‹ L'épiscopat sous le joug: scènes de la vie ecclésiastique et documentsChapitre 4 sur 47 · LA NAISSANCE D'YVONNE NANETTE, LE CURÉ · texte numérisé non relu

LA NAISSANCE D'YVONNE NANETTE, LE CURÉ

NANETTE

Vous avez entendu, mssieu le curé.

Voulez-vous mon avis.

LE CURÉ ferme son bréviaire en soupirant.

Parle, Nanette.

NANETTE

Vous êtes en train de vous laisser conduire par le bout du nez.

Et après ?

NANETTE

Et après ? Un prêtre y doit être retenu par s' aucuns liens terrestres.

Premier Chapitre

LE CURÉ, à part.

C'est elle qui me reproche mes liaisons. (Haut.) Nanette, mieux que personne tu connais ma vie. Il y a trente ans que tu me prodigues ton dévouement.

NANETTE

Ça c'est vrai mssieu le curé.

LE CURÉ

Et tes scènes.

NANETTE

Ça c'est

LE CURÉ

Tu peux ajouter : ça c'est vrai, mssieu le curé. La perfection n'est pas de ce monde. Comme le disait saint Paul : « Je fais le mal que je ne voudrais pas faire et je ne fais pas le bien que je voudrais faire. »

NANETTE

C'est la faute à mes rhumatismes.

VÉpiscopat sous le joug

LE CURÉ

Oui, tes rhumatismes ne taquinent pas que toi. Mais enfin je t'excuse. Tu es une fidèle servante.

NANETTE

Oh ! pour ça, mssieu le curé.

LE CURÉ

Je puis donc te confier aujourd'hui un secret. Tu te demandes peut-être pourquoi j'aime Yvonne comme une fille, une fille gâtée. Écoute. Tu crois qu'Yvonne est une enfant abandonnée recueillie par moi sur le bord de la rivière, un beau matin de printemps.

NANETTE

Dame ! c'est vous qui me l'e m'en souviens comme si c J'étais en train de plisser votn dimanche, là, dans la cuisine vous vois entrer comme un vi

Premier Chapitre

Vous aviez la figure rouge comme celle de M. le doyen après le pousse-café. Vous aviez un paquet dans les plis de votre soutane : « Tiens, tiens, que je vous dis:

vous avez encore chambardiné votre armoire de linge pour quéque galvodeux du pays. » Fuis, sans crier gare, vous me sortez ' un pauvre petit être du bon Dieu.

LE CURÉ, ému.

C'était Yvonne.

NANETTE

Et alors vous m'avez raconté. ..

LE CURÉ

Oui, j'avais menti.

NANETTE

Et quéqui vous a donné l'absolution de ce mensonge?

8 U Épncopat sous le joug

Ma conscience d'abord, mon confesseur ensuite. Yvonne est la fille d'une pauvre femme que tu as souvent bercée avec tes vieilles chansons.

NANETTE

Diou Jésus! j'aurais dû m'en douter.

Ses yeux bleus, son teint rose, sa chevelure blonde... Diou Jésus, vous pleurez.

Yvonne est donc votre vraie nièce, la fille de votre sœur Jeanne qu'avait chuté avec le fils du châtelain de Prévelac.

LE CURÉ

Oui. Ma pauvre petite Jeanne a chèrement expié sa faute. Elle est avec le Dieu qui pardonnait à Madeleine. Pauvre enfant, je la vois encore avec ses grands cheveux, tombant en désordre sur l'oreiller de son lit d'agonie. À côté d'elle, sommeillait Yvonne qui avait alors huit

Premier Chapitre

jours. J'entendrai toujours les dernières paroles de la mourante : « Frère abbé, je demande pardon à Dieu, à toi si saint, à mon père et à ma mère, à mes compagnes du scandale que j'ai donné. Prends Yvonne, frère l'abbé, qu'elle devienne ta fille. » Elle eut le courage de me la tendre. Jeanne retomba lourdement sur sa couche.

« Dis, frère abbé, que tu ne l'abandonneras jamais. » Non, non, jamais, répondisse, en l'embrassant. » Ce furent ses dernières paroles. Ses beaux yeux bleus fixés sur Yvonne se fermèrent pour la terre et s'ouvrirent pour les cieux.

(Moment de silence pendant lequel Nanetto pleure. Lo curé se mouche bruyamment pour cacher ses larmes.)

NANETTE

Et le père?

LE CURÉ

Le père m'écrit parfois pour avoir des

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nouvelles de sa fille. 11 est en Amérique où il tâche de faire fortune après avoir perdu la sienne dans des spéculations financières qui ont ruiné tous les actionnaires excepté ceux qui étaient juifs.

M. Abraham, notre député, a gagné un million là où M. de Prévelac en perdait cinq.

NANETTE, avec exaltation. .

Mssieu le curé ! Je la soignerai bien la fille de notre Jeanne.

LE CURÉ

Et tu ne la gronderas plus !

NANETTE

Oh! non.

LE CURÉ

Cela porte bonheur, Nanet douce et indulgente pour les pe fants qui n'ont plus de mère.

Premier Chapitre H

NANETTE, essuyant une larme.

Ohl qui prêche ben. Et je lui laisserai couper toutes les fleurs du jardin.

LE CURÉ

Si elle coupe tant de fleurs, la pauvre petite, ce n'est pas pour elle, c'est pour la tombe de son fiancé.

NANETTE

La tombe de M. Jacques, votre filleul, mort au Tonkin.

LE CURÉ

Enlevé par la fièvre ! Si encore il était mort frappé par une balle sur le champ de bataille! Si encore il avait donné sa vie pour reconquérir notre Alsace et notre Lorraine, mais il est mort pour conserver des mines à tous les Abraham du Parlement.

^^^WB

NANETTE

Pauv' petit. C'est le dixième du village qui est mort au Tonkin. Mais il y a donc plus d'hommes en France pour leur s'y dire la vérité à ces juifs qui nous prennent nos enfants, nous volent notre or, nous enlèvent notre foi.

LE CURÉ

Il n'y a plus rien, Nanettc, Nous sommes sous le joug.

NANMTE

Comme des bœufs alors.

LE CURÉ

Oui, comme des bœufs. Nous ne savons même plus mugir. Et nous, disciples de Celui qui disait : « Ce que vous pensez tout bas criez-le sur les toits, » nous sommes forcés d'être ce que l'Écriture stigmatise sous le nom : de chiens muets, canes muti.

Premier Chapitre 13

NANETTE

Ne vous faites pas de mauvais sang, mssieu le curé. Vous le dites souvent en chaire « Les temps deviendront meilleurs. »

LE CURÉ

Que Dieu t'entende, Nanette! Mais avant les beaux jours, que d'orages! que d'ouragans ! que de sinistres tempêtes pour dissiper ces masses de nuages qui assombrissent l'azur, de notre beau ciel de France, (ii reprend son bréviaire.) Enfin! A la

Volonté du Maître. C 1 * se promène en récitant son bréviaire et disparaît dans la direction de l'église.)

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