‹ L'épluchette; contes joyeux des champsChapitre 3 sur 6 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

Il sera beaucoup plus facile De passer un gros chat par le trou d'une aiguille,

Que de voir entrer là-haut, Un grippe-sou, l'espèce de chameau !

Imberbe

Michel rencontra sur la route Hier, le père Ladéroute.

Cela faisait bien deux longs mois Depuis qu'ils s'étaient vus, je crois.

Notre Michel qui d'ordinaire Etait dénué d'embonpoint, Par son visage mis au point, Joufflu, d'une rondeur lunaire, Fut cause que son vieil ami S'extasia fort sur sa mine :

— Ça fait ben un mois et demi Que je t'ai vu, je m'imagine?

Maint'nant t'as l'air résolu, Plein d'santé, robuste, joufflu! Tu devrais m'donner ta recette, Je la mettrais à profit, moi, Et ça m'ferait pas d'mal, ma foil Qu'a ton régime, j'me mette ! . . .

— Eh ben, père, c'est un secret, Mais à vous j'peux ben Tdire, Parce que vous êtes discret Et que d'moi vous n'irez pas rire.

Ben, vous saurez donc que j'avais A mon dernier voyage en ville

Acheté de quoi, pas mauvais, Et d'un usage ben facile Pour faire pousser... devinez?

Le poil qui nous vient sous l'nez!

J'voulais avoir un' belF moustache, Et comm' ça n'venait pas du tout Je m'mis à penser faut que j'tâche De m'aider. Je m'donnais un coup De rasoir trois fois par semaine, Et même plus souvent que ça.

Les r'cettes que chacun amène, J'ies essayai... tout y passa!

Mais point d'barbe, pas d'moustache.

Ça m'désappointait tout d'bon, J'vous l'dis et point m'en cache, Pour en perdre quasi la raison.

C'est alors que j'appris d'Basile Qu'a vécu longtemps à la ville, Qu'ils ont d'quoi pour faire pousser La barbe et comment en user.

J'en achetai donc un' bouteille.

Or, faut vous dire que ma sœur, En avait un' presque pareille Qui cont'nait un' sort* de liqueur Pour faire profiter le buste.

Je n'sais pas trop, comme de juste Gomment que ça s'fit, mais vl'à Qu'les étiquettes su' les bouteilles Tombèrent. J'I'ai dit, pareilles Etaient ces bouteilles-là ;

i/ÉPLUCHETTE

En recollant mon étiquette

J'sais pas comment la chos' s'est faite,

Mais on s'trompit. C'est une erreur

Qu'a bouleversé ma sœur :

J'ai l'visage rond, qu'c'est suparbe...

Mais Simplice a l'buste plein d'barbe!

La danse

Simplice interrogeait un prêtre :

— Je voudrais bien connaître

Si danser est un mal ?

— Oui, dit-il, si vous dansez mal !

Arriéré

Gros-Jean ne connut pas l'école;

Dans son coin du pays

On n'en avait pas encor mis.

La famille était agricole,

Défrichant tout à fait au nord

Dans une région lointaine.

Gros-Jean, bien que très jeune encor,

Aidait, la chose est certaine.

Un peu plus tard, il s'engagea

Et dans les chantiers voyagea.

Dans sa main rude et nerveuse

Sa hache, profondément,

Mordait la souche résineuse

Des pins abattus lentement.

Sa charpente à cette vie

Suscitait un soupir d'envie;

Mais son côté moral, grands dieux î

Bien sûr, n'eut pas fait d'envieux.

Un jour que vers sa famille

Il revenait au printemps,

Il passa par notre ville.

C'était alors le saint temps

De pénitence : le carême.

On était à la Passion.

Le soir, il ouït le sermon

Sur le martyre suprême

Du Rédempteur si bon, si doux,

Par la nation juive.

Dans sa candeur naïve

Il s'emporta jusqu'au courroux.

S'il eut été là, Sainte Vierge !

Il l'eut défendu, votre Fils!

Tout seul, il peut en vaincre dix !

On soufflait le dernier cierge

Quand il sortit du saint lieu.

Le lendemain, par la ville

Il errait pour voir un peu.

Des enfants qui laissent leur jeu

Attaquent un vieux en guénille.

— C'est un juif, lui dit-on.

Gros-Jean alors s'en approche,

Et pan ! lui flanque une taloche

Qui l'attrape sous le menton.

Le juif fait la culbute,

Mais se relevant bientôt,

Demande pourquoi cette insulte ;

Il n'a rien fait, n'a dit mot

A personne. Aussitôt

Gros-Jean lève le poing encore

Et pose de sa voix sonore .

— 'Sque t'es juif ? — Oui, mais. . . — Ah ben !

C'est toi qu'a tué Jésus-Christ, hein ?

— Jésus... Non m'sieu! Fous foulez-rire?

Il est mort d'buis tix-neuf cents ans!

— Ah! fit, surpris, Gros-Jean Deschamps,

'Scusez, alors, mon excès d'zèle ;

J'viens rien qu'd'apprendre la nouvelle !

Jiux vues animées

Gros-Jean s'arrête au Nationoscope Ou peut-être à tel autre scope ; Il se présente au guichet ; De dix et quinze sous sont les prix du billet,

Et remployé demande :

— Combien?... Dix ou quinze?... Gros-Jean Aussitôt se méprend Et sa colère est grande Alors qu'il répond :

— Dix ou quinze ? . . . Ben non !

J'su' seul, ma famille est à la maison !

L'école rurale

Dans les derniers rangs

Nous avions une école

Que fréquentait "Joufflu"-Nicole

L'un des fils de Gros-Jean Deschamps.

Un jour, l'institutrice

Pour la visite du curé

Les enfants avait préparé.

Elle leur fit un exercice

Où le premier répondrait

Au catéchisme; ce serait :

"Qui vous a créé, mis au monde ?"

A répondre par Jean Lalonde.

La deuxième question

Serait sur l'Histoire Sainte,

Et traiterait de Samson,

L'homme fort, dont la rude étreinte

Mettait tout en pâmoison.

Beau moyen d'illustration

Pour monsieur "Joufflu"-Nicole

Le numéro deux de l'école.

Quant au numéro trois . . .

Bah ! passons! On comprend, je crois,

Le système.

La simplicité même,

Pourvu que tout alla bien Et qu'il ne clochât en rien !

Un instant, une seconde Avant que monsieur le curé Entra, voilà que Jean Lalonde

Dut se retirer.

Le révérend arrive, entre, Et bientôt commence en disant :

— Qui vous a créé, mon enfant ?

A Nicole alors s'adressant.

— Il avait mal au ventre Pis il est sorti celui qu'Dieu A créé pis mis au monde ; C'est Ti-Jean Lalonde!

Répondit Nicole; moi, m'sieu, J'su' Samson, l'plus fort du monde!

Épaisses

Chez un marchand de chaussures Gros-Jean entra Pour chausser ses créatures.

On lui montra Des choses avec des semelles Epaisses d'un doigt.

Il les trouva peu belles ;

C'était vrai, ma foi !

Dans ses mains il les vire Et retourne vingt fois.

Alors le commis de lui dire,

Bridant sa voix Pour ne pas éclater de rire :

— Ces chaussures-là, Voilà !

Sont de mode nouvelle,

Substantielle !

Gros-Jean se sent dépité, Car il voulait acheter Des bottines Beaucoup plus fines.

Enfin, prenant son parti Il dit :

— Y les faissent Epaisses !

Recommandé aux prières

Le père de Gros-Jean se fit recommander

Un beau dimanche, aux prières, en chaire,

Et chacun de commenter

Sur le pauvre octogénaire

Qui, plus longtemps, n'avait pu résister.

Cependant, le saint sacrifice

Terminé, hors de l'édifice

Sacré, la foule lentement

S'écoule recueillie.

Elle est bientôt ébahie

En voyant allègrement

Passer Deschamps, le père,

Qu'à peine un instant encor

Le curé du haut de la chaire

Annonçait comme quasi mort.

Tout le monde l'environne

Et chacun le questionne :

— Mais père, d'où venez-vous ?

On vous croyait à l'agonie !

Vous êtes encor plein de vie!

Mais, allons, père, dites-nous

Qu'est-ce que tout ça veut dire ?

Tout à l'heure, m'sieu l'curé,

Voyons, on s'est pas trompé, j'cré !

Y vous a r'commandé pas pour rire,

Aux prières ? — Ben, bonnes gens,

Dit le vieillard Deschamps,

Voici ce qu'en est d'ia chose :

"Hier encor j'voyais pas rose.

Tous les jours à mon dîner

On a l'habitude de m'donner

De pleines bols de soupe,

Pis deux grandes tranches de pain

Que ma vieille me coupe

Dans la miche et large comme la main;

Des choux, navets, pois ou blé d'inde

Selon qu'est fait l'pot au feu, bon !

Puis un gros chapon tout rond.

Après ça, la vieille va m'avinde

Des beignes, un morceau d'tarte, un fruit.

N'importe quoi! J'suis pas difficile !

Sam'di, j'sais pas comment qu'ça s'fit

Me v'ià coupé d'moiquié su' l'appétit.

J'appelle Michel et lui dit : — File

Vite au presbytère, dire au curé

Qu'j'en ai pas pour ben longtemps, j'cré !

Mais, fit le vieux avec un fier sourire

Ça m'fait plaisir de vous dire

Que ce n'était qu'passager :

Drès c'matin je m'suis r'mis à ben manger!

La tNioël

C'est la veille de Noël.

Le froid est sec, vif, cruel.

Une pauvre mendiante

A la tête branlante,

Un panier sous le bras,

Ne sait où tourner ses pas.

On le voit, elle est étrangère

Dans le quartier.

Vient à passer un charretier

Qui la tire de misère

En lui conseillant de heurter

A telle maison voisine ;

Ce qu'elle fait sans hésiter,

Se dirigeant vers la cuisine

Située à l'arrière.

C'était un presbytère.

La vieille frappe : toc! toc!

La porte s'ouvre et la servante

Du curé dit : — Saint Roch,

Not' patron, une mendiante

Encore! Ça n'finira plus.

Mais ça fait rien, entrez la "mère !"

Vous n'êtes pas la première,

Et vous ne serez pas la dernière.

La misère est grande, Jésus!

Et faut soulager l'infortune; Mais on ne peut donner beaucoup, Il en vient trop tout d'un coup!

Si c'était rien que quéqu'une . . .

Mais la "mère" quel est votre nom?

— C'est la Noël, qu'elle répond.

— Ah! dit Simplice, la servante, A la pauvre mendiante, Dans c'cas-là, ça change tout; Attendez un petit bout, Et Simplice laissa la vieille.

Elle revint bientôt portant Une dinde sans pareille Un galinacé géant !

— M'sieu l'curé ma dit "Simplice, Sers ben la dinde que v'ià!

C'est pour la Noël, tu sais, là!

— Ah! que Dieu vous bénisse!

Dit la gueuse emportant l'oiseau.

Noël pour elle fut très beau!

L 'obole

Le jour finit.

Au déclin crépusculaire, Sur le chemin uni, Il lit son bréviaire, Notre digne curé.

Il se promène Près de son jardin muré, Quand un mendiant s'amène Et d'un ton de gueux La charité demande.

L'homme pieux Lui donne son offrande.

Ah! notre bon curé, Il n'est pas riche !

Et non plus, pas chiche Mais son don est mesuré A son humble ressource Et ses pauvres nombreux.

Il donne donc à ce gueux Le fond de sa bourse :

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