LES DEUX ARMEES EN PRESENCE
forte, [saac Comnène, admirablement informé par ses éclaireurs df toul ce qui 9e passait chez les Impériaux, n'eu! garde de les attaquer directement. Les adversaires demeurèrenl longtemps à peu près inactifs à très peu de distance l'un de l'autre. Les chefs des deux partis se montraient enchantés lorsque leurs soldats, occupés à faire du fourrage, de l'eau ou du l><>N, venaient en contact par le hasard des rencontres. De part et d'autre, ils i ptaient sur ces occasions puni- faire des
REMP [RTS VA/. INTINS de Nicée. — Une des portes. —(Phot. commun, par M. li. Kœchlin.)
recrues. C'était une vraie guerre civile qui avait séparé violemment les uns des autres en les brouillant à mort des gens de même clan, des parents, des amis. Se rèhcontraient-ils, chacun cherchait à inculquer à l'autre sa conviction politique. Les Impériaux suppliaient leurs adversaires d'abandonner le rebelle, le renégat. « Ne vous mettez pas volontairement en si grand péril, leur disaient-ils, pour l'ambition d'un seul homme! Un vous chassera de l'armée. On vous dépouillera de tout ce que vous possédez. Finalement on vous crèvera les yeux ! » Les partisans d'Isaac n'étaient pas embarrassés pour répondre à ces menaces. « Que voulez-vous faire avec un basileus qui ne l'est vraiment que de nom, que ses eunuques gouvernent? A quoi voulez-vous en arriver avec ce
-M LES POlïl'IlYROGENÈTES ZOE ET TI1E0D0RA
vieux bavard, paresseux et inutile? Venez à nous. Venez au courageux, au brillant, au superbe héros Gomnène, force et bouclier des Romains! » Ainsi allait la causerie d'un parti à l'autre. Cependant Théodoros ne recrutait [tas un partisan et Isaac seulement un bien petit nombre. Quand celui-ci se fut convaincu qu'il ne gagnerait rien à ce jeu, il supprima cette mode de fraterniser avec l'ennemi et ordonna de ne plus aller aux provisions que dans le voisinage même du camp. Malheureusement cette sorte de reeulade fut considérée par l'ennemi comme un indice de découragement et les soldats macédoniens très échauffés demandèrent à grands cris la bataille. Les chefs hésitaient encore quand l'ordre du basileus arriva ordonnant formellement d'attaquer. L'armée impériale alla prendre position à Petroé à trois milles seulement du camp de Gomnène. Très peu de jours après, dans la journée du 20 août, la lutte décisive s'engagea sur deux points principaux dont les noms mêmes semblaient prophétiques : Hadès et Polémon !
« Contrairement, parait-il, à la mode d'alors qui consistait, j'ignore pourquoi, à disposer à l'aile droite l'élite de l'armée, Isaac plaça ses meilleures troupes à gauche et en confia la direction au plus distingué de ses lieutenants l'intrépide Katakalon Kékauménos. Romain Skléros commandait l'aile droite; Isaac s'était réservé le centre. Théodoros confia son aile droite à Rasile Trachaniotes, l'ancien domestique des Scholes d'Occident, issu d'une des plus illustres familles de Macédoine, en tous points digne de cette noble origine. Le prince bulgare Aaron eut le commandement de l'aile gauche de l'armée loyaliste avec Lycanthes, Pnyemios et le patrice franc Randolphe pour lieutenants. Les chefs rebelles laissèrent approcher les forces impériales tout près d'eux avant de donner le signal du combat. On en vint aux mains avec une fureur, une exaspération suprêmes. Les liens du sang comme ceux de l'amitié n'existaient plus. On s'entr'égorgeait de frère à frère, de fils à père, d'ami à ami. Ce fut une épouvantable tuerie. Longtemps la mêlée demeura indécise. Puis soudain on vit reculer l'aile droite de Conmène tandis que son centre ébranlé flottait et que Romain Skléros en personne tombait prisonnier aux mains des Impériaux! Aaron, étonné lui-même par cette victoire trop facilement acquise, poursuivit les rebelles en pleine retraite, mais
( OMNÊNE V IINQUEUH 79g
il le lil avec mollesse. Bientôt même, redoutant quelque embûche, il s'arrêta. S'il eut poussé plus avanl avec quelque énergie, le camp de
Comnène sera il tombé entre ses mains. Au lien du cela il hésila cl devin! ainsi le principal auteur du désastre linal. Durant ce temps, en effet, a l'antre extrémité du champ de bataille, Katakalon avail culbuté l'aile droile des Impériaux. Puis il avait poussé furieusement droil devant lui jusqu'à leur camp établi sur une hauteur qu'il avait pris el pillé. Ce coup de main hardi avait été vu de tous les combattants épars dans la vaste plaine. Le centre de l'armée d'Isaac en fui vivemenl réconforté. Son aile gauche même' en fui encouragée au poinl de vouloir reprendre le combat. Par contre, l'aile gauche ennemie, jusqu'ici victorieuse, voyant le camp pris, considéra la bataille comme perdue et prit éperduinent la fuite. Ce fut la lin de la lutte. Comnène était décidément vainqueur après une première défaite. Des deux côtés les perle- étaient considérables. Du côté de Comnène, Léon Antiochos, chef excellent, avait été tué. Les troupes macédoniennes avaient horriblement souffert. Leurs généraux Maurokatakalon, Pnvemios et Katzamountes demeurèrent parmi les morts. Une foule extraordinaire de prisonniers tomba aux mains du vainqueur. II y eut de nombreuses actions d'éclat. Alors que les Impériaux fuyaient déjà, le Franc Randolphe se précipita entre les fuyards et ceux qui les poursuivaient, cherchant un antagoniste de marque pour le provoquer en combat singulier. Enfin il rencontre Nicéphore Botaneiates déjà célèbre par maint exploit et qui devait le devenir bien davantage par la suite. De loin déjà il lui crie de s'arrêter, se nommant à lui. Le chef byzantin, retenant son cheval, accepte aussitôt le défi et le duel s'engage. Botaneiates fend de son épée le bouclier du guerrier normand, tandis que celui-là lui assené sur le casque un coup terrible. Mais l'épée glisse sans faire de blessure. Alors d'autres arrivants se mêlent au combat. Us désarçonnent Bandolphe, le font prisonnier et le conduisent à Comnène. Isaac, lui aussi, avait vaillamment combattu de sa personne. Même son ardeur lui avait fait courir le plus grand péril. Il s'était à un moment fort éloigné de sa suite, ce que voyant, quatre mercenaires tauroscythes, c'est-à-dire des Vœrin^s russes, se précipitèrent sur lui, cherchant à le transpercer de leurs
LES PORPHYROGENËTES ZOE ET THEODORA
lances. Mais ils ne parvinrent ni à trouer sa cotte de mailles, ni même à l'ébranler sur sa selle. Quant à lui, considérant comme de bon augure ce fait qu'attaqué des deux côtés à la fois, il était demeuré inébranlable, ferme comme un roc, il se précipita avec plus d'ardeur encore au plus fort de la mêlée. Enfin le combat cessa. Le rôle des armes était terminé. Celui de la diplomatie allait commencer (1).
« Il ne pouvait être question pour l'armée impériale vaincue d'une retraite en bon ordre. Ses bandes rompues fuyaient vers le Bosphore dans la plus affreuse confusion. Bientôt cette soldatesque découragée encombra les rues et les carrefours de la Ville gardée de Dieu dans une telle cohue que toute prolongation de la lutte parut de suite impossible. Le domestique Théodoros et le « vestis » Aaron allèrent au Palais remettre leur démission entre les mains du vieux basileus. Une fausse rumeur, rapportée comme vraie par Psellos, affirmait que l'eunuque avait perdu l'honneur avec la victoire, qu'il avait trahi le Stratiotique et volontairement amené la déroute de son armée. Le gouvernement était véritablement affolé. 11 semble que les ministres du vieux basileus n'eussent pas un seul moment envisagé la possibilité d'une défaite. Michel VI, dont la cause était si subitement désespérée, ne parlait que d'abdiquer immédiatement et de chercher son salut dans la fuite. Mais ses conseillers qui ne tenaient pas à l'imiter se refusèrent à s'associer à une telle honte. Du reste tout n'était peut-être pas irrévocablement perdu. A supposer que le peuple et le Sénat demeurassent fidèles, on pouvait en tout cas attendre que l'ennemi se décidât à assiéger la capitale et tout le temps que durerait ce siège si difficile, on pourrait tenter de tous les moyens pour lever des troupes et en former une nouvelle armée autour de Constantinople. Le malheureux basileus se flattait encore que par des largesses, des promesses, des distinctions et d'autres libéralités, il parviendrait à décider la bourgeoisie de la capitale à unir son
(1) Voy. sur cette bataille fameuse aux conséquences décisives, Maedler, op. cit., p. 8 (résumé des sources).
PIERRE GRAVEE byzantine (Héliotrope). — La Vierge et l'Enfant Jésus. — A'/"" Siècle.
(British Mus., Catal.
Dalton. i
DECLARATION DU S EN Al
sort au sien. Quant au Sénat, ce grand corps se trouvai! bien dans la pire situation. Ses membres se voyaient menacés d'un côté comme de l'autre. Bien qu'ils eussent donné jusqu'ici des preuves de fidélité el conservé une attitude nettement loyaliste, le Stratiotique n'ignorail pas combien peu on pouvait compter sur leur reconnaissance, sur leur Gdé-
lité ou leur énergie. Pour les lier plus étroite nt à sa cause, il leur
demanda ou plutôt il voulut exiger d'eux une déclaration par laquelle le Sénat s'engagerait smis les plus terribles serments à ne jamais reconnaître Comnène pour son basileus et son maître, à ne jamais lui rendre les honneurs impériaux. Comme Isaac était encore loin, les sénateurs consentirent plus mi moins volontiers à donner leur signature à ce document, beaucoup dans l'espoir qu'une seconde bataille pourrait encore amener un revirement, tous avec la conviction qu'ils ne se trouveraient nullement liés par un serment ainsi arraché par la force. Les mêmes engagements solennels furent im-
CROIX D'OR émaillée de travail byzantin du -Y"18 ou A"/'»' siècles placée sur uue lame également émaillée de la Sainte Vierge de Khakhoali du monastère de Khopi, en Mingrélie. — Les ' et Hélène. Bastes de saints. — (Kondakoar, llist. des émaux byx.)
posés à la population de la capi taie.
« Le basileus par contre ne suivit pas l'avis très sage qui lui avait été donné en particulier par Psellos de se réconcilier avec le patriarche. Comme Michel VI s'était dès le début obstinément refusé à écouter les conseils, à exaucer les prières ou les exigences de Kéroularios, la froideur du début entre le prince temporel et le prince spirituel avait rapidement fait place à une hostilité non dissimulée. Le patriarche complotait de son côté la perte du basileus. Sa puissance était très grande. Sun influence sur le populaire était extrême. Sa résolution d'en finir ne reculait devant
798 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA
aucun moyen. L'infortuné Michel n'avait pas ainsi à se défendre seulement contre les rebelles qui menaçaient sa capitale. La trahison le guettait encore à l'intérieur même de ses murailles. Tous ces dissidents urbains considéraient le patriarche comme leur chef. Lui et Isaac Comnène se donnèrent alors la main de loin. 11 est assez difficile de s'expliquer pourquoi le Stratiotique ne lit aucune tentative pour se concilier le hautain prélat. Estimait-il trop bas l'influence de son opposition? Considéra-t-il que les sacrifices exigés par le patriarche pour lui vendre son appui étaient trop considérables? Ou bien encore la mésintelligence entre ces deux hommes était-elle déjà telle que le basileus avait de suite compris qu'il n'avait aucun espoir de ramener à lui son adversaire acharné?
« Le gouvernement du Stratiotique prenait les mesures les plus contradictoires. A peine avait-il fait prêter aux sénateurs le serment que l'on sait, qu'il décida d'envoyer une députation à Isaac Comnène pour entendre ses propositions et tenter par des concessions habiles de le décider peut-être encore à poser les armes. Une fois qu'il aurait licencié son armée, nul n'aurait la puissance de forcer le basileus à tenir des promesses arrachées par nécessité, infiniment difficiles à tenir. Le ruse Comnène n'eût pas de peine à démêler cette intrigue, mais appliquant la devise bien connue « s'il faut duper, soyons fripons », il feignit de se prêter aux négociations avec la plus parfaite bonne foi apparente. Le Stratiotique crut avoir découvert en la personne de notre chroniqueur tant de fois cité, Michel Psellos, que Skylitzès désigne à cette occasion par son titre officiel d' « hypatos » ou « prince » des philosophes, un homme parfaitement apte à mener à bien cette difficile campagne diplomatique. Psellos, en effet, était un maître du langage comme pas un à cette époque. Par le don de la parole il entendait transformer au mieux les pires situations. Ce n'en fut pas moins le plus déplorable des choix, parce rpie notre philosophe était un ardent partisan de Comnène et faisait secrètement cause commune avec le patriarche. Après sa retraite volontaire au monastère de l'Olympe de Bithynie (1) auprès de son ami
(1) Voy. sur ce séjour monastique idyllique, Rambaud, op. cit., p. 267.
PSELLOS ENTRl l \ SCÈNl 799
Xi|iliilin ilans les derniers temps du règne de Monomaque, il avail dans les preraiera mois de celui de la basilissa Théodora jeté le froc aux orties, ce qui lui avail valu le- grossières moqueries de ses anciens compagnons de cloître. Il avail appartenu aines au cercle des intimes de la vieille princesse qui l'avait rappelé de cette sorte d'exil I . Théodora avait convoqué plusieurs fois l'ancien ministre pour profiter de ses conseils, mais les eunuques qui gouvernaient sous elle se hâtèrent d'écarter du Palais un rival trop dangereux pour leur influence. Puis, lorsqu'après la mori de la vieille femme, .Mie bel VI était monté sur le trône, notre écrivain n'avait pas trouvé auprès de ce dernier les égards el la considération sur lesquels il se croyait en droit de compter île la part du chef de l'Etat. Toujours préoccupé de sa sophistique, notre écrivain reprochait au Stratiotique une vaine affectation de science: « il philosophait dans les choses non philosophiques ; il n'était pas un philosophe, mais le singe des philosophes ». Follement vaniteux, ambitieux tout autant, Psellos avait passe mystérieusement au camp ennemi et y avait déployé une immense et secrète activité. Appelé une première fois au Palais, le conseil qu'il avait donné au vieil empereur fut bien caractéristique. « Sachant, dit-il, que le basileus s'était mis en opposition avec le puissant patriarche et que celui-ci en était demeuré fort irrité, je lui donnai pour premier avis de quitter tout ressentiment contre le prélat vindicatif et de suivre docilement toutes ses vues et toutes ses pensées, car Michel Kéroularios pouvait beaucoup dans les circonstances présentes et passerait certainement aux révoltés si on ne cherchait pas à se le rendre favorable. » La suite allait prouver combien ce conseil était judicieux, mais il ne fut pas suivi, probablement par timidité. Psellos conseilla encore deux choses au basileus: d'abord d'envoyer une ambassade à Comnène auquel on promettrait tout ce qu'il ne serait pas dangereux d'accorder ; on tâcherait en même temps par quelque stratagème de dissiper son armée ; ensuite de réunir sous le plus éprouvé des chefs [unies les forces de l'Empire dispersées en Occident, de réclamer l'alliance des barbares pour augmenter l'effectif des forces mercenaires et se mettre en mesure de
(1) Voy. Fischer, op. cit., page 18, noti
LES l'OhPlIYKOGENÉTEs ZOE ET TIIEODORA
combattre les rebelles. Ces avis très prudents avaient été acceptés, mais non suivis. Appelé maintenant une seconde fois à la cour, après avoir été mis au courant des intentions du basileus à son endroit, Psellos se montra un vrai courtisan souple et sans scrupule. Absolument dépourvu de caractère et encore plus de sens moral, il se décida instantanément, dans l'unique pensée de sa sécurité personnelle, à se conduire comme un véritable Judas. Il déclina purement et simplement la proposition du Stratiotique par ces mots : « Je me refuse entièrement à me prêter h la demande du basileus qui n'est que fort périlleuse et ne peut avoir aucun succès. Comment espérer un instant que le vainqueur, dont les exigences auront été démesurément accrues par son succès, consente à tirer de sa
victoire un profit moindre que celui qui lui est
assuré ?»
A cette brutale réplique, Michel VI, secouant la tète
d'un air triste et résigné, répondit à Psellos : « Certes,
vous avez appris l'art de convaincre par la parole, mais
vous n'avez jamais réfléchi au devoir que vous avez de
secourir un ami dans le malheur, fût-ce votre basileus.
Et cependant, moi, je n'ai en rien changé ma manière Christ et un soldat.
(Brit.Mas.,Catol. d'être envers vous, même après avoir reçu le pouvoir souverain. Au contraire, je vous ai constamment traité avec la même bienveillance. Je tiens à vous, je vous aime comme auparavant et goûte chaque jour avec plus d'admiration au miel que distille votre bouche éloquente. J'avais droit de compter sur un traitement pareil de votre part. Au lieu de cela, vous n'avez pour moi que mépris et dédain et vous ne m'accordez même pas ce qu'un galant homme ne pourrait refuser à son pire ennemi en danger. Je suivrai la destinée que le sort m'impose. Mais vous, assurément, vous ne récolterez que reproches et injures pour avoir manqué à la foi jurée envers votre ami et votre souverain. » Psellos, interdit et stupéfait, protesta avec indignation, affirmant qu'il était bien loin de sa pensée de se refuser à obliger un ami dans le malheur, mais que son honneur le contraignait à dénier au basileus son assistance. « Car, poursuivit-il, l'homme auprès duquel je dois me rendre de votre part est victorieux. Il est en droit
FRAGMENT d'un bas-relief de stéatite
byzantin des A'"'
MINIATURE du célèbre rouleau d'Exaltet du A7 •' Siècle conservé au trésor de la Cathédrale de Bari. — Effigies des basileis Basile II et Constantin VIII. Au-dessous an évéuae entre an diacre et un sous-diaçre.
lui
de se nourrir des plus belles espérances. Il me recevra mal et me chassera honteusement sans même consentir à m'écouter. Il me traitera avecdédain, se jouera de ma situation d'ambassadeur et me renverra sans avoir rien conclu. Alors la foule m'accusera de vous avoir trahi et d'avoir au contraire encouragé l'autre dans ses espérances et ses désirs. On ira jusqu'à prétendre que je lui aurai conseillé de ne prêter l'oreille à aucune de vos propositions, de ne recevoir aucun de vos ambassadeurs, puisqu'il n'a qu'à prendre immédiatement en mains les rênes du pouvoir. »
« Toutefois, pour ne pas trop irriter le basileus par son refus, et ne pas ainsi éveiller sa défiance, Psellos finit par se déclarer prêt à remplir la mission dont on voulait le charger à la seule condition qu'on lui adjoindrait un membre du Sénat, haut dignitaire de l'Empire, qui témoignerait de son honorabilité, et que toutes les négociations avec Comnène se feraient publiquement. Le basileus, transporté de joie, lui abandonna le choix de son collègue d'ambassade. Psellos se décida pour le très prudent et très sage proèdre Théodore Alopos, qu'il savait plein de courageuse énergie. Alopos accepta aussitôt cette dangereuse mission. Comme troisième associé, ils choisirent le vertueux proèdre Constantin Likhoudès, l'ancien premier ministre de Monomaque, qui, à l'exemple d' Alopos et de tant d'autres, était entré dans le complot. C'était un choix excellent que celui de ce parfait patriote. Ainsi le malheureux Stratiotikos s'était, sans s'en douter, remis pieds et poings liés aux mains de ses pires adversaires.
« Le 24 août les trois envoyés, porteurs d'une lettre du basileus, combinée en commun et dans laquelle l'offre était faite à Comnène du titre de césar avec son adoption par Michel et la promesse solennelle de succéder à ce dernier, quittèrent Byzance ; en même temps, tous les autres révoltés auraient promesse de grâce avec oubli de toute injure. Le même soir, ils envoyaient au camp des rebelles un message pour annoncer leur arrivée. Ils prévenaient aussi Comnène qu'ils ne se présenteraient dans son camp qu'après avoir reçu de lui le serment solennel qu'ils ne seraient point retenus et qu'il ne leur serait fait aucun mal, mais qu'on les traiterait avec les honneurs dus à leur rang et qu'on les autoriserait à
ENTREVUE DES [MBASSADEURS \VE( C0MNÈN1
retourner chez eux quand bon leur semblerait. Naturellement ils reçurenl une réponse favorable. Ils se dirigèrent aussitôt vers le camp ennemi pour offrir à Isaac l'association à l'Empire I .
« [saac i'l ses troupes avaient quitté le 21 août leurs cantonnements de Nicée. Le 23 au soir ils avaient atteint Nicomédie. La journée du 2't fut consacrée au repu- de l'armée. Le .!■"> encore, un demeura en ce
lieu après que les envoyés impériaux se turent annoncés. Ceux-ci firent leur apparition ce même jour. On leur lit dans l'année rebelle l'accueil le plus chaleureux. Chefs illustres et simples soldats en vêtements de fête se portèrent en foule à leur rencontre les saluant de leurs acclamations comme les gages certains de la fin de celte lutte fratricide, (m leur prodiguait les noms les plus doux. On embrassait leurs visages el leurs mains. Ces rudes soldats pleuraient des larmes de joie. Toute cette multitude leur fit la conduite jusqu'au pavillon de Comnène placé au centre du camp. Là ils descendirent de cheval attendant l'ordre de se présenter devant le grand chef des rebelles. La permission ne leur fut délivrée qu'au coucher du soleil. Les trois seuls envoyés impériaux furent admis en présence du général victorieux qui les reçut assis sur un siège élevé, entouré d'une garde peu nombreuse. Son costume était celui d'un chef militaire plutôt que d'un basileus. Comme les envoyés s'avançaient, Isaac se souleva légèrement pour les saluer, leur fit signe de s'asseoir puis leur adressa quelques vagues questions sur leur voyage, quelques brèves paroles aussi qui avaient trait aux événements de guerre actuels, mais qui n'avaient aucun rapport avec le but de leur venue. Il leur fit ensuite servir à boire, but avec eux et les renvoya dans leurs quartiers qui avaient été disposés tout auprès de lui. Comnène savait qu'il avait affaire à une ambassade de trahison. Mais il fallait que personne ne s'en doutât. 11 avait été convenu que les envoyés dans leurs discours comme dans
l l'sellos a fait allusion, dans plusieurs de ses œuvres, à la négociation qu'il fut chargé de conduire en personne. Le récit le plus détaillé et le plus vif qu'il en ait laisse se trouve dans ses Histoires ; il concorde parfaitement d'ailleurs avec ceux que l'on trouve dans ses oraisons funèbres d'- Michel krroularios et de Constantin Likhoudès, ainsi que dans l'acte d'accusation dressé par lui contre Kéroularios en 1059. C'est ce récit qu<- je vais suivre de point en point.
toute leur attitude en public se comporteraient comme s'ils étaient toujours les fidèles sujets du basileus. Une fois dans leur tente les ambassadeurs, fort impressionnés par l'attitude réservée de Comnène, admirèrent son sang-froid, puis ils se séparèrent pour se livrer au repos.
« L'audience offi cielle avait été fixée au lendemain. Les négociateurs, dans un conciliabule tenu à l'aube, avaient déridé qu'il n'y aurait point de porteparole unique, mais que chacun répondrait aux questions qui lui seraient posées.Vers midi, les membres les plus importants de l'état major de l'armée rebelle et les sénateurs ralliés à Comnène, vinrent les prendre pour les amener devant le prétendant. Celui-ci les reçut cette fois dans un appareil solennel sous une
PLAQUE DE STÉATITE dorée de travail byzantin avec tente (( jmmenSe qui eût cadre de Imis formant an reliquaire de la Vraie Croix,
conservée an trésor de la Cathédrale de Leniini en Sicile. pu contenir une armée ». — Saint Constantin et sainte Hélène. — XI*" ou XII"" Siècle. TT „ .
-(Salinas, l'Ane, t. VI.) Une fouletres nom-
breuse de soldats en armes l'entourait, rangés en cercle dans un ordre parfait très près les uns des autres. Le premier rang portait le sabre ; le second tenait la lourde bâche à double tranchant suspendue sur l'épaule droite; ceux-ci étaient les Russes ou Vaerings; le troisième maniait la lance. On n'entendait aucun bruit. Tous ces guerriers silencieux semblaient pétriliés de respect.
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MINIATURE initiale du célèbre rouleau d'Exultet du XI Siècle conservé on trésor de la Cathédrale de Bcwi. — Anges sonnant delà trompette. Initiale c/n mot Exaltet.
Ils se tenaient au port d'armes, les jambes raides, le regard constamment fixé sur un personnage debout à la porte de la tente. Celui-ci élail le duc Jean, chef de la garde du corps de Gomnène, « soldat rude autant qu'énergique, silencieux, éloquent, un sage qui avait hérité de la vigueur, de l'intelligence, de la loyale fidélité de ses aïeux ». Gomme l'sellos et ses collègues l'avaient abordé, il leur commanda de l'attendre, pénétra de sa personne dans la tente et en revint presque aussitôt. Sans proférer une parole, il ouvrit soudain la porte. Ce fut comme un coup de théâtre et les trois envoyés frissonnèrent de terreur à l'effrayant spectacle inattendu qui frappa leurs regards. Un appareil guerrier imposant d'une somptuosité inouïe se déployait sous leurs yeux. Au même moment éclatèrent des acclamations assourdissantes. Les guerriers de Comnène saluaient en masse leur empereur. Par une innovation curieuse les vivats n'éclataient point simultanément, mais par rangs successifs, avec des intonations différentes. Quand la dernière acclamation réglementaire fut terminée, tous ensemble, élevant encore une fois la voix, d'un commun accord firent trembler l'air de leurs cris. A ce bruit épouvantable, une peur atroce saisit les infortunés ambassadeurs, spectateurs de cette scène auguste. Ils étaient demeurés à l'entrée de l'immense tente muets d'effroi. On leur fit signe d'avancer. »
Dans l'intérieur de la tente, le nouveau basileus, le prétendant, était assis sur un trône très élevé entièrement doré, orné de deux mufles de lions. Un tabouret supportait ses pieds. Son costume était éblouissant. 11 portait la tête haute et fière, le corps légèrement penché en avant. L'émotion avait coloré son visage. Son regard fixe, baissé, profond et méditatif, témoignait de la gravité de ses pensées. Soudain il leva les yeux et ce fut comme un éclair, « comme le regard du navigateur qui, de la mer en courroux, s'est réfugié dans le port calme et sûr. »
Ici encore les plus vaillants guerriers rebelles entouraient leur chef sur plusieurs rangs immenses et concentriques, « depuis le chef d'illustre naissance, au port majestueux, fier de ses brillants exploits, jusqu'aux jeunes débutants qui venaient à peine de recevoir le baptême du combat ». En tête se tenaient les chefs de corps, puis leurs lieutenants, derrière ceux-ci les soldats pesamment armés, puis ceux de l'infanterie année à
NO V I E / / E E .V /' l: E VV E S O I E NNE 1. 1. E
l.i légère, puis encore lesguerriers fédérés el les auxiliaires barbares aux yeux bleus lançant des éclairs. Les 9tatures colossales des soldats normands ou tauroscythes, c'est-à-dire russes, portant la longue lance el la bâche à deux tranchants, attiraient les regards par l'étrangelé de leur armement et de leur accoutrement. Psellos, observateur fin el intelligent, fait de ces deux types de guerriers du nord le tableau le plus curieux, attribuant avec une vérité extraordinaire les traits distinctifs du caractère moral et de la personnalité physique particuliers à chacune de ces deux races de Northtnanns (1).
Isaac Comnène inclina la lète et de la main lit signe d'entrer aux envoyés du Stratiotique. Ils franchirent le premier, puis le second cercle île guerriers' et se trouvèrent enfin tout près à la gauche de Comnène qui, d'abord, leur posa les mêmes questions que le jour précédent. Puis, élevant soudain la voix, il commanda qu'un d'entre eux lui tendit la lettre que leur avait confiée celui qui les envoyait et lui répétât les paroles qu'il leur avait transmises à son adresse. Chacun d'eux, tremblant de peur, voulut alors laisser parler les autres. La discussion entre ces poltrons ne prit fin que lorsque Psellos, sur la promesse que ses collègues l'assisteraient en cas de besoin, eut en sa qualité d'orateur attitré consenti à être le porte-parole pour eux trois. Son cœur bondissait dans sa poitrine. Il fit un pas en avant dans une attitude respectueuse, tendit à Comnène la lettre du Stratiotique, rassembla tout son courage, et, après permission de celui-ci, prit la parole. Il était fort épouvanté et ne nous a pas dissimulé la terreur qu'il éprouva lorsqu'il se vit en présence de tous ces grands chefs, ébloui par le resplendissement de toutes ces armes, assourdi par les clameurs et le cri menaçant d'une armée entière. Comme Cicéron, le jour du plaidoyer pour Milon, il avait oublié la harangue qu'il avait préparée. « Le trouble où j'étais me permit cependant de me rappeler le canevas et les divisions de mon discours. Si ma mémoire ne me trompe point, mon exorde fut magnifique. 11 fut accueilli avec faveur... Les uns prétendaient que mon éloquence était irrésistible, les autres vantaient l'énergie de mes paroles, d'autres la puissance de
(Il Voy. \c trf>s intéressant commentaire de ce magnifique el étrange spi cl icle militaire ilans Wassiliewsky, La droujina vseringo-russe, etc., 'S art., pp. 108 sqq.
sus Les pohphykogenètes zoe et theodora
mon argumentation. » Bref, il débita, nous dit-il, une habile et pénétrante harangue dans le mode simple et flnent habituel. Le développement en fut précautionnel. 11 évita de formuler aucune espèce de grief. 11 en vint ensuite au nœud de la question, au titre même de basileus et insista sur les nombreuses distinctions déjà obtenues par Isaac. « Il parait, dit M. Miller (1), que la mémoire fit défaut à notre orateur par suite de l'émotion qu'il éprouvait. C'est du moins ce qu'il raconte dans des termes tels que je ne résiste pas au désir de les reproduire, comme type de la vanité byzantine. Il oublie complètement l'objet de son ambassade, le talent et la gloire de l'orateur lui paraissent la seule chose importante.
« Si, dit-il, le bruit que j'entendais ne m'avait pas troublé l'esprit, je n'aurais point oublié une partie de ma harangue qui était très longue. Je me serais rappelé toutes les beautés oratoires que j'y avais semées. J'aurais parlé en périodes harmonieuses et j'aurais donné de la grâce à mon discours par des saillies spirituelles : car je possède le langage vulgaire tout aussi bien que celui des savants. A l'exemple de Lysias, j'aurais imité la simplicité des expressions naïves du peuple, en ayant soin de les orner d'idées élevées et artistement arrangées. Mais le trouble <m j'étais ne me permit de nie rappeler que le canevas et les divisions de mon discours. Toutefois, si ma mémoire ne me trompe, mon exorde fut magnifique. (In l'accueillit avec faveur. Bien loin de blâmer le César, je lui décernais des louanges publiques. Je parlai ensuite du basileus, des honneurs et des dignités qu'il leur réservait. Ceux qui étaient mes plus proches auditeurs gardaient un profond silence el semblaient satisfaits. Ceux qui étaient placés en arrière, par contre, faisaient beaucoup de bruit ; ils criaient qu'ils ne voulaient pas voir leur chef autrement que revêtu des insignes de l'Empire. En même temps, ils bousculaient ceux qui étaient encore tranquilles et les obligeaient à faire chorus. Comnène, pour complaire à la multitude, formulait le même désir.
« Cependant je restais impassible. Je m'étais fortifié par des pensées
(1) Ambassades de Michel Psellos auprès de l'usurpateur Isaac Comnène (Comptes rendus de l'Acad. des lnscr. et B.-L., n. s. 1. III, 1867, pp. 193-199.
HARANGUE l'E PSELLO&
solides. Sachant par expérience que dans les discussions mon sangfroid ne m'abandonne jamais, je pris le parti de me taire el d'attendre que tout fui rentré dans l'ordre. Bientôt les cris cessèrent el le silence se rétablit. Je repris alors la parole el continuai mon discours, en lui
LA PAL A D'ORO de Saint-Marc de Venise. — Portion centrale de la punie supérieure. Merveilleuse œuvre d'émaillerie byzantine du A/ Siècle.
donnant un tour élégant et pathétique, niais aussi plus âpre, plus agressif, dépouillé de superfluités. Attentif à ne pas irriter nies auditeurs par des propos imprudents, je glissai sur la conduite du César. J'introduisis seulement la comparaison d'une échelle ; je désapprouvais l'ambitieux qui veut monter cette échelle en sautant des échelons; je lis
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le procès de l'esprit d'indiscipline et de rébellion et je louai celui qui cherche à s'approcher de la royauté par degrés : d'abord césar, puis basileus, comme cela avait été le cas pour tous les meilleurs basileis.
« Plusieurs me répondirent : « Cette manière de procéder est bonne pour le peuple, en temps de paix, tandis que notre chef est déjà empereur par le droit de la guerre. » « Mais il ne règne pas encore, repris-je; et, si vous me permettez une observation, je vous dirai que le nom dont on qualifie votre système est peu honorable. »
« .le m'exprimais ainsi, parce que je craignais de prononcer le mot usurpation. J'annonçai ensuite le projet de l'empereur d'adopter le César et de le nommer son fils.
« Mais comment le fils du basileus pourra-t-il être privé du pouvoir? » « Il en a été toujours ainsi. C'est ainsi que les meilleurs souverains en ont agi avec leurs vrais lils. » J'ai cité alors l'exemple du divin Constantin et de quelques autres qui ont conféré à leurs fils la dignité de César, et les ont ensuite nommés empereurs. 11 s'agissait de leurs propres enfants, tandis que le prince qui est devant nos yeux n'est qu'un lils adoptif. Puis je m'arrêtai après avoir prononcé le mot adoptif.
« Les auditeurs, comprenant bien mon intention, énoncèrent plusieurs des causes qui avaient amené la rébellion. « Je sais tout cela, leur dis-je, et j'en ai eu le cœur déchiré plus d'une fois. Sans doute vous avez beaucoup souffert, mais rien ne peut justifier votre révolte. » Puis, après les avoir ainsi apaisés, m'adressant à Isaac: « Pour vous, prince, vous n'avez pas été attaqué dans votre honneur. La seule chose dont vous puissiez vous plaindre, c'est de ne pas avoir obtenu ce que vous désiriez. Quant aux griefs dont vous vous prétendez victime, ce n'est pas notre basileus qui en est cause, ce sont d'autres personnes. Renoncez donc à vos projets et revenez à un parti plus sage. Honorez en l'empereur votre véritable père afin que vous héritiez du sceptre suivant les lois de l'Empire. Si vous étiez sur le trône et qu'un rebelle voulût vous en chasser, vous ne vous conduiriez pas vis-à-vis de lui autrement qu'il ne se conduit actuellement vis-à-vis de vous. »
« Je parvins enfin à le convaincre en ajoutant quelques arguments nouveaux. Un éclatant tumulte éclata derechef que je n'ai pas encore
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réussi a chasser de mes oreilles. Plusieurs voix confuses s'élevèrenl derrière moi. Les mis prétendaient que mon éloquence él;iil irrésistible; d'antres vantaient l'énergie de mes paroles, d'autres la puissance de mon argumentation. Bref, l'impression de ma harangue fui prodigieuse.
« Comnène alors, commandant le silence : « L'orateur a parlé avec une grande indépendance, dit-il; il a suivi la marche naturelle des événements et les a racontés de la manière la plus simple el la plus habile. Il ne faut donc [tas troubler Passemldée et interrompre nuire eut relien. »
« A ces mots, quelques-uns de ses amis s'écrièrent, sans doute pour m'intimider : « Mais, ô notre souverain, sauvez la vie de l'orateur, car elle est vraiment en danger! Plusieurs onl déjà Pépée hors du. fourreau ; ils le mettront en pièces au moment où il sortira d'ici »!
« Mais moi, me contentant de sourire : « Si, en récompense des honneurs et des avantages que je vous apporte, vous voulez attenter à mes jours, n'est-il pas vrai que vous êtes des tyrans et que vous vous accusez vous-mêmes? Vous voulez m'imposer silence et me faire changer d'opinion! Vos efforts seront vains; je resterai inébranlable; ma langue el mon cœur ne varieront point! «
« Sur ces paroles, Comnène se levant de son trône, mit un terme à la conférence, après avoir comblé d'éloges notre peu modeste orateur. II ordonna ensuite la marche en avant de l'armée et invita les envoyés à entrer avec lui en conversation secrète.
« Dans cette nouvelle entrevue moins dramatique que la première, Isaac, qui joua auprès des ambassadeurs le rôle d'un prétendant contraint el forcé par ses propres partisans d'aller de l'avant, fut mis au courant de l'état des affaires dans la capitale et apprit que ses adhérents n'y avaient pas encore pris les mesures nécessaires pour y inaugurer un mouvement en sa faveur avec des chances assurées de succès. Afin de leur fournir le temps dont ils avaient besoin pour amener ce résultat, il sembla accepter en principe les propositions du Stratiotique, se contentant de présenter quelques contre-propositions que lui-même ne prenait pas au sérieux. Mais comme il eut été imprudent à lui de divulguer son secret à ses troupes, il remit le jour suivant deux lettres signées de lui aux envoyés impériaux. La première était un exposé des drsidrrata de
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l'armée rebelle. Le contenu rie celle-ci fut rendu public. Dans la seconde missive, celle-là tout à fait secrète et destinée au seul basileus Michel, Isaac assurait celui-ci qu'il était au fond disposé à traiter sur les bases proposées. Il déclarait vouloir se contenter du titre de césar aux uniques conditions suivantes: personne autre que lui ne serait appelé à la succession au trône; il aurait pleins pouvoirs, surtout pour ce qui concernait la faculté de conférer honneurs et dignités; tous ses partisans, sans exception, seraient confirmés dans les rangs et dignités qu'il leur avait conférés; enfin le premier ministre Léon Paraspondylos serait renvoyé. — La dernière de ces conditions qui était une satisfaction donnée aux rebelles, avait seule une importance pratique. Michel Stratiotique, en consentant à retirer son emploi à son conseiller fidèle, n'en allait que plus sûrement à sa perte, puisqu'il se privait du seul secours qui pouvait peut-être encore lui donner le salut. »
Le poltron Psellos nous avoue qu'il craignait d'en avoir trop dit. La dernière nuit qu'il passa dans le camp fut surtout affreuse. Pendant que ses collègues dormaient, il attendait à chaque instant l'arrivée du bourreau; au moindre bruit il était frappé d'épouvante et croyait sa dernière heure venue. Vers le matin, il reprit un peu de calme. Il lui semblait que son malheur serait moins horrible s'il était mis à mort pendant le jour. Toutefois il était plus disposé à s'excuser auprès de l'usurpateur qu'à insister sur l'objet de sa mission.
« Le 27 août les envoyés impériaux, la joie dans le cœur, reprirent en hâte le chemin de la capitale. Le lendemain matin déjà, après une calme traversée du Bosphore, ils étaient de retour au Palais Sacré où le basileus les reçut immédiatement. Ils lui remirent les deux lettres du prétendant. Le Stratiotique ne fit pas la moindre objection aux demandes de Comnène et accepta de suite toutes les conditions imposées par lui. Il accorda même davantage qu'il n'était exigé. 11 déclara en un mot qu'il ne serait fait obstacle à aucun des désirs de Comnène lequel recevrait ainsi à la fois et les apparences et la réalité du pouvoir. Lui Michel relèverait plus haut encore que tout ce qu'il pouvait espérer. Seule la couronne impériale ne pouvait encore lui revenir. Il serait co-régent et participerait au gouvernement de l'Etat. Il aurait le droit
CM- Il I 1 l riON 01 BASIH I - si;,
ilf Dominer des fonctionnaires. Il aurait nue maison impériale particulière et le plus brillant entourage. Tous ses partisans seraient confirmés dans leurs plus récents avantages. Léon, le premier ministre, serait révoqué I Tout cela était jure sur les serment- les plus formidables. Seulement il semblait de toute nécessité de remettre de quelques jours la proclamation d'Isaac en qualité de ço-régenl parce que le basileus avait auparavant à gagnera cette mesure le peuple de la capitale ainsi que le Sénat, à légitimer en un mot, à expliquer aux yeux de tous cette nomination sensationnelle.
« Le lendemain 29 août, Psellos et ses compagnons demeurèrent encore à Constanlinople, peut être à L'insu du Stratiotique, fort occupés à prendre les dernières mesure- de trahison, d'accord avec les autres conjurés groupés dans la capitale (2). Dans la nuit du 2'.i au 30, ils quittèrent une fois encore la Ville gardée de Dieu pour porter au prétendant les nouvelles concessions du Stratiotique. Quelques heures après l'insurrection formidable éclatait dans la grande cité.
« Revenons à Isaac. Dans celle même journée du 21 août, qui avait vu le départ pour Constantinople des envoyés de Michel VI, le prétendant avait entraîné son armée plus en avant vers le nord. Il avait passé la nuit du 29 au 30 à Almeai, petite localité sise à mi-chemin entre Nicomédie et Chrysopolis. Son projet était d'atteindre encore dans cette même journée du 30 la villa impériale de Damatrys aux portes de cette dernière ville, la Sculari actuelle, sur la rive même du Bosphore. Entre Almeai et cette localité en un lieu nommé Rheai, il se rencontra dans le courant de l'après-midi avec les envoyés de Michel VI. Son extérieur comme son entourage étaient bien moins imposants que lors de leur première entrevue. La lettre du basileus que Psellos et ses compagnons apportaient l'ut lue en présence de toute l'armée qui sembla satisfaite. La question de savoir si leur chef porterait la « Stéphane » de- basileis ou simplement le t stemma s des césars importait peu à ces rude- soldats du moment que leur Comnène bien-aimé aurait entre ses mains tous les attributs réels du pouvoir effectif. De ce qui se passait et se tramait dans le sein du Sénat, parmi les membres du haut clergé ou dans la bour-
l Voy. à ce sujet Maedler, op. cit., p. 10.
î Voy. -m- la cause du retard du dépari 'les ambassadeurs : ibid., \>. 10.
LES PORPIÏYROGfiNÈTES ZOE ET THEODORA
geoisie de la capitale, 1res peu parmi les rebelles victorieux paraissent avoir eu quelque notion, même parmi des chefs tels que Katakalon qui répétait incessamment qu'il était absolument contraire à tous les serments jurés, à tous les arrangements pris, à toute espèce de prudence, de maintenir le Stratiotique sur le trône. Dans l'audience particulière qui lui accordée à cette intention par Isaac aux envoyés, Psellos confia secrètement à celui-ci tout ce que le basileus leur avait dit non moins
N1CÊE. — Vue <ln lac <lu côté sud. — (Phot. commun. par M. li. KcBchUn.)
secrètement pour expliquer pourquoi on ne pouvait procéder immédiatement à la nomination du prétendant comme co-régent. Les nouvelles que les envoyés apportaient de la conspiration qui avait éclaté dans la capitale étaient autrement importantes. Elles remplirent de joie et de confiance l'âme de Comnène (1). Si les choses marchaient comme il l'espérait bien, il allait pouvoir presque aussitôt licencier sa cojiteuse armée et s'installer dans le Grand Palais veuf de son vieux basileus. Durant
(1) Voy. Mœdler, op. cit., p. 11. Cette joie et cette confiance de Comnène avaient pour cause non la réponse que lui avaient apportée les ambassadeurs de la part du Stratiotique, mais bien les informations que ces mêmes ambassadeurs lui avaient transmises en leur nom propre au sujet de la révolution sur le point d'éclater en sa faveur dans la capitale.
COUVERTURE D'UN EVAXGEL1AIRE avec émaux byzantins du X<"< ou XI"" Siècles conservé à Saint-Marc de Venise
voi i / / ././■: i.u/; isa un de psellos
qu'il conférai I encore ;i\rr 1rs envoyés impériaux, le sort du pauvre empereur se trouva définitivement réglé !
i Cette seconde ambassade n'eût pas du toul le caractère de la précédente I . La première fois, Psellos el ses compagnons avaienl
parlé en toute sincérité. Au contraire, lorsqu'ils repartirent pour le camp des révoltés, ils s'étaient déjà engagés
à trahir Michel VI. Aussi n'estce pas dans les ouvrages de Psellos qu'il finit chi'ivht'r un récit exact de cette seconde négociation. 11 s'est peu soucié de transmettre à la postérité le souvenir d'une trahison à laquelle il a participé et plus tard il n'a pas craint de reprocher à Michel Kéroularios des actes dont il a dû cepen-
FRESQUES BYZANTINES de l'église Cathéà S linte-Sophie de Kiev.
Bustes de saints. — (Soc. Imp. russe d'Arche
dant être le complice. Nous savons déjà, en effet, que le patriarche était d'accord avec les conjurés (2). Il n'était pas le seul à Byzanee qui fît des vœux pour leur succès et un grand nombre de hauts personnages pensaient comme lui. Ce furent eux probablement qui s'entendirent avec
(1) Bréhier. op. cit., pp. 257 sqq.
(2) Voy. p. 797.
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les ambassadeurs pendant la journée du '2'.) août (1) que ceux-ci passèrent tout entière dans la ville, et il est probable que ces nobles conspirateurs arrêtèrent les détails de la révolution qui éclata le lendemain. L'ambassade se rendit donc auprès de Comnène qui feignit d'accepter avec joie toutes les propositions de Michel VI; mais elle était chargée de lui dire secrètement que tout Byzance se donnerait à lui, s'il paraissait seulement sous ses murs. En outre, nous le verrons, une circonstance singulière marqua ce second séjour des ambassadeurs au camp des révoltés. Un seul général, Katakalon Kékauménos, se montra mécontent des propositions de Michel VI qu'il ne trouvait pas encore assez avantageuses. Or, cette opposition était toute factice et les ambassadeurs eux-mêmes en étaient secrètement les promoteurs. Il est donc prouvé que pendant la journée du 30 août il y eut connivence entre les révoltés de Constantinople et ceux de Nicomédie. Ce furent les envoyés de Michel VI eux-mêmes qui se chargèrent de réunir les fils de la double conspiration qui aboutit à la déchéance du malheureux empereur.
« A peine, en effet, les ambassadeurs étaient-ils partis que l'émeute éclata à Constantinople. La nuit entière dut se passer probablement en préparatifs, car, au point du jour, tout était prêt. Comme le radieux soleil d'été se levait à peine au matin du 30 août qui allait être une des grandes journées historiques de Byzance, l'aube d'une ère nouvelle, les chefs du complot dans la capitale, le magistros Michel, fils d'Anastase, le patrice Christophoros, Pyrrhos, tous trois présidents des puissantes associations politiques connues sous le nom de « hétairies », beaucoup d'autres hauts personnages encore dont les noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous, se réunirent en hâte. Ce rassemblement était composé, non comme Psellosl'a dit plus tard dans son réquisitoire, de gens de bas étage, mais des premiers parmi les personnages sénatoriaux, parmi lesquels Michel Attaleiates, Skylitzès et Zonaras donnent les quelques noms cités plus haut qui ne laissent aucun doute à cet égard. Alors fut
(1) Michel Attaleiates, op. cit., p. 56 M 0-141 : « pou).r| napi timwv tûv Èv té).si xxrà toO (3a<Ti).ev6vTo; Èv KuvirtovTtvouitéXet 7)px<5eTO. site ï'z xai h tt,ç àp/iEptonOvi]; j'^apyo; xaV TvaTpiâpy/i; 6 KrjpouXdiptoç xexowôvjxe toOtoi: tt,; ffxé^ewc, ei'te xaV p.T), aôï]Xov xoft irpoçavÈ; 0'->3Év. "opwî 3' sx iîpo>T,'!/£u)v xat tov [XEià TaOtï tuveve/Sévtwv Ta tïjç ômovoJaç elç àXrjBcia; a|U)8pàv itpoxE/wp^xan £|xça<Tiv. »
EMEUTE DANS CONSTANTINOPLE su»
jouée une indigne comédie dans laquelle l'intrigant pal ri.ircht* Mii-lu-l Kéroularios s'était réservé le rôle de l'innoceul. Les conjurés coururent à Saiiile Sophie auprès de laquelle s'élevail la demeure patriarcale el
environnèrenl e asse le sainl lieu. Ainsi qu'il en avail été secrètemenl
convenu, leur- adhérents arrivèrent en foule énorme de tous côtés.
g La curiosité, l'amour du bruil attiraienl la multitude qui couvrit bientôt l'immense place devant le temple auguste. On entendait de partout retentir des cris sauvages réclamant la présence «lu patriarche, le sommant de descendre de ses appartements pour qu'on pût se concerter avec lui, profiter de ses avis, surtout lui poser une question de la plus haute importance. Lui cependant, préférant ne pas se rendre de suite à ces instances, persistait à ne pas se montrer. De bonne loi ou autrement, il lil fermer les portes qui conduisaient aux étages supérieurs de l'Eglise pour empêcher la foule «le pénétrer jusqu'à lui. Toutefois, comme cela avait été convenu, il lil descendre -es deux neveux, Nicéphore et Constantin, qui se mêlèrent aux manifestants, parlementant avec eux, s'informant de leurs griefs pour les rapporter à leur oncle. Instantanément, ces deux jeunes gens se virent entourés par les meneurs du mouvement qui menacèrent de les faire écorcher vils ou de les étrangler si le patriarche ne venait sur-le-champ les rejoindre. Tous les auteurs habituels de révolutions, mais aussi des hommes de sens rassis en quantité, des sénateurs même étaient là. L'entrée de la Grande Église fut forcée et on vil enfin paraître « volontairement ou non » le patriarche en personne, tout de blanc habillé, revêtu de ses ornements pontificaux. Il se présenta, ayant l'air de céder à la violence, comme s'il ne venait que contraint el forcé dan- le seul désir d'arracher ses neveux au massacre, ce qui, comme le l'ail remarquer Skylitzès, était une comédie arrangée d'avance. Immédiatement la foule l'environna de toutes pari-. Il s'assit sur un trône qu'on
apporta et qu'on plaça au côté droit de l'autel dan- le chœur. Il é ta là
les demandes des meneurs. Les sénateurs présents le sommèrent d'être juge entre eux et le basileus traître à ses serments. Continuant à jouer leur rôle jusqu'au dénouement, ils demandèrent au patriarche d'aller lui-même en ambassade auprès du c Vieux » comme on appelait communément l'empereur et de réclamer de lui les serments par écrit signés de
$[mh
MINIATURES BYZANTINES d'un très précieux manuscrit de l'Histoire de Skylitzès, de la Bibliothèque National*; de Madrid. — 1. Zoé sort de Sainte-Sophie et entre dans le Grand Païens pour remercier le peuple. — 2. Michel le Kalaphate parlemente acre le peuple. — iBeylié, l'Habit, byz.).
tous les sénateurs, puisqu'il avait traité avec Comnène el l'avait reconnu connue empereur. Ils se trouvaient, en effet, dans l'alternative d'être des parjures s'ils acclamaient le nouveau souverain ou des rebelles s'ils ne l'acclamaient pas. Le patriarche se déclara prêt à accédera cette demande, mais ce n'était pas leur compte et après avoir perdu du temps volonlai-
EMEUTE DANS CONSTA NTINOPLE
BS
cU"pj-J> ?)" VV'nruj^ri^yaja^j p^Ja. Wuuf^uJ po^u^^o^^ ^^\$|eJ-x}^7ovua<n\eu;a-
MINIATURES BYZANTINES d'un très précieux manuscrit de /'Histoire do Skylitzès, de lu
Bibliothèque Nationale de Madrid. — I. Romain Argyros noyé dans les bains dn Palais. — 3. Michel le Kalaphate défend le Grand Palais. — (Bey/ié, l'Habit, byz.).
renient, ils se mirent tout à coup à acclamer Comnène. Ce l'ut le signal des mesures les plus révolutionnaires.
« La restitution du fameux documenl n'était, en effet, qu'un prétexte, (le qu'on voulait véritablement allait aussi tô! se montrer clairement. Le protopapas ou « devtérévoii » Stéphanos, sorle de premier aumônier ou
LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
de premier chapelain du Palais, le prélat le plus influent après le patriarche, et Théodore, patriarche d'Antioche, se mêlèrent à la foule et lui conseillèrent de proclamer (lomnène basileus et Slratiotikos déchu du trône. Malheur à ceux qui ne se rallièrent pas à ce programme. Ils se virent aussitôt proclamés « apostats », ennemis des Romains et rebelles. Un déclara qu'il fallait détruire leurs maisons, piller et vuler tout ce qu'ils possédaient. Sans doute, ce ne fut pas le patriarche qui invita les conjurés à prendre ces mesures violentes, mais sa complicité morale n'en est pas moins parfaitement certaine (1), puisqu'elle fut adoptée tout aussitôt sous la pression d'un homme qui était véritablement son bras droit : Stéphanos. »
Pour éviter qu'on en vint à la bataille des rues, comme il disait, Kéroularios déclara alors comme spontanément qu'il ne voulait point s'opposer à la volonté populaire niais que bien au contraire il approuvait la proclamation de Comnène comme basileus et conseillait aux conjurés de la rendre publique. A partir de ce moment il prit ouvertement en mains la direction de la Révolution, appela à lui les sénateurs et autres
l t La complicité du patriarche est certaine, < 1 i t. fort bien M. Bréhier : tous les historiens sont d'accord ià-dessus. Dans ses Histoires, Psellos parle des inri-ndies et, dans son acte d'accusation, il fait un tableau saisissant de cette sanglante journée. « Chacun, dit-il, se réfugiait dans sa maison en adressant à Dieu des supplications. Le vénérable maître, au contraire, ne songeait qu'à tendre des embûches dignes d'un brigand. I) choisit des gens capables de tenir des épées et de lancer des pierres; deux même (quelle hardiesse et quelle audace portaient l'habit monastique. Non seulement c'est lui qui leur confie des épées, mais il 1rs excite à faire venir auprès de lui les gens considérables. Puis il rassemble une grande foule de peuple, contre smi gré sans doute, mais qui obéit parce qu'elle tient à la vie. Les uns voient leur maison changée en ruines et les tas de poussière que l'on en forme : les fondements mêmes n'étaient pas épargnés. D'ailleurs, quelle mesure de terreur ne prit-il pas, quel dessein pervers n'accomplit-il pas alors? Les maisons étaient abattues, la garde assiégée. Les uns essayaient de résister à ses efforts; d'autres se rendaient volontairement. Tout était rempli de trouble et de tumulte . la ville était soulevée comme par un cataclysme.... Il fut l'auteur d'une infinité de meurtres, bien qu'il n'en ait commis aucun de ses propres mains, i car celui qui dirige le meurtre est meurtrier lui-même ».... Et plus loin, Psellos charge sa description de traits encore plus noirs : « Les uns percent les maisons et les soulèvent avec un levier, malgré les efforts et la résistance de leurs gardiens; ceux-ci sont abattus à coups de cognée, transpercés par les épées, blesses mortellement par les bâcles. Ils gisent en tas ; l'un a la tête tranchée, un autre la poitrine percée d'outre en outre, un autre les jambes brisées, un autre est blessé de côté et d'autre. i>
Tout en faisant la part du système d'exagération qui entraine ici I'sellos. il est permis de penser que ce tableau effrayant est vrai dans son ensemble.
Sur la complicité du patriarche dès le début de la l'évolution, voy. encore Miedler, op. cit., pp. 9 et 11 et I' » Rnkomion i de Psellos en l'honneur du défunt Kéroularios (éd. Satbas, V, pp. 381-366).
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hauts dignitaires el constitua à l'aide de ses partisans un gouvernemenl provisoire. Il fui vraimenl alors pour quelques heures le maître unique de Constantinople el sous sa direction les mesures révolutionnaires se succédèrent aussi tranquillemenl <| 1 1<- rapidement. « Avanl tout, un i- cri ai n nombre d'archevêques ou métropolitains de son parti se transportèrent au Palais et « suivanl la volonté du peuple » I . apportèrent au Vieux » qu'ils trouvèrenl complètemenl isolé, l'ordre très brutal, s'il tenait à sauver sa vie, de prendre le froc, de livrer sa chevelure aux ciseaux de l'exécuteur, et de quitter incontinent ces lieux où il n'avait plus que l'aire C'esl qu'il s'agissait, avanl tout, d'en finir avec lui. Le malheureux souverain, si odieusement trahi, avait encore auprès de lui sa garde personnelle qui lui étail demeurée très fidèle ainsi que de nombreux partisans toul prêts à se précipiter sur la tourbe des émeutiers. Mais devait-il risquer la bataille?Non certes, puisque - il échouai! alors, c'en «'tait l'ait de lui, tandis que maintenant il pouvait au moins compter sur la vie sauve. On agit de cette manière sur lui par intimidation. Il déclara qu'il ne voulait pas que le sang des citoyens coulât davantage à cause de lui. Sans opposer de résistance, jetant un douloureux regard sur ses bottines de pourpre, les rouges « campagia », insignes de l'empire : Ge n'est point pour vous, s'écria-t-il, que je perdrai mon salut ! » el il les jeta loin «le lui. Puis il se dépouilla du reste du vêtement impérial. Et comme il demandait aux évêques ce que le patriarche lui donnerait en échange de l'Empire, il reçut celle dure réponse : « le royaume des cieux. « Puis il tendit la tête aux ciseaux et s'enveloppa du froc monacal. Il y avait un an moins un jour qu'il était monté' sur le trône. Comme il n'y avait plus de sécurité' pour lui dans le Palais livré à l'émeute, il alla a Sainte-Sophie se placer sous la protection de son mortel ennemi. Le patriarche se porta souriant à sa rencontre, et lui lit le plus gracieux, le plus compatissant accueil, lui tendant la main el le serrant dan- ses liras pour l'embrasser. Mais .Michel VI s'éloigna aussitôt de lui. disant simplement : « Dieu te traite, ô archevêque, avec la même douceur », et il se relira de suite dans la cellule solitaire que Kéroularios venait de lui
(i) « ToO i?Xt)6ouç toOto x2>,e-jovto; ».
LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA
assigner pour demeure dans le haut de la Ville. C'est là qu'il muurut peu après (1). Il pouvait se féliciter de ne pas avoir perdu aussitôt avec le trône la vie ou au moins la vue.
Un grand résultat était ainsi obtenu. « La situation politique devenait plus claire. Le clergé, avec l'aide du Sénat et du peuple, venait de culbuter le vieux basileus et son gouvernement presque sans effusion de sang. Midi avait dès longtemps sonné lorsque le patriarche adressa à Comnène un message l'invitant à faire son entrée dans la capitale et lui rappelant le salaire promis ! L'armée du prétendant venait de quitter Rheai
pour aller prendre ses cantonnements aux portes de Chrysopolis en face de la capitale.
Psellos, qui se trouvait toujours encore au camp de Comnène et qui se demandait avec anxiété quelle attitude il devait prendre vis-àvis du soleil levant, nous a retracé l'émotion causée par ce message 2). Dès l'après-midi, le bruit s'était répandu, encore confus il est vrai, que de grands événements venaient de se dé-
ERESQUE BYZANTINE de l'église Cathédrale de Sainte- Soph te de Kiev. — A7'»< .S té de.
rouler dans la Ville gardée de Dieu. « On refusa
d'abord d'y ajouter foi », dit très sérieusement notre chroniqueur. Bientôt cependant on vit se succéder messager après messager, chacun apportant un détail de plus sur ce qui s'était passé tant au Palais que dans les rues de l'immense capitale. Les soldats du prétendant, transportés d'allégresse, poussaient des acclamations. Seul Isaac Comnène demeurait calme, conservant son sang-froid. C'est à ce moment, alors que le soleil n'était pas encore couché, qu'on vit arriver entin, presque mort de fatigue et d'émotion, le délégué du patriarche auprès du nouveau basileus. 11 dit l'abdication du Stratiotique. 11 n'y avait plus à douter de la vérité de ce qu'il annonçait. Les heureuses nouvelles se succédaient de
(1) Voy. Maedler, op. cit., p. il. — Voy. un chrysobulle du Stratiotique en faveur de la Laure de PAthos dans Zachariae de Lingenthal, Gesch. d. Gr.-R. Rechts, p. 19. — Voy. dans Sabatier, Descr. gcnér. des monnaies byzantines, II, p. 166, pi. XLIX, n°» 15 et 16, deux monnaies attribuées à ce basileus. — Sur Michel VI, voy. encore Gfrrerer, op. cit., III, pp. 590 à 620 et Burv, op cit., 2J art., pp. 275 sqq.
2 Psellos avait été jadis, on se le rappelle, fort en froid avec, le patriarche. Voy. Rhodius, op. cit., p. 18, notes 2, 4, 'i.
MAGNIFIQUE ICONE BYZANTINE de stéatite représentant l'archange Gabriel, conservée dans l'église de San Anzano près Florence. La merveilleuse Icône des Xi rme ou XII"'J Siècles, contenue dans an cadre en l»<is, est dorée en partie, ce qui contribue à en faire un monument délicieux vraiment hors ligne, — (Communiqué par M. II. Grseven.)
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minute en minute. Les ambassadeurs du Stratiotique se trouvèrent alors dans une perplexité encore plus grande. Psellos était désespéré. La vie lui était à charge. Il sentait qu'il lui en fallait faire le sacrifice. 11 croyait que tout le monde était contre lui. Sa seule ressource était de s'abandonner à son malheureux sort. Il redoutait surtout le nouveau basileus. Il l'avait sottement engagé à redevenir presque un simple citoyen, ce qui lui faisait craindre un châtiment sévère. Pendant que ses collègues dormaient il attendait à tout instant, cette fois encore, l'arrivée des bourreaux. Au moindre bruit, il tressaillait se croyant sur le point d'être égorgé. C'est en proie à de pareilles frayeurs qu'il passa une partie de la nuit. Vers le matin, il fut mieux. II lui semblait de nouveau que son malheur serait moins horrible, s'il était mis à mort pendant le jour. Ayant fait quelques pas en dehors de sa tente, il aperçut de tous les côtés des feux et des torches autour de la tente de Comnône; la confusion paraissait régner partout. La nuit entière s'était passée dans le camp d'Isaac aux préparatifs de l'entrée solennelle du lendemain. Katakalon avait reçu l'ordre d'occuper Constantinople dès l'aube prochaine. Au malin du 31 août, le vétéran des guerres d'Asie, honoré par Comnène de la dignité de curopalate, accompagné de quelques autres chefs et d'un faible détachement, s'embarqua sur la rive prochaine. Immédiatement après avoir traversé le Bosphore, il prit possession du Grand Palais sans rencontrer nulle part de résistance.
« Bientôt l'ordre du départ est donné et on se dirige vers la ville. • Le soleil n'était pas levé lorsque le nouvel empereur monta à cheval et se mit en route. Tous le suivaient. Psellos, tristement préoccupé de son sort, réfléchissait aux moyens de se justifier et d'expliquer à Comnène pourquoi il l'avait engagé à accepter les propositions du souverain déchu. Sur ces entrefaites celui-ci le lit appeler, et, oubliant tout ce qui s'était passé entre eux, il commença à lui parler des affaires secrètes de l'Etat. Il le consulta et lui demanda comment il devait s'y prendre pour mériter d'être rangé parmi les meilleurs souverains. Psellos reprenant courage répondit à tout et chercha à mériter son approbation. Après s'être entretenu avec lui, l'empereur lit venir les deux autres ambassadeurs et leur communiqua ses idées, tout en les priant de lui prêter leur assistance, »
ENTUOVSl ISA/fi i Y/l ERS EL
Cette journée d'allégresse devail être la première de la nouvelle dynastie. Elle lui consacrée au triomphe des vainqueurs qui étaienl Isaac Comnèi I plus encore Michel Kéroularios!
Dès la veille au soir, une foule d'habitants avaienl quitté la capitale pour se porter en hâte à la rencontre du vainqueur. Toute la nuil cel exode avail continué el le Bosphore étail demeuré brillanl d'innombrables lumières, flambeaux, lampions el lanternes de toute espèce. Dès le lever du soleil, la véritable foule urbaine sortit de la ville se répandant à travers le détroit en Unis intinis pour gagner la rive d'Asie. De tous les points de l'horizon des milliers d'êtres humains accouraient. Psellos qui nous dit avoir ■• i - > i s [ i '• à lanl de pompes impériales affirme n'avoir jamais vu rien de pareil. « L'ouvrier abandonnait l'atelier, le marchand sa boutique, le paysan son champ, le moine sa cellule, l'ermite sa solitude pour voir, s'étonner el se griser en commun de joie el de tumulte. Renonçant à leurs contemplations célestes, ces saints religieux descendaient dans les places publiques, dans les Hippodromes, assiégeant l'entrée des Palais impériaux. L'air était embaumé de mille parfums. Partout
l'encens brûlait. Chacun s'efforçait de té igner au nouveau maître de
l'Empire sa dévotion, sa sollicitude. On dansait devant lui. Son entrée ressemblait à celle d'un Dieu. L'homme du commun luttait d'enthousiasme avec le noble et le sénateur pour saluer de ses hourras Isaac Comnène, isapostole, nouveau basileus des Romains. Au milieu de l'allégresse universelle de celte multitude qui l'enveloppait incessamment, Isaac seul n'osait pas encore se laisser aller tout entier au bonheur. Ce n'était toujours qu'un commencement! Hue serait la lin'.' Le nouveau souverain craignait la rancune des Dieux, l'instabilité de la fortune. Il lit part de ses pensées mélancoliques à son confident Psellos. Peut-être songeait-il amèrement que son triomphe allait être aussi celui de son allié Michel Kéroularios. C'était à celui-là en somme, qu'il devait sa couronne. Il réfléchissait sans doute à la déférence qu'il lui faudrait témoigner en échange à l'orgueilleux prélat.
« Le nouveau basileus, doué d'un esprit supérieur, ne se laissait point aller au sentiment de l'orgueil. Connaissant les changements et les revers de la fortune, il n'était point ébloui et conservait le plus grand calme. Se
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retournant vers Psellos : « Sage philosophe, dit-il, je crois que celle félicité es! pleine de dangers, et j'ignore si tout ceci Qnira heureusement. » — « Vous soulevez là un problème de haute philosophie, répondit notre rhéteur. J'ai lu des traités très savants, ainsi que des livres remplis de prières ferventes ayant pour but de rendre le destin favorable. Il résulte de mes lectures que celui <pii passe d'une vie malheureuse à une vie heureuse fait changer en même temps et pour toujours sa destinée. En parlant ainsi, je nie conforme à la doctrine des anciens Grecs. Quant à notre dogme chrétien, il ne comporte pour nous rien de prédestiné. Nous ne sommes soumis à aucune nécessité absolue, et la fin a toujours de l'analogie avec les actions antérieures. Si donc, négligeant les conseils suggérés par une sage philosophie, vous vous laissez éblouir par l'éclat de votre situation actuelle, la justice divine vous arrêtera dans vos succès. Dans le cas contraire, tout vous réussira; ainsi ayez bon espoir. Dieu n'es! pas jaloux des biens qu'il nous envoie : souvent il continue à protéger ceux qu'il a comblés d'honneurs et de félicités. Commencez sur moi-même la pratique de la vertu. Ne me haïssez pas de ce qu'étant venu auprès de vous en qualité' d'ambassadeur, je me suis permis de vous parler avec liberté. J'avais mission de le faire, et je n'ai pas voulu trahir la confiance que l'empereur avait mise en moi. Non pas (pie je fusse animé de mauvais sentiments à votre égard, mais mon attachement pour lui m'en faisait un devoir. »
« Pendant que Psellos parlait, les yeux de Comnène s'étaient remplis de larmes. 11 répondit : « J'aime mieux la langue sévère qui alors me disait de dures vérités, que la langue dorée qui aujourd'hui nie comble de louanges et de flatteries. Ainsi que vous nie le recommandez, je vais commencer sur vous l'exercice de la vertu. Je fais de vous le meilleur de mes amis et je vous nomme président du Sénat » (1).
Durant que ces deux personnages ainsi devisaient quelque peu mélancoliquement, la journée s'avançait. Vers midi seulement, le cortège brillant atteignit le Bosphore. En face s'étalait splendidement sous ce grand soleil d'été la cité prestigieuse qui s'apprêtait à fêter son nouveau maître.
(1) Miller, op. cit., p. 200.
ENTRETIEN ENTRE COMNËNE ET PSELLO
Le vaisseau impérial appa l'ul. Le peuple jeta.il des fleurs devant le basileus, poussant des acclamations de joie. Isaac y monta de suite el l'orgueilleux navire, environné el précédé d'une multitude de barques, de caïques, d'esquifs de toute espèce brillamment décorés, prit le large.
L'ouragan d'acclamations grossissait de minute en minute à mesure que cette flottille improvisée approchait de la rive d'Europe.
Tard dans la soirée de ce dernier jour du mois d'août de l'an 1037, Isaac, premier basileus de la glorieuse dynastie des Comnènes qui devait gouverner l'Empire jusqu'à l'extrême lin du siècle suivant, lit son entrée dans la Ville gardée de Dieu, reine des villes. In thriambe solennel raccompagna jusqu'au Palais. Le lendemain, 1er sep- PLAQUE D'IVOIRE BYZANTINE de la plus belle époque
conservée au trésor de l'église de San Anzano, près de tembre (1), JOUI' de l'an à Florence. — Un Saint. — X pu Kl Siècle. — (Phot.
B'i j* i i ii commun, par M. II. Graeven.)
yzance, il lut solennelle- '
ment couronné par le patriarche au-devant de l'ambon dans Sainte-
(1) Le 2 septembre, pour Gelzer Krumbacher, op. cit., 2lieéd., p. 1005).
LES PÛRPHYROGÊNETES ZOE ET THEODORA
Sophie, la Grande Église. Il reçu! le diadème et l'ut proclamé basileus et autokrator des Romains. La couronne impériale passait de la portion européenne à la portion asiatique de l'Empire. C'était le triomphe de l'élément militaire sur l'aristocratie sénatoriale et la bureaucratie civile! La glorieuse dynastie macédonienne vieille de presque deux siècles faisait place à celle des Comnènes |iuis (les Anges ,'l) que les Croisés francs devaient renverser un jour!
(I) Voyez sur l'origine des Comnènes, Msedler, op. cit., p. il, et Lebeau, op. cit., XIV, p. 121. Voy. aussi Épopée, I. p. 390.
Sur la lin delà vie de Psellos, sur le rôle considérable joué par lui durant plusieurs règnes jusqu'à la chute de son élève le basileus Michel VII Parapinace, sur sa si curieuse et si précieuse correspondance (avec Mononiaque, Michel Kéroularios, Likhoudès, Xiphilin, .1. Manropos et tant d'autres) publiée dans le t. V de la Bibliotheca medii œvi de Sathas, voy. entre autres : Rambaud, op. cit., pp. 270 sqq., Miller, Journal des Savants de 1875, p. 192, Rhodius, op. cit., pp. 8 sqq. Il mourut peu après la chute de son élève, en mais de l'an 1078. Voy. sur son caractère : Rhodius, op. cit., pp. II. 12. — Voy. encore Gregorovius, Gesch. d. st. Athen, I, pp. 176-188.- Voy. sur sa vie, sur son immense activité littéraire surtout, l'article si excellent, si complet de K. Krumbachcr dans la Byzant. Lilteraturgesch., 2*» éd., pp. 4:s:i-i44.
PRESQUE uWANMNi: DE LA CATHEDRALE IH-. SAINTE-SOPHIE DE KIEV.