‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 30 sur 132 · IIRE8 DE GÉORGIE ET D'ARMÉNIE · texte numérisé non relu

IIRE8 DE GÉORGIE ET D'ARMÉNIE

sur lequel noua n'avons, hélas, aucun détail, le général impérial el ses redoutables mercenaire-* reprirent de vive force la forteresse sarrasine. Alim le traître ei son Bis furent mis à mort I .

Nous ne savons, comme toujours, que peu de chose sur les relations entre l'empire byzantin d'une part, les royaumes de Géorgie et d'Arménie de l'autre, sous le règne de Romain Argyros. En tout cas, ce basileus semble n'avoir guère été favorable à ces deux nations, car leurs historiens, je l'ai dit, parlent de lui avec une sorte de haine. De plus en plus, depuis les premières annexions du grand Basile, se dessinait dans l'esprit des gouvernants, à Byzance, la résolution bien arrêtée d'en arriver le plus rapidement possible à l'absorption de ces deux monarchies féodales

Qaunt à lui, le considérant comme s'étant suicidé, ils refusèrent de l'ensevelir honorablement el enfouirent simplement son cadavre, faisant don de tout ce qu'il avait possédé à celle qui avait su si vaillamment lui résister. » N'eus avons ici. dit M. Wassiliewsky, la plus ancienne mention connue dans l'histoire de ce nom de « Vaering », depuis si fameux, et un curieux exemple de la dispersion de c itte célèbre milice étrangère sur toute l'étendue du territoire de l'Empire. — Dans ce même mémoire, si plein d'indications précieuses p. 141 . et, à propos de ee meurtre peu important en lui-même, mais qui semble avoir si fort frappé l'imagination des contemporains, M. Wassiliewsky s'efforce d'attirer l'attention des historiens sur toute une série de notes contenues dans Skylitzès, pour ces mêmes années, et qui toutes concernent le seul thème .hs Thracésiens. C'est ainsi, par exemple, qu'à cette même année [034 on voit apparaître dans ce thèm i il -s saut relies qui le dévastent entièrement, après avoir ressuscité du sable des rives de l'Hellespont, Ce fait n'a certainement rien que de très naturel, puisque Skylitzès était originaire de ce thème, mais ces unies s.mt cependant trop anciennes pour avoir été recueillies directement par lui. Il vécut à la fin du xime siècle seulement: par conséquent il n'est pas possible de lui attribuer la paternité de notes sur les événements de la première moitié de ce siècle, qui présentent un caractère tout à fait contemporain. Dans l'historiographie byzantin'', dans celle du xi™ siècle en particulier, beaucoup de points demeurent ainsi obscurs et énigmatiques. La publication du grand ouvrage de Psellos nous a fourni certainement quelque lumière. Nous en retirerons davantage encore de celle de VSistoire auth antique de Skylitzès, édition que nous promet le savant éditeur de Psellos. Mais, outre ces deux chroniqueurs principaux et un troisième, qui est Michel Attaleiatès, il existait encore au xi™' siècle un quatrième historien de premier ordre, le métropolitain Jean Mauropos d'Euchaita, dont je parlerai à maintes reprises dans la suite. Son diocèse, situé dans la région arménienne de l'Empire en Asie, l'ancien Hélénopont, n'était pas assez éloigné de l'antique Phrygie pour que l'écho des événements locaux, qui avaient cette province pour théâtre, ne vint pas jusqu'à lui. Lui-même était le contemporain plus âgé et en même temps le maitre de Michel Psellos, le contemporain aussi du basileus Constantin Monomaque et de l'invasion des Russes dans 1 ^ détroits en 1043. Malheureusement, de la Chronique de ce savant prélat, nous ne savons qu'une seule chose, c'est qu'elle a existé! et nous le savons uniquement par une petite pièce de vers composée par lui à cette occasion et venue jusqu'à nous. Quoi qu'il en soit, un fait subsiste, c'est que le nom des « Vae rings » fut importé pour la première fuis dans la littérature grecque par qu tique chroniqueur local de l' Asie-Mineure. Ceci est important parce qu'on trouvera peut-être ainsi la voie pour expliquer ce nom byzantin de « Varangues. » — Suil une dissertation fort intéressante sur cette question si controversée, surtout en Russie. I Ibn el-Athir IX, pp. 297 et 298) fait de ces événements lointains un récit quelque peu différent.

bouleversées par des crises intestines continuelles, exposées sur leurs frontières orientales à l'attaque de plus en plus incessante des féroces envahisseurs turks. Le roi Kéôrki d'Ibérie, d'Aphkhasie ou Géorgie, ou encore des Karthles, étant mort tout jeune, avait, on l'a vu, été remplacé sur le trône sous le règne du précédent basileus, par son fds Pakarat (1), quatrième du nom, qui venait de passer trois ans à la cour du ijrand Basile en qualité d'otage. Le petit roi, monté sur le trône à l'âge de neuf ans, sous la tutelle de sa mère, la reine Marie un Mariam, d'origine alaine, et qui devait en régner quarante-cinq, jusqu'en l'an 972, avait eu des débuts fort agités. J'ai raconté au règne précédent l'exode des « aznaours » hostiles sur territoire grec dès la première année du gouvernement du nouveau roi, l'invasion de la Géorgie par une armée byzantine, les démêlés incessants enfin du pauvre Pakarat et de ses conseillers avec ses turbulents vassaux.

A la mort du basileus Constantin VIII et à l'avènement de sa fille Zoé, dit Y Histoire de la Géorgie (2), le catholicos Melkisédec se rendit à nouveau à Constantinople auprès du basileus Romain qui l'accueillit avec la plus grande faveur et lui fit don pour sa cathédrale de Koutaïs d'ornements religieux, d'icônes, de croix, de vêtements sacerdotaux, après quoi le vénérable prélat revint dans son pays et son diocèse.

Cette ambassade du chef de l'Église géorgienne avait certainement été voulue par la régente pour se concilier la faveur du nouveau basileus et le prier de faire cesser l'état de guerre presque incessant entre l'Empire et le royaume géorgien sous le règne de son défunt époux et aussi sous celui du basileus Constantin. La reine Mariam, qui semble avoir été une princesse sage autant que bien conseillée, tenait avant tout pour son jeune fils à l'alliance byzantine. La preuve en est cette union qu'elle lui avait fait contracter dès qu'il fut en âge de se marier, avec une nièce du basileus, nommée Hélène. On se rappelle que ce dernier n'avait pas de fille. J'ai parlé déjà (3) de ce mariage essentiellement politique entre le jeune roi de Géorgie et la princesse byzantine qui eut lieu dans la troisième

(1) « Pankratios » suivant la forme byzantine.

(2) Éd. Brosset, I, p. 313.

(3) Voy. p. 106 du présent volume.

1/ IMAGE DO ROI P I A [R IV /l

année « 1 • ■ règne de Romain Argyros, c'est-à-dire dans \r< Imis derniers jours de l'an 1030 ou dans le cours de l'an 1031. Pakaral IV devait avoir

à cette époq louze ans à peine I . Certainement, comme c'était si

souvent le cas alors en Orient, le mariage ne lui pas aussitôt consommé. Le récil de ces événements, dans VHistoire de la Géorgie, diffère

RUINES de la muraille de la ville d'Ani, capitale du roi des rois Pagratides d'Arménie an XI"» Siècle. — (Plwt. commun, par M. .1 . de Moi

beaucoup de celui dos Byzantins. 11 semblerait, d'après ces derniers, que ce mariage ait été arrangé par correspondance ou par quelque ambassade et que la jeune fiancée soit allée après cela île Constantinople rejoindre à Koutaisson royal époux. Dans VHistoire de la Géorgie tout au contraire, il esi parlé d'un voyage de la reine régente à Constantinople. Voici ce curieux passage : i Après l'avènement du petil roi Pakarat el dans la troisième année du basileus Romanos , la bienheureuse reine Mariam.

I Histoire de la Géorgie, éd. Brosset, I, p. 313.

i:jll LES POË.PHYROGÉNÈTES ZOÉ ET THÉOÙORA

mère de Pakarat, roi des Aphkhases et des Karthles, se revêtit de force et décourage, car elle était Bile des grands et puissants rois Arsacides I . Elle s'en alla en Grèce, à Constantinople, en présence du basileus Romanos, pour ménager paix et union en faveur de l'Orient (2), pour qu'il n'y eut plus de guerre contre la nation des Karthles, et pour que les pauvres jouissent de bons traitements ei de tranquillité, et pour demander pour son fils suivant l'usage la dignité de curopalate — on sait que cette haute dignité de la cour byzantine était héréditaire dans la maison royale de Géorgie (3) — et les prérogatives de sa maison et aussi pour chercher une épouse pour le roi Pakarat ».

Sans ce récit du chroniqueur national anonyme, nous ignorerions ce curieux voyage de la régente dans la Ville gardée de Dieu. Hélas, il ne s'y trouve aucun détail ni sur la traversée de la Mer Noire par l'intrépide princesse ni sur la réception sans doute très brillante qui lui fut faite au Palais Sacré par le basileus et son impériale épouse. L'historien Wakhoucht (4) dit seulement que Romain Argyros donna en dot à sa nièce un des clous de la Passion de mitre Sauveur, la sainte Icône dite d'Okona (5) et beaucoup d'autres richesses de ce genre, joyaux inestimables.

h' Histoire de la Géorgie poursuit en ces termes son récit : « Quand la reine Mariam se fut présentée au basileus, celui-ci s'empressa de satis-

(1) C'est une erreur. Mariam était non de la race des Arsacides, mais de l'illustre famille arménienne des Ardzrouniens, propre fille de Sénékhérim, dernier roi du Vaspouraçan, lequel livra ses Ktats à Basile II en 1022, lors de la première grande incursion des Turks Seldjoukides en Arménie, i Épopée, II, pp. 500 sqsq.)

(2) La Géorgie.

(3) Rambaud, L'Empire grec au dixième siècle, p. 513. « La dignité du curopalate était en quelque sorte héréditaire dans la dynastie ibérienne ; outre le curopalate de la cour de Byzance, il y avait donc le roi curopalate d'Ibérie. Il était maréchal honoraire du palais de son suzerain, comme en France le comte de Champagne, ou comme en Allemagne le comte palatin du Rhin. »

(5) Sur ce couvent fameux d'Okona, dit M. Brosset (Hist. de la Géorgie, I, note 2 de la p. 314), voy. Géographie de la Géorgie, pp. 265 et 486. — M. Brosset dit qu'il possédait une copie d'une charte du xvme siècle où sont énumérés les privilèges de la famille Garsévanachwili, laquelle avait droit héréditaire de fournir le doyen, « dékanos », chargé de porter cette fameuse Icône devant le roi, dans les combats et à la chasse. L'origine impériale de cette sainte relique est assez inexactement rapportée dans ce document très postérieur. Perdue par le roi Simon Ier lors de la défaite d'Ophis-Coudch en l'an 1500, elle fut reconquise par le roi Chah-Nawaz, quand il alla en Iméréthie en l'an 1660. » « Maintenant elle se trouve à Gori », est-il dit dans ce même document.

INSCRIPTION DE MARMARASCHEN 139

faire à ses demandes. Il lui accorda un traité solennel et authentique d'alliance et d'amitié, scellé de salmlle d'or. Il conféra au jeune roi Pakarat les honneurs du curopalatal el lui donna pour épouse [a reine Hélène. En revenant dans le roj aume de son lils, au pays de Tao, qui est le Daik'h,

la reine apporta à ce prince son nouveau titre et célébra ses noces. On lui imposa la couronne bénite ». fie mariage eut, du reste, une issue fort malheureuse. La pauvre jeune reine mourut à Koutaïs, semble-t-il, bien pou après son mariage, el son royal époux se remaria avec la princesse Boréna, fille du roi des Osses.

Il existe dans la province arménienne de Chirac, sur la muraille de l'église de Marmaraschen, une belle inscription lapidaire en langue arménienne, mentionnant une donation faite à cette sainte maison par cette reine Mariam qui semble avoir si bien défendu la monarchie de son fils. Bile s'y intitule : « Marie, reine des Aphkhases et des Géorgiens, tille du grand Sénékhérim, petite-fille de Kakig, roi d'Arménie et de la reine Gadaï ou Katramide». Elle donne à cette église, o célèbre dans l'univers », le village de Darouts, « pour la rémission des péchés de mon aïeul Kakig et de Gadaï ma grand'mère (1).

Le basileus Romain ne semble pas avoir continué longtemps sa protection et sa bienveillance à la reine Mariam, à son tils le curopalate et à leur nation, pas plus, du reste, qu'au royaume voisin d'Arménie. Nous avons vu déjà qu'en allant en Syrie lors de sa première expédition dans ces régions, il lit pourchasser et molester dans la Montagne Noire, enCaramanie, les religieux solitaires arméniens et envoya en exil le patriarche Bar Abdoun el ses évêques (2). En même temps il s'interposait h nouveau d'une façon tout à fait hostile dans les affaires intérieures de la Géorgie. C'est toujours parla même Chronique nationale que nous connaissons ces faits :! . Voici ce qu'elle raconte : « Il existait un autre fils du défunt roi

(1) Voy. Brosset, Explic. de div, inscriptions géorg., armèn. et grecques (Mém. de l'Ac. imp. des Sciences de si-Pétersbourg, VIe série, t. IV, 1839, p. 352). L'année manque. Je rappelle que c'est à to.-t qu'on attribue a Pakarat IV, curopalate, la fondation de la célèbre cathédrale de Koutaïs qui fui construite par son aïeul homonyme, le Pakarat contemporain du grand Basile. Voy. Epopée, II, p. 470, note 3. Voy. encore Brosset. ibid., pp. 347 à 336. Le texte de l'inscription se trouve imprimé dans la Description d'Eschmiadzin et de ses cinq provinces, par l'évêque Jean Ghakhathounof, Eschmiadzin, 1842, par. 569 (en arménien).

2 Voy. p. 77 du présent volume. — Murait, op. cit., I, p. 604, i, note.

:î llist. île la Géorgie, éd. Brosset, I, p. 315.

LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA

Kéôrki, plus jeune que Pakarat IV et qu'il avait eu d'une seconde femme, nommée Aida, fdle du roi des Osses, certainement une simple concubine puisqu'elle se trouvait encore vivante du temps de la reine Mariam. Ce prince, nommé Démétré (1), était en résidence à Anacophia (2) d'Abasgie, très fort château situé tout au nord de la Circassie actuelle, sur la Mer Noire, à soixante kilomètres environ de Taman. »

Démétré était encore fort jeune. Un complot se trama entre un certain nombre d' «. aznaours » pour le nommer roi à la place de son frère Pakarat, mais il échoua par l'énergique résistance de ce dernier, de sa mère et des premiers personnages ou «. thawads » du royaume. Forcé de

fuir , le prince rebelle se réfugia auprès du hasileus Romain, auquel il lit hommage pour sa ville d'Anacophia, « qui fut, dès lors, dit la Chronique, et jusqu'à présent (3), perdue pour le roi des Aphkhazes ». Les Byzantins (4) racontent ces laits à peu près de la même manière. Ils disent que Démétré était aJain de nation, ce qui s'accorde bien avec son origine osse indiquée par l'Histoire de la Géorgie. Ils placent la remise au basileus du « kastron » d' Anacophia à l'an 1033 et attribuent la responsabilité de cet acte à la princesse Aida au nom de son fils, trop jeune encore pour faire fonction de souverain. Us ajoutent que cette princesse rechercha l'alliance du basileus, qui éleva son fils à la très haute dignité de magistros. Toujours le même système de diviser pour mieux opprimer ces petites nationalités. Du royaume d'Arménie, en dehors du peu que j'ai dit (5), nous ne savons rien, ou presque rien, sous ce règne du basileus Romain. Jean

BAGUE D'ARGENT doré inédite, de ma Collection, ayant appartenu à un haut officier des mercenaires étrangers à Byzance <m XI"16 Siècle. — L" légende signifie: Seigneur, prête secours à Théodore, protospathaire de métairie.

(1) Démotrios, Démétrius.

(2) Anacopi. L'Anapa d'aujourd'hui.

(3) C'est-à-dire « jusqu'à l'époque du biographe de Pakarat IV ». Le roi Kéôrki II, fils de ce dernier, reprit cette forteresse sur les Grecs. Voy. Histoire de la Géorgie, éd. Brosset, I, p. 345.

(4) Skylitzès ,voy. Cédrénus, II, 503, 9).

(5) Voy. p. 106 du présent volume.

VISSJON Dl PRÉ TRE fi 1 RAKOS

Sempad el son frère Aschod le Brave l), Pagratides, régnaienl alors conjointement sur ce pays déchiré par les querelles féodales el Bans cesse menacé par l'invasion seldjoukide. Le seigneur Pierre ou Bédros, était encore catholicos d'Arménie. Constantin VIII. au moment de sa dernière maladie, se BentanI près de sa lin. avait, dit l'historien national Tchamtchian (2), désire qu'on lui présentât quelque pieux religieux armé nii'ii, digne d'être chargé par lui d'une mission délicate auprès de son souverain. < In lui avait alors amené un certain piètre, nommé Kyrakos, qui exerçait «Lui- la capitale grec que la liante fonction de directeur de l'hospice du patriarchat. Le vieux basileus moribond, aussitôt qu'il avait aperçu cet homme, avait tiré de son sein pour le lui remettre

le laineux document en RUINES de la muraille de la ville d'Ani, capitale du roi

, . ■■) .,.>. i des rois Pagratides d'Arménie on XI ' Siècle. — fPlu>t.

da te île I an 1(121. par e- „ T . „ .

' r commun. /••'/■ M. .1. de Morgan.)

quel le roi Jean Sempad

s'était engagé envers le grand Basile, lors <le~ événements de cette époque. a remettre sous certaines conditions à l'Empire la ville d'Ani et smi territoire, c'est-à-dire tout son royaume, au moment de sa mort, document dont il a été parlé au volume précédent :'. . Il lui intima en même temps

I Aschod, n'ayant pas régné à Ani, ni par conséquent ilans le district de Chirac, n'' si pas compté, dit M. Dulaurier Mathieu d'Édesse, p. S79 . dans la liste des souverains Pagratides.

'p. cit., II. p. llii. — Voy. aussi Lebean, op. <it.. XIV. p. 2iiî. et surtout Arisdaguès de I.asdiverd, éd. Prudhomme, p. 60.

3 Epopée, II, pp. 49S sqq.

142 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA

l'ordre de rapporter aussitôt cette lettre si précieuse au roi Jean Sempad, le conjurant au nom de Dieu de ne point faillir à sa mission. Il lui déclara en même temps que jamais il n'eût consenti à se prévaloir ainsi de la détresse du mi des rois d'Arménie. Kyrakos reçut et emporta le précieux document, mais le traître, au lieu de courir à Ani le remettre à son souverain, le garda devers lui pour en user à la première occasion à son avantage personnel. Nous verrons qu'il le remit au basileus Michel IV, qui récompensa richement sa lâche conduite

Je ne sais ce qu'il faut croire de cette anecdote tendancieuse peutêtre bien inventée de toutes pièces par les historiens arméniens pour compromettre en faveur de leur nation la mémoire de Constantin VIII, et noircir d'autant celle de ses successeurs. Les remords de Constantin, se refusant à profiter du merveilleux héritage arraché par son illustre frère à la faiblesse du roi des rois d'Arménie, me semblent d'ordre quelque peu fantaisiste (1).

Vers cette époque environ, à la suite de violents dissentiments avec le roi Jean, eurent lieu la destitution du fameux catholicos Pierre ou Bédros, dit « Kédatartz », qui s'était rendu impossible par l'exaltation de von ascétisme et qui, depuis longtemps déjà, s'était retiré dans le couvent de Tzaravank, dans le Vaspouraean, sur territoire impérial, puis son emprisonnement pour haute trahison et son remplacement par Dioskoros, abbé du couvent de Sanahin, qui devait lui-même être déposé, peu après, par une assemblée de quatre mille délégués, tant laïques qu'ecclésiastiques, réunie à Ani (2). Le récit de ces événements, qui troublèrent profondément l'Arménie, n'intéresse que secondairement l'histoire de l'empire bvzantin, sauf en un point cependant. Les sources arméniennes racontent que le roi Jean Sempad, dans ses négociations pour décider le catholicos à revenir de sou exil volontaire, s'était servi comme médiateurs îles fonctionnaires byzantins qui administraient les territoires voisins récemment reconquis par l'Empire, c'est-à-dire la province du Vaspoura-

(1) Il y eut en cette année-là 1033, une éclipse de soleil Dulaurier, Rech. chronol., etc., p. 287i. — A partir de décembre 1033 un vent noir souffla à Nisibe, suivi de fortes pluies et de tremblements de terre en Egypte et en Palestine, dont j'ai parlé déjà.

(2) Le peuple d'Arménie vénérait Bédros à l'égal d'un saint et d'un thaumaturge. Tout le clergé était pour lui. — Voy. Gfrœrer, op. rit., III, p. 440.

LE'e CATÉPANO •> POTHOS ARGYRO& 143

c;hi. Ceux-ci parvinrent enfin à décider le patriarche à regagner Ani, mais aux portes de cette ville, il fut arrêté, accusé de relations avec l'ennemi, emprisonné el finalement destitué. Après des désordres inouïs le roi dul céder. 1, 'obstiné Bédros remonta triomphalement sur le trône des eatliolicos durant que son rival Dioskoros, traité d'imposteur, en était ignominieusement chassé I

Le changement de règne qui avait placé Romain Argyros sur le trône des basileis eut également son contre-coup sur les affaires d'Italie. Le nouveau « catépano » Christophoros 2 , installé depuis quelques mois à peine, fut remplacé à la tète de ce qui restait des thèmes byzantins de la Péninsule par un parent du nouveau basileus, le patrice Pothos Argyros (3). La Chronique du protospathaire Lupus raconte brièvement que, déjà dans le courant de l'été de l'an 102'.l i , ce nouveau fonctionnaire eut à combattre des envahisseurs musulmans, certainement quelque incursion d'Arabes de Sicile, commandés par deux chefs nommés Rayka et Jaffari, probablement un Djafar. Les habitants d'Olbianum, assiégés par ces envahisseurs, s'en débarrassèrent en leur livrant par trahison la garnison byzantine qui les défendait. Puis Pothos Argyros livra une bataille à ces mêmes infidèles sans que la Chronique nous renseigne sur l'issue de cette lutte.

Ces événements, qui paralysaient l'action des Byzantins dans le sud de la Péninsule, furent très profitables à Pandolfe IV de Capoue, le terrible » loup des Abruzzes ». dans ses efforts pour consolider son autorité sur les princes voisins. Pandolfe de Teano, qui était cependant soûla protection byzantine nominale, après avoir été expulsé de Capoue puis de Naples par lui, réfugié à Home, ne reçut aucun appui <\t^ Grecs. De même le duc Sergios IV, que Pandolfe avait chassé' de Naples, probablement parce qu'il avait donné asile à Pandolfe de Teano, pour tenter de

(1) Voy. Grene, op. cit.. pp. 121 sqq. Le malheureux Dioskoros mourut des suites des si vices qui lui avaient été prodigués par la populace d'Ani.

(2) Voy. p. 5* du présent volume.

(3) Voy. dans Trinchera, op. cit., n» 23, p. 2i, un document signé par ce <• catépano g Pothos, en date du mois de mars 1032. Chose assez inexplicable, nous voyons un « catépano» inconnu dans les text'-s, le protospathaire Biccianos, siL'ner un document en date du mois de décembre 1030. Voy. del Giudice, op. cit.. I, app. 1, n° .".. p. XIV.

4 Kti juillet ou en août.

reconquérir sa seigneurie qu'il brûlait de revoir, désespérant d'obtenir le secours des Impériaux, s'adressa aux gens de Gaète, surtout à ceux de son ancienne cité <b' Naples, même aux immigrés normands. Bien lui en prit. Grâce à ces puissants et efficaces secours, il réussit, en 1030 I , à rentrer en possession de la cité et du pays napolitains et à en chasser les troupes longobardes de l'usurpateur (2) qui durent se retirer après dix-sept mois d'occupation.

Ce fut alors que, pour empêcher que sa capitale ne lui fût encore une fuis reprise et pour la défendre contre les menaçantes attaques du redoutable Pandolfe, le duc Sergios prit une résolution qui devait avoir pour l'Italie méridionale les plus graves conséquences, celle de faire alliance avec les aventuriers normands dont nous avons si souvent parlé (3). Ils formaient déjà à ce moment, grâce probablement à de nouvelles arrivées d'émigrants île Normandie, un parti de plus en plus considérable dans le sud-ouest de la Péninsule

Le duc Sergios donc (4) vint trouver Rainulfe, un des cinq frères qui, en l'an 1017, avaient répondu les premiers à l'appel de Mélès et pris part à cette époque à la lutte contre les Grecs, home aornê de toutes vertus qui convènent à chevalier, suivant l'expression du moine Aimé, et lui lit épouser sa sœur Sigelgaïta, veuve du duc de Gaète. Comme dot de la princesse et pour se défendre contre les entreprises ultérieures du prince de Capoue, Sergios donna à Rainulfe, en toute propriété, une partie de la province de Labour et de nombreux châteaux. Rainulfe y bâtit, en 1030, une ville nommée Aversa, et l'entoura de fossés et de fortifications, pour en faire le boulevard de Naples contre les invasions venant du Nord, mais surtout pour en faire la place forte des Normands. Guillaume de Pouille fait de ce pays d'Aversa un éloge idyllique. « C'est, dit-il, un lieu plein de ressources, agréable et productif tout à la fois, auquel ne manquent ni les moissons, ni les prairies, ni les arbres; il est impossible de trouver dans le monde un endroit plus charmant. »

(1) Chalandon, op. cit., f. 79.

(2) Voy. pour le détail de ces événements : H«inemann, op. cit., I, pp. 55 sqq. et 349-350.

(3) M. Chalandon, op. cit., f. 80, estime que Sergios se servit des Normands déjà pour rentrer dans Naples.

(4) Delarc, op. cit., pp. 70 sqq.

/ d.\ H A T10.X l'A VERSA

c Huit crhls ;m^ se ^"iii écoulés, poursuil l'abbé Delarc, depuis que Guillaume a écrit cet éloge, et aujourd'hui encore les environs d'Aversa présentent le même aspect. La ville fondée par les Normands e>t un Ilot dans cel océan de verdure qui, de Caserte aux portes de Naples, recouvre la magnifique plaine de Labour. Les monuments, hélas, que les Normands y fondèrent, nul à peu prés complètement disparu. Ouelques fossés peu

FAÇADE nord de l'église du couvent de Saint-Luc en Phocide. — XI"' Siècle. (Millet, Hf-Êtudes, /.'. 350.)

reconnaissables, deux ou trois vieux murs, une tour délabrée que d'énormes figuiers ont trouée de part en part, un fragment de la pierre tombale du comte Kainulfe encastré dans les constructions du clocher, et c'est tout.

« La fondation d'Aversa est une date de première importance dans l'histoire des Normands en Italie. Elle marque la fin d'une période qui va de 1016 à 1030, pendant laquelle les premiers de ces guerriers d'aventure venus en Italie, n'y possédant en propre ni ville, ni principauté, ont tour à tour mis [eur bravoure au service des princes longobards de Salerne et

146 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET TJ1EODOHA

de Capoue, de l'abbé du Mont-Cassin, parfois même au service des Grecs. Si, après 1030, les Normands ont encore servi tel ou tel prince, il est certain cependant qu'à partir de ce moment, ils ont commencé surtout à combattre pour leur propre compte, et qu'ils n'ont pas tardé à devenir les égaux, et plus tard les maîtres de ceux dont ils n'étaient auparavant que les humbles auxiliaires » I .

Malgré la perte de Naples, la puissance de Pandolfe de Capoue ne cessa cependant d'augmenter et bientôt il eut laissé loin derrière lui comme importance et influence tous les autres dynastes de l'Italie méridionale. Il atteignit de même ce résultat principalement par l'aide des mercenaires normands qu'il prit en grand nombre à son service et dont des bandes nouvelles affluaient incessamment de leur lointaine patrie. Ainsi, avec cette aide, il s'empara de tous les biens et de tout l'immense territoire de la riche abbaye du Mont-Cassin, et, pour se venger de sa triste captivité en Allemagne, en expulsa brutalement l'abbé, le protégé d'Henri II. II le retint dans une étroite prison à Capoue et remplaça l'archevêque de cette ville par son propre bâtard à lui. « Enfin, poursuit l'abbé Delarc, les trois annalistes de la riche abbaye bénédictine : Désidérius, plus tard pape, sous le nom de Victor III, le moine Aimé, et Léo de Marsi, n'ont pas assez d'expressions indignées pour faire le long récit des forfaits dont Pandolfe IV se rendit coupable non seulement contre le Mont-Cassin, mais contre toutes les autres principautés longobardes après sa restauration à Capoue.

« La rage du fortissime loupe, c'est ainsi qu'Aimé désigne Pandolfe IV, ne se tourna pas seulement contre les hommes et les choses de l'Eglise. Dès l'été de l'an 1032, il avait chassé de Gaète la dynastie régnante et annexé cette principauté à ses États. De même, il enchaîna Amalli à sa politique. Enfin, je le répète, il réussit à se créer des alliés bien autrement précieux en la personne des Normands d'Aversa.

« La bonne entente, en effet, n'avait pas duré longtemps entre le duc

(1) Voy. le détail de ces événements dans Hiinemann, op. cit., pp. :>* sqq. Voy. surtout à la p. 09 le paragraphe relatif à l'importance de cette fondation de la ville d'Aversa. — M. Chalandon, op. cit., ff. 80 et 81, fait le plus grand éloge des qualités politiques du normand Rainulfe et attribue à sa conduite habile la plus grande influence sur la fortune prodigieuse de ses compatriotes en Italie à cette époque.

VORT 01 DUC SERGIOS DE NAPLEU 147

Sergïos de Naples cl le c li' liainulfe. Celui-ci oublia trop vite el trop

facilemenl qu'il devail à Sergios ses terres, sa ville, son titre, en un moi toute sa puissance naissante. L'ancienne duchesse de Gaète, Sigelgaïta, devenue femme <lu chef normand, étanl morte, Pandolfe IV saisi! avec empressement cette occasion pour renouer avec les Normands une alliance dont la rupture lui avait été préjudiciable. Il offrit à Rainulfe, [tour femme sa nièce, ûlle de sa sœur et du patrice d'Amalfi (l). Rainulfe y consentit el devint l'ami et l'allié de Pandolfe. Sergios, apprenant ce mariage, fut au désespoir. A versa, dont il avait donné remplacement, qui devait défendre Naples contre Capoue, passait à l'ennemi et mettait plus que jamais en danger l'indépendance du duché. Inconsolable de l'ingratitude de Rainulfe, il abdiqua, se lit moine et mourut peu après. L'alliance de Pandolfe [V avec Rainulfe marque l'apogée de la puissance du prince de Capoue. »

Dans le sud de l'Italie, les Grecs avaient trop d'embarras personnels sur les bras pour qu'ils pussent songer à jouer le rôle d'arbitre entre les princes longobards dans cette situation si troublée. On sait que l'énergique s catépano » Bojoannès avait été rappelé d'Italie presque aussitôt après son retour de l'expédition de Messine en 1027 et que son second successeur Pothos Argyros avait eu fort à lutter avec le parti national opposé aux Grecs. Ce parti, jusque-là énergiquement comprimé par Bojoannès, maintenant relevai! partout la tête. Les nouvelles incursions des Arabes de Sicile signalées à cette époque avaient peut-être bien aussi un lien avec ces tentatives répétées de soulèvement. Ces incursions dont j'ai parlé à l'an 1029 (2) d'après la Chronique du protospathaire Lupus, se renouvelèrent trois années plus tard, en 1032 (3). Michel, protospathaire, kitonite, juge du velon et de l'Hippodrome, dit la même Chronique, à la tête de nombreux contingents des thèmes d'Europe et d'Asie, fut envoyé cette année au secours du « catépano » et aussi de l'eunuque Oreste, chef de la malheureuse expédition de Sicile qui avait probablement évacué' Messine. La [plupart de ses soldats avaient, paraît-il,

1 Probablement Manso IV. Ghalandon, op. cit., f. 83. (2) Voy. p. 143 (ttayka et Zaffari).

3 Voy. Cédrénus, II, 496-497.

148 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET T11EODORA

succombé « à la débauche » (I) ! Les Sarrasins qui s'étaient emparés de Cassano battirent le « catépano » Pothos Argyros qui périt dans le combat. Bari elle-même, capitale des terres grecques en Italie, fut le théâtre d'un soulèvement du parti national hostile au basileus, soulèvement dont le propre archevêque de cette ville, Byzantios, « père îles orphelins », fondateur de l'église de Bari et défenseur de cette ville contre les Grecs (2) semble avoir été l'instigateur principal.

Le nouveau « catépano », le protospathaire Constantin Opos, arrivé en Italie peut-être déjà dans le courant de l'année précédente, en mai (3), avec une flotte commandée par l'eunuque Jean, réussit à rentrer dans Bari, à y restituer l'autorité impériale, et, l'an suivant, 1035, à placer sur le trône archiépiscopal vacant par la mort de Byzantios (4) un prélat du parti de l'Empire. Le peuple avait bien de son propre chef remplacé de suite l'évêque défunt par le protospathaire Romuald, mais celui-ci au mois d'avril fut exilé par ordre du basileus (o).

En dehors de ces agitations intérieures, déjà assez graves par ellesmêmes, l'attention des hauts fonctionnaires byzantins en Italie était à ce moment entièrement absorbée par les événements qui se déroulaient en Sicile et qui commençaient à faire considérer comme possible, ainsi que nous le verrons plus loin, la reprise de cette île par les troupes impériales. Les Grecs n'avaient d'yeux que de ce côté. Ils ne pouvaient donc songer à se lancer dans la mêlée qui menaçait de jeter les uns sur les autres les princes longobards (G).

(1) A la fièvre ou à la dysenterie plus probablement.

(2) « Fuit piistimus pater orfanorum, atque terribilis et sine meta contra Grsecos ». (Anon. de Baril. Tant était universelle l'animosité contre les Grecs!

(3) Et non en 1031, ainsi que le disent la Chronique de Lupus et Y Anonyme de Bari, puisque Pothos Argyros, protospathaire et « catépano » d'Italie, a encore en mars 1032 signé un document concernant le Mont-Cassin (Trinchera, op. cit., p. 24, n° 23). Voy. Skylitzès

Cédrénus, U, 503, 17 ï, qui l'appelle « Léon » et non « Constantin ».

(4) Mort déjà le 6 janvier 1035.

(5) Anonyme de Bari.

(6) Beltrani, op. cit., p. 14, a publié un document conservé aux archives de Trani, daté de cette cité du mois de mai de l'an 1033, « cinquième année du règne de notre très saint basileus le seigneur Romain ». Dans le Codice diplomatico barese, F, 1897, sont publiés cinq documents conservés aux archives de la ville de Bari, datés de cette ville des années 1028, 1030,

1031, 1032 des règnes de Constantin et de Romain. 11 y est question de l'archevêque Byzantios et du « catépano » Pothos Argyros qui s'intitule dans un de ces documents, daté de février

1032, « protospathaire impérial et « catépano » d'Italie ».

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