‹ L'Épitre de Jacques: Étude critiqueChapitre 63 sur 103 · V. 12 : {va Lu ÜTd xplow TéoNTe · texte numérisé non relu

V. 12 : {va Lu ÜTd xplow TéoNTe

C'est peut-être, comme le croit DIBELIUS, la présence, des deux côtés, de l’idée de jugement, qui aura déterminé l’auteur à insérer ici un logion d’abord indépendant. L’aura-t-il puisé dans quelque tradition évangélique restée orale, ou dans un recueil de Zogia apparenté à ceux dont disposèrent Matthieu et Luc ? Si l’on tient compte à la fois de la ressemblance étendue qui apparaît entre le contenu de notre v. à partir de h ôuvhere et Maith. 5, 34, 35 a, 37, et des différences non moins notables qui subsistent entre ces deux textes, l'hypothèse ne manque pas de vraisemblance. L'absence d’une référence marquant citation, « comme il est écrit » ou « comme dit le Seigneur », n’est pas autrement insolite. Voir Hénoch slave 49, 1.

mpù mévrwv dé ne doit pas être interprété rigoureusement, comme s’il conférait au v. une importance capitale par rapport aux exhortations qui le précèdent. Cf. 1 Puerre 4, 8. Ici, c’est plutôt, apparemment, une manière de classer les dernières pensées que l'écrivain tient à consigner dans son exposé. Il veut finir, mais il lui reste deux ou trois sujets à aborder, au moins sommairement. En disant : « avant tout, abstenez-vous du serment », il semble laisser voir qu’il récapitule mentalement ces pensées à ne pas omettre. Sa mémoire une fois guidée de la sorte, il n’aura plus besoin de placer aux v. 13, 16, 19 d’autres repères corrélatifs : « ensuite ». Au reste, si la question du serment devait effectivement l'emporter sur les autres dans l’attention des lecteurs, elle serait mieux soulignée en prenant place tout à la fin, en tout cas après le v. 18 : « Et par-dessus tout, ne jurez pas. » En fait, c'est à coup sûr intentionnellement que Jacques s'étend davantage sur la nécessité de prier et place après le v. 12 la série des exhortations et considérations auxquelles cette idée sert de lien, v. 13-18, tout en aboutissant à sa puissante proclamation finale, v. 19-20. |

Notons encore que roù révrwv est une formule épistolaire à peu près stéréotypée ; donnant à xp6 sa pleine acception primitive, elle s’insère au début même d’un grand nombre de lettres, c'est-à-dire aussitôt après l'adresse et la salutation initiale. Exemples : Papyr. d'Oxyr. 2, 294, 30 (22 après J--Ch.), rp]ù uèv révrov ceaurod émuuéhou elv byixivne. 292, 11 (25 après J.-Ch.), mod SE névrov dyuacioveuw o€ eüylojuar dôaoxavroc Tà

dpiora rodrrov. DEISSMANN, Licht v. Osten, p. 147 et n. 2. LIETZMANN, Griech. Papyri, 1910, n°% 1 et 9 (11e siècle après J.-Ch.) ; dans ce dernier cas on lit : xpù mavréc. Etc. Cf. 3 Jean, V. 2, neo mévrov ebyouar ce ebodoboar xœi dyaiverv.

&Jervot uov, cf. 1, 2, etc. Depuis 5, 7, l’auteur s'adresse expressément aux mêmes personnes, qui sont ses frères en la foi. Il en sera ainsi jusqu’à la fin, cf. v. 19 et tic év buiv, V. 13, 14.

uh duvôere. wh suivi de l'impératif présent (forme hellénistique) implique qu’on jurait parmi ceux à qui cette interdiction est destinée. Heurtant de front pareille coutume, elle revêt une allure absolue, comme dans Matth. 5, 34, èyà DE Aéÿo duiv uà du6oa &hws. Les compléments donnent d’abord deux exemples, pris sans doute parmi les formules de serment les plus usuelles, jurer par le ciel ou par la terre, puis écartent péremptoirement et en bloc tous les autres termes imaginables par lesquels on puisse jurer, re &Xoy rive 6pxov. Dans le N. T., le verbe n’est construit qu'ici avec l’accusatif, mais cet usage était classique et les papyrus encore l’attestent fréquemment. Exemples : Papyr. d'Eléph. 23,8 (223 ou 222 avant J.-Ch.), éuvôo Paotréx Ironeuxiov. Papyr. de Paris, 47, 2 (vers 153 avant J.-Ch.), ôuvoo tôv Zapariv. Avec 6pxov : Papyr.de Petrie, 3, 56 (d),12 (re siècle avant J.-Ch.), @uoot oot Toy rarprov 6pxov Ért Toù rorauod. Cf. Osée 4, 15. Dans Matth. 5, 34-36, duvôw gouverne ëv rivi ou ets rt (cf. l’hébreu niSbba' be) ; dans Hébr. 6, 13, 16 et souvent chez les Septante, il est suivi de xar& ruvéc ; dans Luc, I, 73, de mods tive.

Anciennement le serment comportait toujours une redoutable formule de malédiction (cf. 3, 9; dans l'A. T., Yahvé luimême jure : Amos 6, 8 ; 8, 7, etc.), dont l'effet ressortissait à la magie. Il joua un rôle considérable aussi bien dans la vie privée des Israélites que dans leurs rapports juridiques. L’attestent suffisamment déjà les interdictions légales de tout faux serment ; cf. Exode 20, 7 ; Deutéron. 5, 11 ; 23, 22 ; Nombres 30, 3 ; Lévit. 19, 12. On jurait d'observer les exigences de Yahvé : Ps. 110, 106, etc. On jurait par Yahvé lui-même : aussi vrai que Yahyvé est vivant, Osée 4, 15 ; Job 27, 2, 4 ; par Yahvé, Dieu du cielet dela terre, Genèse 24, 3, etc. Plus tard le judaïsme évita ces formules, comme d'une manière générale l’énonciation du nom divin ; de là, des succédanés : par le ciel, par la terre, par Jérusalem, par ma propre tête, etc.; cf. Maïth. 5, 34-36. Mais ces scrupules religieux ne mettaient nullement en question la légitimité et la valeur du serment lui-même. Cf. Hébr. 6, 16. Ne voit-on pas l'apôtre Pierre passer de la simple dénégation (Marc 14, 68 : Matth. 26, 70; Luc 22, 57) à sa répétition accompagnée d’un serment (Matth. 26, 72), puis aux imprécations (Marc 14, 71; Matth. 26, 74) ? Toute une casuistique du serment s'était élaborée parmi les scribes, Matth. 23, 16-22. Cf. STRACK-BILLERBECK, I, p. 321 ss. Suivi tantôt machinalement tantôt par intérêt,

l'usage qui donnait lieu à ces réglementations on ne peut plus minutieuses faisait donc intervenir les choses saintes dans les moindres circonstances de la vie journalière, et pouvait même dissimuler mainte infraction à la morale.

La réaction, qui culmine avec les textes de Matthieu et de Jacques, eut aussi quelques représentants parmi les rabbins. Elle s’annonçait, modestement encore, à la fin du 11° siècle avant notre ère, lorsque le Siracide (23, 9-11) conseillait de ne pas prendre l'habitude de jurer. « L'homme qui jure beaucoup pèche beaucoup » et s’attire des désagréments. L'Ecclés. (9, 2) a connu des gens « craignant de jurer. » Voir aussi PHILON, decal. 92, œuérar x molvopxius deuSooxix nat doéêerx. Etc. Cf. les textes réunis par STRACK-BILLERBECK, 1, p. 328 ss. En-voici un plus catégorique que les précédents : Tanch. 136 a, « nos maîtres nous ont dit que le fait de jurer, même à l’appui de la vérité, n’est pas bon de la part de l’homme. » De leur côté les Esséniens s’abstenaient de tout serment (cf. JOSÈPHE, Bell. Jud. 2, 135), à l'exception de celui qu'ils prononçaient comme récipiendaires au terme de leurs deux années de noviciat.

La philosophie païenne, elle aussi, s’était approchée de l’idéal ici affirmé. D’après la tradition PYTHAGORE aurait même proscrit tout serment, un ôuvüvar Oeobc, doxetv Ypo aûTov detv &Etomiorov rapéyety (DIOGÈNE LAERCE, 8, 1, 22). Quant aux Stoïciens, ils recommandaient de s’abstenir le plus possible de jurer. Cf. Éprc- TÈTE, Manuel, 33, 5, 6pxoy napairnoui et Èèv oîôv ve, eic Gta’ ct dÈ uh, ëx Tüv évovrov. Il n’est certes pas invraisemblable que PHILON ait subi leur influence sur ce point comme sur d’autres. ZAHN, qui fait de l’épître de Jacques l'écrit le plus ancien du N. T., place au contraire sous sa dépendance et sous celle du premier évangile le texte cité d'ÉEPICTÈTE. Cette théorie soulève des difficultés insurmontables.

Ici comme dans Matth. 5, 33-37, tout dishinguo a disparu. Notre sentence ne prend pas même la peine de motiver l’interdiction de jurer par le ciel ou par la terre, tandis que la parole évangélique en souligne, en termes traditionnels, l'importance religieuse : le ciel, trône de Dieu ; la terre, son marchepied. La véracité pure et simple n’a que faire des appuis les plus solennels, des expressions les plus prestigieuses prétendant confirmer nos dires. Sur les lèvres de quiconque ne ment jamais, toute parole est une « parole d'honneur. » On reconnaît bien là l'inspiration constante de la morale chrétienne, spécialement celle qui assure l’unité supérieure du sermon sur la montagne.

La concordance des expressions employées par Matthieu et par Jacques est entière dans la partie négative de la sentence :

Maiih. : Jacq. :

Ne jurez pas du ph par.

tout, ni par...

ni par...

Ne jurez pas, ni par

Mais l’allure de la phrase change un peu dans sa contre-

partie positive : TL Matth. : Que votre parole soit Jacg. : Que votre oui soit (fre, oui, oui; non, non. forme moins usuelle que Ëoro) oui ; que votre non soit non.

La simple répétition ne présente aucune utilité particulière dans le contexte. Avec un peu de subtilité, on pourrait presque dire : ce redoublèément appuie encore sur le oui ou le non à la manière d’un bref serment ; prenez garde, qui sait s’il n’en contient pas un premier germe ? Cf. R. JOSÉ BEN YEHOUDA, vers 180 après J.-Ch. : « Votre oui doit être un oui intègre (sédeg), votre non un non intègre. » Sifra, 91 b. STRACK-BILLERBECK, 1, p. 336. De pareils textes ne peuvent guère n'avoir aucunement subi l'influence du N. T.; cf. DALMAN, Jesus-Jeschua, p. 202 ss. Au contraire, un oui ou un non formel et sans commentaire fait bien mieux ressortir l’opposition entre cette franche parole affirmant ou niant un fait et les appels, aussi superflus que déplacés, au témoignage des hautes et profondes vérités sur lesquelles s’échafaude un serment. En écrivant Matth. 26,63 s., il ne vient pas à la pensée de l’évangéliste que Jésus, après avoir condamné tout serment, ne saurait entendre sans protester la forme que le grand-prêtre donñe à son objurgation : é£ocxiCo ce xurk Toù (eoù rod Covros Eva uiv elrnc 2.r.A. D'autre part, si Matthieu s'était montré conséquent en l’espèce, ou il n’auraït pas accueilli la sentence interdisant les serments quels qu'ils soient, ou il n’aurait jamais jugé convenable de souligner la véracité des paroles de Jésus, fût-ce par la formule &uñy 2éyw duiv, plus fréquente encore, il est vrai, dans le style johannique (où &uñv se trouve souvent redoublé) que chez les auteurs des évangiles synoptiques.

Il se pourrait donc que la tradition dans laquelle notre auteur aura recueilli son aphorisme en ait mieux que Matthieu conservé la teneur primitive. Qui sait même si le premier évangéliste n'aura pas pris l'initiative d’en estomper quelque peu la rigueur, alors que, dans la pratique, il ne voyait nullement prévaloir le renoncement définitif à des coutumes aussi invétérées ? En ce cas, Jacques se montrerait ici non seulement plus rigide que lui, mais du même coup plus pénétré de l'esprit de Jésus. Comme son maître, il prêcha dans le désert.

HERMAS, Vis. 2, 2, 5, déclare encore que « le Seigneur a juré [ceci] par sa gloire ». Les autres pères des premiers siècles font assez rarement allusion à cet ordre d'idées. Notons toutefois que JUSTIN MARTYR (17€ apolog. 16, 5) cite l'interdiction du serment sous une forme qui combine évidemment Jacg. 5, 12 à Matth. 5, 34, 37 b : un ôuôonTe GAwc (Matth.) * Éoro DE buGv rù val val, Hat Td où où (Jacg.). rd SE repioodv robrwv x To5 rovnpoùd (Math.). Après lui, CLÉMENT D’ALEXANDRIE fera deux mentions du même précepte. Mais déjà l’apôtre PAUL, dont la sincérité transparente

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devait éclater aussi bien dans ses paroles que dans ses écrits, -ne se voit-il pas obligé de souligner la vérité de ses déclarations en proclamant solennellement : « Ce que je vous écris, je l’affirme devant Dieu, n’est pas un mensonge » (Galates 1, 20). Voir aussi 2 Corinth. 1, 23. Depuis lors, jamais le christianisme n’a pu — constatation mélancolique — faire prédominer sur ce point son inspiration spécifique. Parmi les chrétiens euxmêmes, n'arrive-t-il pas que ceux qui, habituellement mais sans se lier par une règle absolue, s’abstiennent de prononcer des formules de serment, visent surtout à observer ainsi les convenances du bon ton ou du savoir-vivre ? Inconsciemment ils se rencontrent avec le latitudinarisme du Coran, d’après lequel « Allah ne punit pas pour un mot irréfléchi dans un serment, mais pour les serments sérieux qu’on a faits (et violés). » Sourate de la table servie, 91 (traduction de E. MoNTET, Paris, 1920, p. 201). Combien de fois dans l’histoire n’a-t-on pas juré par l'Évangile lui-même ! Cf. un exemple du vie siècle : Papyr. de Londres, 5, 1708, 228.

La sanction ici prévue, {va uw, est un avertissement fraternel qui correspond, nous l’avons dit, à celui du v. 9, tva un Ümd xpiouw réonts. Ceci peut rappeler la sentence plus générale et moins exclusivement eschatologique de Matth. 12, 36, ëx rüv A6ÿYoV oov xaradtxaxoühon. C’est souvent peu de chose, en apparence, qu'un serment ; prenez garde, ces petites inattentions, ces fautes crues légères peuvent décider de votre condamnation définitive. méontes, tombiez, est évidemment pris au figuré : succombiez, mais l’image s'applique bien à celle de l’abîme traditionnel où les réprouvés sont précipités. Cf. Luc 16, 26. Cet appui qu’une menace eschatologique vient apporter à l’exhortation morale est l’une des caractéristiques de la parénèse qui règne à travers l’épître.

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