L'INFAMIE DÉMASQUÉE LES MÊMES, M. ABRAHAM
MONSEIGNEUR
Voici le traître.
106 LÊpiscopat sous le joug
YVONNE
Votre Grandeur serait-elle assez bonne pour me laisser parler.
MONSEIGNEUR
Oui, mon enfant. Vous parlez si bien.
FORESTIER
La femme est toujours éloquente quand elle parle avec son cœur.
M. ABRAHAM, saluant.
Monseigneur, monsieur le curé, mademoiselle. (A Forestier.) Monsieur.
YVONNE, montrant Forestier.
Vous pouvez parler librement devant monsieur, il est de la famille, (m. Abraham
s'incline.)
M. ABRAHAM
Votre Grandeur a-t-elle été assez éloquente pour vaincre les résistances de mademoiselle.
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Troisième Chapitre 107
MONSEIGNEUR
Mademoiselle désire vous répondre elle-même.
YVONNE
Après avoir beaucoup réfléchi, nous avons fini par reconnaître que nous avions été injustes pour vous.
M.. ABRAHAM, avec exaltation.
Oh I mademoiselle.
YVONNE
Car, parmi les arguments que Monseigneur nous a développés, avec une éloquence vraiment persuasive se trouve le désintéressement de votre amour.
LE CURÉ
Très bien.
M. ABRAHAM
Merci, Monseigneur*
108 VÉpwopat sous le joug
YVONNE
Car enfin, je ne suis que la nièce pauvre d'un pauvre curé de campagne.
M. ABRAHAM
Je le sais.
Je n'ai pas de dot.
M. ABRAHAM
J'en ai pour deux.
FORESTIER, à part.
Je crois bien, il a volé pour quatre.
YVONNE
Quand je dis pas de dot, je me trompe.
Vous connaissez le triste secret de ma naissance . Mon père en mourant vient de me laisser six millions de dot.
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Troisième Chapitre 109
ABRAHAM, à part.
Elle le sait.
MONSEIGNEUR, bas au curé.
On sent qu'elle est de race noble, quel esprit !
LE CURÉ
Et quel cœur !
YVONNE
J'aurais pu accepter cette fortune.
Mais je me suis dit : « M . Abraham m'a aimé pauvre, pauvre je resterai. Il me répugnait d'accepter l'héritage d'un père qui ne s'est souvenu de sa fille, qu'à son lit de mort. Et je viens de léguer cette fortune à Monseigneur pour l'entretien de ses œuvres diocésaines.
M. ABRAHAM, ahuri.
Ah!
110 LÈphcopat sous le joug
YVONNE
Maintenant, monsieur, vous pouvez demander ma main. Si vous l'acceptez dans ces conditions, je vous l'accorde. (Yvonne
tend la main, Abraham recule.) VOUS reculez ? M, ABRAHAM, embarrassé.
Non... mais...
YVONNE
Une dernière question. Depuis quand m'aimez-vous?
M. ABRAHAM
Depuis...
YVONNE
Allons, la comédie a assez duré. Je vais vous dire depuis quand vous m'aimez.
Vous m'aimez depuis votre visite au ministère des affaires étrangères. Vous m'aimez depuis que votre ami et coreligionnaire le ministre Jacob vous appre-
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Troisième Chapitre 111
nait que je venais d'hériter de six millions.
M. ABRAHAM
De six millions.
YVONNE
Vous saviez que Monseigneur devait inconsciemment vous aider dans votre captation d'héritage contre la promesse
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112 L'Êpiscoi>at sou$ le joug
FORESTIER, à part.
Nous sommes cependant de vipilles connaissances.
YVONNE
M. Abraham, M. Forestier, du Contrat
t. social.
ABRAHAM, recalant.
Il est donc partout celui-là.
FORESTIER
Partout où il y a une de vos infamies à démasquer. C'est vous dire que je suis un des hommes les plus occupés de France. Tenez-vous à ce que je mette les points sur les* i?
M. ABRAHAM
C'est inutile. J'avoue avoir connu l'héritage de mademoiselle. Et après?
YVONNE
Je devenais donc votre petit Panama ?
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Troisième Chapitre i\3
C'est à vous, Monseigneur, que je m'adresse. Vpus n'allez pas me laisser bafouer plus longtemps.
MONSEIGNEUR
Vous n'êtes pas défendable, monsieur.
M. ABRAHAM
Faites attention, c'est la ruine de votre diocèse.
MONSEIGNEUR
Fermez mes écoles, fermez mes hôpitaux, volez mes séminaires, mais laissezmoi mon honneur d'évêque. Je sens assez d'énergie dans mon cœur, de foi dans mon âme, de sang dans mes veines, pour aller mendier chez mes frères le pain de mes pauvres, de mes malades, de mes prêtres. Ce sera le pain bénit que le Christ rompait avec ses disciples, et ce ne
sera plus le pain maudit acheté avec les trente deniers de Judas. (Nanette porte rormammo
qu'elle pose au dessus du portail ; elle a aussi un grand panier rempli de jonchée de feuilles et de fleurs.)
M. ABRAHAM
Vous vous réveillez, Monseigneur?
Je demande pardon à Dieu et aux hommes de m'être endormi, mais le cœur d'un évêque ressemble à la lame de l'Océan qui parfois laisse voguer une coque de noix pour briser le lendemain des vaisseaux de guerre.