante. Un père de l'Oratoire, âme naïve et évidemment sincère dans son zèle, s'intéressait fort à ce qu'il estimait la conversion et à ce qu'il croyait le salut de celui qui était la gloire de la Congrégation.

A ce religieux dont je voudrais savoir le nom, l'exilé de la Chaise-Dieu écrivait au mois de janvier 1738 : il ne désespère pas; il a foi dans les larmes et dans les prières ; il a surtout confiance au livre sur les convulsions de Carré de Montgeron ; il est évident qu'un tel écrit, que l'œuvre des convulsions doivent faire tomber les cataractes de tous les yeux. « N'essuyez pas vos larmes, écrivait donc Soanen à cet Oratorien au sujet de Massillon, n'essuyez pas vos larmes sur celui qui en est l'objet. Dieu veut qu'on l'importune; et la violence qu'on lui fait dans la prière lui est tou-

1 Lettres de Jean Soanen, t. V, p. 491. — 28 juillet 1736. ^ Ibid., t. II, p. 61 et p. 86.

jours agréable. La grâce ne se donne plus que par mesure et goutte à goutte ; ne soyez donc pas surpris si vous n^obtenez pas tout à la fois : Taveu et la conviction qu'a produits la lecture de certain livre (c'est celui de Montgeron), promettent des fruits plus abondants. On peut ne se montrer qu'à la dernière heure, et réparer par un grand courage les fautes d'une excessive lâcheté. Je ne cesserai jamais de faire des vœux très-sincères pour l'illustre personne qui vous est si chère ^ » Ce qui me touche, c'est de voir Massillon appelé illustre, car c'est la première fois que je trouve ce titre décerné à mon héros.

Il est évident que le goût de Massillon pour les sulpiciens allait croissant avec les années. De temps en temps il passait quelques jours dans leur maison; et il ordonna qu'on y transportât pour son usage propre un petit mobilier, dont parle son testament et dont il disposa en faveur du séminaire. Or on ne lui voit rien faire d'analogue à l'égaixl des Oratoriens; il s'en faut. Au contraire, de ce côté, que de sujets de mécontentement réciproque! Par exemple, c'est un P. Mail et, de l'Oratoire de Riom, qui durant les vacances de 1730, se présentant pour célébrer la messe à la sacristie de la paroisse où il se trouve, subit comme suspect de jansénisme un humiliant refus de la part du curé, et qui «e plaint vainement à Tévèque de l'affront qu'il a subi. C'est un P. Josse, de l'Oratoire de Clermont, qui est interdit pour avoir distribué des livres d'une théologie douteuse. « Le curé de Notre-Dame du Port, zélé sulpicien, avait

' Lettres de Jean Soancnf t. VI, p. 413.

accuse ce Père de distribuer de Nouveaux Testaments, et d'avoir dit dans une conversation que M. Massillon pensait dans le fond comme l'Oratoire, qu'il n'agissait autrement que par politique. C'est ce qui l'a fait interdire. Il a inutilement tenté, soit par lui-même, soit par son supérieur, de pouvoir s'expliquer avec le prélat. L'audience a toujours été refusée * . »

Le curieux était que le neveu même de Massillon, le P. Joseph, alors préfet du collège oratorien de Riom, appartenait au parti janséniste, et qu'en cette qualité il jouissait de l'amitié de Soanen. Les Nouvelles qui l'ignoraient, et dont l'aversion pour l'orthodoxe évéque de Clermont devenait chaque jour plus accentuée, dans leur zèle inconsidéré, attaquaient le peveu en voulant ainsi parvenir jusqu'à l'oncle. Ce sont là des mésaventures auxquelles sont exposés les ardents qui parfois frappent plus fort que juste. On voit les confusions un peu risibles que tout cela devait amener. Soanen essayait de débrouiller les choses; et il écrivait au journaliste que le P. Joseph était un ami, loin d'être un adversaire. Mais ce rôle de protégé accepté par le neveu, cet air de protecteur pris par le chef des appelants, ce bruit et ce spectacle ne pouvaient être que très-déplaisants à Massillon, d'autant plus qu'on voyait sans cesse sur la scène et l'Oratoire et les oratoriens.

Le rédacteur janséniste des Mémoires sur la Bulle Unigenitus suppose que l'Oratoire et son général s'étaient rangés du côté des opposants ; voici en effet ce qu'il dit :

1 Nouvelles, 1731. De Clermont en Auver(jnc, 19 janvier, p. 16.

u Les chapitres et les curés de la capitale adhérèrent à Fun et à. l'autre appel. Les communautés les plus célèbres en firent de môme. Celle de l'Oratoire ne fut pas des dernières à se signaler; et son général (le P. de la TouY) souscrivit enfin la signature comme les autres. On sait quelle place de distinction il avait dans l'estime du cardinal de Noailles, et il n^ignorait pas combien cette Éminence avait été fondée en raisons pour se conduire comme elle l'avait fait. Il fut longtemps néanmoins à réflécbir s*il rendrait ses sentiments publics. Sa prudence éclairée ne s'éteint jamais, et le sert si bien que jusqu'à présent elle lui a fait écarter de sa congrégation tous les traits de ses ennemis. De là vient, sans doute, que dans les occasions où il serait essentiel de s'expliquer, le silence qu'il observe le ferait soupçonner d'être favorable aux acceptants, si l'on ne connaissait pas bien son attachement aux intérêts de la vérité. Mais il faut convenir qu'il la tient trop emprisonnée dans son cœur; car lorsqu'il s'agirait de la défendre par quelques paroles ou quelques démarches courageuses, il se renvelonpe toujours dans sa prudence ^ »

Qu'elle fût vraie ou qu'elle fût supposée, cette situation attirait à l'Oratoire les éloges des appelants et des opposants. Gomme toujours, les querelles étaient plus animées en province qu'à Paris, parce que les questions personnelles s'y mêlent davantage. Les maisons d'enseignement en particulier se ressentaient de ces divisions : en Auvergne, les plus zélés pour les décrets pontificaux mettaient leurs enfants au collège des Jésuites de Clermont-Ferrand et les autres au collège des Oratoriens de Riom. De là,

^ Anecdotes ou mémoires secrets sur la constitution Unigenitug, t. III, 1T33, p. 182.

même dans la plus petite bourgeoisie, un esprit de parti assez vif; Marmontel, qui, tout en finissant ses études à Clermont, cherchait des leçons pour pouvoir vivre lui-même et aider les siens, trace de cette petite guerre un croquis curieux et piquant.

Marmontel était naturellement externe; les Jésuites, chez lesquels il étudiait, ne paraissaient pas prêts à lui procurer des répétitions ; et il demeurait en ville, dans une chambre voisine des nues, où il faisait des repas d'ermite accompagnés de réflexions amères, mais assaisonnés par l'appétit de la jeunesse. Une bonne petite madame Clément qui logeait au-dessous de lui, encore qu'assez près du toit, s'inquiétant de voir Marmontel seul, sans feu et sans cuisine, vint le voir et s'informer de sa situation. Le jeune homme lui avoue que pour le moment il n'est pas fort à son aise, mais que les PP. Jésuites s'occupaient de lui.

« Bon ! répond madame Clément, vos PP. Jésuites! ils ont bien autre chose en tête; ils vous berceront de promesses, et ils vous laisseront languir. Que n'allez-vous à Riom chez les Pères de l'Oratoire? Ceux-là vous donneront moins de belles paroles, mais ils feront pour vous plus qu'ils n'auront promis. »

Marmontel, sans se rendre à l'avis de sa voisine, va trouver le Préfet de son collège, qui le reçoit froidement. ~~

« Je viens, mon Père, lui dit-il, prendre congé de vous.

— Vous vous en allez?

— Oui, mon Père, je m'en vais à Riom, où les PP. Oratoriens me donneront dans leur collège autant d'écoliers que j'en voudrai.

— Quoi, mon enfant, vous nous quittez; vous élevé dans nos collèges, vous en seriez transfuge !

— Hélas! c'est à regret; mais vous ne pouvez rien pour moi, et j'ai Tassurance que ces bons Pères...

— Ces bons Pères n'ont que trop l'art de séduire et d'attirer les jeunes gens crédules comme vous. Mais soyez bien sûr, mon enfant, qu'ils n'ont ni le crédit, ni le pouvoir que nous avons. »

Le résultat de cette conversation fut que le jeune et rusé Marmontel obtint douze élèves des Jésuites, au vif dépit de madame Clément, qui était janséniste. «Ah! lui disait-elle, je serais bien plus contente de vous voir aller à Riom; c'est là qu'on fait de bonnes et de saintes études. »

On conçoit que Marmontel embellit le tableau, en peignant ces rivalités de collèges. Mais il n'en est pas moins vrai que l'ardeur était grande, et que les jansénistes quels qu'ils fussent, à tort ou à raison, croyaient pouvoir compter sur l'Oratoire. Apparemment, un évéque ne pouvait fermer les yeux. Vous n'êtes pas du parti, devait dire Massillon à ses anciens confrères, je ne demande pas mieux de le croire; mais donnez à l'Église quelque marque de soumission, quelque gage d'orthodoxie. Voici ce que sur ce sujet écrivait le rédacteur du journal janséniste, en y mettant le ton de pur bavardage qui lui est si habituel :

u M. Massillon se dédommage du temps qu'il passa sans exiger de signature. Les Pères de l'Oratoire de son diocèse sont avertis de sa part qu'il n'en admettra aucun aux saints Ordres qu'il n'ait préalablement signé le formulaire.

u On croit que l'affaire du P. Josse se raccommode et

quMl rentrera dans les bonnes grâces du prélat, sans qu'on sache encore à quelles conditions. La distribution des Nouveaux Testaments n'était pas le seul sujet de sa disgrâce; quelques sujets de plaintes que M. Tévêque prétend avoir contre les Pères de l'Oratoire qui ne sont pas de son diocèse, l'avaient indisposé à un point que le P. Fouilloux, supérieur presque perpétuel de l'Oratoire de Glermont, avait cru devoir lui donner une sorte de satisfaction, en sacrifiant le P. Josse dont il demandait l'éloignement. Ces plaintes du prélat regardent un certain prieuré du P. Pichard qu'on lui avait fait espérer pour son neveu le P. Massîlion, actuellement préfet du colléj;ede Riom. Le P. Legendre, supérieur de ce collège depuis dix ans, avait fait de son mieux; mais l'affaire a échoué pour la quatrième fois, malgré la caution donnée pour les frais, et la pension, et les assurances qu'on n'exigerait aucune signature du P. préfet. On a été fort en peine de savoir qui avait pu détourner le P. Pichard de faire sa résignation; et ne pouvant découvrir l'auteur de cette bonne œuvre, on avait voulu détourner toutes les foudres épiscopales sur le distributeur des Nouveaux Testaments. Au reste, M. de Glermont en a été quitte à bon marché; et il ne lui en a pas coulé, comme il lui arriva il y a huit ans, les frais de provision de Rome et de la prise en possession, c'est-à-dire environ cinquante pîsloles, et à son neveu un voyage pénible qui se termina à la régence d'une sixième, au lieu du titre de prieur *. »

Il n'y a rien de tel pour se tromper que les gens qui prétendent tout savoir. Les Oratoriens avaient à, Effiat un collège florissant qui devait même en 1776 être érigé en école royale militaire. Dulaure admirait

* t^ouvelles, 1731. De Glermont en Auvergne, le 12 ja:ivicr, p. 43.

ses vastes jardins et ses bâtiments commodes '. Au sujet de cette maison, la feuille des appelants essayait encore d'indisposer les esprits contre Massillon :

tt Le P. Auphant, supérieur de TOratoire d'Cffiat et curé de cette paroisse, disait Tan passé pour justifier la précipitation de sa prise de possession, quMl était convenu secrètement avec M. l'évêque d'en agir ainsi, afin de prévenir la publication de la déclaration du 24 mars et d'éviter la sig^nature du formulaire et de la bulle. On sait ici que le prélat s'embarrasse peu des sentiments, pourvu qu'on ne fasse pcLs d'éclat. Ce sont ses termes. Néanmoins ce même P. Auphant a envoyé deux confrères aux Ordres ', quoique M. l'évêque lui eût déclaré plus d'une fois qu'il n'ordonnerait aucun sujet de l'Oratoire qui n'eût préalablement sig;né tout ce qu'on lui présenterait. Ces deux confrères, sans être admis à son audience, ont été civilement renvoyés au (^rand vicaire, M. de Champflour ', qui, pour tout examen, les a fait sig^ner dans deux registres différents. L'un d'eux proteste qu'il ne sait ce qu'il a signé. Mais M. de Glermont le sait bien, car en parlant de ce confrère, il a dit au P. Fouilloux, supérieur de rOratoire de cette ville, en présence du P. Sicaut. Jésuite, et de M. Audi(yer, ex-Jésuite, ses commensaux : Je suis fort content de lui, il a signé le formulaire et la constitution. C'est ainsi que M. Massillon est parvenu par deg^rés jusqu'à proscrire les vérités qu'il prêchait, lorsqu'il était de l'Égalise enseig;nante; mais il est aussi parvenu à ne plus enseigner depuis qu'il est enseignante »

' DviéAVKEf Description de C Auvergne, an II, p. 107. Le P. Pcrricr, stipéneur de l'Oratoire d'EfBat, fui durant la révolution évéqiie constitutionnel du Puy.de-Dôme.

* On appelait con/rère« les religieux de l'Oratoire qui n'étaient pas encore prêtres; une fois promus au sacerdoce, ils prenaient rang parmi les pères.

'M. dé Champflour, comme nous l'avons vu, devait devenir évéque de Mirepoiz.

^NouveUes, 29 mai 1731, p. 107.

On avait soin, en même temps qu'on le montrait contraire au parti, de le peindre en compagnie de Jésuites. Ainsi l'on suppose qu'il aurait déclaré à un membre de la Société, le P. Fillaut, qu'il avait un moyen infaillible de découvrir le rédacteur des Nou^ velles ecclésiastiques. Sur quoi une personne d'esprit aurait, dit qu'elle avait beaucoup de peine à croire qu'à cent lieues de Paris, M. Massillon eût trouvé en un jour la pierre philosophale que M. Hérault et ses émissaires cherchent en vain depuis trois ans * . Cette personne-là m'a bien l'air d'habiter Paris et de tenir en souverain mépris le reste du monde; elle doit connaître ceux qui, lors de la nomination de Massillon à l'épiscopat, lui prêtaient charitablement l'intention de ne pas résider; maintenant qu'on le voit s'attacher à l'Auvergne, demeurer à cent lieues de Paris, on le regarde volontiers comme un provincial arriéré, ridicule et peu au fait des choses du jour. « Il va jusqu'à écrire des lettres de quarante pages à M. Soanen pour l'engager à changer de sentiments. En vérité c'était vouloir perdre son temps et son encre. »

Mais « l'illustre captif» , plus éclairé que les rédacteurs jansénistes, très-lié avec le P. Joseph, et sans doute aussi touché au fond de l'àme par la bonté, la douceur et la vertu de Massillon, est loin d'être satisfait de tout ce bruit et de tous ces propos, et il trouve qu'on a des correspondants mal informés. Comme il le doit, il couvre le journaliste de fleurs et il l'entoure d'encens ; la situation l'exige, les Nouvelles défendent

* Nouvelles, 1131, 19 janvier, p. 16

le parti dont Soaneii est le chef; pourtant leur zèle lui parait parfois un peu inconsidéré et peut-être même périlleux. S'est-il un jour rappelé la fable éternellement vraie de rOurs et de TAmateur des jardins? s'est-il dit qu'il y a des gens qui pour écraser une mouche inopportune s'arment d'un pavé et cassent la tête de leurs amis? En un mot, s'est-il répété à luimême une morale dont nous voyons dans tous les temps la trop fréquente application :

Rien n*est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.

Quoi qu'il en soit, Soanen résiste à ses partisans : il défend un peu Massillon et beaucoup le P. Joseph; il voudrait moins de passion et plus de réflexion. Il est intéressant de mettre en regard de tous ces articles de la feuille janséniste ce qu'il écrivait le 21 août 1731 à vin de ses correspondants dont on ignore le nom ; il jette sur cette belle flamme un grand seau d'eau froide :

« Il est très-important pour la gloire de la vérité et pour l'intérêt de ses défenseurs que le généreux historien de la tradition journalière sache tôt ou tard ce qui peut se trouver d'altéré dans ses récits. Tout ce qui vient de lui est évidemment un don de Dieu. Rien de plus solide que ses propres réflexions, ni de plus brillant que sa doctrine. Mais ce qui lui vient des autres peut n'être pas toujours véritable; on ne saurait assez louer et son attention et son équité à réparer les brèches de la vérité, quand on les lui fait connaitrc. Je prie Dieu de le cacher toujours ^ous l'ombre de sa puissante main ; et quoique je l'aime et l'honore tendrement, sans le connaître assez sûrement, j'aime mieux ignorer son nom pour son repos que de le

savoir et trembler pour lui. Cependant, comme il est certain qu'on peut pénétrer jusqu'à lui par une chaîne de médiateurs, je vous prie, si vous en connaissez quelqu'un, de lui faire savoir qu'il y a un peu de passion en ceux qui lui ont parlé ou écrit sur l'oncle et le neveu du ehef-lieu de ce pays. Je n'ai pas sous ma main diverses feuilles, parce que je les prête; mais je me souviens : ]* qu'on a quelquefois un peu augmenté en imputant à l'oncle plus de mal qu'il n'en fait; il est sûr que son cœur le porte à faire du bien, et qu'il ne fait pas tout le mal qu'il pourrait; le fond en est très-bon, et s'il suivait son cœur, tout en irait mieux; 2® ce qu'on a mandé làhaut du neveu se trouve contraire à la vérité; car il pense bien, et il est instruit; il est droit et ne fera rien contre son devoir. Je sais pourquoi je parle, et il mérite d'être ména(yéi Quant à la feuille du 29 mai 1731 que j'ai en main, on a imputé à l'oncle d'avoir poliment envoyé à son grand vicaire, M. de Ghampâour, les deux confrères qui, pour tout examen, les a fait signer, etc. La vérité est que le prélat les reçut très-honnêtement, et leur dit sans autre examen, à cause de leur robe, qu'ils n'avaient qu'à se faire inscrire dans le registre des ordinands pour le lendemain, sans avoir besoin de s'adresser à d'autres qu'à lui; mais que M. de Ghampflour, qui est plus maître du diocèse que le prélat, ayant su cette exemption, les envoya chercher, et leur fit signer ce qu'il voulut, sans leur dire ce que c'était. L'habile historien saura bien donner à ce trait un tour fin pour l'adoucir. Au fond, le prélat est louable d'avoir dit en bonne compagnie, quand il eut reçu la lettre de ]\L Ghauvelin aux évêques : J'en ai de la joie; cela peut arrêter les brouillons *. m

hes Nouvelles ne revinrent pas sur ces incidents; mais elles donnèrent une sorte de compensation et

1 Lettres de Soanen, t. III, p. 325 et 326.

de satisfaction à leur manière, en disant que Massillon avait remercié un Jésuite, le P. Sanmartin, professeur des cas de conscience. Ce P. Sanmartin aurait été ainsi obligé de quitter Clermont, où il enseignait, pour se retirer au Puy en Velay *. Mais le fait est très-peu probable, car ce religieux ne laissa Clermont que pour devenir recteur du Puy

L'intérêt de Soanen pour le P. Joseph était si profond, et sa confiance dans ses sentiments si sincère, qu'il écrivit en sa faveur à M. Pucelle, conseiller clerc au Parlement de Paris. Ce n'était pas un personnage de médiocre importance en son temps que ce M, Pucelle si parfaitement oublié aujourd'hui; il avait du crédit au Parlement, et il jouissait d'une grande popularité dans son parti. Cette notoriété venait de ce que sans cesse il parlait avec fougue et avec violence contre trois institutions aux dépens desquelles on pouvait à cette époque reculée s'élever facilement à une très-haute réputation : P le gouvernement, 2® la papauté et 3° la Compagnie de Jésus. Seulement son opposition à la cour était voilée sous les fleurs, les compliments et les protestations d'obéissance, tandis qu'ailleurs elle apparaissait toute nue et toute hérissée.

Le temps d'un homme pareil avait infiniment de prix; ses partisans le ménageaient avec soin; et pour lui recommander une affaire, il fallait être absolument sûr des opinions de celui qu'elle intéressait. Par là même que l'évêque Soanen écrivait à M. Pu-

* Nouvelles, feuille du 18 jaavier 1732, p. 11.

celle pour la cause du P. Joseph, c'est qu'il comptait donc pleinement sur le jansénisme du neveu de Massillon. Au reste, les expressions de sa lettre datée du 10 mars 1732 ne laissent lieu à aucun doute; on va en juger :

u Permettez, Monsieur, que dans ma confiance en votre bonté pour ma personne et en votre courage pour la justice, je mette avec moi un de mes plus précieux amis sous Pombrc de vos aîles, et que je prenne la liberté de vous recommander instamment la cause du cher P. Massillon, supérieur de l'Oratoire de Clermont, qui, sur de bons témoignages, me parait très-digne que vous lui accordiez cetie grâce, tant par la pureté de sa foi que par l'évidence de son oppression dans une chicane que la cour de Rome lui fait contre nos lois et ços usages. Voici le fait : Le P. Pichard, prêtre de l'Oratoire, fameux par ses missions, et encore plus par sa piété, était pourvu canoniquement d'un prieuré, près de Clermont, et sa charité était un des fonds de la Providence pour l'entretien de ce^te maison. Ses travaux, son âge, ses infirmités, et la connaissance qu'il avait du P. Massillon, furent les seuls motifs qui portèrent ledit prieur à lui résigner son bénéfice. L'acte s'est passé à Clermont dans les formes de droit, et a été ensuite envoyé à Rome. Mais cette cour, qui sait si bien inventer des prétextes pour pousser plus avant ses prétentions, a refusé d'admettre la résignation, sinon après que le résignataire aura produit un certificat de sana doctrina. »

u Cette nouveauté est évidemment une forte atteinte à l'article 47 de nos libertés; et sur un bon conseil pris à Paris, on a résolu de présenter requête au Parlement pour demander que l'évêque diocésain soit commis pour l'institution canonique. Si vous daignez. Monsieur, accorder protection à mon ami, la personne qui est char-

çée de cette affaire à Paris aura l'honneur de vous informer plus au long; de toutes choses *. »

La vivacité des querelles du jansénisme, rextrême dgitation qu'elles produisaient dans le pays, Tardent intérêt qu'y portaient la bourgeoisie et la magistrature, ces discussions interminables sur des sujets ardus, tout ce bruit et ce mouvement n'ont rien qui doive nous étonner aujourd'hui, car nous savons combien, dans les disputes humaines, l'idée et la théorie sont immolées aux aspirations personnelles ou au résultat pratique. Sans doute il y avait des âmes rigides, élevées et généreuses dont la vérité était l'unique passion; mais en revanche quelle multitude d'esprits envieux, tracassiers, d'intelligences vulgaires, et surtout de cœurs égoïstes et dévorés par l'ambition !

C'est pourquoi le spectacle de ces discussions est dépourvu d'une haute curiosité. Sans doute ceux qui savent se sacrifier à un idéal ou se dévouer au bien public sont rares dans tous les temps ; mais le dix-huitième siècle, qui parla tant de sensibilité, manquait particulièrement de désintéressement. On voulait trop arriver, devenir célèbre, être admis dans Tintimité des grands seigneurs, se faire un nom ou une fortune. La flamme qui consume était absente. U faut attendre la fin du siècle pour voir réapparaître l'ère des sacrifices.

Le jansénisme n'avait donc plus rien de la puissante action du protestantisme. Petit, étroit, mesquin, il faisait une guerre de bureau et de pape-

^ Lettres de Soanen, t. III, p. 391.

rasserie. Le Parlement ne cessait d'adresser des remontrances au Roi, ni des huissiers au clergé. En soi le mal n'était pas bien grand, quelques saisies de temporel, quelques mandements épiscopaux brûlés; après tout, comme la plupart des hommes publics étaient inamovibles, ils gardaient leur poste en voyant accroître leur notoriété. Mais le principe d'autorité perdait peu à peu son prestige, et ce n'était pas au profit de la liberté.

L'opposition religieuse mène à l'opposition politique, ou plutôt s'y mêle toujours chez nous. Un homme ne peut se contenter toute sa vie de faire la guerre à l'Église. Le parti anticatholique parvenu aux affaires ne se nourrit pas uniquement de questions théologiques. La guerre, les finances, le commerce, les arts, l'industrie réclament son attention; et c'est alors que les hauteurs de vue, la netteté d'intention, le mérite de l'esprit, le désintéressement surtout doivent apparaître dégagés des nuées d'or dont quelques hommes sont enveloppés par l'enthousiasme de la multitude et l'exaltation, soit factice, soit réelle, de certaines individualités. Appuyé sur le Parlement qui y trouvait un instrument d'opposition à l'Église et à la royauté, c'est-à-dire un moyen de s'élever lui-même aux dépens de l'une et de l'autre, le jansénisme gagnait du terrain parmi nous et surtout avait l'air d'en gagner. La France est un pays où l'on fera sans cesse fortune en comba^ttant le catholicisme, à condition de le garder toujours, soit que, comme l'eau pour rester limpide, la religion ait besoin d'un continuel mouvement, soit que l'opinion des politiques change un peu avec les positions qu'ils

occupent, soit principalement que la Providence veuille ménager aux hommes sincèrement chrétiens l'occasion de développer ce qu'il y a de noble en eux et ce qui seul donne du prix aux choses terrestres, l'esprit de dévouement, d'abnégation et de sacrifice. Au milieu de ces troubles, Massillon, ayant pour toujours quitté Paris et Versailles, cherchait la paix qui ne se rencontre jamais ici-bas, surtout lorsqu'on est à la tète d'une administration quelle qu'elle puisse être. Malgré les ménagements, les égards, la douceur qu'il mettait dans ses relations avec les opposants, il sentait qu'il faut sans cesse lutter et souffrir, du moment qu'on s'intéresse à une idée. Et il se plaignait avec émotion des outrages qui lui étaient adressés, et surtout du peu de justice que des esprits aigris, que des natures amères et intolérantes rendaient à ses intentions.

'. Au reste, sa sensibilité avait eu à supporter un coup plus cruel, car il était sans remède et sans consolation. En effet, s'il fut souvent ému par les violences d'un parti qui méconnaissait sa droiture et son équité, il eut surtout à s'aflliger des scandales douloureux qui se produisirent dans son diocèse et même dans son clergé. Une triste affaire eut lieu en 1727 : un prieur ou curé d'Auvergne avait été brûlé en place de Jaude par arrêt du Parlement. Au synode suivant, l'évêque de Clermont exprimait sa profonde tristesse; il se désolait d'un fait si grave, d'une exécution méritée par un crime qui lui paraissait la honte du sacerdoce et l'opprobre du ministère.

A la rigueur pourtant, si l'on admet l'authenticité et la véracité des témoignages recueillis par M. de

92 LÉPISCOPAT DE MASSILLON.

Résie, ce curé pouvait être innocent; dans tous les cas, ce ne fut que plus tard qu'il fut justifié, et Massillon eut l'amertume d'être obligé de le croire coupable. Voici, du reste, comment une tradition obscure ou plutôt une légende confuse rapporte les faits. .

Saint-Babel est un petit bourg situé près d'Issoire, et qui aujourd'hui, avec les seize hameaux qui en dépendent, contient quatorze à quinze cents habitants. Au dix-huitième siècle, c'était un prieuré de l'archiprêtre de Billom à la nomination de l'abbé de Manglieu, qui vers le temps dont nous nous occupons s'appelait M. de Laval. Là, dit la légende, vivait un prieur ou curé vertueux et charitable. Son presbytère était ouvert à tous. Lorsqu'il y rentrait, il quittait sa houppelande, pour la laisser suspendue dans le corridor de la maison où chacun pouvait entrer librement; le rustique pasteur aimait à tailler les vignes et les arbres de son verger, et il se servait pour ce travail d'une serpe qu'il avait l'habitude de placer dans un trou de la muraille bâtie en pierres sèches.

Or, une après-dînée, le prieur s'était enfermé dans sa bibliothèque pour préparer son sermon. Un paysan de l'endroit, méditant un crime, pénètre dans le presbytère sans se laisser voir, prend la houppelande et la serpe, et les emporte. Puis la nuit venue, il se couvre de l'habit long du pauvre prêtre. Ainsi déguisé, il sort du village et attend sa proie à l'endroit où elle devait se montrer. A peine aperçoit-il sa victime qu'il s'élance et la tue en se servant de la serpe enlevée au prieuré. Sans perdre de temps, il va remettre à leur place, encore tout ensanglantés, et l'instrument du meurtre et la houppelande. Le

misérable assassin court ensuite à la ville dénoncer le prieur comme coupable du forfait qu'il vient luimême de commettre. La justice, se hâtant, profite de la nuit, et se transporte à Saint-Babel. On arrête le prieur stupéfait, et Ton trouve facilement les pièces à conviction, c'est-à-dire la serpe et la robe encore humides de sang;.

Ces objets qui furent saisis et les affirmations du scélérat suffirent. Ni la vie exemplaire du curé, ni son jédifiant ministère, lii les pressantes sollicitations de ses ouailles dont il était tendrement aimé ne suspendirent l'action des magistrats. La fermeté du malheureux, sa patience, sa vertu ne se démentirent pas. Malgré les attestations touchantes de ses paroissiens, malgré son air de piété et de douceur, il fut condamné à être brûlé vif. Attachée au poteau fatal, prolestant de son innocence, la victime subit Tatroce supplice avec une résignation héroïque. La foule en pleurs croyait voir un saint et un martyr; on dit même que ses ossements furent recueillis comme des reliques.

Quatre années plus tard, un autre crime amena le dénonciateur devant les tribunaux. Reconnu coupable, il fut condamné à la roue. Sur Téchafaud, il déclara qu'il était l'auteur de l'assassinat commis à Saint-Babel, et qu'il avait tout combiné pour en faire porter la peine à l'infortuné prieur * .

C'est ainsi qu'il faudrait se figurer ce drame

' RÈ8IE> Examen critique des Mémoires attribués d Fléchier sur les grands jours tenus en 1664 et 1666; — Lettre à M. Gonod, Rioni, 1845. — Voir aussi le récit de ce fait ou d*un fait analogue dans les Causes célèbres, 1768» t. III, p. 557 et ss. (Conf. Causes célèbres, 1773, t. I, p. 64, et le romanesque ouvrage Beconnaissance et repentir, par M. Bais, curé d'Issoire, 1809.)

étrange, si Ton se laisse convaincre par M. le comte de Résie qui a consulté les traditions locales et recueilli toutes les pièces qu'il a pu rencontrer. Néanmoins, dans Tétat actuel de la question, il reste à nos yeux un problème impossible à résoudre. En 1665, par arrêt des grands jours d'Auvergne, un prieur de Saint- Babel, Guillaume Boyer, avait été pendu, malgré un premier jugement et même une sentence du Parlement qui lui avaient été favorables ^ Il persista invariablement à nier le meurtre dont on le chargeait. Mais les grands jours qui envoyèrent plusieurs gentilshommes à Téchafaud avaient aussi besoin d'un curé. Fléchier a raconté trop légèrement cette histoire; mais elle est incontestable et prouvée d'ailleurs.

Or est-il probable qu'en soixante ans, il y ait eu ainsi à Saint-Babel deux prieurs accusés, exécutés et justifiés après leur mort? Je ne le pense pas. N'est-ce pas le supplicié de 1665, que la tradition obscurcie par le temps et devenue légendaire a placé sous un épiscopat célèbre, en l'enveloppant d'un nuage de poésie ? Ce qui est certain, c'est qu'il y eut un prieur de Saint-Babel condamné par les grands jours et un autre curé jugé au temps de Massillon. Mais il faudrait sur tout cela trouver des documents tout à fait contemporains. Après si peu d'années, je n'ai pu parvenir à un terrain sûr et solide. Quoi qu'il en soit, s'il y eut un crime, un ecclésiastique devait à la fin du siècle même le racheter de son sang innocent. En effet, durant la Révolution, on guillotina un prêtre à Clermont; ce fut M. Brugière, du Bagay, commune de Saint-Sauve. Ayant voulu porter les secours de son

1 Mémoires de Fléchier, éd. de 1856, p. 102 et 383.

ministère à une personne de Saint-Sauve qui les avait réclamés, il se vit emprisonné, puis exécuté en 1794. D'ailleurs, le clergé du diocèse n'eut pas à déplorer d'autre victime ' .

Ce qui, au milieu de ces tristesses, faisait la pure consolation de l'évéque de Clermont, c'était sa charité inépuisable. Grâce à son abbaye de Savigny, il se disait et se trouvait assez riche pour être large et généreux. Il ne réclama et ne reçut jamais rien du petit patrimoine d'Hyères. Il diminua considérablement les anciens droits de greffe ou de secrétariat perçus à l'occasion de ceitaines autorisations et pour la délivrance de quelques actes épiscopaux ". Mais il lui fallut restaurer son évêché en mauvais état; pour trouver les ressources nécessaires, il résolut de vendre la coupe d'une haute futaie qui dépendait de la mense, et, en demandant la permission officielle, il écrivait : « J'ai plus de revenus qu'il ne m'en faut par une abbaye considérable que M. le duc d'Orléans eut la bonté de me donner. C'est pour l'évêché même : il est si pauvre, et je l'ai trouvé dans un état si déplorable qu'aucun évéque n'y pourrait subsister. J'y fais tous les jours des réparations et des améliorations, et j'espère le laisser en meilleur état que je ne l'ai reçu. » Convaincu que les ressources du pasteur sont celles des ouailles, — c'était là son expression, — il distribuait partout des secours et des aumônes'. Il parut vraiment le père des pauvres ; et sans cesôe il recom-

' Il y eut pourtant encore un séminariste qui fut guillotiné à Clermont en 1794. Il se nommait Jamot, et avait TÎngt-deux ans. Les pièces originales existent encore à Montferrand. Voir le P. Bicàïs, Vie inédite de MassiUon, mss. de la Biblioth. d'Aiz.-

96 L'ÉPISCOIMT DE MASSILLON.

mandait à ses curés d'aimer, de visiter et de soulager .les indigents.

L'hôpital de Clermont attira principalement ses libéralités. A l'exemple des anciens évéques, il y voyait l'objet le plus digne de sa tendresse, de son zèle et de son ministère. Ruiné par le « système » , obéré de dettes, le malheureux Hôtel-Dieu était sur le point de se voir réduit à fermer ses portes; Massillon, en 1740, y envoya quatre mille francs; l'hiver suivant, il fit passer à cet établissement la somme de quinze mille francs, mais avec tant de discrétion qu'on ignora longtemps d'où provenait un don si considérable, si nécessaire et si peu prévu. En 1742, il fut assez heureux pour procurer à cette maison un contrat de cinquante-deux mille livres. Enfin, par son testament, il instituait comme ses héritiers universels les pauvres du grand Hôtel-Dieu de Clermont, et il mérita que dans les pièces du procès intenté à sa succession par un indigne neveu , les administrateurs fissent l'éloge de sa charité, le plus bel éloge imagi- , nable pour un prêtre. Voici le début de leur mémoire imprimé, document infiniment précieux pour nous ' :

a Parmi les vertus sans nombre que feu M. Massillon, évêque de Clermont, possédait dans les plus éminenfs degrés, il était doué surtout d'une charité tendre envers les pauvres. On l'a vu dans les temps de calamité, après s'être épuisé en aumônes, proposer de vendre sa vaisselle d'argent pour remplir l'étendue de son zèle pour leur soulagement; il ne fut détourné d'un tel dessein que par

' Mémoire signifié pour les administrateurs du grand Hôtel-Dieu de Clermont contre Jean-Nicolas Massillon^ demandeur et défendeur.

VÎE ET ADMINISTRATION PASTORALES. «n

]e secours des emprunts auxquels les personnes qui étaient chargées du soin de ses affaires temporelles Texhortèrent d^avoir recours en attendant que des temps plus heureux lui fournissent les moyens de satisfaire ses créanciers. Ce penchant qui était comme né avec lui, l'a conduit jusqu'à sa mort '. »

Apparemment de tels actes et de tels sentiments valent les plus éloquents sermons; et permettent de penser que la charité fut Thonneurde son sacerdoce.

Un couvent de sœurs manquait de Tindispensable, sans trop oser se plaindre. L'évéque, l'apprenant, leur fit passer de l'argent; mais ce ne fut que par hasard et qu'après sa mort que les bonnes religieuses connurent le nom de leur bienfaiteur.

Comme il joignait à la générosité du cœur les lumières de l'esprit, il désirait surtout créer des œuvres utiles, inspirer le goût du travail, et non pas distribuer des aumônes qui peuvent être parfois dangereuses à la moralité du pauvre. Le plus méritoire, mais le plus difficile, dans l'art de la charité, consiste à relever le courage défaillant, à soutenir l'âme défiante ou incertaine, à éclairer du rayon divin la route que nous parcourons. On a vu ce qu'il fit à Beauregard; et plus d'une fois il me semble l'entendre avec le P. Bridaine dire aux ouvriers des campagnes ou des villes accablés sous le poids du travail et de la peine : « Mes enfants, vos pleurs sont amers, et vos utiles labeurs sont peu considérés par les hommes vulgaires ; mais le Christ qui est venu les partager en sait le prix ;

' Voir : 1° Notice sur les hospices de Clermoni-Ferrand (par M. Marquis» archiviste) ; 2o Recherches sur Us Iwpitaux de Clermont-Feirandf par le Dr Peghoux, in-S», 1845.

il VOUS en tiendra compte dans son éternité, et il vous en récompense dès ici-bas par le sentiment de votre dignité morale. »

Si dans les circonstances ordinaires sa charité ne se ralentissait jamais, elle devenait plus vive et plus active devant les fléaux inattendus qui sévissaient parmi ses ouailles. Ainsi dans l'été de 1741 la ville de Thiers fut frappée d'une violente épidémie ; on attribuait le mal à des cultures de riz établies depuis peu dans les environs. Pour faire réussir ces rizières, les entrepreneurs avaient imaginé de retenir les eaux et de créer comme des marais artificiels. A la nouvelle des maladies graves qui sortaient de ce foyer d'infection, notre bon évéque se hâta d'envoyer à Thiers un médecin, de sœurs, des dames de charité et des secours de toute sorte. Puis pour obtenir la suppression de ces eaux stagnantes et malsaines, il écrivit au cardinal de Fleury, son recours ordinaire.

Le sort de ses vieux curés, infirmes et dénués, devait aussi attirer son attention. Déjà l'on voyait de bons prêtres chargés de maladies et d'années, après toute une vie de dévouement, réduits à la misère la plus triste, quoique la plus honorable. Ces vénérables et pauvres pasteurs étaient d'autant mieux selon le cœur de Massillon, que leur âme charitable les avait empêchés de songer à épargner.

Il créa donc pour eux à la Châsse une maison de retraite honorable. Il lui donna pour patron le premier apôtre de l'Auverge, saint Austremoine, et il en confia la direction à des missionnaires. C'est cette humble maison qu'il appelait en riant son petit hôtel des Invalides, Il fut aidé dans cette bonne œuvre par

Crozat, son fidèle, riche et généreux ami. Enfin il obtint du cardinal de Fleury des lettres patentes qui autorisaient cet établissement et qui lui permettaient de lever, en attendant l'union de bénéfices suffisants, sur le clergé diocésain, une contribution annuelle de deux mille francs. Au reste, rien de plus honorable que les motifs exposés par Massillon et rapportés par ces lettres patentes du Roi : « qu'il convenait à notre charité et à notre justice de procurer une retraite et une subsistance raisonnable à des personnes honorées du sacerdoce qui, après avoir travaillé longtemps avec désintéressement dans les emplois qui ne leur avaient fourni que le nécessaire pour vivre, et dans lesquels après avoir consommé leur santé et passé la plus grande partie de leur vie au service des âmes et au culte de Dieu, se trouveraient, par leur vieillesse ou par leurs infirmités, réduites à de grands besoins, et dans une situation non-seulement honteuse à la religion et au caractère sacerdotal, mais aussi aux chrétiens qui en auraient reçu des secours dans l'administration des choses saintes ; que dans ces vues, animé du zèle pour son Église, et touché de compassion pour les ministres qui l'aident à la conduire, l'évéque de Clermont avait cru faire une chose utile à son diocèse, en imitant le soin que notre auguste bisaïeul, d'éternelle mémoire, avait eu d'établir l'hôtel des Invalides pour les officiers et soldats estropiés dans nos armées ' . » L'église de cette maison de retraite était ornée d'un tableau de Dumont le Romain, représentant saint Austremoine préchant l'Évangile aux

I Archives du Puy-de-Dôme.

IPO L'ÉPISCOPAT DE MÂSSILLON.

Arvernes ; ce pourrait bien être encore un présent de Crozat. Cette maison de La Châsse, située à la barrière de Fontgiève, est devenue une caserne, tant les institutions humaines éprouvent de vicissitudes.

Au reste, sa dévotion pour le premier évêque de l'Auvergne se manifesta plus d'une fois. Ainsi, en 1731, il érigea dans son évêché une chapelle à saint Austremoine, et il écrivit au prieur de Mozat pour lui demander quelques reliques du Bienheureux qu'il voulait placer sur l'autel de ce nouvel oratoire. Mozat ou Mauzat était une abbaye de Bénédictins établie près de la ville de Riom ' . Le prieur accéda sans doute à ce vœu, car il mit et conserva la lettre de Massillon dans la châsse même de saint Austremoine, soit par vénération pour l'éloquent prélat, soit pour sa justification personnelle dans le cas où on lui demanderait compte des reliques dont il disposait ainsi.

Un des soins les plus constants, une des plus vives préoccupations de l'administration épiscopale de notre sage et pieux pasteur consistait à procurer aux oeuvres qu'il fondait et qu'il jugeait nécessaires l'annexion de quelque bénéfice devenu par la suite des temps ou des circonstances sans utilité sérieuse pour l'église ou pour les pauvres. Ce genre de transformation ou de nouvelle application des biens ecclésiastiques demandait beaucoup de formalités et de démarches, en exposant à des réclamations qui n'étaient pas toujours dépourvues d'intérêt. Évidemment il ne pouvait être question de distraire même la

* Sur Mozat, on peut voir V Histoire de t abbaye royale de Mozat, par M. H. GoMOT, 1872, et un charmant article île M. Emile Montécut dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1875.

plus légère portion du revenu des grandes commandes dont la cour disposait au profit de ses favoris. On ne pouvait penser qu'à de très-petits bénéfices, lors de leur vacance.

Mais même les moindres positions sont enviées ; il faut donc les disputer contre ceux qui aspirent à les occuper. A sa maison de La Chasse, Massillon voulut attacher une humble chapelle, l'ermitage de Pérotine. Le revenu était médiocre ; ce qui valait mieux, c'était l'air pur des bois et des montagnes dont les malades y pouvaient jouir l'été, et les soins des missionnaires séculiers et diocésains auxquels fut confié l'ermitage comme la maison de La Châsse elle-même.

Aux confins de la Loire et du Puy-de-Dôme, près de Noirétable, au milieu de curieux blocs granitiques, s'étend une épaisse forêt de pins. Tout à coup les bois font place à une clairière où serpentent des eaux claires. On y voit les ogives en ruine d'une église gothique et une pauvre ferme où l'œil distingue encore quelques traces de constructions monacales. A côté, se dresse mélancoliquement le roc de Pérotine, Sur ces hauteurs sauvages, au sein de ces rochers, la légende s'épanouit à son aise. On y racontait donc qu'un chevalier, coupable d'un grand crime, errait souvent dans ce désert. Un jour, accablé de fatigue, il s'endormit sous un sapin. Or, durant son sommeil, Notre-Dame lui apparut. Cette vision fit prendre au chevalier la résolution de se consacrer à la pénitence dans les solitudes mêmes où la grâce l'avait touché. Précisément près de lui se trouvait une sorte -de grotte naturelle creusée dans la masse granitique; il s'approche; deux jeunes chèvres (tines) s'en échappent

102 1/EPlSCOPAT DE MASSILLON .

en gambadant. C'est dans cette caverne qu'il voulut établir son séjour. Le rocher, ajoute la naïve tradition, prit le nom de pierre aux chèvres ou Pérotine. Plus tard on y bâtit une église et un petit couvent. Telle était la pittoresque retraite que Massillon conçut le dessein d'offrir à ses curés malades, sans ressource et ayant besoin de l'air vif des hauteurs.

De nouveau, la solitude s'est faite dans la clairière; seuls, quelques pauvres montagnards viennent aujourd'hui saluer les ruines de Notre-Dame de Pérotine, et boire à l'eau clapotante de la fontaine.

Pour ses prêtres missionnaires de l'ermitage,, l'évéque obtint encore l'union du petit bénéfice de Bannelles, situé près de Gannat. C'était autrefois un lieu de pèlerinage très-vénéré ettrès-fréquenté. Le bon prieur de Pébrac, un siècle auparavant, en parlait avec attendrissement et avec reconnaissance. « Je ne crois pas, dit-il, qu'il se trouve un homme, tant idiot soit-il, dans notre province, qui n'ait ouï parler de l'image de Notre-Dame de Pitié, enchâssée de temps immémorial dans la jointure d'un orme, à la forêt de Bannelles, assise aux frontières d'Auvergne et de Bourbonnais, fort proche de la ville de Gannat. Quelle affluence de peuple on y a vue aborder de toutes les provinces • voisines ' ! » Massillon procura à ses missionnaires diocésains les faibles revenus de Notre-Dame de Bannelles. L'acte authentique est conservé par M. Moulin; il est daté de Glermont, le 16 mars 1726 : « Jean-^ Baptiste, par la permission divine et l'autorité du Saint- Siège apostolique, évéque de Clermont, conseiller du

* La Vie des saints et saintes d'Auvergne et de Velay, par Jacques Branche, 1651, H v. 1.

Roi en tous ses conseils, après avoir pris communication des lettres patentes du Roi, données à Versailles, au mois de février 1724, signées Louis

obtenues par les prêtres missionnaires dits de TErmitage, de notre diocèse, pour lesquelles causes y contenues, Sa Majesté a approuvé et confirmé l'union de Notre-Dame de Bannelles... » Cette pièce, signée de l'évêque de Glermont, est contre-signée : Morange, secrétaire.

En appliquant ses soins aux anciens du sanctuaire, il n'oubliait pas les jeunes gens qui se vouaient au sacerdoce. Le grand séminaire était entre les savantes et religieuses mains de la compagnie de Saint-Sulpice, à laquelle FEglise doit tant de saints prêtres. La modestie des sulpiciens, leur douceur, leur désintéressement exercent sur les nobles cœurs un charme auquel ils ne résistent pas. En particulier, Massillon était si satisfait de leur direction qu'il écrivait à M. Couturier : «A l'égard de notre grand séminaire, il n'y en a pas en France de mieux gouverné. » Il aimait cette religieuse maison et s'en occupait avec zèle; il y réunissait son clergé pour une retraite suivie d'un synode. Lorsque dans ses visites pastorales il trouvait un curé peu zélé, il l'y envoyait passer quelques semaines ou même quelques mois de pénitence, pour s'y renouveler, lui disait-il, dans l'esprit de sa vocation ' .

Ce grand séminaire avait été confié aux sulpiciens par M. d'Estaing, qui leur avait obtenu le prieuré de Saint-Ferréol, et Massillon se contenta seulement de

Procès-verbaux des visites paiitorales.

lOi L'ÉPISCOPAT OE MASS1LL0N.

charger le directeur, M. Vincent, de rédiger un plan d'éducation ecclésiastique.

Il est évident que le grand séminaire, exclusivement destiné aux sciences théologiques, ne suffit pas seul à la formation du clergé. Il est bon que les élèves qui s'y présentent aient déjà éprouvé leur vocation, et qu'ils soient parvenus aux termes des études ordinaires. Dans l'ancien ordre de choses, les collèges dirigés par les Universités, par le clergé séculier ou par des congrégations religieuses fournissaient aux grands séminaires un nombre très-suffisant de sujets qui y arrivaient après avoir achevé leur philosophie.

La transition pourtant était encore trop brusque. On souhaitait une sorte de maison intermédiaire entre le collège ordinaire et le grand séminaire proprement dit. Là, les élèves ayant tous fini leurs classes, et par conséquent arrivés au moins à leur seizième ou dixseptième année, examinaient attentivement la carrière qu'ils enviaient, avant de s'y engager. Ainsi ils pouvaient entrer sans trouble, et avec une pensée plus arrêtée, au noviciat suprême du grand séminaire. Les •sulpiciens en particulier, avec leur prud4Énce ordinaire, ont toujours désiré avoir ces sortes de maisons de probation; c'est ainsi qu'aujourd'hui dans leur vaste et belle campagne d'Issy, près de Paris, ils réunissent un assez grand nombre de jeunes gens qui se sentent appelés au service des autels; avant d'entrer à Saint-Sulpice de Paris, il faut avoir passé deux ans à Issy, soit qu'on vienne des petits séminaires, soit qu'on sorte des collèges ecclésiastiques, soit qu'on y aboutisse des lycées ou du monde. Tous ceux qui ont vécu dans ce pieux asile en emportent le plus

doux souvenir; M. Renan, qui ne le sait? en rompant avec la religion de ses anciens maîtres, n^a jamais oublié leur sincère et humble vertu. Chose touchante et peu connue, on jouit au séminaire des sulpiciens de la plus parfaite et de la plus honnête liberté ; il n'y a aucun système de punition, aucune espèce de contrainte. Jamais on ne vous presse d'entrer dans les Ordres; les sages et excellents directeurs calment au contraire les jeunes enthousiasmes et suspendent les démarches précipitées. Ils ne veulent rien obtenir que du temps, de la raison, de la réflexion et du libre choix. Ce qui prouve peut-être le mieux la parfaite droiture et le bon sens éminent des sulpiciens, c'est qu'ils demandent que les élèves prennent chaque année trois mois de vacances, et qu'ils voient ainsi un monde auquel ils veulent renoncer pour le mieux servir.

Ces sortes de moyens séminaires qui diffèrent essentiellement, et des grands où l'on s'applique à la théologie, et des petits où l'on reçoit le seul enseignement classique, présentent un avantage d'un prix considérable, en ce que l'étude principale y est la philosophie chrétienne. Les maîtres y habituent les élèves à la langue, aux formes, aux méthodes, aux argumentations et aux thèses du thomisme. Sans cette initiative, la grande théologie reste peu abordable. Ce n'est pas, en effet, avec le maigre bagage de la psychologie et de la logique élémentaire qu'on peut s'élancer sur la vaste mer de la scolastique. Autant vaudrait prétendre traverser l'Océan sur une petite barque dépourvue d'agrès et de provisions. Or, Massillon, qui avait professé la théologie à Vienne, tout en

admirant avec TOratoire les hautes théories de Descartes, avait conçu pour saint Thomas d'Aquin la plus profonde et la plus sincère vénération. Nous avons un témoignage de ses sentiments ; et ce respect pour le grand docteur du moyen âge est un fait curieux à une époque où les meilleurs esprits délaissaient autant Tart du puissant architecte de l'édifice scolastique que celui des maîtres qui bâtirent les cathédrales et les abbayes ogivales.

Rien de plus juste ni de plus magnifique que les éloges qu'il donne à saint Thomas d'Aquin. Non-seulement il parle de sa haute raison, de sa doctrine, de son savoir aussi sûr qu'immense, mais encore de son onction, de sa piété, de son cœur. Il fut, s'écrie-t-il, le nouvel Esdras à qui l'on a recours pour l'interprétation de la loi, l'arbitre et l'oracle des grands de la terre dans leurs difficultés et dans leurs doutes ' ; Rome, Paris, Naples, Rologne l'admirèrent tour à tour * ; les Universités sont les fidèles dépositaires de sa doctrine, « et sur toutes les autres, celle qui le forma dans son sein, l'illustre Faculté de Paris, plus glorieuse par cet endroit que par mille autres ' » .

Ce n'est pas assez encore. « Vous dirai-je que

'oracle du monde chrétien, Rome même, ce centre

de la foi et de l'unité, a vu souvent ses pontifes

descendre du tribunal sacré, et y faire monter les

écrits de notre saint pour y prononcer sur les diffé-

' Sermon pour le jour de saint Thomas (CAquin, panégyrique, édilîoo de 1745, p. 407.

^Ibid., p. 413.

3 Ibid., p. 414.

rents qui troublaient l'Église '? » Et malgré tant de solidité et tant d'exactitude, jamais d'amertume, ni d'orgueil, ni de violence; s'il a bâti un temple à la vérité, c'a été, comme Salomon, sans employer le fer et sans donner un coup de marteau *.

Il y avait à Glermont un petit séminaire fondé en 1714. Massillon résolut de le consacrer particulièrement à l'étude de la philosophie, et de le confier aux sulpiciens, dont il appréciait tant la douceur, la modération, la doctrine et la régularité '. Il obtint en faveur de cette œuvre des lettres patentes au mois de janvier 1733. L'acte qui en donnait la direction à Saint- Sulpice fut signé à Paris le 29 avril 1733, par le procureur de l'évéque de Glermont d'une part, et de l'autre par M. Couturier, assisté de deux membres de sa compagnie. Enfin, le 29 août de cette année, les sulpiciens prirent possession de leur nouvelle maison. En 1736, grâce à l'amitié du cardinal de Rohan, abbé de la Chaise-Dieu, Massillon parvint à unir à son séminaire de philosophie les revenus du prieuré de Saint-Robert. Ce petit prieuré était situé à Montferrand : il dépendait des Bénédictins de la Chaise-Dieu. Mais ce ne fut pas sans peine que l'annexion s'opéra, et encore fallut-il accorder à l'abbé de la Chaise-Dieu le droit d'y nommer deux boursiers. Tels sont les faits que j'ai puisés tant aux sources originales que dans un curieux manuscrit rédigé par MM. de Saint-

1 Sermon pour le jour de saint Thomas (tAquin, p. 415. 'i., p. 418.

ssilloa loue souvent rexcellent esprit de Saint-Siilpice. Un membre e pieuse société, M. Leclerc, dans une lettre au président Bonhier, il que Tévéque de Glermont lai avait écrit. Vie de M. Le Clerc, Berthaiid, 1877, p. 254.

108 L'KPISCOPAT DE MASSILLON.

Sulpice, et conservé dans leur bibliothèque de Montferrand. Il résulte de là qu'en arrivant en Auvergne, Massillon trouva deux séminaires à Clermont : P un grand déjà dirigé par les sulpiciens, et 2** un petit qu'il développa et qu'il remit aux sulpiciens pour y faire surtout fleurir les sciences philosophiques. Comme son diocèse possédait plusieurs collèges ecclésiastiques, il ne crut pas utile ou du moins nécessaire d'en créer de nouveaux, ni d'avoir un établissement correspondant exactement à ce qu'aujourd'hui nous nommons petit séminaire, quoiqu'on puisse supposer qu'on n'abandonna pas entièrement dans sa maison réformée les lettres classiques dont il s'était épris nonseulement en les étudiant, mais encore en les professant lui-même.

Au sujet de Tunion du bénéfice de Saint-Robert, il écrivait le 24 février 1736 au président de Lamoignon, père du généreux défenseur de Louis XVI, pour lui recommander cette affaire qu'il avait tant à cœur * :

<( Le diocèse deGlerniont,undesplus vastesdu royaume, est aussi celui où le clergé est le plus pauvre et le plus nombreux. Mes prédécesseurs y ont établi deux séminaires dans la ville épiscopale, Pun qu'on appelle le. grand, pour disposer les ecclésiastiques aux saints Ordres, et le petit pour élever dans l'innocence les jeunes aspirants à la cléricature. Ce deruier n'a subsisté jusqu'ici que des libéralités des directeurs eux-mêmes qui se consacrent à une œuvre si sainte établie dans un grand nombre de diocèses, et dont tout le royaume a senti !'> lité. Un pieux ecclésiastique, touché des bef- i

1 Lettre inédite.

l'utilité de ce petit séminaire, se trouvant titulaire en commande d'un petit prieuré, Ordre de Saint-Benoit, situé près de Clermont, a offert de Punir à cette maison. M. le cardinal de Rohan, collateur de ce bénéfice en qualité d'abbé de la Chaise-Dieu, a consenti à celte union. Les lettres patentes nécessaires à cet effet ont été expédiées et présentées au Parlement. 11 est intervenu en conséquence un arrêt qui commet le lieutenant général de Clermont pour informer de commodo et incommoda. Son procès-verbal a été envoyé; et il s'est trouvé que les Pères Bénédictins de la Chaise-Dieu, les plus riches religieux de mon diocèse, et où ils ne rendent aucun service, et où Ton n'entend parler d'eux dans les cinq uionastères qu'ils ont en ce diocèse que par les procès éternels qu'ils suscitent de toutes parts, sont les seuls qui s'opposent à celte bonne œuvre, qui va aider à l'éducation des pauvres clercs, et à la consommation de cette union par l'enreg^istrement des lettres patentes. Ils ne sont pas collateurs de ce prieuré, ils n'en sont pas titulaires, ils en possèdent déjà plus de quatre-ving^ts, dans ce diocèse, qui forment le plus beau revenu de l'église de Clermont, où ils ne rendent aucun service, tandis que le clergé qui n'y subsiste que très- pauvrement y porte le poids du jour et de la chaleur; et ils viennent nous disputer, sans intérêt et de gaieté de cœur, un petit secours que la piété d'un ecclésiastique, la générosité de M. le cardinal deRohan, seul intéressé et en droit de s'opposer, et l'autorité du Roi, nous offrent pour aider à l'éducation et à la pauvreté de nos jeunes clercs K n

Une communauté qui partageait avec Saint-Sulpice Taffection de Tévêque, était celle des prêtres du Saint- Sacrement, qui, depuis 1677, dirigeait, à Thiers, un

* Lettres médites.

collège OU séminaire, Massillon aimait cette pieuse maison, au point d'aller y passer de temps en temps quelques jours de retraite. On montre encore la chambre qu'il y occupait. Il voulut donner à ces bons prêtres des lettres qui attestaient avec quelle sincérité ils étaient soumis à FEylise, et avec quelle fidélité ils accomplissaient leurs devoirs. Aussi, comme aux sulpiciens, il leur confia parfois certains curés qui avaient besoin de se retremper dans l'esprit sacerdotal *.

Jusqu'à la fin de sa vie, Massillon travaillait à l'amélioration spirituelle et temporelle de ses séminaires. II eût voulu faire passer sur son grand séminaire les revenus de Fabbaye bénédictine d'Ébreuil, déchue de son antique splendeur. Il obtint même dans ce but des lettres du Roi. Mais les moines résistèrent, et ils pai'vinrent à soulever contre Tévêque les habitants de leur petite ville '. Avec sa patience ordinaire, il attendit sans insister. A la mort du dernier abbé régulier, dom Etienne de Fontenay-Montsalvin, pour préparer les voies à cette réunion qu'il jugeait nécessaire, il fit nommer un abbé commandataire, qui fut son neveu Jean-Baptiste. A peine pourvu de ses bulles, Jean- Baptiste donna son consentement notarié à l'union; mais les religieux s'y opposaient toujours. Peu de temps avant sa mort, au mois de juillet 1742, il écrivait sur ce sujet une lettre pressante à M. de La Porte, intendant de Moulins :

* Procès-verbaux des visites pastorales,

* Voir VHistoire manuscrite dÈbreuil à la bibliotbèqae de Clerinont, et Les Monastères d'Auvergne de M. Branche, 1842, p. 421. — M. Branche, qui n'a pas compris le dessein de Massillon dans ces affaires d'union de

u Après l'expédition des bulles de Tâbbaye, j ai obtenu un arrêt du Conseil par lequel Sa Majesté me permet de procéder à cette union par Jes voies canoniques. L'abbé y a aussitôt donné son consentement par un concordat qu'il a passé entre les supérieurs et directeurs du séminaire; et j'ai fait faire ensuite les informations sur l'utilité de cette union. Et j'ose dire qu'il n'y en eut peutêtre jamais de plus convenable, puisque d'un côté ces religieux ne rendent aucun service à rÉgflise, et qu'ils ne peuvent jamais être en nombre requis par les ordonnances pour établir la conventualité dans cette maison, et que d'un autre, depuis près d'un siècle qu'on a établi un séminaire dans un diocèse d'une aussi vaste étendue que celui-ci, il n'a pas été possible de trouver d'autre bénéBce à y unir pour la dotation de ce séminaire : ce qui fait que non-seulement il n'y a aucun revenu pour y recevoir de bons sujets que la pauvreté de leurs parents ne leur permet pas d'y entretenir, mais qu'il n'y en a pas même suffisamment pour fournir à la subsistance des directeurs ^ »

La mort Tempécha de poursuivre son projet jusqu'au bout. En 1768, M. de la Garlaye établit un hôpital dans les bâtiments de Tabbaye d'Èbreuil, qui n'avait plus alors que quatre moines.

Un peu avant la révolution qui devait détruire toutes ces institutions, les deux séminaires de Clermont avaient échangé entre eux leurs bâtiments. La maison des philosophes devint quelques années la résidence du grand séminaire. C'est maintenant une

béocfices, coQpoad aussi un peu les faits. Par exemple, il attribue à Téloqueat évéque un fragment manuscrit de la Bibliothèque de Clermont qui n^est nullement de sa main, p. 422.

' Lettre inédite, sur Toriginal, aux Archives du Puy-de-Dôme.

caserne d'infanterie, veteres migrate coloni. Après le Concordat , M. de Dampierre , évêque de Clermont, obtint du gouvernement, pour son grand séminaire, l'ancien couvent des Ursulines de Montferrand; c'est là que les sulpiciens, rétablis, conservent avec respect 'les registres du secrétariat de Massillon et les procès-verbaux de ses visites pastorales.

Tout en s'appliquant ainsi aux devoirs si nombreux et parfois si pénibles de sa charge, il songeait, par un sentiment naturel, à obtenir des sièges épiscopaux pour les ecclésiastiques de mérite dont il s'était entouré. Un de ses grands vicaires, M. de Champflour, nous l'avons vu, avait été nommé à l'évéché de Mirepoix. Il voulut procurer aussi la mître à M. Ribeyre, son successeur. Dans celte vue, il écrivait au cardinal de Fleury, le 8 avril 1740 :

u Je me crois encore obligé de ne pas laisser ignorer à Votre Ëiiiinence que M. Tabbé Ribeyre, depuis qu'il a pris la place de M. de Cbampflour, qu'il est devenu premier grand vicaire et chargé des principales affaires du diocèse, passe en bien tout ce qu'on pouvait attendre de lui. Nous lui avions toujours trouvé plus de fonds d'esprit et d'usage des hommes qu'à M. de Mirepoix; mais je n'aurais pas cru qu'il lui fût encore très-supérieur pour Texpédilion des affaires et le gouvernement d*un diocèse. M. l'abbé Couturier, informé par les directeurs de mon grand séminaire de tout ce détail, pourra confirmer à Votre Éminence le témoignage que je crois devoir rendre à l'abbé Ribeyre. Il est docteur en Sorbonne, très bon théologien, grand vicaire et officiai depuis quinze ans. Ses mœurs honorent sa place. J'ai cru qu'il était de mon devoir d'en informer Votre Éminence^ qui né

cherche qu'à connaître des sujets di(jnes d'ôtre inis en place *. »

Ce vœu fut exaucé presque immédiatement, sans que le {^rand vicaire, qui appartenait à une famille considérable de Clermont, fût obligé de quitter l'Auvergne. En efifet, à peu près au moment où le cardinal de Fleury recevait cette lettre et cette demande, le 13 avril mourait M. d'Ëtaing-Saillans, évéque de Saint-Flour, âgé de quatre-vingt-dix ans. Le vieux ministre de Louis XV, se hâtant d'accéder au désir de son vénérable ami, fit nommer à ce siège M. Paul Ribeyre ou plutôt de Ribeyre, qui put être sacré dès le 12 août 1742. Ce fut une des dernières consolations deMassillon, qui mourut le mois suivant. A même d'obéir à son cœur, M. de Ribeyre, en arrivant à Saint-FIour, supprima totalement les droits de son secrétariat, imitant et surpassant même son vieux maître.

L'abbé de Bernis ne s'était donc pas trompé, lorsque, dans l'entrevue qu'il eut à Beauregard avec Vévéque* de Clermont , il crut remarquer que son interlocuteur comptait encore assez sur son crédit à Versailles pour faire reluire aux yeux du jeune ecclésiastique, s'il se fixait en Auvergne, les espérances d'un évéché qui pouvaient fasciner le léger Bernis, mais qui ne tenteraient guère un esprit grave, sérieux et attentif. C'est en effet le devoir seul qui doit faire accepter à celui qui sait réfléchir, une charge aussi pénible, aussi austère et aussi laborieuse que celle de

1 Lettre inëdite de MassIUoa, sur l'autographe, aux Archives des Affaires étran(;éres.

Tépiscopat, dans laquelle on ne s'appartient plus, et où il n'y a plus ni temps, ni liberté.

Quoi qu'il en soit, il est évident que Massillon aimait à produire ceux dont il était entouré. Je trouve une nouvelle trace de ce sentiment dans une lettre qu'il adressait au cardinal de Bissy, personnage alors assez en faveur :

u Je vais faire une visite dans nos plus hautes mon- 1ag[nes, et je mène notre cher abbé avec moi afin qu'il paraisse quMl n'est pas sans fonction dans ce grand diocèse. Votre Éminence ne pourrait-elle pas se servir de cette circonstance pour parler encore une fois en sa faveur? Il m'est venu là-dessus une pensée que je prends la liberté de communiquer à Votre Éminence : puisqu'on a tant de peine à lui accorder unévêché, comme on vous l'avait promis, ne pourriez-vous pas, Monseigneur, le demander pour votre sufFragant dans l'évéché de Meaux avec un titre iVs partibus? Votre âge, votre dignité, vos occupations continuelles pour l'Église, tout vous autorise à en demander un ; et sûrement on ne vous le refusera pas. Votre grand vicaire même qu'on vient de placer, est une nouvelle raison pour demander un nouveau secours sur qui vous puissiez absolument compter. Au reste, ce titre de suffragant ne déroge point à la naissance de notre abbé. Nous avons vu l'archevêque de Besançon, Grammont, avoir eu longtemps auprès de lui son neveu revêtu du même titre. D'ailleurs, notre cher abbé ne vous sera point à charge; il n'a pas besoin d'une pension sur l'évêché de Meaux ; il est en état de s'y soutenir décemment avec le revenu deses prieurés, lorsque Votre Énii nence sera à Paris. De plus, il sera bien plus aisé d'obtenir pour lui ou une abbaye ou même un évêché, quand, revêtu du caractère épîscopal, il aura été quelque temps votre suffragant. On calmera par (là) ses peines qui sont

bien fondées, et Votre Ëiniuence aurait la consolation d'avoir fait du bien à un parent qui, comme vous le savez, n'est pas indigne de votre protection et de votre amitié '. »

Ce genre de préoccupation s'explique, du reste, par l'amitié qu'il avait vouée à ceux qui l'aidaient dans son administration, et aussi par le désir qu'il nourrissait de contribuer pour sa part à procurer de bons évéques aux diocèses de France. Ayant éprouvé la vertu, le mérite et la doctrine de plusieurs prêtres de son entourage, il s'efforçait de les faire nommer à l'épiscopat. Il y réussit plusieurs fois.

Peut-être à ces motifs supérieurs se joignait le sentiment naturel qui nous engage à employer le crédit dont chacun de nous croit jouir plus ou moins. D'ailleurs, on se dit volontiers que, comme tant d'autres choses, le crédit s'use par l'inaction^ et se développe par l'exercice, et qu'en conséquence il est bon de le mettre en mouvement. De plus, en grand ou en petit, qui n'aime à jouer le rôle de protecteur?

Faire valoir sa puissance, prendre part aux affaires ou en avoir l'air, pousser ceux qui nous cultivent, les recommander aux maîtres du jour, ce sont là des choses que tous les hommes, même les meilleurs, ne détestent guère. Pour se refuser ce plaisir quand Toccasion s'en présente, et pour s'abstenir en pareille matière, il faudrait être ou bien saint ou bien désabusé.

' Lettre inédite, sur Toriginal.

Ce qu'on doit penser en terminant, c'est que la vue du bien public et particulier dérobait aux yeux de notre héros ce que de semblables démarches pouvaient avoir de personnel. Quel qu'on soit, le mieux est de ne pas trop solliciter le pouvoir.

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