‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 67 sur 132 · I:\IL DE VORPtiANOTROPHË 33S · texte numérisé non relu

I:\IL DE VORPtiANOTROPHË 33S

leur vaudrai! un avancement nouveau. Le9 uns comme les autres avaienl

compté sans la liasse scélératesse du souverain qu'ils venaienl volontairement ilt' se donner.

« Le Kalapbale, poursuit Psellos, n'éprouva pas le plus léger regret du départ de cet oncle détesté. Par contre, celui de la presque totalité îles sénateurs l'alarmafort en lui faisant redouter quelque tentative sérieuse contre son autorité à peine établie. 11 écrivit en conséquence à l'eunuque une lettre où, dans un langage perfide et cruel tout à la lois, il lui reprochait sa conduite, surtout son altitude orgueilleuse, niais lui donnait en même temps rendez-vous au Palais pour s'entretenir confidentiellement avec lui. Jouîmes, se croyant déjà le maître à nouveau, persuadé qu'il allait recevoir le chaud accueil d'autrefois, se hâta d'accourir. C'était jour île représentation solennelle au (arque. Le basileus qui s'y trouvait, et qui n'avait pas compté' sur un aussi prompt retour, rentra directement dans ses appartements du Palais sans envoyer aucun message à son oncle qui se morfondait à l'attendre. Celui-ci, très humilié, croyant à un t'ait exprès, regagna sa maison de campagne, le cœur profondément ulcéré. Ce fut la rupture définitive. Il n'y eut dès lors que huine utroce entre ces deux hommes. Déjà Joannès s'apprêtait à comploter contre son neveu, mais celui-ci avait maintenant lu force pour lui. Il expédia un navire au lieu de retraite de l'Orphanotrophe, probablement sur le Bosphore, avec l'ordre brutal d'avoir à venir se justifier. Comme le bâtiment qui portait le grand suspect approchait du port, le jeune basileus, qui guettait son arrivée du haut des terrasses du Palais Sacré, lit faire un signal convenu. Aussitôt le navire, au lieu de mouiller devant la demeure impériale, lit demi-tour. Alors on vit un autre bâtiment s'approcher qui prit le malheureux Orphanotrophe à son bord et mettant toutes voiles dehors l'emmena incontinent dans un lointain exil, uu monastère de Monobatse. Nmis ne savons rien d'autre absolument de ce drame poignant dans sa simplicité antique. Nous ne savons rien surtout de ce qui dut se passer dans l'âme altière de cet homme qui avait été si longtemps toutpuissant, lorsqu'il se vit ainsi, pauvre captif aux mains du misérable dont il avait fait la fortune, honteusement chassé par lui. De nos jours, d'autres grands ministres, dans des circonstances différentes, ont éprouvé

les mêmes colères impuissantes, les mêmes humiliations abominables.

La conduite de Michel envers cet oncle auquel il devait la couronne fut exécrable jusqu'au bout, sans ménagement aucun. Psellos nous dit que le lieu affreux de sa relégation eût convenu tout au plus aux pires bandits. Le malheureux, poursuit le chroniqueur, bien que le basileus eût légèrement atténué la dureté de cet exil lorsque sa colère fut un peu calmée, souffrit mille maux dans cet enfer.

Ce sort, tragique passa du reste presque inaperçu. Personne ne songea à protester contre le bannissement de l'impopulaire ministre tombé de si haut, du dur Orphanotrophe dont l'administration avare, cruelle, écrasante, l'ambition insatiable ne lui avaient guère créé que des ennemis.

Débarrassé du seul homme dont il redoutait l'énergie, ce terrible basileus, monté par un caprice inouï du sort sur ce trône où il ne devait que passer, poursuivit avec fureur son œuvre de haine, uniquement occupé, nous dit Psellos, à tout modifier, transformer et détruire. « Son audace criminelle semblait, nous dit-il, vouloir instinctivement hâter encore la catastrophe finale, tels ces misérables écuyers du Cirque, qui, montés sur leurs piteux coursiers, les font crever tant ils s'acharnent à les forcer. » « Ce fut, dit à son tour Skylitzès, au moment précis où il se croyait définitivement en sécurité par la chute de l'Orphanolrophe que ce pitoyable souverain tomba aussi soudainement qu'il s'était élevé. »

Je poursuis le récit poignant de Psellos en citant les traits affreux qu'il nous conte encore de cet empereur d'exception, misérable avorton moral qui ne sut même pas tomber avec dignité (1). « Jamais, nous dit-il, le Kalaphate ne jetait un regard favorable sur les dignitaires et les hauts personnages que leurs fonctions rapprochaient de lui. C'était sa politique constante de chercher à les terrifier, à les tyranniser dans une incessante disgrâce, à les déposer brusquement de leurs charges, à diminuer ou détruire leurs privdèges. Par contre, il ne parlait que d'accorder plus de licence à la populace pour pouvoir au moment opportun s'appuyer sur elle

(1) Voy. duns Mariasses, éd. Bonn, pp. 261 et 202, un non moins sombre portrait de ce basileus.

MICHEL V S'E \ / 01 RI Dl

Il RAVI i

contre l'aristi >cral ie qu'il haïssait . 11 avail coutume de répéter qu'il voulait que son pouvoir s'appuyât sur la masse el non sur une élite de quelquesuns, o « lui disant cela, ajoute notre chroniqueur, il n'entendait parler que ilt' la plus vile populace, non du vrai peuple qu'il iynnrail absolument ! « Il avail substitué à sa garde du corps ordinaire, probablement à ses soldats veerings, une troupe d'esclaves du Palais, sorte de « bravi »

MOSAÏQUE BYZANTINE de l'église da couvent de Daphnl, prés d'Athènes. — Les saints Probos, Tarachos et Andronic. — XI»" Siècle. — (Millet, W--Étadea, B. 1352.)

« d'origine scythique », c'est-à-dire probablement des bulgares ou d'autres Slaves, tous eunuques, qui le connaissaient bien et étaient prêts à lui rendre tous les services qu'il leur demanderait. 11 avait tellement choyé el comblé ces bandits qu'il pouvait se considérer comme à peu prés assuré de leur dévouement, assuré du moins d'être à la fois bien gardé el bien servi par eux dans ses vengeances.

Il commença donc aussitôt à combler de ses faveurs la lie de la populace urbaine, et cette foule immonde lui rendit d'abord en faciles démonstrations d'attachement tout ce qu'il faisait pour elle. Lorsqu'il passait à

cheval par les rues de la capitale, les petits boutiquiers eux-mêmes, les petits marchands qui profitaient largement des mesures e'dictées par lui, l'accueillaient avec faveur. On l'acclamait. On tendait sur la route du cortège impe'rial les plus belles tentures de pourpre. On plaçait sous ses pas les plus beaux tapis de soie. Ce fut alors que, complètement trompé, comme grisé par ces protestations si superficielles d'amour populaire qui n'avaient en réalité aucune base sérieuse, il crut vraiment pouvoir tout oser et commença à laisser paraître la secrète et intense pensée de son âme dont la disgrâce de l'Orphanotrophe n'avait été que le presque insignifiant prélude. Ce jouvenceau couronné, élevé de la rue au trône par la plus invraisemblable des intrigues, surtout par l'incroyable faiblesse de sa souveraine, ne songeait déjà plus, en effet, qu'à chasser du trône cette illustre et antique dynastie macédonienne en la personne sacrée de la vieille basilissa à laquelle il devait tout et à se faire proclamer maître unique de l'Empire en son lieu et place ! Ce fut sa folle confiance en l'amour populaire, qu'il s'imaginait avoir si violemment excité et si facilement conquis, qui lui fournit l'audace nécessaire pour un tel crime et qui finalement amena si promptement sa perte.

Maintenant qu'il s'était défait de son oncle l'Orphanotrophe, le jeune insensé n'avait plus qu'une haine au cœur qui surpassait toutes les autres. Il détestait de toutes les forces de son âme basse sa mère adoptive, la bonne basilissa Zoé, celle précisément qu'il eût dû chérir uniquement, mais qui était aussi plus difficile à renverser que l'eunuque. « II l'avait toujours haïe, s'écrie Psellos, même quand elle lui avait donné l'Empire en l'adoptant! Mais aujourd'hui qu'il se voyait forcé de la nommer sa souveraine en public, il en avait conçu une humiliation et une colère si furieuses qu'il eût voulu pouvoir de ses dents couper sa langue contrainte à proférer de telles paroles et la cracher de sa bouche ! »

Nous touchons au drame final. Il semble bien que cet étrange basileus, le plus étrange peut-être parmi tous ceux qui ont passé comme un rêve au Palais Sacré de Byzance, ait été quelque peu dément. Déjà sa haine tenace de maniaque contre tous les membres de sa famille à l'exception de son seur oncle Constantin, sa politique d'extermination à leur endroit demeure presque inexplicable dans son intensité, alors que lui-même, n'étant que

CONDUITE ODIEUSE l'L KALAPHATE ENVERS /.OE 339

le plus vulgaire el le plus précaire .1rs parvenu- mit le trône, avait par cela mèrpe grand besoin d'être soutenu par tous les siens. Psellos raconte qu'après l'exil de l'Orphanotrophe, qui, lui, au contraire, avait constaminimiI témoigné d'un si fidèle attachement à sa famille, ce bourreau cou ronné avait ordonné d'émasculer tous ceux ou presque qui lui tenaient par les liens du sang à un degré quelconque. « Beaucoup <!<• ceux-ci «'I aient des hommes maries, ayant barbe au menton, même déjà des pères de famille respectables. » C'est à de telles gens que ce monstre infligeait froidement ce supplice affreux ! Mais, je l'ai dit, cette haine contre sa famille n'était plus rien maintenant auprès de celle qu'il nourrissait pour la vieille hasilissa qui avait fait son étonnante fortune, mais qui le gênait prodigieusement parce qu'il s'était aperçu trop tard qu'il dépendait entièrement de son bon plaisir, dette haine, au dire de Psellos, devint maladive. Cet insensé ne pouvait plus se contenir quand il entendait dans les cérémonies publiques, si fréquentes à Byzance, au Palais comme à l'Eglise, proclamer le nom de Zoé avant le sien dans les acclamations populaires officielles. Vivant dès le début complètement séparé de la hasilissa, non seulement il n'avait plus avec elle aucune communication, mais il lui refusait tout argent, alors que cependant le trésor impérial était son bien à elle. Finalement il l'interna presque de force au Gynécée du Palais où elle fut gardée comme une prisonnière par des serviteurs à lui, gens pleins de brutalité. Ses femmes furent éloignées et n'eurent plus permission de la servir. Même Michel faisait à tout instant fouiller le Gynécée sous prétexte de conspiration.

Skylitzès, aussi Glycas, nous fournissent ici quelques autres détails que Psellos, probablement de propos délibéré, a laissés dans l'ombre. Le jeune basileus, nous disent ces chroniqueurs, était constamment excité contre Zoé par son oncle Constantin qui lui-même l'était de loin par l'eunuque Joannès, tant que celui-ci vécut dans son lointain exil. Joannès était-il sincère et continuait-il, malgré l'indigne conduite de son neveu à son égard, à vouloir obstinément, même en sa misérable personne, la grandeur de leur famille, ou bien voyait-il simplement, dans ces tristes délations contre sa souveraine légitime, un moyen de rentrer en faveur auprès du nouveau basileus et d'être rappelé par lui de son cruel

:iiO LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA

éloignemenl ? Je serais fort embarrasse pour répondre. Voici les termes mêmes dont se sert Glycas : « Constantin ne cessait de répéter au basileus ce que Joannès de son côté ne cessait de lui écrire, qu'il lui fallait à tout prix se défaire de Zoé pour éviter d'être empoisonné par elle comme l'avait été son oncle le Paphlagonien. » On voit qu'il n'avait pas suffi à cet infortuné Michel IV d'avoir été si terriblement malade toute sa vie pour être en droit de mourir de sa mort naturelle. On voulait à tout prix, dans cette agonie pourtant si naturelle, voir la main de la malheureuse impératrice. Combien il devient difficile pour l'histoire de se mouvoir avec quelque certitude parmi ces obscures intrigues de Palais et de Gynécée. Skylitzès poursuit ici son récit dans les mêmes termes que Glycas. « Le basileus, dit-il, était constamment sollicité par les lettres de l'Orphanqtrophe exilé et par les conseils du tout-puissant nobilissime de se défier de la basilissa. » « Prends garde, lui répétaient à l'envi ces deux acolytes, de ne point subir le sort que Zoé a infligé non seulement à ton malheureux oncle, mais déjà à son prédécesseur, le non moins infortuné Romain Argyros, tous deux empoisonnés par elle. Saisis n'importe quel prétexte pour te débarrasser d'elle en la devançant dans ce rôle d'assassin. » Le Kalaphate, qui n'avait guère la tête solide, fut tôt affolé par ces incessantes insinuations. 11 ne rêva plus que de se débarrasser de cette princesse gênante.

Bientôt, jetant entièrement le masque, ce précoce criminel résolut de profiter de la faiblesse de la vieille souveraine pour l'expulser du Palais Sacré et demeurer, en l'exilant, seul maître de l'Empire. J'ignore s'il conçut à lui seul ce plan audacieux autant qu'insensé qui allait causer sa perte, ou s'il y fut tout d'abord poussé par son oncle le nobilissime ou quelque autre de ses obscurs familiers. Tout est mystère dans ces existences de souverains d'Orient enfouis au fond de leur Palais d'où ils faisaient secrètement mouvoir les fils de leurs abominables et ténébreuses intrigues.

« Michel, dit le chroniqueur byzantin Skylitzès, décidé à commettre ce forfait vraiment parricide contre sa bienfaitrice, voulut auparavant tàter encore une fois le pouls à l'opinion publique, surtout s'assurer jusqu'à quel degré il pourrait compter sur les sympathies de la foule urbaine

PRO( EHiSIO \ DE LA « Ql l- 1 VO//O .

donl la complicité, du moins l'abstention, lui étail indispensable pour mener à bien le crime qu'il méditait. A la procession solennelle «lu jour de Pâques, nui tombait, cette année, le II avril, il t'ul forl bien accueilli par la populace lors de son passage solennel à travers la cité pour se rendre a Sainte-Sophie I . Aussi, le dimanche suivant, IS avril, dimanche de la Quasimodo, décida-t-il d'assister à l'autre grande procession, qui -'• rendail ce jour-là du Palais au temple illustre des Saints Apôtres, panthéon des ba-ileis, aujourd'hui la magnifique Mosquée du Conquérant. Il s'y rendit en pompe, revêtu du costume impérial des grands jours, diadème en tête, escorté par la foule immense des sénateurs et des hauts dignitaires.

Quel rêve pour cet intime parvenu, hier encore le dernier des inconnus perdu dans la foule anonyme! Toute l'infinie population de Constan-

tinonle la Ville ""ll'dée PORTE DE LA MOSQUÉE de Kasandjilar, ancienne

église byzantine a Salonique, construite par le tarmaqae de Dieu, l'acclamant, se et « catépano o d'Italie Christophoros sons le règne île . Constantin 17// — Voy. la vign. de la p. 5.7 — (Phot.

pressait sur le passage œmman. par M. G. Millet.) de l'admirable cortège,

à travers les rues merveilleusement parées. Seule, la basilissa Zoé était absente, ce qu'expliquait, du reste, suffisamment l'étiquette farouche du Gynécée impérial. Sur le parcours de la procession, les maisons étaient, comme de coutume en ces occasions solennelles, ornées des plus beaux objets d'orfèvrerie en métal précieux, tendues d'étoffes somptueuses brochées d'or et d'argent, dette fuis encore, le jeune basileus, à sa grande joie, fut accueilli Imil le bmg de sa route par

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l Voy. Michel Attaleiates. op. cit., p. \i.

342 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THÉODORA

des acclamations enthousiastes. II semblait vraiment que l'âme de tout ce peuple fût allée à lui sans retour. Ce fut cela même qui le perdit. Le malheureux prit pour lui seul tous ces cris d'allégresse qui ne s'adressaient qu'au collègue couronné de l'héritière naturelle et bien-aimée de l'Empire. Complètement trompé, il rentra joyeux au Palais, décidé à agir incontinent.

« Michel, dit de son côté l'historien Psellos, avait résolu de chasser Zoé du Palais. Il fallait à cette bète fauve pour lui tout seul la demeure séculaire des basileis (1). Une fois cette idée logée dans son étroit cerveau, il ne songea plus qu'aux moyens d'exécution. Il communiqua d'abord son dessein aux plus audacieux parmi ses familiers. Puis, il interrogea de même ceux en qui il croyait pouvoir mettre quelque confiance ou qu'il estimait plus avisés. Les opinions furent très partagées. On alla jusqu'à le décourager parce que les astres interrogés demeuraient hostiles. Michel écoutait ces divers avis avec gravité. Surtout il consultai! les astrologues. » Psellos poursuit en nous racontant que cette classe d'intrigants était encore fort nombreuse à celte époque à Byzance. Il dit en avoir connu personnellement plusieurs. « Ce n'étaient point des savants. Ils se souciaient fort peu de connaître les résultats de la science, qu'ils ignoraient du reste absolument. Ils prédisaient tout simplement l'avenir en dressant des horoscopes à cet effet. » « Si je parle d'eux aussi sévèrement, dit notre écrivain, c'est que j'ai moi-même étudié longuement leur prétendue science sans pouvoir jamais arriver à me persuader que les choses humaines étaient vraiment gouvernées par la marche des astres. » Les réponses de ces charlatans au sujet de l'opportunité de l'acte criminel que méditait Michel furent, parait-il, si absurdes, si hésitantes, que celui-ci finit par éclater de rire. Se gaussant de leur fausse science: « Allez au diable, leur cria-t-il; moi, avec un peu d'audace, j'en ferai bien plus que vous avec tout votre piètre savoir. »

Aussitôt après le retour de cette procession aux Saints-Apôtres, durant laquelle il avait cru si bien tenir la faveur populaire, dans cette même journée du 18 avril, le basileus se mit à l'œuvre. Le misérable n'y

(1) « îv £-/oi |iovoç 6 8r|p èv tqîî {SaTÙ.Eioi; aûVÇeaOai. »

ZOE DÉPORTÉE I PRINKIPO

alla poinl de main morte. Il accusa simplement la basilissa d'avoir voulu le faire empoisonner, le toul avec îles détails inventes aussi invraisemblables qu'effrontés et ridicules. Zoé, qui, ne se doutant de rien, ignorait ces turpitudes, se vil subitement, par ordre de s<>n abject collègue, arrachée de force cette même nuil de ce Palais Sacré où se- ancêtres régnaient depuis des siècles. Un simulacre île jugement rendu sur le témoignage infâme de quelques Taux témoins la déclara convaincue du crime de lèse-majesté et la condamna à la déportation immédiate dans un monastère des lie- ! Avant qu'elle ne tût revenue de sa stupeur, on la jeta, en pleine nuil, sur un navire, avec une unique suivante. Alors, 'legens désignés à cet elfet, après avoir coupé sa chevelure grise, sur l'ordre exprès du basileus, la transportèrent dans un des monastères de Prinkipo, la plus grande des îles des Princes, où elle fut enfermée comme religieuse. Tout ceci n'avait pas pris plus de quelques heures. Pour s'assurer que leurs ordres avaient été bien exécutés, Michel et son principal conseiller, le nobilissime, avaient ordonné qu'on leur rapportât la chevelure impériale I .

Ceci esl le récit de Psellos. Skylit/.ès ajoute ce détail que, quelques heures auparavant, alors qu'il venait de rentrer au Palais, au retour de la procession des Saints-Apôtres, le basileus avait expédié au patriarche Alexis, dont il se défiait, probablement parce qu'il le savait favorable à la basilissa, l'ordre de se rendre dans son monastère du Stenon, sur le Bosphore, et d'y demeurer jusqu'au lendemain pour y attendre l'arrivée du basileus. En même temps, il lui envoyait la grosse somme de quatre livres d'or comme dédommagement et parce qu'il se disposait à lui choisir sous peu un successeur (2). Il semble que le vieux prélat n'ait opposéaucune résistance immédiate à ces volontés du basileus. Nous verrons cependant qu'il ne demeura pas inactif.

L'historien musulman Ibn el-Athir nous fournit ici un renseignement inédit des plus importants qui va mieux nous expliquer l'attitude

(1) Psellos semble dire qu'on ne coupa les cheveux de la basilissa qu'un peu plus tard et que le basileus aurait bien voulu la faire tuer de suite, au lieu de la faire ^i-uleraent raser. Manassès, Ephrem, Michel Attaleiates ajoutent que plusieurs n erubres de la famille de Zoé furent châtrés à cette occasion, que Théodore, elle aussi, fut envoyée aux iles des Princes.

(2) Ce dernier détail est de Glycas.

344 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODOH 1

du patriarche. On sait qu'on ignore encore à quelle source cet auteur du xiume siècle a puisé les renseignements très précieux qu'il nous fournit sur quelques événements de l'histoire hyzantine aux xme et xiDie siècles. Donc, lbn el-Alhir, racontant le drame du mois d'avril 1042 à Constantinople, dit que .Michel le Kalaphate, après avoir fait déporter Zoé à Prinkipo, voulut aussi se débarrasser du patriarche pour ne point être gêné par lui dans les projets qu'il méditait. Il lui demanda de lui offrir un festin dans un monastère de la banlieue de la capitale, promettant de s'y rendre. Le patriarche s'exécuta et se rendit en ce lieu pour les préparatifs du festin. Alors le basileus envoya dans ce monastère une fouir de soldats des hétairies barbares, bulgares et russes, avec ordre de tuer secrètement le patriarche. Ces mercenaires partirent de nuit et attaquèrent le monastère, mais le patriarche leur ayant fait distribuer beaucoup d'argent, réussit à s'échapper furtivement et à rentrer en ville où il fit aussitôt sonner les cloches pour soulever le peuple contre le basileus. Ce très curieux récit confirme deux faits importants que nous ne pourrions que soupçonner si nous nous en tenions aux chroniqueurs byzantins : à savoir la participation capitale du patriarche à l'émeute contre Michel V et la sympathie profonde des mercenaires russes à l'endroit de la basilissa en même temps que leur attitude d'abord louche puis ouvertement hostile envers le prétendant (1).

Psellos raconte encore avoir entendu dire par quelques-uns des témoins de ce drame, dont la rapidité avait dépassé toutes les prévisions, que lorsque le navire qui emportait la pauvre Zoé vers l'île de Prinkipo, distante de quelques milles à peine, eût gagné le large, celle-ci, apercevant au loin, dans la brume matinale, les bâtiments du Grand Palais Sacré où s'était écoulée toute son existence déjà longue, se souvenant de son père Constantin VIII et de ses glorieux prédécesseurs, basileis des Romains depuis cinq générations, fondit en larmes. Songeant à son oncle, l'illustre empereur Basile, cet homme qui avait rendu de si grands services à l'Empire, qui avait brillé entre tous les basileis, elle lui tint ce touchant discours, entrecoupé de gémissements : « 0 toi, mon oncle et

(1) Wassiliewsky, La droujina vseringo-russe, etc., -' art., p. 446.

I IMENTATIONS DE ZOE 343

iiiun souverain, quand je naquis lu m'enveloppas de tes mains dans les langes impériaux, puis tu m'aimas el me comblas « 1 1 ■ faveur- plus qu'au-

i-i Ii' mes sœurs parce que je te ressemblais d'une manière frappante,

ainsi que je lai entendu dire cent luis par ceux qui t'avaient connu dans la jeunesse. Que de lois en m'embrassant, lu m'as dit : •■ Mon enfant, vis de longues années |">ur la gloire de notre famille, sois-lui une semence

EGLISE BYZANTIXE jde Saint-Barnabe prés Sakimine dans Vile de Chypre. — Intérieur de l'église. — I'h<>r. commun, par M. C. Enlart.)

divine et une joie précieuse! i Tu m'élevais ainsi, rêvant des plus grands projets pour mon heureux avenir. Hélas! tes espoirs ont été déçus. Car me voici déshonorée et avec moi le nom île tous les miens. .Me voici condamnée comme une vile criminelle pour un crime infâme que je n'ai point commis! .Me voici chassée par la force du Palais de mes pères, ignorante du lieu où je vais être conduite, ne sachant si je ne vais point être livrée aux hèles ou noyée dans ces flots qui m'environnent. Oh! mon oncle, du liant du ciel, veille sur moi, sauve les jours de la misérable

:U6 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE Et J'IIÉÛDORA

Quel drame inouï autant que soudain. Voici donc, à la suite de cette incroyable révolution de Palais, la Porphyrogénète Zoé, tout à l'heure basilissa d'un immense Empire, héritière de tant de souverains, maintenant misérable nonne tonsurée dans un de ces fameux couvents des lies qu'on aperçoit de Constantinople au loin à l'entrée de Marmara et où tant de princes et de princesses, tant d'illustres victimes, la grande Irène entre autres, étaient venues avant elle gémir sur la fragilité des choses humaines. Au dire de Psellos, la vieille souveraine, qui semble vraiment avoir eu quelques beaux côtés de caractère, prit tout d'abord son dur exil en patience. « Elle avait eu, nous dit-il, durant cette courte et tragique traversée, si terriblement peur d'un pire destin, qu'elle fut comme soulagée de voir qu'on n'en voulait pas à ses jours. Elle parut même se résigner à son triste sort, décidée, du moins en apparence, à ne plus vivre désormais que pour Dieu. » « Elle ne pouvait guère faire autrement, ajoute philosophiquement le chroniqueur, car elle se trouvait bien pieds et poings liés aux mains de ce terrible Michel. Elle se mit immédiatement en prières, bénissant Dieu qui l'avait sauvée d'un péril mortel, devenue une humble religieuse, victime offerte, je ne sais si ce fut à Dieu, mais certainement à la fureur de ce basilens qui avait imaginé et ordonné ce honteux guet-apens. »

Le prochain acte de cette tragi-comédie suivit immédiatement le premier. Le basilens, toujours uniquement préoccupé de se conserver la faveur populaire, tenta de justifier sa conduite en lui donnant une consécration publique quasi-officielle. Dès les premières heures du jour, après cette nuit sinistre, le lundi 19, Michel V convoquait les sénateurs en séance solennelle et leur débitait le plus mensonger récit, affirmant que Zoé avait constamment lenlé de le faire empoisonner, que lui, la soupçonnant dès longtemps, l'avait à maintes reprises surprise sur le fait, mais que, mû par un sentiment de pudeur, il avait hésité jusqu'ici à en informer le Sénat. Les sénateurs, troupeau docile, donnèrent tout naturellement un blanc-seing à ce misérable basileus, approuvant effrontément sa conduite à l'endroit de sa souveraine.

Ce fut ensuite le tour du peuple de la capitale, infiniment plus difficile à convaincre. Pour tenter de calmer la colère populaire à l'ouïe

EXPLOSION DE LA II REUR POPl 1 \ll:i ;,:

de l'attentat commis contre cette souveraine tant aimée, un i pittakion », sorte de manifeste officiel, c'esl Michel Attaleiates qui nous apprend ce détail, Fut en liât <■ promulgué, motivant el justifiant la conduite iln basileus, noircissant Zoé, liant tout sur le i ipte de la

pauvre femme. Le Préfet de la Ville en personne, entouré d'une nombreuse garde année, en donna lecture à haute voix à la foule immense accourue dans le vaste Forum de Constantin.

Ce « pittakion m disait en substance, parlant par la bouche du basileus : « La basilissa Zoé, que j'ai surprise conspiranl contre ma personne, a été déportée par mon ordre. J'ai également clia--e de IKidise le patriarche Alexis qui était de connivence avec elle. Quant à vous, mon peuple, si

vous persistez, comme je l'espère, dans vos bonnes intentions à i

endroit, vous recevrez de moi de grands bienfaits et de grands honneurs et vous vivrez d'une vie assurée el tranquille! »

Psellos, dit que, dans la foule, beaucoup de gens avaient été gagnés pour applaudir bruyamment à cette communication. On espérait enlever ainsi les suffrages de la masse. Michel était même si assuré du succès, si convaincu que le peuple accepterait tacitement, à l'exemple du Sénat, l'exil de l'impératrice, qu'il était allé se délasser de ce que notre chroniqueur appelle ironiquement ses « travaux héroïques », aux jeux du Cirque. Le jeune basileus se trompait lourdement, et le châtiment de son crime allait être aussi brusque que soudain, de plus infiniment dramatique.

a La terrible explosion de fureur populaire qui suivit immédiatement la communication maladroite du Kalaphate, a-t-on dit avec raison (1), lit sur les témoins oculaires l'impression la plus profonde, la plus extraordinaire. Psellos, qui fut de ceux-là, inaugure le récit qu'il en va faire par un préambule solennel, « comme il en faut, dit-il, pour les plus grandes scènes historiques, si grandes que l'exposé en dépasse les forces humaines ». 11 parle, en somme, de ce soulèvement fameux en termes qui ne seraient pas déplacés pour le récit d'un événement tel que les débuts de la grande Révolution française (2). »

1 Bury, op. cit.. 2* art., p. 254.

(2) < Tr> aiyx Èxeîvq xr. or.uoT'.fiJTaTV/ ù-i-z't ii') \ u-j'ïtt^ov. >i

348 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA

« Pour ce qui va suivre, poursuit-il en son langage ampoule, tout discours humain demeure inférieur à la grandeur des faits et l'esprit de l'homme ne peut arriver à comprendre les décrets de la Providence. Je juge des autres pur moi-même. Pas plus le poète inspiré divinement, que le rhéteur «à l'éloquence entraînante, au langage plein d'art, ou le philosophe à la vaste érudition, expert à connaître les causes surnaturelles des événements et à savoir tout ce qu'ignorent les autres, ne saurait parler dignement, chacun avec les qualités ou brillantes ou grandioses et pénétrantes qui le distinguent, d'événements aussi extraordinaires. Aussi n'aurais-je jamais osé tenter de raconter ce drame, s'il ne s'agissait précisément là de l'événement le plus considérable de toute cette période historique que j'ai entrepris de narrer en détail. C'est ce qui m'a enhardi, moi, chétif navigateur, à naviguer sur cet océan redoutable. Je vais donc remémorer de mon mieux les événements qu'amena la vindicte divine aussitôt après l'exil de la basilissa. »

C'est, en effet, dans cette fameuse sédition populaire contre le Kalaphate et son oncle le nobilissime, que le chroniqueur précieux entre tous pour toute celte période, le fameux Michel Psellos, apparaît pour la première fois comme jouant lui-même un rôle dans les événements extraordinaires qui vont se pressant autour de lui, rôle d'abord insignifiant, mais que nous allons voir sans cesse grandir. Il est indispensable d'indiquer ici, en quelques mots, les origines de cet homme considérable. Je ne ferai pour cela que résumer le plus brièvement possible les débuts d'un article que lui a consacré M. Rambaud (1) à propos de la publication de ses œuvres par M. C. Sathas (2) et aussi un excellent mémoire de M. Br. Rhodius publié en 1892 sur le même personnage et sur sa correspondance (3).

« Il est, dit M. Rambaud, à l'époque plus déshéritée qui suivit la grande époque de Basile II le Bulgaroctone, un homme qui résume en lui-

(lj Michel Psellos, philosophe et homme d'État byzantin du XI"" siècle. Sa vie et ses œuvres d'aprèx la récente publication de M. C. Sathas. Revue Historique, I. III, pp. 241 sqq.

(2) Torues IV et V de la Bibliotheca grseca medii sévi, Paris, 1*74 et 1876.

(3) Br. Rhodius, Beitr. zur Lebensgesch. une zu den Briefen des Psellos, Plauen i. V., 1892. — Voy. encore W. Fischer, Beitrarge z. hist. Kritik des Léon Diakonos und Michael Psellos, Innsbruck, 1886,

MICHEL PSELLOS

même i r cette période les mérites comme les défauts de l'espril grec:

i-'c-l Michel Psellos, homme d'Étal influent el fécond polygraphe. Son nom esl depuis longtemps célèbre, mais son caractère et son rôle historique ne nous sonl bien connus que grâce aux dernières publications faites de ses œuvres el de ses lettres. Les éruditsdu

wiii siècle, envoyant

se multiplier les ouvrages attribués à Psellos, remarquant qu'ils portaient à la fois sur une foule de sujets et formaient comme une vaste encyclopédie, avaient admis l'existence de plusieurs Psellos. En réalité il y en eut deux : niais nous n'avons à nous occuper que du Psellos de Constantinople, qui fut le grand savant, le Photius du xime siècle. On a de lui «les centaines d'opuscules sur les sujets les

plus divers, une inulti- ÉGLISE de la Nea Moni de Chio construite sous le régn, l I A 1 ti A I" Constantin Monomaque. — Décoration ■!•■ marbres incrustés

./-■ / 1 coupole prin npat \ — | Strsygowshi, tsys. Zetfôc/w., \ . i

cours, des poésies et

enfin une Histoire qui affecte le caractère tout personnel île mémoires I .

Son prodigieux labeur littéraire, qui s'accommodait cependant d'une vie

1 i'.'. -i cette Histoire à laquelle j'ai déjà fait, à laquelle je ferai surtout d'incessant* el si précieux emprunts. FM- a plus que doublé mis connaissances sur cette époque à peine connue du moyen âge byzantin. Elle lut écrite par Psellos comme suite a celle de Léon Diacre, tré, probablement sur la demande formelle du basileus Constantin Uukas en personne. Voy. Fischer, Beitrxge, etc., pp. 359 sqq., qui in^Ute (p. 368) sur le caractère nettement officiel de cet écrit, surtout pour la fin.

3i>0 LES PORPHYROGENETE& ZOE ET THEODORÂ

toute d'action, fait penser à Voltaire. Comme lui, il excellait à tourner des petits vers, comme à disserter sur la physique ; comme lui, il a touché à tout; il a une verve caustique, une curiosité universelle; il fut pour son siècle un penseur hardi et un philosophe singulièrement novateur. Ministre ou confident de quatre empereurs et de trois impératrices, écrivain et orateur célèbre, en relation avec tous les hommes d'État et tous les hommes d'esprit de l'époque, ses brochures, ses discours, sa correspondance, son Histoire surtout, que j'appellerai ses « Mémoires pour servir à l'histoire de son temps » constituent la source d'informations la plus considérable sur tout le mouvement politique et intellectuel. Ces riches matériaux ont été longtemps presque ignorés. Une sorte de mauvais sort, depuis tant de siècles, retenait l'écrivain byzantin dans le sommeil du manuscrit. M. Sathas a enfin rompu le charme et consacré aux écrits historiques et politiques de Psellos deux volumes de sa Bibliothèque (1), à l'aide desquels il est devenu possible de reconstituer

l'histoire non seulement de ce fécond polvgraphe, mais aussi celle île son temps. »

« Constantin Psellos, car ce n'est qu'après son entrée en religion qu'il adopta le prénom de Michel, naquit en Fan 1018 dans cette Byzance même où il devait passer presque toute sa vie et qu'il a tant chérie (2). Sur sa famille, nous trouvons de précieux renseignements dans le tou-

(1) Le tome IV comprend, outre une précieuse préface de l'éditeur, l'Histoire ou les Mémoires de Psellos, Histoire publiée d'après un unique manuscrit infiniment incorrect, conservé à la Bibliothèque Nationale (manuscrit n° 1712), plus ses éloges funèbres de Michel Kéroularios, de Constantin Likhoudès et de Jean Xiphilin, tous trois amis et contemporains de Psellos, tous trois aussi devenus successivement patriarches de Constantinople. « Le style de Psellos est très obscur . il abonde en réticences calculées. Psellos est à la fois maniéré comme un sophiste et boutonné comme un courtisan; il veut qu'on l'entende à demi-mot, alors que nous avons perdu la clef de beaucoup de ses allusions. » — Le tome V (Pselli Miscellanea), outre un « prologue ■> fort important du savant éditeur, comprend l'éloge funèbre de la mère de Psellos et de quelques autres personnages, des panégyriques de Constantin Monomaque et du métropolitain Jean Mauropos d'Euchaita, des écrits polémiques en vers et en prose, beaucoup de ses lettres inédites adressées à tous les hauts personnages de l'époque, basileis et autres, d'autres opuscules enfin. Voy. à ce sujet : Fthodius, op., cit., pp. 12 sqq.

M. Sathas a donné une nouvelle édition très améliorée de l'Histoire de Psellos dans la collection des Byzantine Texts, éditée par M. J.-B. Bury : The hislory ofPsellus, Londres, 1899. C'est de cette édition que je me suis constamment servi.

Voy. encuri- un chapitre fort intéressant sur psellos dans Neumann, op. cit., pp. SI à 94.

(2) Voy. cependant Rhodius, o/>. cit., note 5 de la p. 1, et Krumbacher, op. cit., 2ie éd., p. 433. Il naquit probablement à Nicomédie.

MU II ri PSELLOS 351

chanl éloge Funèbre ou o enkomion •• qu il a consacré à sa mère. Il qous apprend que son père descendait d'une race qui avaii compté des patrices el des consuls : mais, comme c étail le cas de beaucoup de nobles byzantins, sa fortune ne répondait pas à sa naissance. Les nobles grecs n'avaient pas les préjugés de ceux d'Occidenl : il chercha dune dans un petit commerce li' pain de sa famille. Psellos i - a tracé en quelques lignes déli-

cieuses le portrait paternel physique et moral, celui de la mère aussi, femme en tous points supérieure, el ces deux portraits nous en disent plus sur l'intérieur d'un ménage byzantin à cette époque que bien de longs récits. Les pan nts de Psellos s'étaient imposé les plus grandes privations pour lui permettre de continuer ses études. Ils furent dédommagés par les progrès de l'enfant. 11 semble qu'on faisait d'assez fortes humanités dans les écoles secondaires de Constantinople, puisque Psellos savait toute Ylliade par cœur el pouvait en expliquer la prosodie, les tropes et toutes les ligures. Quand il rentrait à la maison, sa mère se chargeait du rôle de répétiteur. C'est en termes émus et charmants qu'il m mis t'ait l'éloge de celte admirable femme dans ce rôle si doux pour un cœur maternel.

« D'écolier, Psellos allait devenir étudiant. Malheureusement, il eut la mauvaise chance de tomber justement sur cette période d'abaissement intellectuel qui s'étend jusqu'à Constantin Monomaque. Les grands établissements d'instruction fondés par Constantin Porphvrogénète étaient tombés au plus bas. Le gouvernement ne faisait plus rien pour les hautes études et les professeurs étaient bien obligés de vivre de leur enseignement. Ni les brillantes dispositions du jeune élève, ni les supplications de sa mère, ni les présages d'avenir qu'elle invoquait ne pouvaient leur tenir lieu d'honoraires. Ce fui un grand désespoir pour elle quand son lil> fut obligé de suspendre ses études. Mais qu'y faire? Le ménage était pauvre, et Michel avait une sœur aînée qu'il adorait et qu'il fallait doter. Il dut accepter une place de clerc auprès d'un haut personnage qui allait remplir dans une province d'Occident les fonctions de « kritis » ou juge. 11

raconte qu'à cet! ;casion il vit pour la première fois les murailles et les

tours fameuses de sa ville natale, la campagi nlin ! II avait alors seize

ans !

352 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET TIIÉODORA

« Il venait à peine de quitter Gonstantinople quand ses parents perdirent leur fille. Dans cette cruelle épreuve, c'était leur seule consolation que de pouvoir rappeler leur fds auprès d'eux. Les raisons d'argent et de famille qui les avaient obligés à l'éloigner n'existaient plus. Il y avait place pour lui à leur foyer désolé. Psellos nous raconte en ternies saisissants l'atroce douleur de son retour, les premières larmes dans les liras de ses parents éplorés faisant des lamentations sur la tombe de leur fille, Sun évanouissement à l'ouïe de l'affreuse nouvelle qu'on lui avait tenue cachée. Sa mère, dans son désespoir, s'était consacrée à Dieu et avait revêtu le manteau noir et le voile des religieuses. Elle s'établit en un ermitage auprès de sa morte bien-aiinée, pleurant pour la défunte, suppliant la Tbéotokos de préserver le fils qui lui restait. Son mari, avec sa docilité habituelle, suivit son exemple. Rien n'était plus ordinaire à Gonstantinople que ces sortes de renoncements. Tout Byzantin était une manière de frère lai qui n'attendait qu'une occasion pour entrer en religion. Le couvent était la retraite ordinaire des fonctionnaires, des hommes de guerre; il était l'asile obligé des courtisans disgraciés, des empereurs déchus, des impératrices veuves, des princesses impériales qui n'avaient pas trouvé de mari. On ne s'en faisait pas l'idée austère et elfrayante qu'on s'en fait chez nous, — surtout depuis la Révolution. Il ne s'élevait pas une barrière entre la vie du monde et celle du cloître. On entrait au couvent, on en sortait.

« La mère de Psellos, devenue religieuse, n'abandonne pas son fils. Installé près du monastère, Michel continue ses études, suit les cours des professeurs en rem un et revient le soir travailler auprès d'elle. Le manque d'argent l'obligea encore une fois de prendre un emploi. Il suivit un collecteur d'impôts qui se rendait dans sa perception du Ibènie de Mésopotamie. Mais Gonstantinople exerçait sur lui une véritable attraction. Il était né Byzantin ; la province était pour lui une espèce d'exil. Il sentait d'ailleurs que c'était seulement à Constantinople qu'il pourrait compléter ses études et que là seulement la fortune pourrait tenir les promesses d'avenir dont il avait pris acte. Il y revint après une courte absence. Estimé de ses professeurs, qui avaient noms Nikétas, Jean Mauropos, le futur métropolitain d'Euchaïta, admiré de ses camarades, il eut bientôt

UOS ÛQUE BYZANTINE de l'église du couvent de DapTini, près d'Athènes. — Le Baptême da Christ. - XI Siècle. - (Millet, Hf'-Études, C. 1371. ,

354 LES PORPHYROGÈNÈTES ZOÉ ET TIIÊOI>Ol:.\

une certaine notoriété dans le quartier des écoles. 11 se lia avec de nobles condisciples comme Constantin Dukas, dont la protection devait lui être utile un jour, surtout avec d'autres escholiers aussi pauvres que lui comme Jean Xiphilin de Trébizonde (1) ou Constantin Likhoudès (2), qui par leur travail allaient s'élever aux premières dignités de l'Eglise et de l'État.

ce Psellos, ayant terminé ses études de philosophie, voulait apprendre le droit qui lui ouvrait l'accès de carrières plus lucratives. Ne pouvant paver les leçons des professeurs, il s'entendit avec son ami de cœur, l'étudiant Xiphilin qui avait appris le droit et qui désirait étudier la philosophie. Les deux amis organisèrent une sorte d'enseignement mutuel : Xiphilin, élève de Psellos pour la philosophie, et Psellos, élève de Xiphilin pour le droit, devaient également faire honneur à leur répétiteur. La philosophie servit à élever l'un jusqu'au trône de patriarche œcuménique ; le droit conduisit l'autre dans le Conseil des ministres de l'Empire. En attendant, Psellos put débuter au barreau où sa facilité de parole et son esprit ingénieux lui assurèrent aussitôt une grande renommée. II allait passer bientôt au service de l'Etat. Michel V le Kalaphate, avait, dès son avènement, appelé au ministère d'Etat Constantin Likhoudès (3), et celui-ci fit la courte échelle à son ancien camarade Psellos. Il le fit d'abord nommer « kritis » ou juge à Philadelphie en Asie (4), puis le rappela dans sa chère Constantinople et l'attacha au Palais en qualité d' « hypogrammateus » ou d'attaché au secrétariat sous la direction du « protoasecretis » (o). C'est ici que nous le retrouvons dans cette journée terrible que je vais décrire et qui devait voir la restauration de Zoé et de sa sœur Théodora et la chute et le supplice du misérable Kalaphate. Ce

(1) Sur ce personnage célèbre, voy. Fischer. Studien z. bi/z. Gesch. d. elflen Jahrh., partie 1, pp. 1" à 49, Joannes Xiphilinus, patriarch ». Cp. Psellos a fait son éloge funèbre (Sathas, IV, pp. 421-462).

(2) Psellos a fait également son éloge funèbre (Sathas, IV, pp. 388-420).

(3) Voy. Sathas, IV, p. 398.

(4) Voy. Rhodius, op. cit., note 2 de la p. 3.

i Psellos se maria, vers ce moment-là, avec une byzantine d'excellente naissance, de race impériale. Voy. Rhodius, op. cit., p. 3. Voy. encore sur la biographie de Psellos : Miller, Journal des Savants, numéro de janvier 1875, pp. 13 sqq. Voy. surtout dans Krumbacher, op. cil.. 2'i' éd., les divers articles sur Psellos et ses écrits, en particulier celui de la p. 433. — M. P. Bezobrazov a publié à Moscou, en 1890, une biographie de Michel Psellos.

SOI l 1. I EMENT P0PULAIR1 355

fut, nous Talions voir, une grande journée pour le jeune sous-secrétaire d'Etat, alors âgé d'environ vingt-quatre ans. liés le malin, il ne cessa de courir du palais de Zoé au couvent habité par Théodora, se poussanl, intriguant, observanl d'où venail le vent, se ménageant entre les partis, surtout rassemblant les éléments de ses mémoires célèbres devenus pour nous une source si nouvelle, si infiniment précieuse pour la connaissance de ces faits dramatiques.

Je passe au récit îles événements I : Suivant Psellos, qu'il faut d'ordinaire préférer puisqu'il fut le témoin oculaire de cette révolution fameuse, il se serait écoule au moins deux fois vingt-quatre heures entre la lecture du « pittakion » impérial au Forum de Constantin et la grande explosion de la fureur populaire. Toutefois, il semble qu'en ce point particulier Skylitzès ait davantage raison, qui raconte que les troubles de la rue éclatèrent presque aussitôt et faillirent coûter, sur cette place même du Forum, la vie au malheureux Préfet de la Ville. Je n'ai pas les (déments pour décider entre ces deux récits qui ne varient du reste guère que dans ces détails. Je les donne ici consécutivement :

Voici d'abord celui de Skylitzès : «. Lorsque le Préfet eût achevé la lecture du « pittakion » devant la foule immense assemblée, on entendit soudain une voix tonnante s'écrier, sans qu'on sût d'où elle venait : «Nonne voulons pas de l'impur 2 Kalaphate pour notre basileus. Nous voulons la légitime héritière du trône, notre mère Zoé! » Et aussitôt, tout d'une voix, le peuple entier se mit à vociférer à grands cris : « Mort, m. ri au Kalaphate ! » et autres imprécations effroyables (3). En même temps, ces milliers d'hommes, saisissant qui un caillou, qui un bâton ou un escabeau, se nient sur le Préfet. Peu s'en fallut que l'infortuné patrice ne fût assommé. 11 avait nom Anastase et avait jadis été un des familiers du basileus Constantin, près de labasilissa. Heureusement qu'il put échapper aux émeutiers et s'enfuir en hâte. r>

Le récit de Psellos, pour en arriver à cette même fin de l'attaque du

I Je me suis beaucoup aidé pour ce récit et la suite des événements de l'excellent mémoire de M. II. Msedler, intitulé : Théodora, Michael Stratiotikos, haak Komnenos, ein Stûck byzantinischer Kaisergeschichte, 1894.

^ Littéralement « crxaupôitatr,? \ contempteur de la Croix. (3) Voy. Cédrénus, p, 878.

3S6 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THÉODORA

Palais par la foule constantinopolitaine, n'en est pas moins sensiblement différent pour les commencements de la sédition. Je reprends ici, dès le début, le texte précieux de ce témoin oculaire :

« Durant que Michel se laissait aller à la joie, se félicitant du succès du plan qui lui tenait tant à cœur, se prélassant aussi dans la satisfaction béate de sa vanité, l'orage s'en allait grondant et grossissant dans l'immense ville. L'infini mouvement des affaires, le va-et-vient des plaisirs avaient à la fois subitement et partout cessé. Partout la foule commençait à s'agiter furieusement. Tous les âges, les sexes, toutes les classes se groupaient, proférant des murmures de plus en plus violents. A chaque moment l'attitude de cette multitude devenait plus menaçante et qui d'abord avait parlé tout bas maintenant exprimait tout haut sa fureur. A mesure que l'on connaissait mieux l'infortune si subite de la basilissa et l'audace de son bourreau, un sombre voile de douleur et de colère semblait s'étendre plus lourdement sur la cité comme c'est le cas lors des grandes calamités publiques. Une morne tristesse accablait toutes les physionomies.

« C'était vers l'heure de midi du lundi 19 avril. Personne ne se contenait plus. Les murmures étaient devenus des vociférations. Les moins violents déclamaient sur les places publiques et avaient déjà composé sur l'événement des « tragoudia » ou chansons historiques populaires. Le désir d'abord vague de venger la basilissa exilée avait pris rapidement une forme aussi définie que violente. Toutes les classes rivalisaient de colère, prêtres, hauts fonctionnaires, jusqu'aux membres de la famille du basileus, les ouvriers aussi, toute la populace enlin. Chacun se préparait à une lutte sans merci. Fait inliniment plus grave, les troupes de la garde tauroscythe, les fameux mercenaires russes ou vaerings, celles d'autres nations barbares encore, ne contenaient plus leur colère. Bref, ces vaillants, comme chacun dans la cité, étaient prêts à donner leur vie pour la basilissa bien-aimée, victime d'une telle infamie. Quant aux femmes, elles étaient devenues des furies. Comment pourrais-je décrire leur attitude pour ceux qui n'ont pu de visa contempler un tel spectacle? J'en ai de mes yeux vu un grand nombre qui jamais une heure jusquelà dans toute leur vie n'avaient mis les pieds hors du gynécée et qui se

i: X ASPÉRATION h E S I ' £ .1/ .1/ E S

mon traie ni maintenant audacieusement à la foule, [unissant des cris aigus, éclatant en sanglots, en plaintes lamentables. Pareilles à des Vfénades groupées en une masse hurlante, elles proféraient des imprécations terribles contre le scélérat qui les avait privées de leur mère adorée. Elle seule, disaient l'Iles à haute voix, était aussi noble d'âme que belle défigure! Elle seule était notre souveraine et notre mère, noire basilissa

EGLISE de la Nea Moni ■'« Chio construite sons le règne 'le Constantin Monomaque. Strsygowski, Byz. Zeitschr., V.)

légitime, tille de nos hasileis ! Comment ce misérable parvenu a-t-il osé mettre la main sur cette noble créature et la traiter avec cette indignité?

« Ainsi parlaient ces femmes distinguées, devenues de véritables mégères, en même temps qu'elles se précipitaient dans la direction du Palais pour tenter d'y mettre le feu. Cela avait commencé par des groupes isolés. Maintenant c'était toute la population qui accourait à la fois autour de la demeure impériale, poussée par un même élan de fureur, chacun ayant saisi l'arme qui lui était tombée sous la main. Les un-

358 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOÉ ET TIIÉuDORA

brandissaient des haches, les autres de lourdes tramées (1), des épées, des massues; qui maniait un arc, une lance, qui s'armait de cailloux. On avait ouvert les portes de toutes les prisons pour grossir le nombre des combattants '2 .

« Bien vite toute cette foule en délire eut entouré hurlante l'immense enceinte palatine. Je me trouvais à ce moment dans une des antichambres du basileus. A cette époque je remplissais depuis assez longtemps auprès du souverain les fonctions de second « asecretis» impérial et j'étais occupé à dicter des dépèches officielles lorsque nous entendîmes soudain monter par les fenêtres une grande rumeur, un grand bruit qui nous bouleversa tous. Aussitôt on introduisit un messager haletant qui annonça que tout le peuple de la capitale se précipitait en masse sur le Palais pour attaquer le basileus. La plupart de ceux qui m'entouraient crièrent d'abord que c'était folie. Quant à moi, me remémorant les propos que j'avais entendu proférer par la foule dans les jours précédents, je me rendis de suite compte de l'extrême gravité de la situation. L'étincelle du début était devenue un immense incendie qu'aucune rivière ne saurait plus éteindre. Je me jetai précipitamment sur un cheval et m'élançai dans la direction du tumulte. Là, je fus témoin du spectacle extraordinaire que voici (3) :

« Toute cette foule, poursuit notre si précieux, mais 1res emphatique chroniqueur, semblait mue par une influence supérieure mystérieuse. Elle avait en un clin d'œil complètement changé d'aspect. Tous ces milliers d'êtres humains couraient comme des fous furieux, sentant leurs forces comme décuplées. Leurs yeux jetaient des flammes à la fois de colère et d'enthousiasme. »

Tandis qu'une partie de la populace forçait ainsi les prisons, délivrai! et armait les prisonniers et les bandits de toute espèce, une autre portion se mit à attaquer les belles et riches habitations des parents du basileus.

1 i 'Popfouav (3apu<n'8ripov. • Wassiliewsky voit dans ces mots une allusion à la participation à l'émeute des gardes vaerings révoltés contre l'usurpateur. Voy. La droujina ossringorusse, 2d art., p. 444.

(2) Michel Attaleiates. op. cit., p. 15.

(3) Connue le fait très justement remarquer M. Bury {op. cit., p. 255), il est aisé, en lisant entre les lignes, de se rendre compte que notre cher philosophe s'était déjà parfaitement fait d'avance à l'idée d'abandonner la cause du basileus dont il prévoyait le sort aussi affreux que mérité et pour lequel, il est juste de le dire, il n'éprouvait aucune sympathie.

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