‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 69 sur 132 · CES RÉVOLTÉS VONT QUÉRIR THÉODORA · texte numérisé non relu

CES RÉVOLTÉS VONT QUÉRIR THÉODORA

tour le pouvoir, cel inculte parvenu ignorait jusqu'à l'existence decette sœur de sa mère adoptive. En toul cas, Théodora étail demeurée depuis lanl de temps -i peu gênante que personne ne s'en préoccupai) plus. Elle étail en outre déjà forl âgée.

Or, cette princesse si totalement effacée n'en étail pas moins, exactement au même titre une sa sœur, l'héritière légitime directe du elorieux sang des basUeis de laglorieuse maison de Macédoine, (a 611e, elle aussi, de Constantin VIII, la nièce pareillement du grand Basile. Par cela même, toute vieille et chétive qu'elle pûl paraître au fond de sa cellule du Pétrion, elle représentait une force immense, le principe de la légitimité à cette époque encore tout-puissant à Byzance. Depuis la morl déjà assez lointaine de Constantin VIII, un parti s'était plus ou moins secrètement formé autour d'elle qui avait toujours persisté depuis, constitué par ses Qdèles el les anciens familiers de son père et de son oncle le grand Basile. Les déplorables gouvernements qui s'étaient succédé à Byzance, l'horreur des parvenus île Paphlagnnie avaient très fort augmenté ce parti. On conçoit aisément comment la bureaucratie constantinopolitaine fidèle aux traditions du grand Basile, la noblesse de naissance aussi, même la noblesse territoriale, avaient dès longtemps pris tacitement position dans le camp de la plus jeune des descendantes de la dynastie macédonienne sans avoir eu jusqu'ici l'occasion de prendre ouvertement parti. Aujourd'hui il se présentait pour cette grande fraction de l'opinion publique quasi-sommeillante, une occasion merveilleuse telle qu'il n'y en avait jamais eu !

Quand les chefs de l'émeute qui emplissait la grande Ville de son tumulte, ces chefs mystérieux qui comptaient bien faire tourner au profit de leurs plans secrets les convulsions de la fureur populaire, eurent vu la basilissa Zoé faire cause commune, sinon par inclination naturelle, du moins par nécessité, avec son prescripteur, quand ils purent craindre qu'elle ne fut forcée de se retourner contre ceux mêmes qui, depuis la veille, risquaient leur vie pour la replacer sur le trône, il leur vint soudain à l'esprit, par une heureuse inspiration, d'aller quérir dans sa solitude du Pétrion la vieille Théodora, et de faire de son nom un nouveau cri de ralliement pour l'émeute en la proclamant basili~~:i

aux côtés de sa sœur. Ne pouvant plus se servir de l'unique nom de Zoé, habilement monopolisé par Michel, ils tentèrent de le remplacer ou du moins de le renforcer par celui de Théodora qui était comme elle de pur sang impérial.

Ce plan si soudainement conçu fut exécuté avec, un ordre singulier, une suite tout à fait étonnanle au milieu d'un trouble public aussi universel. Un des familiers du défunt basileus Constantin VIII, le patrice Constantin Kabasilas dont Psellos a, par prudence, négligé de nous dire le nom que nous connaissons d'autre part, mais dOnl il fait le curieux portrait que voici : « un des anciens serviteurs du basileus Constantin, un étranger, homme de haute naissance, de maintien superbe et majestueux », se mit à la tète de la manifestation nouvelle, avec les anciens eunuques de son maître, une grande partie du Sénat et un immense concours populaire. On courut dans le plus grand ordre nu monastère du Pétrion, dont on eut tôt fait de forcer la clôture (1). »

C'était vers le milieu de l'après-midi. Préalablement, on s'était précipité à Sainte-Sophie où le patriarche Alexis, de retour dans la capitale, officiait. Nous devons ce détail à Skylitzès. Nous savons par le récit si précieux d'Ibn el-Athir que ce prélat, qui haïssait le nouveau basileus et qui était par contre fort dévoué à la hasilissa, avait désobéi à l'injonction de Michel et avait quitté son monastère du Bosphore pour rentrer à Constantinople (2). Du récit de Skylitzès, il semblerait presque que le vieux pontife ait suivi la foule des émeutiers jusqu'au Pétrion (3). Il ne pouvait du reste, dans la terrible situation où il se trouvait, faire autre chose que se rallier à la cause des adversaires de son ennemi mortel le Kalaphate. 11 parut dans l'église au milieu de la foule tumultueuse et lui annonça solennellement son intention de soutenir le parti de Zoé et de favoriser également l'élévation de Théodora. Skylitzès cite, je l'ai dit, comme étant accourus de leur côté au couvent où

(1) « Ce n'était pas une émeute en masse, dit Psellos, c'était une armée commandée par son général en chef, qui allait chercher sa souveraine. »

(2) Psellos ne mentionne point la participation du patriarche au mouvement favorable à Théodora. Skylitzès, qui est seul avec Michel Attaleiates à nous parler de ce fait, a le tort, en tout cas, de placer toute l'histoire de cette tentative en faveur de Théodora avant le retour de Zoé au Palais, alors que véritablement elle n'eut lieu qu'après.

(3) Sur ce couvent fameux de Constantinople, voy. Millingen, op. cit., p. 207.

MOSAÏQUE BYZANTINE de la voûte da Narthexde l'église de l'Assomption delà Vierge (Koimesis) à Xicée, édifiée par Nicéphore, patrice, préposite, ■ vestis • et grand hétériarqae da basiteus Constantin VIII. (Voy. la note 1 de li p. 7.) — Le Christ, saint Joachim, sainte Anne, saint Jean -Baptiste, tes Évangêlistes. — (Phot. commun, par M. 0. Wulff./

languissait Théodora tous les anciens eunuques de feu le basileus son père, puis encore le patrice Constantin Kabasilas et la presque unani-

mité des sénateurs. Tous ces personnages étaient unanimes à vouloir proclamer la vieille princesse, non en opposition, mais aux côtés de sa sœur prisonnière aux mains du Kalaphate. (le n'était plus une simple émeute, c'était une révolution qui se préparait.

La première surprise de l'antique recluse, si subitement précipitée de l'infini silence du cloître au tumulte affreux de la rue en ce jour d'émeute, fut abominable. La pauvre femme épouvantée se refusa avec obstination à écouter les propositions des chefs du mouvement, de tous les vieux amis de son père et de sa dynastie. Sourde aux menaces comme aux prières, elle courut se réfugier dans le sanctuaire de la chapelle conventuelle, mais les chefs de la révolte l'y poursuivirent et la saisirent de force. Quelques-uns, rendus furieux par sa résistance, tirant leurs armes, voulaient l'en frapper. Bref, sacrilège inouï, on la tira avec violence hors du saint lieu. Une fuis dans la rue on l'affubla du magnifique vêtement impérial et, ainsi costumée (1), on la jeta en hâte sur un cheval. Ce fut dans cet équipage moitié tragique, moitié grotesque que la vieille femme qui, le matin, avait dit ses prières dans la pauvre cellule où elle croyait bien finir ses jours, fit, encadrée par les rangs pressés d'une foule enthousiaste, une tumultueuse entrée sous le dôme splendide de Sainte- Sophie où elle fut immédiatement entourée par le patriarche et les principaux chefs des émeutiers. C'était dans ce temple auguste, métropole de la religion orthodoxe, que ceux-ci avaient décidé de conduire d'abord la nouvelle et étrange souveraine qu'ils s'étaient choisie, pour la couronner, la proclamer basilissa des Romains et lui donner ainsi la consécration et la protection officielles de l'Eglise. Tout ceci avait pris du temps. Il faisait déjà une obscurité profonde quand le cortège infini atteignit l'église (2), dans la soirée du lundi lit au mardi 20 avril.

Ce fut dans ce temple splendide aux voûtes infinies un délire de joie dynastique. La foule entière, tout le peuple de Conslantinople, grands et petits, toutes les classes confondues, semblant oublier qu'il y avait encore un basileus au Palais, acclamèrent Théodora et aussi sa sœur Zoé.

I C'esl lu récit de Psellos. Skylitzes dit que ce fut à Sainte-Sophie seulement qu'on habilla Théodora des vêtements impériaux. Cette version me parait plus probable. Certainement le patriarche dut présider à ce couronnement improvisé. (2) Michel Attaleiates, op. cit., p. 16.

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