LE VENGEUR LES MÊMES, FORESTIER
NANETTE arrive en faisant force révérences à l'évèque.
Je demande pardon à Sa Grandeur de déranger sa Grandeur, mais il y a un mon-
LÈpiscopat sous le joug
sieur, un monsieur de Paris qui demande
à parler à mSSieU le CUré. (Elle remet une carte et se retire en recommençant ses révérences.)
LE CURÉ, lisant.
Forestier, directeur du Contrat social.
MONSEIGNEUR
Forestier ici?
FORESTIER (ressemblance frappante avec Edouard Drumont).
Lui-même.
LE CURÉ, donnant à Forestier une vigoureuse poignée demain.
Monsieur, vous êtes ici le bienvenu.
FORESTIER
Je le sais. Je suis le bienvenu dans toutes les cures de nos humbles desservants. (Se tournant vers l'évèque.) Je ne Serais paS
aussi affirmatif pour certains palais épis-
COpaUX.(Se courbant devant l'évoque.) Monseigneur.
Mademoiselle. (Yvonne salue gracieusement, tandis que l'évèque salue froidement.)
Troisième Chapitre 95
YVONNE
Je me retire,
FORESTIER
Non, mademoiselle, vous n'êtes pas de trop. Au contraire. Je suis venu ici pour faire une enquête, et j'ai besoin de vous interroger,
YVONNE
Moi?
FORESTIER
Oui, vous êtes bien la nièce de M. le curé ?
YVONNE
Oui, monsieur.
M. Abraham a demandé votre main?
YVONNE
Oui.
LE CURÉ
On le sait donc à Paris?
Troisième Chapitre 97
FORESTIER
En mourant il a légué à mademoiselle six millions.
MONSEIGNEUR
Comment le savez-vous?
FORESTIER
Le ministre des affaires étrangères a le même mouchard que moi. Voici ce qu'il a entendu de l'oreille gauche.
YVONNE
De l'oreille gauche ?
Oui. Le ministre paye son oreille droite pour m'espionner et moi je paye son oreille gauche pour espionner le ministre. J'ai pris l'oreille gauche car il est sourd de l'oreille droite. Mon mouchard a donc entendu le ministre des affaires
dbyGoO
étrangères annonçant h M. Abraham l'héritage de votre nièce et lui conseillant de demander sa main en qualité de député de votre circonscription. Le ministre, chargé par le gouvernement brésilien de vous faire parvenir l'héritage, prendra naturellement une betite commission si Abraham devient votre neveu.
LE CURÉ
Combien.
FORESTIER
Un million.
YVONNE
Pour qui ?
Sans doute pour subventionner les feuilles des journalistes enfermés à Sainte-Pélagie. Abraham répondit au ministre que jamais vous ne consentiriez à donner votre nièce à un juif franc-ma-
Troisième Chapitre 99
çon, ce à quoi le ministre a répondu...
(Se tournant vers rôvèque.) Je vous demande pardon, Monseigneur.
MONSEIGNEUR
Parlez.
FORESTIER
« Oh ! Févêque du diocèse cherche un archevêché et, pour l'obtenir, il forcerait le brave curé à donner sa nièce à un musulman nègre, (^adressant au curé.) M. Abraham a demandé la main de votre nièce, (se tournant vers révèque.) Monseigneur, serais-je indiscret en vous demandant si Abraham ne vous a pas offert l'archevêché de Lyon contre la main de la nièce de votre curé.
MONSEIGNEUR
Vous êtes très bien renseigné, Monsieur.
UÉpiscopat sous le joug
FORESTIER
Je donnerai une gratification à mon mchard. (stressant au curé.) Et vous avez pondu, monsieur le curé?
LE CURÉ, vivement.
Que je refusais.
YVONNE, vivement.
Je crois bien.
FORESTIER serre la main du curé et d'Yvonne.
Et vous, Monseigneur, qu'avez-vous rendu?
MONSEIGNEUR, se levant.
Monseigneur a répondu qu'il acceptait a pas pour l'archevêché de Lyon qu'il •efusé, mais pour sauver de la ruine ites ses œuvres diocésaines. M. Abraham ) menaçait si je ne lui faisais pas obtenir main de mademoiselle, de faire fermer
Troisième Chapitre 101
le lendemain mes écoles, mes séminaires et mes hôpitaux.
Le drôle !
YVONNE, «'agenouillant devant l'évèque.^
Je suis riche, Monseigneur, et je n'ai pas besoin d'argent. Je vous offre ma fortune pour relever les ruines de vos œuvres.
Mais de grâce, revenez à nous.
MONSEIGNEUR
Relevez-vous, mon enfant,
YVONNE
Vous vous souvenez, Monseigneur, des saintes femmes allant au tombeau du Christ pour l'arroser de larmes d'amour.
Les femmes françaises sont de leur race.
Nous n'avons jamais cessé de visiter et
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d'embellir le tombeau dans lequel la persécution juive et maçonnique a enseveli notre Église de France. Aussi avons-nous quelques droits pour vous supplier, vous représentant de l'Église de Dieu, de nous aider à soulever la pierre du sépulcre au lieu de fraterniser avec ceux qui veulent la sceller plus solidement.
MONSEIGNEUR, la prenant par la main.
Relevez-vous, mon enfant. Dans le langage liturgique, l'évêque est nommé l'ange du diocèse. Grâce à vos prières et aux révélations de M. Forestier, vous me trouverez maintenant sur ce tombeau pour dire comme autrefois l'Ange de l'Évangile aux saintes femmes : « Celui que vous cherchez parmi les morts est parmi les vivants, il vous précède en Galilée. » Vos évêques, femmes chrétiennes, reprendront à votre exemple le chemin de la Galilée, c'est-à-
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dire le chemin de la vie, et ne s'endormiront plus avec les gardiens juifs sur le sépulcre de notre Église immortelle.
TOITS fentourent avec émotion.
Oh I Monseigneur.
MONSEIGNEUR, courbant le front devant le curé.
Et vous, mon bon curé, pardon. Bénissez-moi #
LE CURÉ
Jamais, Monseigneur. C'est à vous de nous bénir.
MONSEIGNEUR
Bénissez-moi, je le veux. (Le c«é bénit révêque.) Vous garderez votre nièce auprès de vous.
Alors je pourrai rester vieille fille, j
FORESTIER
Rester non. Vous pourrez tout au plus le devenir.
YVONNE, au curé.
Vous direz demain la messe pour Jacques.
MONSEIGNEUR
Et je la présiderai.
LE CURÉ, il court du côté du presbytère.
Merci, Monseigneur, lntroïbo ad altare Dei. Nanette, viens mettre ton oriflamme, jette ta jonchée sous les pas de Monseigneur, et fais sonner le carillon.
NANETTE, des coulisses.
Ben, mssieu le curé.
MONSEIGNEUR
Vous m'avez offert votre fortune, mon enfant, je ne l'accepte pas. Je viendrai
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cependant un jour vous tendre la main et vous m'en donnerez une partie. Mais avant tendez-moi la vôtre. (Yvonne tend u
main, l'évèque arrache vivement ta croix d'or et la remet à
Yvonne.) Voici le premier fond de bourse pour les pauvres que M. Abraham va venir dépouiller, (i/évêque baisse ia tête.) C'est un cadeau de sa mère.
FORESTIER, pesant la croix.
Un cadeau de juive ! C'est peut-être
bien du doublé. (On entend les grelots de la voiture de M. Abraham.)