‹ L'épluchette; contes joyeux des champsChapitre 4 sur 6 · UN SOU · texte numérisé non relu

UN SOU

Lui disant que c'est tout L'argent qu'il porte.

Ce mendiant étranger En prenant congé, Grogne de la sorte A part lui, tout bas, Ne croyant pas Que le curé puisse l'entendre :

— Oui!... J'vas faire loin avec ça !

Le prêtre aussitôt dénicha Un autre sou qu'il court tendre A l'homme et l'arrête à point:

— Tenez! vous pourrez faire un peu plus loin !

Contraste

Un Narcisse faisait le frais, Sûr de la beauté de ses traits, Disant : — Si c'est ma destinée D'être sujet de l'hyménée, Je prendrai femme laideron; Nos figures contrasteront.

C'est ce que je veux, le contraste ; Un contraste aussi grand et vaste Que possible! — Hé, monsieur, dit Jeanneton qui l'entendit, S'il vous plaît, je vous en supplie, Qu'elle soit ou laide ou jolie, Pour contraster avec profit Prenez une femme d'esprit 1

// ri avait rien vu

Nicole tout en pleurs s'en vient trouver sa mère

Qui s'informe aussitôt de cette peine amère :

— Quelqu'un t'a-t-il fait mal? Où qu'il est le bobo?

L'enfant la voix brisée, à travers un sanglot

Dit: — Eh non! c'est pas ça! Luce a fait la culbute

En bas de l'escalier Aux mots de cette chute

La maman craint pour Luce et vole à son secours, Mais Nicole, reprend, continuant, toujours Ses pleurs : — Luce a pas d'mal; elle joue avec Rose! — Eh ben! s'il n'y a rien, c'est plus la même chose: Ferme toi! Vite, itou! Bon! pourquoi pleures-tu? — Toinon l'a vu tomber et pis moé j'ai rien vu!

'Perdu en tramway

Gros-Jean à Montréal, un jour,

Monte en tramway pour un tour.

Un filou d'une main habile,

Lui vole sa bourse et file.

Quand ce bon Jean voulut payer,

Il avait beau se fouiller,

Il ne trouvait plus de bourse.

Il crut durant cette course

L'avoir perdu. Sur le champ

Il va voir le surintendant

Des chars et raconte l'affaire.

Cet homme lui promet de faire

Tout pour retrouver l'argent.

Jean s'en va donc assez content.

Mais une heure après sur la place

Où s'est perdu son argent, il repasse,

Voit des gens enlevant un rail,

Qui peinent en un dur travail,

Maniant pic, pelle et pioche

Pour lever pavé, terre et roche.

Gros-Jean pense là-dessus

Qu'il est cause de ça. Confus

Vers les bureaux du chef il presse

Le pas: — M'sieu, j'voudrais qu'on cesse

Tout c'barda qu'on fait là-bas; Quand j'suis Vnu j'pensais pas Que faudrait démancher la rue Pour chercher ma bourse perdue.

Elle contenait peu par bonheur, Mais, merci tout d'même . . . Serviteur !

Jlbstinence

Michel s'était marié Aux premiers jours de janvier.

Quand vint le carême,

Il était encor même En pleine lune de miel Au firmament terrestriel.

Un jour il vient en ville.

Réintégrant son domicile Son épouse lui dit :

Cet après-midi J'eus la visite De Marguerite ; Vlà que son mari Par esprit De pénitence Va faire abstinence ; Se privera De tabac.

Plus de pipe Pour Philippe, Durant ce temps !

Or, m'sieu Deschamps, Comme tu ne fumes Ni ne consume

De vilain tabac, Dis-moi donc, là, Ce que tu vas faire ?

Car tu n'peux te soustraire A l'obligation De privation.

Michel pencha la tête Et dit : —Ça m'embête!

Je m'priverais bien, Mais d'quoi? J'vois rien.

La petite femme Dans les yeux une flamme Soupira :

— Eh bien, on s'privera (Ça m'fait de la peine) Pour une quarantaine De s'embrasser !

Non, pas l'plus p'tit baiser !

— Hein? répète. . .

Tu perds la tête !

Fit Michel dès le moment, Surpris douloureusement.

Avec un charmant sourire Elle s'empressa de dire :

— Mais mon cher Michel, Quand le ciel Est en cause Faut bien faire quéque chose !

Tu ne bois pas, N'use pas de tabacs . . .

Alors faut un sacrifice Qui soit propice Aux yeux Du Maître des cieux.

Vois donc Philippe Sevré de sa pipe !

Michel se rendit Avec dépit A cette prière Qu'il n'aima guère.

Ce point choqua Michel qui s'appliqua A la rigoureuse observance De l'abstinence Proposée innocemment.

C'était agir méchamment,

En petit maître !

Lise regretta peut-être Sa proposition.

Son expression Trahissait sa peine.

Enfin, la même semaine, Soit, deux jours plus tard, A Michel elle fit part

Toute heureuse De la nouvelle joyeuse Qu'elle venait de recevoir, Fraîche d'espoir :

— Mon cher Michel, sais-tu? Philippe A repris sa pipe !

Le petit de Simplice

Dans un tramway, immense véhicule,

Et qui partout dans Montréal circule,

Je me trouvais tout dernièrement,

Quand une femme au visage charmant,

Auréolé de fines tresses blondes,

Auprès de moi prit place. En deux secondes

Mon cœur flamba; le temps de dire : toc!

Du petit dieu, je subissais le choc.

Elle portait la blonde créature,

Entre ses bras une miniature

Epanouie et vive de ses traits.

En la voyant, voilà que je songeais

A tel tableau d'un maître de l'antique...

A ce moment si bien psychologique,

Le conducteur du tramway vint troubler

Ma vision. Je voulus l'appeler;

Il n'entendit, même en haussant la gamme,

Et juste alors présentait à la dame

Sa boîte à bons. Elle lui répondit

En lui tendant un beau billet de dix.

Le conducteur n'ayant pas de monnaie,

Parla : — Ma foi! je ne crois pas que j'aie

De quoi changer ce billet; aujourd'hui

Nous avons eu tout un monde inouï

Et mon argent a fondu comme glace

Sous le vent chaud du mois de juin qui passe.

N'auriez-vous, fit l'officier poli

Rien de plus p'tit ? Est-ce votre plus p'tit ? . . .

La femme alors, croyant bien qu'il n'est cause

Que du bébé, du joli poupon rose,

Lui répond donc à l'homme en rougissant :

— Oui, j'suis mariée à peine depuis un an.

La vache perdue de Gros-Jean

Gros-Jean a perdu sa vache,

Et malgré qu'il tâche

De la retrouver n'y parvient.

Enfin, chez le curé s'en vient

Lui demander une annonce

Pour le prône suivant.

D'abord le prêtre y renonce ;

Ce serait scandale, vraiment !

C'est à la porte de l'église

Plutôt que ces choses se font;

Ce moyen ne paraît pas bon

A Gros- Jean qui point ne le prise;

Il insiste pour l'autre, mais

Le curé ne voudra jamais.

Cependant. . . la chose. . . peut-être. .

Pourrait s'arranger... Voyons I

Et le bon, le digne prêtre

Cède en posant des conditions:

"Gros-Jean aime trop la goutte,

Il faudra sur ce s'amender?"

Et quoique cela lui coûte

Il lui faut capituler.

"Ensuite, souvent Gros-Jean, jure,

Blasphème quand en boisson;

i/ÉPLUCHETTE

Il faut qu'il soit meilleur garçon?"

Ne plus sacrer, la chose est sûre,

A s'empêcher de cela

Ce sera peut-être difficile,

Mais enfin, on essaira.

"Gros-Jean avec sa famille

Devra venir plus souvent

A Téglise, à la messe?'*

Jean fait encor cette promesse.

Il attend alors en tremblant

Ce qu'on va demander encore.

Lui demandera-t-on beaucoup?

Mais non, là, c'est bien tout!

Dans un : Topons-là! sonore,

Se clot l'étrange arrangement.

Le dimanche à l'église

Gros-Jean de tous est la surprise.

Le service saint, cependant

Paraît long à notre pédant;

Le sommeil le maîtrise,

Dans son banc finalement

Et le gagne rapidement.

Le curé monte en chaire;

C'est l'heure où le prône se fait.

De l'impudent Gros-Jean, l'affaire

Cause sensation en effet;

Le curé passe à d'autre chose,

Puis à d'autre, quand Gros-Jean

Se réveille soudain et cause

Un scandale. Pensant

Que Caillette est en cause

Voici ce qu'il interpose

Dans le prône du curé,

Qui venait de recommander

Une dame décédée

Récemment. Elle avait possédée

Toutes les vertus :

Travaillante, pas gaspilleuse,

Douce, propre et soigneuse.

Ce fut là-dessus

Que Gros-Jean, notre homme

A sa vache pensant, s'arrache de son somme

Et dit: — M'sieu l'curé, s'i' vous plaît!

Dit' donc aussi qu'a donnait ben du lait!

Et cœtera !

Un jour, à Montréal, Gros-Jean

Entra dans un restaurant

Voulant dîner en ville.

Son repas terminé

Il demande à la fille

Qui servait, de lui donner

L'addition. Elle la lui donne :

On lui chargeait cinquante-sous!

Alors, Gros-Jean s'abandonne

Vivement à son courroux:

— Cinquante-sous? mais mam'zelle,

Vous me la jouez belle

Parce que j'suis un habitant!

Mais fiez-vous y pas tant :

J'ies connaît les gens d'ia ville!

J'ai pas mangé pour tout c't'argent.

Cinquante-sous ? Laissez-moé don' tranquille!

Trente-sous, c't'assez, dit Gros-Jean .

Puis, il ricane, ironique.

La fille amusée, explique :

— Vous avez eu : soupe, rôti

De bœuf et de poulet aussi;

Petits pois, chou-fleur à la crème;

Gâteau, tarte, thé, café même...

Et cœtera!

— J'ie savais, là!

Qu'on m'volait: J'ai pas mangé d'ça, Moé, de l'etcœtera!

&£euf et dix-neuf

Au baptême de Fanfan, De Gros-Jean, le neuvième enfant, Monsieur le vicaire Au cahier baptistaire, Notant cet événement, Dut hésiter un moment;

Sa mémoire ingrate, Du jour, oubliant la date, Il murmure à part lui :

— Qu'est-ce donc, aujourd'hui ?

Le vingt-neuvième ?

— Ah! mon père, pardon, Pourquoi nous prenez-vous don'?

Fit Jean, c'est rien que Pneuvième!

Jactance

Le vin, le vin !

C'est un jus divin, Un merveilleux liquide Qui rend le faible intrépide.

Par lui le plus petit Soudain se trouve grandi, Et, devenant téméraire, Ne crains plus d'adversaire.

Une souris sortit un soir

De sa cachette.

Malgré qu'il faisait noir, Elle sentit que Minette Etait absente alors.

Elle met donc le nez dehors Et s'avance craintive, Flairant fort de son museau fin, Redoutant alerte vive, Récelant peut-être sa fin, Car Minette en la place Cachée à la nuit d'avant S'était subitement Déclarée et fait la chasse ; La pauvre souris

Eperdue, affolée, Lançait mille petits cris Craignant d'être étranglée.

Tout à coup, Elle avait reconnu son trou,

Son gite, Et s'y précipitait bien vite.

Qui fut bien trompé ?

Le chat qui croyait souper.

Mais ce soir la petite bête, Inquiète, Sa hasarde dehors Pouce par pouce, Traînant son petit corps, Doucement elle se pousse Et ne flaire point (Quoique flairant avec soin) D'ennemi nulle trace.

Lentement, elle se déplace.

Ah! un parfum nouveau Rafraîchit son museau!

Quel suave arôme Qui dans l'air embaume!

On en pourrait manger!

Souricette douce et craintive, A ce moment arrive Sur le plancher Près d'une mare embaumante, Et plonge sa langue brûlante Dans la boisson qui rafraîchit.

Elle boit... boit... boit d'avantage Elle y boit du courage, Puis . . . follement rit.

La boisson que Souricette Vient de trouver, c'est du vin.

Joson, le valet, en cachette

A commis un larcin.

Il a trop empli son verre Et le vin a coulé par terre.

C'est ce nectar Qu'un instant plus tard

La petite bête Découvre joyeusement, Le happe goulûment, Et devient bientôt en "fête".

La souris se sent grandir Et du même coup s'enhardir; Sur ses deux pattes d'arrière Elle se dresse, va, vient, Titubant, vaillante et fière, Ne craignant plus rien !

Quelle morgue! quelle insolence Lorsqu'elle lance Ce défi provocateur Les poings clos, tel un boxeur

Plein de jactance :

— Qu'il vienne donc pour voir, Le chat qui me courut hier soir !

^out son temps

Madame Gros-Jean n'était plus :

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