UN SOU
Lui disant que c'est tout L'argent qu'il porte.
Ce mendiant étranger En prenant congé, Grogne de la sorte A part lui, tout bas, Ne croyant pas Que le curé puisse l'entendre :
— Oui!... J'vas faire loin avec ça !
Le prêtre aussitôt dénicha Un autre sou qu'il court tendre A l'homme et l'arrête à point:
— Tenez! vous pourrez faire un peu plus loin !
Contraste
Un Narcisse faisait le frais, Sûr de la beauté de ses traits, Disant : — Si c'est ma destinée D'être sujet de l'hyménée, Je prendrai femme laideron; Nos figures contrasteront.
C'est ce que je veux, le contraste ; Un contraste aussi grand et vaste Que possible! — Hé, monsieur, dit Jeanneton qui l'entendit, S'il vous plaît, je vous en supplie, Qu'elle soit ou laide ou jolie, Pour contraster avec profit Prenez une femme d'esprit 1
// ri avait rien vu
Nicole tout en pleurs s'en vient trouver sa mère
Qui s'informe aussitôt de cette peine amère :
— Quelqu'un t'a-t-il fait mal? Où qu'il est le bobo?
L'enfant la voix brisée, à travers un sanglot
Dit: — Eh non! c'est pas ça! Luce a fait la culbute
En bas de l'escalier Aux mots de cette chute
La maman craint pour Luce et vole à son secours, Mais Nicole, reprend, continuant, toujours Ses pleurs : — Luce a pas d'mal; elle joue avec Rose! — Eh ben! s'il n'y a rien, c'est plus la même chose: Ferme toi! Vite, itou! Bon! pourquoi pleures-tu? — Toinon l'a vu tomber et pis moé j'ai rien vu!
'Perdu en tramway
Gros-Jean à Montréal, un jour,
Monte en tramway pour un tour.
Un filou d'une main habile,
Lui vole sa bourse et file.
Quand ce bon Jean voulut payer,
Il avait beau se fouiller,
Il ne trouvait plus de bourse.
Il crut durant cette course
L'avoir perdu. Sur le champ
Il va voir le surintendant
Des chars et raconte l'affaire.
Cet homme lui promet de faire
Tout pour retrouver l'argent.
Jean s'en va donc assez content.
Mais une heure après sur la place
Où s'est perdu son argent, il repasse,
Voit des gens enlevant un rail,
Qui peinent en un dur travail,
Maniant pic, pelle et pioche
Pour lever pavé, terre et roche.
Gros-Jean pense là-dessus
Qu'il est cause de ça. Confus
Vers les bureaux du chef il presse
Le pas: — M'sieu, j'voudrais qu'on cesse
Tout c'barda qu'on fait là-bas; Quand j'suis Vnu j'pensais pas Que faudrait démancher la rue Pour chercher ma bourse perdue.
Elle contenait peu par bonheur, Mais, merci tout d'même . . . Serviteur !
Jlbstinence
Michel s'était marié Aux premiers jours de janvier.
Quand vint le carême,
Il était encor même En pleine lune de miel Au firmament terrestriel.
Un jour il vient en ville.
Réintégrant son domicile Son épouse lui dit :
Cet après-midi J'eus la visite De Marguerite ; Vlà que son mari Par esprit De pénitence Va faire abstinence ; Se privera De tabac.
Plus de pipe Pour Philippe, Durant ce temps !
Or, m'sieu Deschamps, Comme tu ne fumes Ni ne consume
De vilain tabac, Dis-moi donc, là, Ce que tu vas faire ?
Car tu n'peux te soustraire A l'obligation De privation.
Michel pencha la tête Et dit : —Ça m'embête!
Je m'priverais bien, Mais d'quoi? J'vois rien.
La petite femme Dans les yeux une flamme Soupira :
— Eh bien, on s'privera (Ça m'fait de la peine) Pour une quarantaine De s'embrasser !
Non, pas l'plus p'tit baiser !
— Hein? répète. . .
Tu perds la tête !
Fit Michel dès le moment, Surpris douloureusement.
Avec un charmant sourire Elle s'empressa de dire :
— Mais mon cher Michel, Quand le ciel Est en cause Faut bien faire quéque chose !
Tu ne bois pas, N'use pas de tabacs . . .
Alors faut un sacrifice Qui soit propice Aux yeux Du Maître des cieux.
Vois donc Philippe Sevré de sa pipe !
Michel se rendit Avec dépit A cette prière Qu'il n'aima guère.
Ce point choqua Michel qui s'appliqua A la rigoureuse observance De l'abstinence Proposée innocemment.
C'était agir méchamment,
En petit maître !
Lise regretta peut-être Sa proposition.
Son expression Trahissait sa peine.
Enfin, la même semaine, Soit, deux jours plus tard, A Michel elle fit part
Toute heureuse De la nouvelle joyeuse Qu'elle venait de recevoir, Fraîche d'espoir :
— Mon cher Michel, sais-tu? Philippe A repris sa pipe !
Le petit de Simplice
Dans un tramway, immense véhicule,
Et qui partout dans Montréal circule,
Je me trouvais tout dernièrement,
Quand une femme au visage charmant,
Auréolé de fines tresses blondes,
Auprès de moi prit place. En deux secondes
Mon cœur flamba; le temps de dire : toc!
Du petit dieu, je subissais le choc.
Elle portait la blonde créature,
Entre ses bras une miniature
Epanouie et vive de ses traits.
En la voyant, voilà que je songeais
A tel tableau d'un maître de l'antique...
A ce moment si bien psychologique,
Le conducteur du tramway vint troubler
Ma vision. Je voulus l'appeler;
Il n'entendit, même en haussant la gamme,
Et juste alors présentait à la dame
Sa boîte à bons. Elle lui répondit
En lui tendant un beau billet de dix.
Le conducteur n'ayant pas de monnaie,
Parla : — Ma foi! je ne crois pas que j'aie
De quoi changer ce billet; aujourd'hui
Nous avons eu tout un monde inouï
Et mon argent a fondu comme glace
Sous le vent chaud du mois de juin qui passe.
N'auriez-vous, fit l'officier poli
Rien de plus p'tit ? Est-ce votre plus p'tit ? . . .
La femme alors, croyant bien qu'il n'est cause
Que du bébé, du joli poupon rose,
Lui répond donc à l'homme en rougissant :
— Oui, j'suis mariée à peine depuis un an.
La vache perdue de Gros-Jean
Gros-Jean a perdu sa vache,
Et malgré qu'il tâche
De la retrouver n'y parvient.
Enfin, chez le curé s'en vient
Lui demander une annonce
Pour le prône suivant.
D'abord le prêtre y renonce ;
Ce serait scandale, vraiment !
C'est à la porte de l'église
Plutôt que ces choses se font;
Ce moyen ne paraît pas bon
A Gros- Jean qui point ne le prise;
Il insiste pour l'autre, mais
Le curé ne voudra jamais.
Cependant. . . la chose. . . peut-être. .
Pourrait s'arranger... Voyons I
Et le bon, le digne prêtre
Cède en posant des conditions:
"Gros-Jean aime trop la goutte,
Il faudra sur ce s'amender?"
Et quoique cela lui coûte
Il lui faut capituler.
"Ensuite, souvent Gros-Jean, jure,
Blasphème quand en boisson;
i/ÉPLUCHETTE
Il faut qu'il soit meilleur garçon?"
Ne plus sacrer, la chose est sûre,
A s'empêcher de cela
Ce sera peut-être difficile,
Mais enfin, on essaira.
"Gros-Jean avec sa famille
Devra venir plus souvent
A Téglise, à la messe?'*
Jean fait encor cette promesse.
Il attend alors en tremblant
Ce qu'on va demander encore.
Lui demandera-t-on beaucoup?
Mais non, là, c'est bien tout!
Dans un : Topons-là! sonore,
Se clot l'étrange arrangement.
Le dimanche à l'église
Gros-Jean de tous est la surprise.
Le service saint, cependant
Paraît long à notre pédant;
Le sommeil le maîtrise,
Dans son banc finalement
Et le gagne rapidement.
Le curé monte en chaire;
C'est l'heure où le prône se fait.
De l'impudent Gros-Jean, l'affaire
Cause sensation en effet;
Le curé passe à d'autre chose,
Puis à d'autre, quand Gros-Jean
Se réveille soudain et cause
Un scandale. Pensant
Que Caillette est en cause
Voici ce qu'il interpose
Dans le prône du curé,
Qui venait de recommander
Une dame décédée
Récemment. Elle avait possédée
Toutes les vertus :
Travaillante, pas gaspilleuse,
Douce, propre et soigneuse.
Ce fut là-dessus
Que Gros-Jean, notre homme
A sa vache pensant, s'arrache de son somme
Et dit: — M'sieu l'curé, s'i' vous plaît!
Dit' donc aussi qu'a donnait ben du lait!
Et cœtera !
Un jour, à Montréal, Gros-Jean
Entra dans un restaurant
Voulant dîner en ville.
Son repas terminé
Il demande à la fille
Qui servait, de lui donner
L'addition. Elle la lui donne :
On lui chargeait cinquante-sous!
Alors, Gros-Jean s'abandonne
Vivement à son courroux:
— Cinquante-sous? mais mam'zelle,
Vous me la jouez belle
Parce que j'suis un habitant!
Mais fiez-vous y pas tant :
J'ies connaît les gens d'ia ville!
J'ai pas mangé pour tout c't'argent.
Cinquante-sous ? Laissez-moé don' tranquille!
Trente-sous, c't'assez, dit Gros-Jean .
Puis, il ricane, ironique.
La fille amusée, explique :
— Vous avez eu : soupe, rôti
De bœuf et de poulet aussi;
Petits pois, chou-fleur à la crème;
Gâteau, tarte, thé, café même...
Et cœtera!
— J'ie savais, là!
Qu'on m'volait: J'ai pas mangé d'ça, Moé, de l'etcœtera!
&£euf et dix-neuf
Au baptême de Fanfan, De Gros-Jean, le neuvième enfant, Monsieur le vicaire Au cahier baptistaire, Notant cet événement, Dut hésiter un moment;
Sa mémoire ingrate, Du jour, oubliant la date, Il murmure à part lui :
— Qu'est-ce donc, aujourd'hui ?
Le vingt-neuvième ?
— Ah! mon père, pardon, Pourquoi nous prenez-vous don'?
Fit Jean, c'est rien que Pneuvième!
Jactance
Le vin, le vin !
C'est un jus divin, Un merveilleux liquide Qui rend le faible intrépide.
Par lui le plus petit Soudain se trouve grandi, Et, devenant téméraire, Ne crains plus d'adversaire.
Une souris sortit un soir
De sa cachette.
Malgré qu'il faisait noir, Elle sentit que Minette Etait absente alors.
Elle met donc le nez dehors Et s'avance craintive, Flairant fort de son museau fin, Redoutant alerte vive, Récelant peut-être sa fin, Car Minette en la place Cachée à la nuit d'avant S'était subitement Déclarée et fait la chasse ; La pauvre souris
Eperdue, affolée, Lançait mille petits cris Craignant d'être étranglée.
Tout à coup, Elle avait reconnu son trou,
Son gite, Et s'y précipitait bien vite.
Qui fut bien trompé ?
Le chat qui croyait souper.
Mais ce soir la petite bête, Inquiète, Sa hasarde dehors Pouce par pouce, Traînant son petit corps, Doucement elle se pousse Et ne flaire point (Quoique flairant avec soin) D'ennemi nulle trace.
Lentement, elle se déplace.
Ah! un parfum nouveau Rafraîchit son museau!
Quel suave arôme Qui dans l'air embaume!
On en pourrait manger!
Souricette douce et craintive, A ce moment arrive Sur le plancher Près d'une mare embaumante, Et plonge sa langue brûlante Dans la boisson qui rafraîchit.
Elle boit... boit... boit d'avantage Elle y boit du courage, Puis . . . follement rit.
La boisson que Souricette Vient de trouver, c'est du vin.
Joson, le valet, en cachette
A commis un larcin.
Il a trop empli son verre Et le vin a coulé par terre.
C'est ce nectar Qu'un instant plus tard
La petite bête Découvre joyeusement, Le happe goulûment, Et devient bientôt en "fête".
La souris se sent grandir Et du même coup s'enhardir; Sur ses deux pattes d'arrière Elle se dresse, va, vient, Titubant, vaillante et fière, Ne craignant plus rien !
Quelle morgue! quelle insolence Lorsqu'elle lance Ce défi provocateur Les poings clos, tel un boxeur
Plein de jactance :
— Qu'il vienne donc pour voir, Le chat qui me courut hier soir !
^out son temps
Madame Gros-Jean n'était plus :