‹ L'épiscopat sous le joug: scènes de la vie ecclésiastique et documentsChapitre 6 sur 47 · LA GRÈVE DE FOURMILLAC LE CURÉ, ABRAHAM · texte numérisé non relu

LA GRÈVE DE FOURMILLAC LE CURÉ, ABRAHAM

LE CURÉ, saluant.

Monsieur le député.

M. ABRAHAM, se courbant.

Monsieur le curé.

LE CURÉ

Voulez-vous entrer dans mon modeste parloir ou bien rester dans le beau salon de la nature.

M. ABRAHAM, s'asseyant.

Restons ici. Il fait si beau (Le curé s'assoit. Moment de silence.) Quand je regarde votre soutane noire, je suis tenté d'y chercher la croix des braves. Vous l'avez bien méritée pendant la dernière grève.

Premier Chapitre 27

LE CURÉ

J'ai fait tout simplement mon devoir.

M. ABRAHAM

Je réparerai l'injustice.

LE CURÉ, à.part.

Qu'est-ce qu'il va me demander?

M. ABRAHAM

Je serais bien heureux d'entendre de votre bouche le récit de cette lugubre journée.

LE CURÉ

Soit ! Puisque vous le voulez. Il me semble que c'était hier. Mon sacristain était venu m'annoncer que les soldats avaient reçu l'ordre de tirer sur les grévistes à la première bagarre. La bagarre se produisit, et les soldats firent feu. Les

LÊpiscopat soiis le joug

balles atteignirent deux pauvres petites de la première communion qui vinrent mourir sur le seuil de l'église. A cette nouvelle je sortis de mon presbytère. La population, excitée par le meurtre des deux innocentes, continuait à invectiver la troupe, et la troupe continuait à tirer.

La distance qui séparait les combattants était à peine de la largeur d'un banc. Je montai sur ce banc, aussi à Taise que dans la chaire de bois de mon église (ie curé se lève) et, élevant la dernière victime, une pauvre innocente de onze ans, je la montrai à la troupe avec respect comme si je tenais dans ma main l'ostensoir de la bénédiction. « Arrêtez, arrêtez^ dis-je aux soldats, gardez vos balles pour les Prussiens. Ces grévistes sont vos frères, et ces frères sont mes enfants. » Et comme les grévistes continuaient à lancer des pierres, — l'une d'elles m'a blessé

mv

Premier Chapitre 29

ici (u montre son front), vous en voyez encore la cicatrice, —je me tournai de leur côté :

« Mes enfants, dis-je d'une voix qu'entendirent les plus éloignés, ce que vous faites n'est pas bien. Ces soldats que vous voulez blesser, ce sont les soldats de la France, ce sont vos fils, vos frères. Demain il faudra marcher avec eux la main dans la main contre l'ennemi de la patrie. Ne blessez pas la main de ces braves, elle est sacrée. » Les soldats avaient abaissé les fusils, les grévistes regardaient les mains dans les poches. La paix était venue. Sur mes épaules moins voûtées qu'aujourd'hui je portais les morts et les blessés dans mon presbytère. Sur mon passage les- officiers me saluaient du salut militaire et les grévistes me tendaient en cachette leurs mains calleuses.

M. ABRAHAM

Vous êtes un saint.

30 VEpiscopat sous le joug

LE CURÉ

Non je ne suis pas un saint, je suis tout simplement un prêtre. Le prêtre, voyezvous, monsieur le député, il a sa place marquée. Elle est à l'autel pour bénir et quand il en descend, ce ne doit être que pour apporter le salut et la paix. Aussi quand le Président de la République à son dernier voyage m'adressa des félicitations publiques, je le regardai avec étonnement, et crus devoir lui dire :

« Vous me donnez une bien grande récompense pour une bien petite action.

Je suis prêtre et vous me félicitez de l'avoir montré. > Je ne sais pas si j'avais bien parlé, mais il me serra vivement la main, tandis que tous les rouges du pays, et ici ils sont écarlates criaient : « Vive le curé de Fourmillac ! » Dame, je sentis l'émotion m'envahir, et, croyant qu'en me félicitant on félicitait ma paroisse, je répon-

Premier Chapitre 31

dis avec des larmes dans la voix : « Vive M. le Président » et je crois même avoir ajouté : « de la République. »

M. ABRAHAM

Vous n'avez pas à vous en défendre.

Aujourd'hui tout le monde crie : « Vive la République. » Le Christ lui-même n'était-il pas le premier des républicains?

LE CURÉ

Avouez que son républicanisme ne lui a pas réussi puisque vous l'avez crucifié.

C'est si loin.

LE CURÉ

Pas tant que ça. De nos jours les évêques les plus républicains sont les plus crucifiés par vous.

M. ABRAHAM

Enfin, trêve de politique. Je ne suis pas venu ici pour faire de la politique.

scopàt sous le joug

LE CURÉ

venu ?

M. ABRAHAM

1er la main de votre nièce.

LE CURE

ABRAHAM

LE CURÉ

que sa

main

est

celle

îe

M. ABRAHAM

est celle d'un honnête t devenir chrétien.

LE CURÉ

3 pas, mais...

M. ABRAHAM

st celle d'un homme puis-

Premier Chapitre 33

sant. Cette main vous comblera de faveurs.

LE CURÉ

Comme faveur, je ne demande que la liberté de faire du bien.

M. ABRAHAM

Je vous donnerai la croix.

LE CURÉ, montrant une croix de bois.

En voici une qui me suffit.

Vous serez évêque.

LE CURÉ

C'est ici que j'ai vécu et c'est ici que je veux mourir.

M. ABRAHAM

Si vous refusez, prenez garde.

LE CURÉ

Je ne crains que Dieu.

Page 1