PH. S
dans notre cœur, ce ne peut être que comme esprit : comme tel, il s’unit à notre esprit et nous donne la - force de dominer la chair, de vaincre le péché. L'apôtre Paul, du reste; identifie aussi Jésus-Christ, mais Jésus- Christ ressuscité et glorifié, avec son esprit!.
Les différences que nous venons d'examiner, jointes à quelques autres raisons, ont paru assez importantes à certains théologiens, pour faire regarder l’épître à Diognète comme entachée de gnosticisme; et le gnosticisme avec lequel on lui a trouvé le plus de ressemblances, est celui de Marcion.
Voici, en effet, quelques considérations qui peuvent faire pencher vers cette opinion.
D'abord, l’auteur, comme nous l’avons déjà fait remarquer, dans sa haine contre les Juifs et leur culte, dépasse de beaucoup le point de vue des auteurs du Nouveau Testament les plus avancés. La loi et les Juifs sont nommés avec une sorte de mépris dans le quatrième Évangile, entre la doctrine de Jésus et le judaïsme il y a opposition déclarée; cependant l'Ancien Testament est encore cité pour prouver la messianilé du Sauveur et la divinité de sa mission. Il n’en est pas de même ici; on ne songe plus à la loi, parce qu'il va sans dire qu’elle n’a rien à faire avec le christianisme, et les cérémonies que les Juifs y ont puisées sont traitées de superstition, d'impiété même. Entre les chrétiens et les Juifs la séparation est aussi complète qu'entre les chrétiens et les païens.
Une conséquence de ce qui vient d’être dit et une
1CF, 2 Cor. 3, 17.
seconde remarque, c’est que la religion chrétienne est considérée comme quelque chose de tout nouveau, comme apparaissant subitement dans le monde et. n'étant liée ni à l’ancienne économie, ni aux doctrines des philosophes. Il y a bien une époque de préparation, mais pendant cette époque Dieu n’a aucun rapport avec les hommes, il les abandonne à eux-mêmes et semble n’avoir d'eux nul souci; de sorte que, ainsi abandonnés, ils ne pouvaient rien trouver qui ressemblât en quelque chose au christianisme. Dieu à son plan, son dessein en lui-même, et il le tient dans le secret jusqu’au temps fixé d'avance pour le révéler.
En outre, comme nous l'avons fait remarquer plus baut, notre auteur paraît enseigner que Dieu s’est manifesté par soi-même, sans le concours du Logos qui, selon le Nouveau Testament, est pourtant celui qui nous l’a révélé. IT passe complétement sous silence le côté humain du Sauveur, ne parle ni de son incarnation, ni de sa vie parmi les hommes, ni de sa mort sur la croix, ni par conséquent de sa résurrection, idées qui forment presque toute la base du christianisme de Paul; contre son habitude il est obscur en cet endroit, et-il se contredit même assez ouvertement en disant d’un côté, que Dieu prit sur soi les péchés des hommes, et d'un autre côté, qu'il donna son propre Fils en rançon pour eux.
Ensuite 1l fait prendre au Logos une part assez faible dans l’œuvre du salut, et beaucoup d’attributs et de fonctions qui sembleraient lui appartenir sont données de préférence à Dieu.
Enfin, un grand nombre de passages montrent que notre auteur connaissait les épitres de Paul et les lisait
fréquemment. Nous pouvons en inférer qu’il avait pour V’apôtre des Gentils un attachement particulier, ce qui paraîtra d'autant plus naturel, si nous nous rappelons que Paul est le premier apôtre qui soit entré dans cette voie d'opposition au judaïsme où se trouve aussi notre auteur !.
Ajoutons encore l’aversion que l’auteur de l’épître à Diognète semble avoir contre toute espèce de culte extérieur, et qui lui fait envisager la religion chrétienne comme n’ayant besoin que d’un culte intérieur et invisible. Ge culte, cette religion ou cette doctrine (car tout cela est synonyme pour lui) se manifeste dans la pratique : une vie vertueuse et sainte, une vie de charité et de dévouement en est la seule preuve.
Nous ne pouvons le nier, le point de vue de notre auteur ressemble assez à celui de Marcion , et beaucoup de ses idées sont communes avec celles de ce gnostique. Convaincu que l'Ancien Testament est l'œuvre de Démiurge , génie mauvais, ennemi du vrai Dieu et n'ayant aucun rapport avec lui, Marcion était animé d’une haine profonde contre le judaïsme; il s’efforçait de le combattre partout et cherchait à rétablir le christianisme primitif et pur, tel que Paul, auquel il était très-attaché, l'avait conçu. Enthousiasmé de la beauté de cette religion, Marcion ne voyait rien qui lui füt analogue ni dans la nature, ni dans les doctrines grecques ou asiatiques, ni dans le judaïsme. L’apparition du Christ dans le monde est pour lui un fait
1 Les ressemblances avec l'Évangile de Jean peuvent exister sans que notre auteur ait connu cet Évangile. Il suffit qu'il ait été tant soit peu initié à la philosophie alexandrine pour parler de Dieu et
du Logos, comme il le fait.
subit, isolé, inattendu, sans préparation antérieure , sans liaison avec la nature‘. Il admet aussi que Dieu ne pouvait se révéler soi-même que d’une manière immédiate ?. Enfin, il enseigne que le Dieu d'amour et de perfection , entièrement inconnu aux hommes avant sa venue®, s’introduisit parmi eux sous le nom de Christ en prenant une forme humaine, sans cependant avoir un corps matériel, mais seulement un corps apparent. Par uné inconséquence inexplicable, Marcion considérait la mort du Christ comme le sceau de la rédemption, mais cette rédemption pour lui n’était que l’affranchissement de l’ancienne loi. La mort dont il parle ne peut être évidemment qu'une apparence de mort, puisque le Christ n’a qu’un corps apparent #. On voit, sans que nous allions plus loin, qu’il y a 1ci des points de contact avec notre épiître. Mais si on examine tout le système de Marcion, on se convaincra bien vite qu'il y a loin entre ses spéculations aventureuses et la doctrine simple et raisonnable de notre auteur. Rien dans ce dernier ne nous fait penser qu'il considérait l'Ancien Testament comme l’œuvre du Démiurge, d’un dieu ennemi du Dieu suprême et continuellement en opposition avec lui. Il a si peu les principes gnostiques de Marcion , qu'il applique à Dieu comme au Logos leterme de Omusovogyoc , démiurge, terme qui est pris en bonne part; et; tandis que Marcion regarde la nature et toutes les choses visibles comme mauvaises, et refuse pour cela au Christ l’attri-
'Neander, Dogmengesch. , I.
?Neander, Entwickelung der vornehmst. Syst.
GR Épitre à Diognète, ch. 8 : wiç yap x. +, À. Matter, Gnostic., 1, 395.
but de créateur !, l’épitre, nous l’avons déjà dit, envisage la matière comme bonne, précisément parce qu'elle vient de Dieu, duquel rien de mauvais ne peut provenir.
Quant à l’opinion que le Sauveur n’avait qu’un corps apparent, nous ne pouvons tout à fait en libérer notre auteur. Quoiqu'il ne s'exprime pas clairement là-dessus, elle ressort assez de toute sa manière de concevoir le Logos ou Fils de Dieu et son œuvre parmi les hommes. Cependant là encore l’épître se montre indépendante, et son Loges nous semble différer beaucoup du Christos de Marcion. (
Nous ne croyons donc pas que l’auteur de l’épitre à Diognète ait été un disciple de Marcion, quoiqu'il se rattache à lui par son point de vue antijudaïque, universaliste et spiritualiste et par son esprit vraiment religieux. Si nous avions à nous prononcer, nous le placerions plutôt avant ce gnostique, et, pour la forme comme pour la couleur particulière des pensées , nous ferions de lui un philosophe chrétien de l’école d’Alexandrie, qui a connu et étudié les épîtres de Paul et en a exagéré la tendance antijudaique.
Du reste, nous n’avons pas ici de système, et notre auteur n’a nullement la prétention d'exposer scientifiquement la doctrine complète du christianisme. On y trouve seulement les principales idées, les points les plus importants, tout ce qu'il faut pour porter un païen bien disposé à embrasser la foi des chrétiens qu'il admire. Il s’efforce surtout d'appliquer ses doctrines à la
1V. Matter, Gnostic., I.
he
vie praique, à laquelle il attache la plus grande importance. Et sous ce rapport nous sommes convaincu qu'il aura l'approbation de tous les vrais chrétiens. Comme lui, comme Paul, nous voulons que la foi se traduise en une charité sans bornes envers nos semblables ; comme lui, comme Paul, nous dirons toujours : œuovug ÔÙ @Yannç ÉvEQYoUuEVn — AyaTNoaG (Toy otruwg nçouyannoavra 0e), uuumTns om œurou TS XON0TOTNTOS *.
1 Gal. 5, 6.
2 Épitre à Diognèle, ch. 10: Si tu aimes jGelui qui V’a aimé le premier, Lu seras imilateur de sa bonté. CF. Eph. 5, 1 ; 1 Jean 4,21.
Vu, le Président de la soutenance, ÉD. REUSS.
Permis d'imprimer, Strasbourg, le 9 novembre 1860.
Le Recteur, DELCASSO.