LA TOMBE DE JACQUES NANETTE, YVONNE
NANETTE, cueillant des fleurs.
Ah! s'il y en avait dix comme ça, c'est
pas un juif qui représenterait notre département. Un juif qu'a voté la guerre du Tonkin! un juif qu'a expulsé nos sœurs.
Un juif qu'avait pas quatre sous dans sa poche il y a vingt ans et qui possède maintenant toutes les terres de Fourmillac. (Moment de silence.) Jevas lui donner toutes les fleurs du jardin à la fille de notre Jeanne.
Nanette je vous prends en flagrant délit.
NANETTE, se relevant péniblement.
C'est pour toi, mon petit ange du bon Dieu.
YVONNE
Pour moi?
NANETTE, l'embrassant.
Oui, pour toi. Est-ce que tout ce qui est ici n'est pas à toi?
jby VjOOJJ
Premier Chapitre 15
YVONNE, à part.
Mon oncle Ta convertie.
NANETTE, l'embrassant. >
C'est tout le portrait de notre Jeanne.
YVONNE
Et qu'est-ce que vous voulez que je fasse de toutes ces fleurs?
NANETTE
Tiens, donne-les moi. Je vas les mettre pour toi sur la tombe de Jacques. (Eiie sort
en envoyant des baisers à Yvonne.)
YVONNE, le curé arrive en disant toujours son bréviaire.
Merci Nanette, c'est précisément bientôt l'anniversaire de sa mort.
Yvonne regarde tristement le cimetière, songeant à la tombe de son fiancé dont la petite croix de marbre se voit de la fenêtre de sa chambre.
Premier Chapitre 17
LE CURÉ
Tu ne peux cependant pas te résigner à devenir vieille fille.
YVONNE, d'un ton câlin
Et que deviendrait M. le curé, si la petite Yvonne s'en allait loin, bien loin?
LE CURÉ
Chère petite.
YVONNE
Qui est-ce qui apporterait après la messe le café au lait de M. le Curé? Qui est-ce qui tiendrait l'harmonium le dimanche? Qui est-ce qui chanterait à la bénédiction (Chantant): salutaris hostia quœ cœli pandis hostium, etc. (Pariant.) Qui est-ce qui raccommoderait les vieux ornements?
LE CURÉ
Dieu est bon !
YVONNE
Qui est-ce qui repasserait le surplis de dentelle ? Qui est-ce qui ferait la tisane
18 LÊpiscopat sous le joug
de violette après les sermons? Vous ne répondez pas.
LE CURÉ, l'embrassant au front.
C'est Si bon de t'éCOUter. (H prend une prise de tabac.)
YVONNE
Voyez-vous la petite Yvonne partie.
Les autels se couvriraient de poussière, la chaire de toiles d'araignées, votre soutane de prises de tabac (Elle essuie sa soutane. D'un
air mystérieux.) L'église se viderait...
LE CURÉ
Comment l'église se viderait?
Oui, je fais mes petites conversions. Je suis un bon petit apôtre.
LE CURÉ
Explique-toi.
YVONNE
Voilà deux soirs que M. le député Abraham assiste au mois de Marie.
Premier Chapitre 19
LE CURÉ
Un juif!
YVONNE
Nanette prétend même qu'il fait le signe de la croix.
LE CURÉ
Comme ses ancêtres au Golgotha. Mais tu m'inquiètes. Serais-tu flattée en pensant que M. Abraham vient à l'église pour toi.
YVONNE, avec indignation.
Oh! mon oncle. Je suis une Française dé race gauloise et une petite chrétienne.
Plutôt que d'épouser un juif, je préférerais lier ma vie à celle de Jacquot l'idiot du village.
Et si le juif se convertissait?
YVONNE
Je me souviendrais de ce que vous m'avez souvent répété ; à savoir qu'en fait
20 VÈpucopat sous le joug
de conversion, un juif ne peut connaître que la conversion de la rente.
LE CURÉ, à part.
Chère petite ! Elle a l'esprit de son père et le cœur de sa pauvre mère, (on entend sonner ia cloche de l'égiise.) Voilà le baptême qui sonne. (Avec embarras.) Yvonne, le pauvre petit que Ton va baptiser n'est pas riche .
YVONNE
Je vous vois venir.
LE CURÉ
Sa mère est au lit malade. (Avec embarras.)
Elle n'a paS de drapS. (De plus en plus embarrassé.)
Si tu lui en donnais un tout petit... bien vieux.
YVONNE
Vous savez bien, mon oncle, que nous n'en avons plus de vieux.
Premier Chapitre 21
LE CURÉ, courant du côté de l'église.
Alors donne-lui en un neuf, (n sort au son des
cloches.)
M. ABRAHAM
YVONNE
C'est tous les jours la même histoire.
Si je n'y veillais pas un peu, il ne lui resterait pas un seul gilet de flanelle. Aussi je lui ai enlevé la clef de son armoire.
(on sonne au portail.) Mais je ne me trompe pas, c'est M. Abraham, notre député. (Eiiova ouvrir.)
Voici M. Abraham. Son nez crochu, ses ongles jaunâtres sur des doigts osseux, sa barbe rude et noire disent que nous nous trouvons en présence d'un vrai juif.
ABRAHAM, saluant.
Mademoiselle.
YVONNE, froidement.
Monsieur.
22 VÊpiscopat sous le joug
M. ABRAHAM
M. le curé est-il visible?
YVONNE
Il est à l'église. Il baptise un enfant.
M. ABRAHAM
J'attendrai. J'ai besoin de lui.
YVONNE, riant.
Pour vous faire baptiser?
M. ABRAHAM
Non, pas encore.
YVONNE
Pas encore?
M. ABRAHAM
Cela dépend de vous.
YVONNE
Vous me voulez comme marraine?
M. ABRAHAM
Non. Comme épouse.
Premier Chapitre 23
YVONNE, soulevant les épaules.
Il n'y a donc plus de femmes en Israël?
M. ABRAHAM
Il n'y a que des brunes, et je veux une blonde.
YVONNE
Et c'est le motif de votre visite ?
M. ABRAHAM
Le seul.
YVONNE
Alors inutile de déranger mon oncle.
M. ABRAHAM
Vous acceptez ?
YVONNE
Je refuse.
M. ABRAHAM
La raison ?
YVONNE
Nous ne sommes pas du même monde.
24 LÊpiscopat sous le joug
M. ABRAHAM
Mais puisque je vous élève jusqu'à moi.
YVONNE
S'il vous plaît.
M. ABRAHAM
Oui, puisque moi, député, sans doute ministre demain, je consens à épouser la nièce d'un pauvre curé de campagne.
YVONNE
Oh ! monsieur ! Vous pouvez accaparer le cuivre, l'or, l'argent, le blé, l'épargne française, mais vous n'accaparerez jamais le cœur d'une femme qui veut rester catholique et Gauloise. (Eiie sort.)
ABRAHAM, ahuri.
C'est envoyé, comme on dit dans le langage parlementaire. Je savais devoir
Premier Chapitre 25
rencontrer des obstacles, par conséquent je suis loin d'être découragé. Le curé lui aussi résistera, mais Monseigneur m'a promis de le faire plier. Sa Grandeur m'a excommunié jadis mitre en tête, crosse en main, quand j'étais sous-préfet et que je faisais exécuter les décrets, mais aujourd'hni les temps sont changés.
Je dois à Monseigneur ma nomination de député, et, tous les vendredis, j'ai mon couvert mis à l'évêché pour y faire maigre avec de la sarcelle*
Monseigneur s'ennuie dans nos montagnes, et justement il y a . l'archevêché de Lyon qui est vacant (Le curé paraît.)
Le curé ! c'est un brave homme qui a eu une conduite admirable pendant les dernières grèves, s'il me donne sa nièce je lui ferai donner la croix. Depuis celle du Christ c'est nous qui avons le monopole des croix.