‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 3)Chapitre 86 sur 99 · LES DEUX ARMÉES EN PRÉSENCE DEVANT ABYDOS · texte numérisé non relu

LES DEUX ARMÉES EN PRÉSENCE DEVANT ABYDOS

r^ampsaqiie, ol vint drosser son pavillon do pourpre et d"or avec tout son camp dans la plaine d'Abydos en face de celui du prétendant. Toutes les l'orcos militaires disponibles de l'empire d'Orient, troupes iidèlcs et troupes rebelles, se trouv.iicnl en présence (1). Les préparatifs de cette lutte délinilivc avaient, je l'ai dit, pris de longs mois. On était au printemps de

MINIATURE d'un des plus hcau.v jiuinuf^crils lnj:.iiniins de la Bibliijthéqae Nationale. — Jéi'éinie dans la caverne bourbeuse ; David contemplant JJethsabêe dans son bain; David ar/enouillé auprès de son trùne vide devant le prophète Nathan; derrière lui, Tarcliani/i; Michel.

l'an ySi». Les défenseurs d'Abydos, en opposant à l'ennemi une résistance opiniâtre, avaient donné à l'empire le répit qui devait être son salut.

Bardas Phocas, laissant sous Abydos une partie de son monde, vint faire face avec tout le reste de ses guerriers au.v troupes des basileis. L'beure était solennelle. Les destinées de l'empire étaient en suspens.

Quelques jours durant, les deux armées semblent être demeurées en présence. Chaque malin, le basileus faisait maiiu'uvrer ses guerrierset chercliail l'cjccasion pro[)ice pour atta(pier rrmu'ini. l'iie nuit eiiliii, crlli' du

(1) Copnniliuil riiisloi'icn iirm(''nii'n Ai'isdagués de Lasdivcnl dit que Basile n'avait pu aiiiciii'C i]iie (jualrc mille homiiios I — probaMeincnt les giieiTicrs russes. Selon cet auteur, liai'ilas l'IiDcas liunmiaiidait à des forces Ijien plus considérables.

Mi

-s» LEfi JEUNES ANNEES DE BASILE

vendredi 12 au samedi 13 avril (I), quel<|iios jours après l'apparition en Kiïypte d'une aurore boréale qui semble avoir très vivement frappé les imaginations dans tout l'Orient, après avoir tout préparé en secret, il lit liler en silence le gronde son armée le long du rivage, tandis que lui-même avec le reste de ses troupes se rapprochait du camp rebelle. Au jour naissant, les impériaux du premier corps réussirent à mettre le feu aux vaisseaux de Bardas Phocas. En un instant, toute cette flotte forma un vaste brasier. Au moment où les premières flammes de l'incendie leur en tlonnaient le signal, les soldats du second corps, conduits par le basileus, assaillirent de toutes parts aux sons des trompettes l'armée d'Asie. Les troupes rebelles semblent, cette fois encore, avoir été surprises en pleine quiétude, durant le repas du matin. Ce fut un trouble affreux. Bcaucouj) de soldats de Bardas furent tués, d'autres pris; un grand nombre s'enfuirent à travers la campagne.

Cependant Bardas Phocas, cpio le danger semblait grandir, s'efforce de rassembler ses troupes débandées. Tout se prépare pour une action générale. L'empereur et Phocas commandaient en chef. « Le jeune basileus, dit Psellus, commençait à avoir beaucoup de barbe au menton. » Constantin, son frère, l'accompagnait, revêtu de la cuirasse, brandissant une très longue lance. Alors se passa un événement extraordinaire. Le prétendant, apercevant Basile qui galopait devant le front des troupes, les disposant au combat, les encourageant de ses discours, fut pris soudain il'un transport de furei'.r. « Estimant, dit le chroniqueur, que s'il pouvait tuer celui-là, il aurait facilement raison de ceux qui le suivaient, préférant du reste une mort glorieuse à la honte d'une défaite, il voulut .se jeter sur Basile, peut-être le provoquer en combat singulier. » Je laisse la parole à Psellus : « Les deux armées étaient en bataille, les impériaux sur le rivage, les rebelles un peu au-dessus sur la hauteur. Un vaste espace vide les séparait. Bardas était comme pris de vertige. 11 avait changé de couleur. Toute réflexion semblait avoir abandonné son cerveau. Comme s'il avait pris la décision irrévocable de donner, cette \'n\<, libre cnms h h fnrtune changeante et d'en finir en ce jour d'une in:i-

(1) C'est Yahia qui nous fournil coUe date précieuse. Elmaciii dit que la bataille eut lieu le 12, « le troisième jour-du mois de moharrem de l'an^STO de l'Hégire ».

D.iliDAS P/IOCAS roVUT SUS AC liAiULLUS 'i30

ilièt'c (jU (l'une autre avec les caprices (lu sort, il >r montrait sourd aux avis «les augures qui, après avoir consulté les victimes (1), lui déconseillaient la bataille pour ce jour. Et cependant les fâcheux présages n'avaient pas man(iué. A peine était-il en selle que son coursier s'abattit. Un secoml lui fut amené, ([ui tomba de même au bout de quelques pas. 11 remonta s\ir un troisième. E>ès qu'il eut aperçu à nouveau les empereurs, bondissant devant le fossé du camp, donnant de la bride à son coursier, le poussant furieusement de l'éperon, il le lança avec une violence inouïe vers les rangs ennemis. Une troupe de fantassins géorgiens (2) auxquels il avait fait signe, se pressait sur ses pas, de superbes jeunes hommes, d'une audace incomparable, d'une fougue extrême, tous exactement de même taille, vêtus de laine, l'épée à la main. » Ce dernier détail est curieux. Kvidemmcnt ces beaux jeunes gens, garde du corps du prétendant, avaient été triés parmi les auxiliaires géorgiens dont j'ai parlé jilus haut (3).

Suivi de ces hardis compagnons. Bardas, qui touchait déjà aux premiers l'angs des impériaux, toujours poursuivant sa course folle, pique droit au basileus, poussant des cris terribles, tenant la pointe de son glaive dirigée contre lui. Son élan semblait irrésistible. Les deux armées, haletantes, s'fdaient arrêtées, témoins éperdus de la lutte épique qui se pré- [larait. Basile, voyant venir ce furieux suivi de tous les siens, attendait le choc devant le front de l'armée, serrant son épée d'une main, de l'autie tenant pieusement embrassée une image de la Vierge, « mère divine du Verbe, arme invincible contre un si grand péril ». Bardas galopait toujours de sa course « [lareille à celle des nuées poussées par un vent d'orage ». I>es deux ailes et du front de l'armée impériale on le couvrait de traits. Le basileus Constantin en personne, sortant du rani;, lit qucl- (jues pas à sa rencontre, brandissant sa longue lance. Alors, comme Bardas avait un peu dépassé les siens et qu'il louchait presque au basileus Basile, ou le vil soudain, à réloiinemeni imlescriptible de tous,

(1) Ce passage curieux semble faire allusion à quelque pratique païenne encore loK rte dans les camps. Voici le texte : oï (ikv (les devins) yip isïipyov toO uâxeiOït, iwv Oj|iâTMv «Otoï; toOto oiaCTaçQ'jvTwv.

(2) Ibères.

(3) Nous avons vu que, d'après le témoignage il'.Vcogli'ig, le prétendant avait renvoyé en Orient ces auxiliaires géortriens après la défaite de nhrysopolis. Probablement il n'avait conservé (jut cetli^ garde rKlèle.

tourner sur lui-même comme pris de vertige, faire faire volte-face à son cheval, gravir au galop une éminence, puis descendre à terre (1) et se f ciucher sur le sol pour expirer presque aussitôt. Avait-il durant sa vertigineuse chevauchée reçu quelque coup mortel de ceux qui lui tiraient dessus? Le basileus Constantin se vanta toujours, dit Psellus, de l'avoir percé de sa lance. Zonaras raconte la même chose, mais en faisant remar- (]m'r que ce devail èlre uni' hâblerie do la jinri du jiiiiice, puisque le cadavre ne portait aucune trace de blessure. Le prétendant était-il tombé

MINIATL'IiE (l'un tirs iiltis hfttuA: niiina:<crits byzantin:^ lie lu liibUotliéiitit' Nationale, conifnant /*■.« St-Tninnif de saint Grégoire (le Nazianze. — ■ Mort (le rErnpri-eur Julien.

au cdiiliaire frappé de quclipic s\ ncupe, de (pielque cungestinu ou rupture subite, accident fort admissible dans l'état d'excitation fulle, de b'usion d'esprit où il sr trouvait? l'uur toute personne avant quebpu^ notion de médecine, cette seconde hypothèse doit sembler très préférable. Bardas a\ait-il <uininis en outre qu(dque imprudence, quelque écart d'hygiène? Les témoignages ne purent s'accorder même à l'époque. En tous cas, je l'ai dit, Zonaras affirme qu'on ne releva sur son cadavre aucune trace de blessure et que pour celte raison le bruit très accrédité se répandit et finit même, au dire de Psellus, par prévaloir, qu'il avait été victime d'un empoisonnement. Cet empoisonnement, joint à l'excitation du combat.

(1) Psellus dil ijM'il tuiiiLia Je sa selle.

MORT DE BARDAS l'IIOCAS 741

aurait amené une apoplexie cérébrale (1\ On raconta que le scrvili'nr le

MOSAÏQUE byzantine de l'iylis,- du Monaslfi-e de Daphnl, près d'Athrnrs. — Lmlriv a Jérusalem. — XI"" Siérh'. — (l'holoi/raphie communiijiiéi; par M. G. Millet.)

(1) Zonaras penclio poiu- celti' .•xplioulicui. l's.'lliis, aprrs avoif exposé los diverses opinions, se déclare incompétent et altriliuo pieusement la mort du prétendant à la volonté de la Théotokos. Dans un petit volume publié à Venise on 1821 sous ce titre : Dellantica Inmagine di Maria sanlissima chv si conserva nclla basilica di San Marco in Venezia, le

7i2 LES JEUNES AXXEES DE BASILE

plus dévoué du prétendant, Syniéon, en (|ui il avait mis sa conilancc, gagné par l'or impérial, lui avait administré sous forme de médicament un poison mortel qui avait fait son œuvre au moment de cette course suprême. Comme Bardas Phocas avait toujours coutume, avant de courir au combat, de boire d'un trait un grand verre d'eau glacée, Syméon lui aurait versé cette fois la mort.

L'effet de ce coup de théâtre, unique peut-être dans les annales de la guerre, fut extraordinaire. De tant de combattants en présence, seul le premier en importance après le basileus venait de tomber frappé à mort. D'abord tous, chefs et soldats de ces deux armées spectatrices de cette tragédie incomparable qui donnait un pareil cadre à la fin de ce guerrier, crurent à quelque accident passager. On pensa que Bardas, pris de fatigue ou de vertige, voulait se reposer quelques instants. D'autres crurent ipi'il s'était simplement évanoui. Bientôt on s'aperçut avec stupeur qu'il demctirait immobile. On accourut. On le trouva mort!

« Ainsi périt cet homme, s'écrie Psellus, qui n'avait jamais été ni blessé ni vaincu (ce qui, j>ar parenthèse, n'est pas exact), spectacle lamentable et bien fait pour faire verser des larmes. » Des soldats impériaux mirent en fuite les Géorgiens de son escorte et hachèrent de leurs épées le corps du malheureux après l'avoir dépouillé et mis à nu. Sa tète, aussitôt coupée, fut portée immédiatement à l'empereur. Quant à son cadavre géant (1), il demeura quelque temps encore gisant à terre mutilé et sanglant. Plus lard cinreusevelit à Abydos. La révolte de Bardas Phocas avait diiri' j\isle un an et huit mois, depuis le mois d'août de l'an 987.

La prodigieuse nouvelle s'était répandue, plus rapide que l'éclair, parmi les rangs pressés des combattants. L'elTet en fut merveilleux. Sur l'heure, toute lutte cessa. Les soldats du prétendant, perdant la tète, s'enfuirent dans un aifreux désordre. Les impériaux, poussant de formidables acclamations de joie, se jetèrent sur leurs pas et en firent un grand mas-

chanoine Ag. Molin s'est efîorcé, sans itrand succès, de prouver que l'Image de la Vierge embrassée avec tant de ferveur en cette circonstance critique par Basile n'était autre que celte célèbre Icône actuellement vénérée à Saint-Marc (voyez la vignette lie la p. 6l)8|, la même (|ue Jean Tzimiscès aurait portée avec lui dans ses campagnes contre les Busses, la môme qi)i accompagnait constamment les empereurs lorsque ceux-ci partaient en guerre. (I) r.'est Léon Diacre qui nous donne ce détail 5ur la stature du prétendant.

CHATIMENT DES UEDEI.I.Es 'lii

sacre. Boaucuu ji furent égorgés, d'autres faits prisonniers. Puis le basileus, (lit Arisdagui'S di- Lasdiverd, fit sonner di- hi trniii|iolte pour faire cesser le combat.

Parmi les goiis do niarijue de l'armée vaincue, on on compta beaucoup d'ainsi massacrés. Beaucoup de prisonniers aussi furent plus tard exécutés. Parmi ces captifs, les sources citent les deux Mélissénos, Léon, l'ancien liculenaiil de Basile dans les campagnes de Bulgarie, et son frère Théognoste, Théodose Mésonyctès, l'ancien héros du siège de Péréïaslavets, celui qui le premier avait escaladé les remparts do celte ville sous les traits des Russes, devenu aujourd'hui un rebelle comme les autres, beaucoup d'autres chefs encore. On trouva dans les bagages du préteiulanl une lettre du patriarche Agapios d'Antioche, cet ancien évoque d'Alep. cet intrigant personnage que nous avons vu si activement mêlé à divers incidents de lapremière révollede Skléros. Agapios, que l'âge ne semble pas a\(>ir assagi, y donnait fort imprudemment son adhésion au prétendant et l'encourageait à persévérer dans sa rébellion. Basile, qui l'avait, douze ans auparavant, accueilli si favorablement à Constantinople et auqiu'l il avail dû snn élection de patriarche à cette époque, se contenta, pour tout châtiment, de se le faire expédier à Constantinople, oii il le fit enfermer dans un monastère.

Les deux basileis, à la tète des troupes fidèles, des guerriers russes, ramenant leurs prisonniers, firent dans la capitale une entrée triomphale. La tète de Bardas Phocas, hideux trophée fiché sur une lance, les précédait. On la promena par les rues, puis on rexp('dia en guise de défi, pour les terrifier, aux derniers rebelles qui tenaient encore campagne en Asie. Les chefs prisonniers suivaient les empereurs, à travers les huées, les injures et les coups, attachés sur des ânes, la tête vers la queue de l'animal. On leur fit faire ainsi le tour de la Grande Place. Certainement tous furent ensuite châtiés avec une impitoyable cruauté, vraisemblablement exécutés dans d'horribles supplices. Telle était la loi du temps pour les chefs révoltés pris les armes à la ni;iin.

Le basileus fit grâce au seul Li'on Mélissénos. «'.Ou dit, racmito Skylitzès, que celui-là, au moment oùjes deux armées allaient en venir aux mains sous 1rs murs d'Abydos, avait, tout en larmes, adressé de violents

LES JEUNES ANNEES DE B.-i:^ILE

reproches à son frère Théognoste qui, vivement surexcite, poursuivait les basileis des plus scandaleuses huées, les insultant à voix haute. Il lui avait enjoint de se taire, de ne point imprudemment injurier ainsi ses seigneurs légitimes, et, comme l'autre continuait sans l'écouter, il l'avait frappé de sa lance à coups redoublés. Ce qu'apercevant de loin, Basile, s' adressant à ceux qui l'entouraient, s'écria : « Voyez ces deux frères! D'un même bois on peut ensemble fabriquer aussi bien un objet glorieux que le plus vil

rT^^^^.-

COFFRET byzantin d'ivoire teint de ponr-jjre, du Trésor de la Cathédrale de Troyes. Face postérieure. Chasse au sanylier. — A'"' ou A7"" Siècle. — Voy. pp. 3TT et 673.

instrument. (1) » « Ce fut pour cette cause, poursuit le chroniqueur, que le basileus épargna à Léon Mélissénos la honte de figurer à son triomphe dans le cortège des vaincus. »

Yahia et après lui Elmacin fixent exactement au troisième jour du mois de moharrem de l'an 379 de l'Hégire, soit au 13 avril 989, la mort tragique de Bardas Phocas. Vingt mois s'étaient écoulés depuis la levée de boucliers du [o août à Cliarsian (2\ vingt mois dont nous no savons que

(!) Littéralement: « une croix et une pelle à vanner ». — Voyez dans Cédrénus, II, p. S71, aux notes, les explications proposées par Xylander et par Goar pour ce passage obscur. J'ai suivi l'opinion de Goar.

(2) Et non dix-neuf, comme le disent Yahia et Elmacin. Arisdaguès de Lasdiverd, op. cit., p. 30, dit, à tort, que la révolte de Bardas Phocas avait duré sept années, durant lesquelles il était demeuré mailre de tout l'Orient.

COXSÉQUENCES DE LA VICTOIRE D'ARYDOS

l)ion peu (le choses. Les iiégocialions et les entrevues avec Bardas Skléros, l;i noiiv.lie oiitivité dv celui-.i, l,i muivlie des deux portions de l'armée (le Bardas Phocas lune vers le Bosphore, l'autre vers l'IIellcspont, et les deux victoires de Basile, l'une à Chrysopolis sur Nicéphore Phocas et Kalocyr Delphinas, l'autre à Abydos qui se termina par la nioil du prétendant, ce sont là les seuls événements de cette guerre que nous connaissions. Nous manquons de données pour fixer même les dates. Nous

HEIJUHE en argent doré. — Travail byzantin îles .Y"" 0:1 XI"' Sieele.-i. Oiin. rc-lles : 0"',330 sur 0'",S3ô. — {Dihlinthè.in.: de Saint-Marc, a Venise.)

ne possédons que la date extrême du 13 avril. La viclnire de Chrysopolis eut peut-être lieu dès l'été de l'an !)88 et précéda ainsi de plusieurs mois celle d'Abydos. Toute la fin de l'année 987, toute l'année 988, les trois premiers mois de 989 avaient été absorbés par cette terrible guerre civile. Durant tout ce temps Basile n'avait pu s'occuper de ce qui se passait sur la frontière de Bulgarie, el la puissance du tsar Samuel, déjà décuplée par la grande victoire de la Porte Trajane, avait pu grandir encore tout à l'aise. La mort foudroyante de Bardas Phocas fut providentielle pour l'empire. En une minute un danger effroyable n'exista plus. Rien ne nous dit que Basile fût assuré di; remporter la victoire. Si les troupes du prétendant eussent été les plus fortes devant Abydos, c'en eût été fait cer-

,-flll

746 LES JECNES ANXÉES DE BASILE

tainement des destinées de la dynastie macédonienne, carlel)asileus av; fait appel à ses derniers contingents. Le trépas extraordinaire de Hardas Phocas dans la plaine d'Abydos fut un de ces coups de théâtre par lesquels Dieu aime parfois à rappeler aux liumains la vanité de leurs plus orgueilleuses, de leurs plus légitimes espérances, et qui transforment en une minute des situations amenées par des années d'efforts.

Entraîné par mon sujet, j'ai négligé de dire ce qu'il était advenu de l'aventure engagée sur l'ordre du basileus par le magistros Daronile du côté de Trébizonde. Les débuts de celte expédition, qui, malgré son échec final, devait amener une diversion heureuse, coïncidèrent probablement à peu près avec le départ pour la Russie des envoyés impériaux chargés de réclamer laide de Vladimir et l'envoi d'un contingent auxiliaire, c'est-àdire avec les premiers mois de l'année 988. Yahia qui est seul à nous faire connaître très brièvement ces incidents obscurs et lointains de la lutte contre le prétendant d'Asie, dit qu'aussitôt après son arrivée à Trébizonde, le Daronite, ayant rassemblé des troupes en liàle, s'était avancé dans la direction du Haut Euphrate, certainement dans le but de couper Bardas Phocas de sa base d'opérations, qui devait être Mélitènc, avec les places fortes environnantes. Le prince de Darôn se proposait de soulever le pays en arrière du prétendant et de rétablir lautorité impériale dans ces lointains thèmes de la frontière d'Asie, depuis si longtemps troublés par ces perpétuelles séditions militaires.

Bardas Phocas, en présence de ce nouveau péril, avait commencé, ou l'a vu, par renvoyer dans leur pays ses auxiliaires géorgiens. Ce fail. qu'Acogh'ig est seul à nous faire connaître et dont il fixe la date immédiatement après la défaite de Chrysopolis, ce qui est une erreur, comme je vais en donner la preuve, semblerait inexplicable dans dételles circonstances si par Yahia nous ne connaissions la diversion tentée par le Daronite. Certainement Bardas Phocas, en se privant de ces contingents alors qu'il se trouvait dans une situation devenue si subitement fâcheuse, devait obéira une véritable nécessité. Certainement il voulait tenter d'organiser ainsi sur ses derrières une résistance à cette entrepiùse nouvelle des impériaux. En même temps il avait dépêché à son ancien allié le roi curopalate Davith

EXl'EDiriOS fiU DAIiOSIl E 747

(lo Daik'h ou d'Ibérie, celui précisément qui lui avait fourni ces précieux auxiliaires, son propre second fils Nicépiiore, surnomme « le col tors », de quelque infirmité qu'il avait. Le jeune prince devait supplier le curopalate d'interA^enir avec ses guerriers contre le Daronite.

Le puissant dynaste géorgien avait accueilli favorablement le fils de son ancien frère d'armes et lui avait fourni un secours de mille cavaliers sous le commandement d'un de ses plus fidèles officiers. Mille autres avaient suivi presque aussitôt sous celui des deux fils de Pagrat, seigneurs d'al-Khalidiyât (1), « tous deux décorés précédemment par le Palais Sacré du titre de patrice ». C'étaient probablement là ces deux fils du prince régnant de Darôn, Krikorikos ou Grégoire et Pagrat ou Pakarat,qui jadis, au dire d'Acogh'ig, avaient été les alliés de Bardas Skiéros lors de la première révolte de celui-ci. Ils devaient leur titre de patrice déjà à Nicéphore Phocas, auquel ils avaient prêté serment de vassalité pour le Darôn (2). Probablement le Daronite, général actuel de Basile 11, élail quelque autre descendant de la famille princière de ce nom, qui prétendait au trône de Darôn et qui vivait de ce fait exilé à Constanlinople. Depuis que les circonstances avaient fait des deux fils de Pagrat les alliés de Bardas Phocas, lui était rentré en faveur au Palais Sacré.

Donc les auxiliaires géorgiens du prétondant, sous la conduite du son fils Nicéphore, avaient marché contre la petite armée du Daronite. Yahia raconte que le chef impérial fui mis en déroule par les hardis cavaliers d'Ibérie, mais qu'à ce moment même arriva la i.ouvclle de la grande victoire remportée à Chrysopolis par les impériaux sur les contingents de Phocas. Ce fut comme un coup de théâtre. En un jmif, l'aiinéc recrutée par le fils du prétendant se dissipa. Le général du curopalate et les deux patrices, fils de Pagrat, s'empressèrent de rentrer chez eux. Ils s'excusèrent auprès de Davitli de celte retraite |)récipilce, se vantant d'avoir accompli ce qu'il leur avait commandé de faire, c'est-à-dire de ballre le Daronite. Quant à Nicéphore au nd tors, abandonni- de ses derniers

(1) Ce district, dont lu nom ne se trouve mentionné (|ue dans Yaliia et Mokaddasy, devait Ctre situé, suivant le liaroa Uosen {op. cit., note 12), queliiue paît clans le pays de Darôn, dans le voisinage du thème de Mésopotamie ot de la province de llantzitli. Bardas Skiéros en avait été nommé gouverneur tout au début du ri'gne de liasile. Voy. p. 351, note 2.

(2) Voy. Cédrénus, 11, p. S'Ia.

soldats, le malheureux avait rouru se rélugier auprès de sa mère dans ce même château de Tyriaïon où Bardas Sldéros se trouvait toujours étroitement gai'dé. Bien que le Daronite eût été finalement défait, la diversion tentée par lui n'en avait pas moins produit l'effet désiré.en contraignant le prétendant à se priver de ses meilleurs soldats. Ces événements de

^mn

RELIURE en argent doré et émaillé. Très beau travail byzantin da XI"" Siècle. IHm. réelles : O^jSOO sur O^jSSO. — [Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise.)

guerre à l'extrémité orientale de l'empire s'étaient passés dans le cours de l'année 988.

« La mort dePhocas, s'écrie Léon Diacre, transforma l'ère des séditions en une période de paix profonde. » Certes, à partir de cet événement tragique qui marque comme le point tournant de la fortune du basileus Basile, il y eut un revirement considérable. Les Bulgares eux-mêmes, constamment vainqueurs jusque-là, finirent par être battus à leur tour. L'empereur, de son côté, put, quelques années plus tard, s'absenter d'Europe pour aller procéder à de nouvelles conquêtes, à de nouvelles annexions de territoires dans les régions d'Arménie, luais tout cela n'aniva que peu à peu et il s'en fallut de beaucoup que la parole de Léon Diacre se réalisât de suite après la victoire d'Abydos. Elle ne fut vraie que pour les thèmes d'Asie. Ceux d'Europe demeuraient en proie à toutes les horreurs de la guerre bulgare.

SKLEROS DÉLIVRÉ RECOMMENCE' El LUTTE

Même Basile ne poin ail [uis encore soiif;er à se jeler avec (uus ses guerriers sur les armées du tsar Samuel jicur leiiler de les écraser. Un plus pressant péril en cITet demeurait encore debout tout entier, et si Hardas IMiocas avait disparu brusquement de la scène de ce monde, le terrible IJardas Skléros était encore vivant. Même il n'était plus ca|ilir. mais lilire de nou-

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INSCRIPTION de la tombe du pape Grégoire V, conservée dans les « Grottes » ou « Cryptes Vaticanes » à Rome. — (Le Vatican, par MM. Goyan, Piraté et Fidtre.)

veau et tenant une fois de plus la campagne contre ses souverains légitimes !

Voici ce qui s'était passé : dès que la femme de Bardas Phocas, ipii gardait Skléros dans l'alpestre kastron de Tyriaïon, avait été informée de la fin lamentable de son aventureux époux, elle n'avait eu rien d(! plus pressé que de mettre son prisonnier en liberlf-, pour se venger des basileis.

Toute une portion des troupes de Bardas Phocas, celles surtout qui avaient formé le noyau premier de son armée, désespérées de sa mort, s'étaient débandées et avaient imploré du basileus un pardon qui semble leur avoir été facilement accordé. Le reste des partisans du prétendant, plus compromis ou nourrissant une haine plus grande conire la dynastie

macédonienne, résolu à continuer la lutte, se groupa tout naturellement autour Je Bardas Skléros remis en liberté.

A ceux-ci se joignirent à nouveau, on le conçoit, tous les plus anciens compagnons d'armes du prisonnier délivré de Tyriaïon, tous ceux qui jadis l'avaient suivi dans son dur exil de Mésopotamie, qui en étaient revenus avec lui, s'étaient groupés autour do lui à Mélitène et ne s'étaient détachés de lui que lorsqu'il était venu à disparaître par sa captivité. Nicé- ]ihore Pliocas, au col tors, le fils de Bardas, embrassa également le parti de Skléros.

Skléros, l'infatigable Skléros (1), éternel cauchemar du pouvoir des empereurs, rentrait donc en campagne une fois de plus contre ses souverains légitimes ! Une fois de plus, l'ardent vieillard ceignit le diadème des basileis et chaussa les rouges « campagia ». Le guerrier intrépide autant iju'habile, le partisan indomptable que rien ne décourageait, commandait à des contingents peu nombreux, mais inlininient redoutables. C'étaient tous des vétérans de ces grandes guerres civiles, rompus à toutes les fatigues, à toutes les misères d'une vie écoulée dans les camps. «Avec eux, dit Psellus, Skléros, bien qu'en apparence beaucoup plus pauvre en hommes et en argent, bien moins à craindre en un mot que ne l'avait été Phocas, se révéla certainement bien plus dangereux que lui. En capitaine consommé, il adopta pour cette situation nouvelle une lactique nouvelle:

« Se refusant obstinément à livrer bataille, évitant avec un soin extrême toute icncontre avec le gros des forces impériales, incessamment I lieu [lé de recruter des partisans, de grossir ses bandes, il fit à Basile et à ses lieutenants, car Basile, cette fois déjà, semble avoir dirigé en chef une partie au moins des opérations, une intolérable guerre de partisans, une vraie guerre de guérillas, détruisant tout tralic en Anatolie, empêchant le ravitaillement de Conslantinople, arrêtant les navires chargés de blé, coupant par des fossés et d'autres ouvrages toutes les routes conduisant à la capitale, interceptant tous les convois de subsistances expédiés sur l'ordre des basileis par ]>êtes de somme, tant convois réguliers que convois extraordinaires. »

(1) Mathieu d'Édesse (éd. Dulaurior, p. 34) désigne Bardas Skléros sous le nom de « Mauro- Vard » ou « Vanl le Nciii-'.M. Dulaurier a cru ù toit qu'il s'agissait de Bardas Phocas.

l'RIsE DE BElillUa-.A l'Mt LES flUI.CAUES TA

« Et celle guerre si fatigante et si ruineuse, poursuit Psellus, Skléros, après l'avoir inaugurée dans l'été de 987, loin de la discontinuer an boni de peu de temps, la poursuivit durant des années. Telle élail l'inlluonce extraordinaire qu'il exerçait sur les siens, qu'ils lui demeurèrent passionnément attachés à travers ces sanglantes péripéties. Jamais il n'v cul ilr ilésertions parmi eux, malgré ce qu'on put imaginer pour amener ce résultat, tant il s'entendait merveilleusement à les séduire par sa rude et active bonté, à les retenir par ses largesses, à les maintenir tous en parfaite harmonie, vivant avec eux en camarade, prenant ses repas avec eux, buvant au même verre, habile à les interpeller chacun par son nom, ne leur parlant jamais qu'avec bienveillance. »

Laissons i)Our quelque temps les soldats impériaux lulter dans les thèmes d'Asie contre ce dur homme de guerre qui savait si bien charmer ses partisans. Aussi bien ce n'étaient pas là les seules préoccupations <jui hantaient les tristes veilles du jeune basileus. Bien d'autres ennemis profitaient, pour tenter de l'accabler, des terribles embarras tn'i l'avait précipité la révolte de Phocas. D'abord, les Bulgares, depuis leur grande victoire de la l'orle Trajane, semblent n'être jtas demeurés un jniir eu rej)os, se livrant avec plus d'ardeur que jamais à leurs incursions de rapine et de meurtre dans les thèmes occidentaux. Basile, dont toute l'armée était occupée à combattre les rebelles d'Asie, n'avait à leur opposer que de faibles contingents. Tout au plus parvenait-il, grâce aux garnisons des places fortes de la région du Rhodope et des forteresses des défilés du Balkan, h limiter quelque peu le champ de ces invasions dévastatrices si humiliantes. Enfin, dès l'an 118!», vers le miheu de l'année probablement, ces adversaires enragés remportèrent un avantage bien autrement considérable. Après avoir renouvelé leurs déprédations dans diverses régions de la Thessalie et de la Macédoine, ils se portèrent subilemenl, semble-t-il. dans la direction de l'est, oii la forte place de BerrlueaouVerria tomba dans leurs mains, nous ne savons dans quelles circonstances. Nous n'avons, en effet, connaissance de cet événement que tnut à fait accidentellement, par un mot (l'un r('(it ('pisodique île Léon Diacre qui nnus inonln- en même temps il quel point ce grand succès des Bulgares dut cnn'^tcrncr l'empire.

Parlant des « colonnes de feu >^ , c'est-à-dire de l'aurore boréale dont il a été question plus haut, qui fut visible, on le sait, le 7 avril de cette année 989, le Diacre s'écrie que « ce phénomène avait certainement été le présage de la prise de Cherson par les Tauroscythes (1) et de celle de

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RUINES du lu célèbre cathédrale bâtie, vers l'an 1003, à Koutaïf, en Iinérètltie, par le roi géorgien Pagrat ou Paharat, lassal de Basile II.

Berrhœa (2) par les Mésiens (3) ». Je vais tout à l'heure parler de la prise de Cherson. Pour celle de Berrhœa, le mot de Léon Diacre est, je l'ai dit, 1 unique allusion contcmpoi'aine qui fasse mention de ce fait. La chute de cette puissante forteresse, dont la conquête par les Bulgares créait une trouée lamentable dans la ligne de défense de l'empire et dont Léon Diacre, auteur contemporain, parle comme d'une calamité publique, fut

(1) C'est-à-dire les Russes.

(2) Léon Diacre désigne cette ville sous son nom plus moderne de Verria.

(3) C'est-à-dire les Bulgares.

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FEUILLET dan mauniiiqac Manuscrit byzantin {Actes et ÉpHres)dc la Bibitotheqiu: Nationalcy écrit, suivant le témoignage d'une note placée en tête du volume, « sous te règne des basilcis Basile et Constantin et de leur mère Théophano». Votj. la vignette de la p. .bl.

754 LES JEUXES ANXEES DE BASILE

certainement une des causes déterminantes de la seconde expédition du basileus Basile en Bulgarie.

On voit combien continue à être complète la désespérante indigence de nos informations sur cette époque si troublée, sur ces années obscures qui demeurent presque effacées de l'histoire, et combien il devient nécessaire de rechercher, d'utiliser l'indice le plus léger, en apparence le plus insignifiant. Il faut rendre un hommage mérité à MM. Wassiliewsky et Rosen qui ont su tirer de cette simple indication de Léon Diacre, en la combinant avec les renseignements fournis par ce même chroniqueur sur les phénomènes célestes de cette année 989, en la confrontant ensuite avec les récits d'Yahia et d'Elmacin, l'affirmation positive de ce fait si obscur et si important à la fois de la conquête de Berrhœa par les Bulgares. Si nous pouvons aujourd'hui affirmer, grâce à ces deux érudifs qui, par leur étude patiente des nouvelles sources orientales, ont tant contribué à diminuer les ténèbres de ce règne, que la prise de cette ville ne peut avoir eu lieu qu'après le 7 avril 989, date indiquée par Yahia pour cette aurore boréale, laquelle, suivant Léon Diacre, avait annoncé cet événement funeste, nous pouvons affirmer de même qu'elle dut avoir lieu au plus tard avant la fin de juillet de cette année, probablement déjà dans le courant de juin. En effet, dès le 27 de ce mois, toujours au dire de Léon Diacre, un nouveau signe, une seconde comète, qu'il ne faut pas confondre avec celle parue quatorze ans auparavant, en 973, commença à se montrer au ciel, où elle brilla vingt jours durant. Naturellement, au dire du superstitieux chroniqueur, ce nouveau phénomène présageait, lui aussi, un nouveau malheur, qui fut cette fois l'affreux tremblement de terre du 2.'J octobre, dont je vais bientôt parler. Or la phrase de Léon Diacre énumérant tous ces cataclysmes et phénomènes météorologiques est établie de telle sorte qu'il semble bien que dans la pensée du chroniqueur chaque phénomène ait dû êtreimmédiatement suivi, dans la réalité, de l'événement qu'il était chargé par Dieu d'annoncer. De même donc que le tremblement de terre d'octobre a dû suivre de très près la comète de juillet qui en était le présage, de même la prise de Berrhœa, qui est citée comme avant eu lieu auparavant, a dû suivre de très près l'aurore boréale du 7 avril qui l'annonçait. Comme, d'antre part, la phrase de Léon Diacre indique foi'niellement la succession des événements , il ne nous reste, pour placer

Pnr.^E DE nEHItllOEA PAR LES Brin. il} ES 735

ce succès des Bulgares, que l'espace compris entre cette première semaine «l'avril et la fin de juillet. Force nous est donc de la placer au plus tard en juin ou dans la première quinzaine du mois suivant. Je ne sais si-j'ai réussi à me faire clairement comprendre.

Maintenant que nous sommes parvenus à fixer à cette date la chute de cette puissante forteresse si voisine de Salonique (1), seconde ville de la monarchie après Gonstanlinople, on conviendra que l'empire, deux mois après la ruine si complète de la rébellion de Bardas Phocas, était loin de j)Ouvoir goûter cette paix dont nous parle Léon Diacre. Aux lioi-rcMU's de la guerre civile contre Bardas Skléros se mêlaient celles de la lutte contre les Bulgares, de jour en jour j)lus redoutables. Ainsi nous aurons l'explication de l'initiative qui fut prise à ce moment par Basile, comme nous Talions voir, dans les négociations entamées avec Skléros pour amener sa soumission, l'explication surtout des conditions si avantageuses consenties par le malheureux souverain en faveur du prétendant si obstinément rebelle. La situation du basileus était redevenue presque aussi critique, et cette prise de Berrliœa par les Bulgares, si totalement laissée dans l'ombre par les autres historiens byzantins, dut avoir à ce moment une importance et un retentissement bien considérables, pour que Léon Diacre en parle comme d'une calamité nationale annoncée par un phénomène aussi teri'ifianl (pie l'était à cette époque une aurore boréale. Nous pouvons, dans cette phrase unique dont il devient possible de tirer un si fructueux parti, découvrir l'indice (|ue le tsar Samuel, encouragé par les difficultés dans lesquelles se débatlait Basile II, venait d'abandonner son champ habituel d'action, pour se jeter dans la direction de l'est et se préparera y porter les derniers coups à son adversaire acculé. Certainement la chute de Berrhœa, dans l'esprit des contemporains, c'était celle toute prochaine de la grande Salonique, dont la pdpulalion du haut de ses remparts géants avait vraisemblablemenl vu poindre à plusieurs reprises dc'jà les coureurs bulgares; c'était surtout l'apparition imminente de ces bandes redoutées sous les murs mêmes de la capitale. On conçoit que Basile ait cherché à faire sa paix au ])lus vite, coûte que coûte, avec Bardas Skléros. .Mais n'anticipons point.

(1) Le chroniqueur arménien contemporain Acogh'ig place la prise de Berrliœaà l'année 991.

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FEUILLET d'an des jilas biMox laanascrits byzanlins da A'"" Siècle de la Bibliothèque Nationale — Tableau de la Concordance des Ecritures écrit en lettres de carmin, revêtaes d'or, dans un riche édicale meri-eilleasement enluminé, Voy. la lignctte de la page 577.

FEUlLLKr d'an des phis hcaii.i- manascrits byzantins du X"' Siècle do la liibUotheiiac Nationale. — Tableau, de la Concordance des I^critures écrit en lettres de carmin, revêtues d'or, dans un riche édicule merieilleasement enluminé. Voy. la lijnette de la p. 57T.

Comme si ce n'était pas assez de tant de maux, une nouvelle et redoutable complication venait encore d'éclater. A peine les Russes avaient-ils sauvé l'empire en aidant le basileus à triompher de Bardas Pliocas, qu'ils venaient subitement, nous ignorons pour quels motifs, de rompre avec le basileus et de marcher sur la cité de Cherson, métropole des possessions byzantines en Crimée.

Ce sont toujours encore les recherches des savants russes, basées sur les informations nouvelles fournies par les chroniqueurs orientaux, Yahia en particulier, qui ont permis tout récemment de replacer à sa date véritable cet événement fort extraordinaire et fort inattendu du siège de Cherson par les guerriers de Vladimir. Longtemps on s'était appuyé sur le récit erroné de la Chroiiiqtie nationale russe dite de Nestor qui place trop tôt cet événement et en fait comme le préambule obligé des négociations entre Basile et Vladimir, pour affirmer qu'il avait été antérieur même à l'envoi du contingent russe au secours du basileus contre Bardas Phocas. ( (r nous savons maintenant que Cherson n'a pu être prise par les troupes de Vladimir que dans le courant de l'été de l'an 989. L'explication de ce fait paraîtra même fort simple. Léon Diacre, en effet, dit que « l'aurore boréale du mois d'avril de cette même année annonçait à la fois et la prise de Berrhœa par les Bulgares et celle de Cherson |iar les Tauroscythes », c'est-à-dire les Russes. Longtemps on n'avait pu fixer une date convenable pour ces deux événements. En parlant de la chute de la place macédonienne, nous venons de voir que, grâce aux données et dates météorologiques nouvelles fournies par Yahia, nous étions enfin en état de préciser ce point, et, très naturellement, tout ce que nous avons dit de la date de la prise de Berrhœa doit s'appliquer à celle de la prise de Cherson, puisque, dans la phrase très serrée de Léon Diacre, ces deux faits de guerre sont représentés comme exactement contemporains. Si l'hypothèse proposée par .M. Wassiliewsky pour un de ces événements demeure acceptée, elle doit l'être également pour le second. Donc, au lieu de placer la chute de Cherson dès l'an 988 comme le fait la Chronique russe, nous sommes bien forcés de la repousser à l'année suivante, entre le mois d'avril A celui de juillet, probablement aussi dans le courant de juin. Déductinn autrement importante, nous nous trouvons dans l'obligation

SIEGE DE ClIERSny PAR LES RUSSES "âg

de reporter d'autant les r'vr'ncmcnls inliiiimciil plus considérables qui furent la suite directe de ce fait d'armes, je veux dire la paix définitive conclue entre les Russes et l'empire, la conversion du i)rince Vladimir et de son peuple et son mariage avec la sœur des empereurs (1).

Dans l'état actuel de nos connaissances, il est fort dil'licilc de deviner la raison vraie de cette attaque inopinée des Russes contre cette florissante colonie byzantine de Crimée. Ne possédant aucune indication, nous ne pouvons procéder que par conjectures. Depuis le commencement de l'an 988, Vladimir étaitentré en négociations avec l'empire et échangeait des ambassades avec le Palais Sacré pour son mariage avec la sœur des basileis, mariage qui devait entraîner l'alliance des deux peuples et la conversion en masse des Russes au christianisme. Déjà ces négociations avaient abouti dans le cours même de cette année à l'envoi de ce fameux corps de six mille guerriers russes qui avait permis à l'empereur de triompher de Bardas Phocas dans les journées de Chrysopolis et d'Abydos. Tout à coup une rupture éclata, (pirlques semaines à peine après cette dernière victoire qui en une heure avait mis fin à cette terrible guerre ci\ ile. Certainement une seule explication demeure possible. C'est que les négociations n'avançaient plus. Probablement Basile, débarrassé de la terreur de Bardas Phocas, était aussitôt redevenu moins coulant. Maintenant qu'il respirait à nouveau, son orgueil impérial se révoltait davantage à l'idée d'accorder la main de sa sœur à ce barbare. Vladimir, comprenant aussitôt le péril, voulut, en frappant un grand coup, remettre de suite les choses en état. En attaquant brus(juement Cliers<ui qui était sous sa main, il rappelait au basileus, par cet exemple aussi terrible qu'humiliant, quel adversaire redoutable le peuple russe pouvait redevenir d'un instant à l'autre pour l'empire, accablé déjà sous la double étreinte de la révolte nouvelle de Skléros et de la guerre bulgare sans cesse s'aggravant. La surprise de Cherson, en un mot, fut un avertissement au Palais Sacré d'avoir à hâter la conclusion des concessions suprêmes qui devaient le délivrer à toujours du péril russe et lui permettre de se consacrer tout entier

(1) Je renvoie au mémoire de M.Wassilicwsky {Fragments russo-byzantins) et à l'ouvrage du baron Roson sur Yaliia note 1G9 surtout) pour la discussion do ces dates si importantes.

à la cure des deux autres plaies affreuses qui menaçaient d'amener sa ruine définitive. L'attaque de la cité criméenne fut bien certainement combinée pour forcer Basile à remplir quelque condition très dure du traité qu'on était en train de négocier, quelque condition qu'il avait d'abord acceptée ou (lu moins paru accepter par la bouche de ses ambassadeurs, tant était pressant le besoin qu'il avait du corps auxiliaire russe, et qu'il se refusait à signer, maintenant qu'il se trouvait depuis deux mois, grâce précisément à l'appui de ce corps, un peu moins malheureux. Et certes cette condition ('■tait très dure, pi'esque insupportable à l'orgueil byzantin, puisqu'il s'agissait certainement, en l'espèce, de cette prétention incroyable du grandprince de Kiev d'aspirer, lui, barbare, un Scythe, à la main d'une princesse impériale, d'une Porphyrogénète ! Basile ne pouvant se décider à accepter une pareille humiliation, il fallut que Vladimir employât les grands moyens pour triompher (1(> la liorté impériale qui se révoltait (1). Comme l'a dit fort bien ^I. Wassiliewsky, il n'entrait guère dans les habitudes de la politique byzantine de s'empresser de remplir des conditions aussi inouïes.

Quoi qu'il en soit, après toutes ces négociations pacifiques, ceseuvois de missionnaires d'une part, do soldats de l'autre, les choses se brouillèrent à tel point, que, presque au moment où les basileis venaient de profiter si heureusement de ces secours de Vladimir si ardemment implorés, la guerre, succédant à cette sorte de paix armée qui durait peut-être depuis les désastres de Sviatoslav, éclata brusquement entre les deux nations. Elle fut signalée, du moins à notre connaissance, par une unique opération militaire, sur laquelle nous n'avons malheureusement que des renseignements fort vagues, l'attaque deCherson (2) par le grand-prince de Kiev et ses bandes. Cette ville criméenne, à la fois place de guerre et très importante place de commerce byzantine, archevêché florissant, jadis cité grecque fondée au vi° siècle avant notre ère par une colonie d'Héra-

(1) Voy. Rosen, op. cit., note 169.

(2) Il 110 faut pas confondre cette cité antique et mé(iiévale avec la Gherson ou Kherson actuelle, ainsi nommée en souvenir (Je son ainéc et située bien plus au nord. — Suivant le récit du moine Jacob, un des documents primitifs pour l'histoire russe, Gherson aurait été assiégée par Vladimir non point avant le baptême de celui-ci, mais seulement quatre ans plus tard.

MlA'fA'WHE d'an psanllcr, un des plus heaax manuscrits bijzanlins du X"" Siècle de lu Dililiothèiim: Nationale. — L'Exaltation de David. Le roi prophète dans sa gloire entre rfeiur jeunes leinmes personnipant la Sagesse et l'Esprit Prophétique.

MINIATURE d'un nianascrit byzantin rie la HibtiotlitKiue Nationale, écrit, suivant le téinoiijnage dune note placée en tête du volume, « sous le régne des basileis Basile et Constantin et de leur mère Tliéopliano ». — Saint Jean Chrysostomc écrivant. A sa gauche, curieuse table-armoire (lanijuée d'an pupitre; sur la table, divers instruments de travail à écrire; sur le pupitre, un codex.

cléo, élait, avec le vaste terriloii'c enviruniuiiil qui portail le ikmii de terre (le Gotliie, le dernier reste des possessions impériales au nord de la mer Xtiire, la deiiiière .siirvivanlo des innombrables ctdonies milésiennes ou niégaricnues de la rive sepleiiliidnair du l'nul-Euxiu. tiesl aujuurd hiii

7fi2 LES JEUNES ANNÉES DE BASILE

une cité disparue, depuis qu'au moyen âge elle fut ruinée par les Tartares. C'est à peine si quelques faibles vestiges, que j'ai visités l'an dernier avec le plus vif intérêt et qui sont de la part du gouvernement russe l'objet de fouilles infiniment curieuses (1), en marquent encore l'emplacement, tout auprès et au sud de la moderne Sébastopol. A l'époque dont j'écris l'his-

(1) Je ne saurais mieux faire que de reproduire en note l'article que j'ai consacré à ma visite à ces ruines célèbres dans le Journal des Débals, numéro du 5 novembre 1893.

« Peu de gens en France savent que Sébastopol, écrasée il y a quarante ans sous un ouragan de fer et de feu, demeurée longtemps presque déserte, s'est relevée récemment de ses ruines, qu'elle est aujourd'hui une des plus belles, des plus spacieuses, des plus riantes villes de Russie, en même temps qu'une de ses plus formidables places de guerre. Bien peu de gens surtout savent que, sur l'emplacement de cette cité historique, devenue à jamais illustre par cette lutte épique des cinq nations, .s'élevait, il y a vingt et quelques siècles, une colonie grecque célèbre, elle aussi, dans l'antiquité. Celle-ci se nommait Chersonèsos. Elle a frappé des médailles admirables, au revers desquelles on voit Diane terrassant la biche d'Aulide. Cette Diane, c'était la fameuse Diane de Tauride dont Iphigénie fut la prêtresse, dont on prétend que le temple était situé en un lieu aujourd'hui encore charmant entre tous, là où se dresse, dans une situation superbe, au-dessus des hautes falaises dominant la mer d'un bleu intense, le poétique monastère de Saint-Georges.

« Les Grecs de Chersonèsos faisaient le commerce avec toutes les peuplades barbares qui s'agitaient au sud de ce qui est aujourd'hui la Russie dans un immense et confus désordre. Leurs blancs vaisseaux portaient à leurs frères de llellade ou d'Ionie les marchandises précieuses acquises au pays de Scythie. A la colonie grecque succéda après la période romaine une place forte byzantine. Lorsque l'empire d'Orient eut perdu presque toutes ses possessions sur le rivage septentrional de la mer Noire, Chersonèsos, qu'on appelait alors Cherson, presque seule en ces parages, lui resta. Cette capitale des possessions byzantines de Crimée n'en prit que plus d'importance. Elle devint le centre d'un grand commerce avec toutes les races éparses de ces vastes régions : Petchenègues, Khazars et autres. Son gouverneur ou « stratigos » était en même temps chargé de surveiller les agissements de ces barbares dont les attaques soudaines faisaient souvent trembler Ryzance. Ce fut aussi un lieu de déportation; un pape, l'infortuné Martin I''^, un empereur, Justinien Rhinotmète, le féroce mutilé, y furent relégués.

« Mais vers les approches de l'an 1000, exactement en 989, il se passa, dans cette cité criméenne, un fait capital, qui devait lui donner une illustration nouvelle. Le grand-prince de Kiev, Vladimir, le véritable fondateur de la grandeur russe, était venu attaquer et prendre Cherson, à la tète de ses « droujines » fidèles, de ses guerriers fameux armés de la hache à double tranchant, de la longue lance, de l'arc démesuré et de l'immense pavois. C'était ii une heure tragique de l'histoire de Byzance. La jeune royauté des fils do Théophano, Basile II et Constantin, se trouvait, à ce moment précis, mise en péril extrême par une rébellion terrible. L'armée du prétendant asiatique, Bardas Phocas, s'apprêtait à mettre le siège devant Constantinople. Une transaction intervint, dont il serait trop long de dire ici les péripéties dramatiques. Plusieurs milliers de guerriers russes, accourus au secours des empereurs, triomphèrent du rebelle. En échange, Basile et Constantin donnèrent leur sœur Anne en mariage à leur sauvage allié, qui se fit chrétien avec son peuple. C'est la date capitale de l'histoire de la nation russe. La pauvre petite princesse, la Porphyrogénète arrachée tout en pleurs au gynécée du Grand Palais, débarqua à Cherson avec un infini cortège de dignitaires, de prêtres, de missionnaires apportant de saintes reliques. Le grossier barbare, le mari pa'ien de plusieurs femmes, le seigneur de trois cents concubines, celui qu'un chroniqueur contemporain qualifie de fornicalor immensus, épousa la descendante des basileis. Il reçut dans le baptistère de la cathédrale de Cherson le sacrement du baptême, puis s'en retourna à Kiev avec Anne et ses prêtres. Au pied des hautes falaises merveilleusement boisées qui dominent l'immense Dnieper, le ^peuple russe reçut, lui aussi, le baptême par immersion. Le faux dieu

SIEGE DE C/IElisO.y l'Ali LES HUSSES 763

toire, la vieille cité grecque, dernier débris du grand naufrage du monde licllénique en ces parages, sentinelle avancée sur les limites des mondes grec et slave, sur cette cote lointaine de l'inhospitalière Scythie, située non loia des ruines de la Cherson antique, sur un grand promontoire à l'ouest du golfe de Balaklava, avait passé par les vicissitudes très diverses d'une glorieuse histoire. Un stratigos impérial y gouvernait pour lors au nom des basileis, secondé par un sénat que présidait le j)remier magistrat niuniripal, ou f. proteuon ». « Du reste, a dit fort bien M. l{;iiiili;iii(l dans

Prroun, idole à la tcMe d'argent, fut précipité dans lo llouvo. La Russie était à jamais clirOtionne. \'ladiniir. plus tard, fut mis au nombre de ses saints.

« Cherson avait été restituée aux empereurs. Kilo demeura byzantine jusqu'à la conquête lartare et, ruinée par mille aventures désastreuses, disparut insensiblement de la surface du sol. Mais on conçoit de quelle vénération la nation russe entouf! ce lieu qui vil le baptême de saint Vladimir et l'entrée définitive do son peuple dans le giron de l'Église chrétienne. Ou connaissait dés longtemps, par quelques restes insignifiants, remplacement précis de Cherson dans la banlieue sud de Sébastopol. On savait que la baie de la Quarantaine, celle même qui a joué un grand rôle dans la guerre de Crimée, avait été le port de la cité byzantine. Des fouilles, entreprises il y a bien des années déjà, avaient rais au jour d'intéressantes substructions. Puis vint la lutte terrible de 1854. Les tranchées françaises recouvrirent les fouilles d'alors. Les obus et les bombes plurent sur l'emplacement de la vieille cité d'Iphigénic; les ossements de nos soldats se mêlèrent à ceux des Hellènes, des guerriers de Vladimir et de Byzanco. Depuis peu, depuis que Sébastopol est redevenue une grande ville, des fouilles méthodiques ont été reprises sur une beaucoup plus grando échelle, sous la direction de M. Kosciusko, un archéologue passionnément épris de son œuvre. Elles ont donné les plus brillants résultats, que je désire signaler à l'attention du public français, si peu au courant de ce qui se passe en Russie.

« Entre la baie de la Quarantaine et les falaises de la côte, sur la rive sud de la baie de Sébastopol, en un site charmant d'où la vue s'étend sur le grand port militaire russe, on visite les débris de la ville disparue, ressuscitée par M. Kosciusko. J'ai passé là, le mois dernier, des heures exipiises. L'enceinte médiévale apparaît très nettement. Sauf en un grand espace occupé malheureusement par un monastère où toute recherche est interdite, les divers (|uartiers de la ville byzantine ont été retrouvés. Les rues sont facilement reconnaissables, comme aussi les substruetions des principaux édifices. Si mes souvenirs de celte visite ra])ide ne sont pas trop confus, plus de trente églises ont été reconnues iléjà, attestant l'importance de celte cité, trait d'union entre l'empire de Uoum et l'universalité <le la barbarie scythique. Beaucoup de ces monuments, petits comme le sont presque tous les édifices religieux byzantins, surplombent aujourd'hui la falaise au-dessus des vagues qui, hélas 1 sapent sans cosse la base du rocher. Détail émouvant entre tous : les archéologues russes croient avoir retrouvé non seulement l'église où Vladimir fut marié à son iuqiériale fiancée, mais encore le baptistère tout voisin où il reçut le baptême. L'enqjlacement de la cuve, les quatre absides du petit monument, la place du trône épiscopal, se reconnaissent parfaitement. Une émotion religieuse vous saisit en présence de ces restes vénérables, témoins de ce prodigieux fait historiiiuo. On croit revoir en songe ce spectacle inouï : le barbare suiierbe entouré de ses blonds guerriers '■ hauts connne des palmiers » venant en grand appareil épouser la princesse byzantine, la liUc des empereurs, vêtue do couleurs éclatantes, soutenue sous les bras par ses eunuques et ses femmes, les « patriciennes à ceinture ■;, suivie du long cortège des prêtres aux cheveux llottants.

« Les fouilles donnent les r.sullats les plus riches, surtout celles des catacombes ipil entourent la ville. M. Kosciusko a installé un piHit musée provisoire d'où chaque mois parlent pour celui de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg les objets de prix retrouvés, qu'on no saurait,

son beau livre sur l'Empire grec au x' siècle, l'état de choses décrit dans le De administrando, où nous apprenons à peu près tout ce que nous savons sur cette colonie, nous montre dans les Chersonésiens des vassaux plutôt que des sujets de l'Empire. Le gouvernement impérial tenait infiniment à la conservation de cette place si impnrlante, car elle lui servait à la fois de centre pour commercer avec toute l'immense étendue de la Russie actuelle, avec le Caucase et les pays asiatiques, et de base d'opérations pour surveiller et maintenir toutes les races barbares éparses dans ces territoires sans limite de l'ancienne Scythie. Par un privilège du grand Constantin, les vaisseaux de Cherson circulaient librement à travers le Bosphore, et débarquaient leurs marchandises sur les quais de Constantinople, sans payer aucun droit. D'autre pari, un jtrince comme Vladimir, à la tète déjà d'un Etat ](uissant, jusqu'ici vainqueur de tous ses plus proches voisins, acharné h étendre son pouvoir sur toutes ces contrées, ne pouvait que tolérer impatiemment l'existence en terre de Scythie de cet îlot byzantin, forteresse perdue qui rappelait à son orgueil de sauvage le voisinage du non moins orgueilleux basileus de Constantinople. »

« Les Chersonésiens, dit encore M. Rambaud, rendaient à l'empire de iiiiuibreux services. Ils étaient sa vedette avancée vers le non!, le iiied-à-

MONNAIE de cuivre frappée aa nom da basileas Basile If pour les possessions byzantines en Crimée. — Les deuA' monogrammes sont ceax du nom de Basile et du titre de despote.

sans danger, abandonner dans celle solitude. Au-dessous des constructions tartareset byzantines, la pioche des ouvriers atteint les édiliees grecs primitifs; aussi les fouilles produisent-elles le plus étrange mélange de découvertes, et chaque jour les chercheurs retrouvent les beaux débris arecs comme les belles médailles de la Chersonèse antique à coté des sous d'or concaves des empereurs byiantins, desDucas et des Comnènes, les inscriptions antiques à côté de celles du moyen âge. Quelques semaines avant notre visite, on en avait découvert une d"Isaac Coninène et de son épouse la basilissa Catherine faisant don à la cathédrale de nouvelles portes de bronze. Mais ce qui est vraiment dramatique, c'est qu'en même temps la pioche des ouvriers ramène sur le sol les mille débris tout récents du grand drame d'il y a quarante ans. Hélas : à coté des monnaies au type de la Diane de Tauride ou à celui des autocrators byzantins, à coté des têtes de flèches des guerriers russes ou khazars, on apporte souvent à Jl. Kosciusivo des sous de France, humbles reliques de nos héroïques fantassins morts dans la tranchée, loin de la chaumière natale, des balles aussi échangées en ces luttes fratricides.

0 Nous avons erré longtemps en ces lieux tragiques, éclairés du plus beau soleil, le cœur oppressé de grands ou de douloureux souvenirs, où se mêlaient, en une confusion étrange, les noms presque fabuleux de l'antiquité, l'ombre gracieuse d'Iphigénie, les images farouches de Vladimir et de ses guerriers encheraisés de fer. celles toutes proches des soldats do France, dont les ossements innombrables reposent non loin de là au cimetière français. »

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MINIATURE d'an des i>liis beaax manuscrits l>y:unlins de la Bibliothè<im; NationaU', contenant les sermons de Saint Gréi/oire de Nnzianzr. — Moise faisant jaillir l'eau du rocher. Josué invOfjfuant le Seiyneur, puis remerciant, iiroslerné, l'.lnije enioyé à son secours.

terre des Byzantins dans le monde scythique, l'œil toujours ouvert sur les mouvements de la Sarmatie; c'était à Cherson que l'on s'arrêtait d'abord pour aller en Khazarie ; c'était à Cherson que débarquait le basilikos impérial chargé d'une mission en Patzinacie ; c'est là qu'il faisait halle pour prendre langue, s'informer des nouvelles, recueillir des informations et des conseils. Personne ne s'entendait aux affaires diplomatiques avec la Scythie comme les Chersonésiens, c'était leur spécialité dans l'empire. C'est de la Chersonèse que parvenait à Constantinople le premier avis d'une descente du Dnieper par les Russes. C'est par Cherson enfin que se faisait la i)lus grande partie du commerce entre Byzance et ces immenses régions de la Russie méridionale. »

Donc, une pointe hardie amena sous les remparts de cette capitale des territoires criméens impériaux le grand-prince Vladimir et ses troupes féroces. Pi'obablement ce fui une complète surprise, et de Constantinople on n'eut pas le temps de renfurrcr la garnison, certainement très réduite depuis les fâcheuses circonstances au milieu desquelles le gouvernement des jeunes basileis se déballait depuis tant d'années.

Longtemps, grâce à un document signalé pour la première fois par Ilase en 1818, on a cru posséder les très précieux fragments d'un récit de cette première campagne des Russes en Crimée, récit qui aurait été rédigé par un des chefs byzantins acteurs dans ces événements. En suite d'observations plus minutieuses, il a falhi malheureusement en rabattre et reconnaître que ces fragments manuscrits se rapportaient à des faits de guerre d'époque plus ancienne, survenus dans une région différente (1). Aussi nos renseignements actuels sur le siège de

(1) En 1818, Hase publiait poir la premiùre fois, dans les notes à son édition parisienne de la Chronique de Léon Diacre, des fragments manuscrits en langue grecque, écrits, d'une petite écriture très enchevêtrée et raturée, sur deux feuillets séparés faisant partie d'un manuscrit de la Bibliothèque Nationale de la On du x' siècle — c'était du moins l'avis de Hase, — manuscrit peu volumineux contenant diverses lettres de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze et d'autres saints. Ces fragments, évidemment inscrits à une date postérieure sur ces deux feuillets vides par un des propriétaires de ce petit livre do piété, fragments connus des érudits sous le nom inexact de Notes du toparque grec de Gothie, ont été depuis cette date l'objet d'une importante littérature. Longtemps, à la suite de Hase, on a voulu à tout prix rattacher les très curieux lambeaux de récits d'une campagne d'hiver et d'un siège de forteresse qui s'y trouvent rapportés, à quelque expédition d'un prince russe du x' siècle vers le sud, plus particulièrement à celle de Vladimir contre Cherson en 989. Longtemps même celte dernière opinion a été admise presque sans conteste. On attribuait ainsi à ces notes confuses dun chef de district militaire en campagne, d'un «toparque», comme il s'intitule lui-même, une importance extrême.

SIÈGE DE CIIERSON l'Ait r.ES RUSSES 161

(-herson par Vladimir, sur ce fait de guerre isolé en ces contrées alors si lointaines, en ces temps si obscurs, demeurent-ils infiniment rares. Notre source principale, presque unique, est (oujums le récit qu'en fait la Chronique dite de Nestor, mais il ne faut naturellemeut admrttro qu'avec une extrême prudence cette version, rédigée à la plus grande gloire du prince russe et de ses guerriers.

Voici ce très curieux récit, peut-être bien contenant de nombreuses inexactitudes, mais, à coup sûr, plein de détails du plus vif intérêt. Je le reproduis textuellement : « Année du monde 6496 (988 de l'ère chrétienne). Quand une année fut écoulée (1), Vladimir marcha avec son armée contre Cherson, ville grecque, et les Chersonésiens s'enfermèrent dans la ville. Et Vladimir s'établit de l'autre côté de la ville, dans la baie, à une portée de trait de la ville. Et les habitants combattirent énergiqueinent

l)lles devenaient une source de premier ordre pour la connaissance de l'histoire primitive du peuple russe. En 1874, M. Kounik publia sur ce document un travail très étudié dans le lome XXIV des Mémoires de l'Académie des Sciences de Saint- l'élersliourg. En 1876, M. Wassiliewsky, dans un mémoire publié dans le 2' fascicule du tome CLXXV(p. 185) du Journal du Ministère de l'Instruction publique russe sous le litre de Soles sur le toparque de Gothie. mémoire destiné surtout à rendre compte de celui de M. Kounik, fit. le premier, une bonne traduction des fameux fragments, en y ajoutant d'excellents commentaires, et s'efforça de prouver que ce curieux récit a trait non aux affaires de Crimée, mais à celles de Bulgarie, et que les événements qui y sont rapportés ont du se passer non dans la péninsule çriméenne au temps de Vladimir, mais bien sur le Danube, probablement lors des guerres de Svialoslav. Ces résultats des recherches de l'éminent académicien russe semblaient définitivement admis, lorsque le professeur Ouspensky d'Odessa, dans un mémoire d'une érudition aussi profonde qu'ingénieuse intitulé : Possessions byzantines sur les ciites septentrionales de la mer Moire auxIX'^ el X'^ siècles, publié dans les Kievskai/a Starina de 1889, est venu proposer une théorie nouvelle. Les conclusions de ce mémoire, fortement appuyées sur l'étude des lettres du patriarche de Constanliunple Nicolas Myslikos, me paraissent sans réplique. M. Ouspensky y démontre que les événements racontés dans les notes, hélas si tronquées, du toparque, ont dû se passer non point aux environs de Cherson, ni vers les régions de la Bulgarie sur le Danube, mais quelque part au nord de la (Crimée, probablement dans le pays des Kliazars du Don, et non vers la fin mais bien vers le coramencement du .x- siècle, probablement dans l'hiver de l'an 903 à 904. Je n'ai donc point à m'occuper ici de ces fragments, publiés il y a près de quatre-vingts ans par un des patriarches des études byzantines et qui se trouvent avoir une signification historique dans une tout autre sphère que celle dans laquelle on appréciait leur importance jusqu'ici, qui, en un mot, n'ont probablement aucun lien direct ni avec l'histoire de Russie ni d'autre part avec celle du basileus Basile II. J'ai négligé de dire que la note de Hase sur les fragments manuscrits dits « du toparque de Gothie » se trouve reproduite dans l'édition de Bonn de Léon Diacre, pp. 496 sqq,

(1) Après le retour à Constantinople des envoyés russes chargés d'étudier la religion orthodoxe. Le narrateur anonyme pass • ici entièrement sous silence l'envoi du corps auxiliaire russe k Constantinople. De même il se trompe en fixant à l'an 988 la date de l'attaque de Cherson par Vladimir, alors que, par la comparaison de la phra.se de Léon Diacre relative à cet événement avec les données météondogiques fournies par Yahia, nous sommes assurés que le siège ne fut entrepris que dans l'été de l'année suivante, [u-obablemcnt dans le courant de juin.

LES JEUXES AX.\EES DE BASILE

contre lui. Vladimir bloqua la ville, et le peuple était épuisé, et Vladimir dit aux habitants : « Si vous ne vous rendez pas, je resterai ici trois ans s'il le « faut ». Ils ne l'écoutèrent pas. Vladimir alors rangea son armée en bataille et ordonna de faire une chaussée vers la ville. Tandis qu'ils la faisaient, les Chersonésiens, ayant miné les murs de la ville, enlevèrent les terres amoncelées, les apportèrent à !a ville et les entassèrent au milieu de la ville; mais les soldats continuèrent leurs travaux, et Vladimir persista. Or un homme de Cherson, du nom d'Anastase (un pivtrc, crlni-là même qui, plus tard, fut évèque de Kiev(l), lança une flèche sur laquelle il avait écril : *^ Il v a derrière toi des sources à l'orient dont l'eau arrive par des

(( tuyaux ; creuse là et tu intercepteras l'eau » ; et le peuple, épuisé par la soif, se rendit. Vladimir entra dans la ville avec sa droujina. »

Ce récit porte, il me semble, quelque apparence de vérité. Un simple amplificateur n'eût inventé ni l'épisode des terres de déblai enlevées par les Chersonésiens, ni la trahison d'Anastase, peut-être bien le fruit d'un zèle dévot, ni la fatale destruction des conduites d'eau.

Pour ce qui est des annalistes byzantins, aucun, Léon Diacre excepté, ne parle du siège de Cherson. Ce complet silence dnit avoir une raison. Encore Léon Diacre n'en dit-il, on le sait, que trois mots. Enumérant les catastrophes que présageaient suivant lui d'abord l'aurore boréale du 7 avril 989 (2), puis la comète du 27 juillet dont l'apparition épouvanta si bien les populations de l'empire, l'historien contemporain cite la prise de Cherson par les Russes, qu'il désigne sous leur nom de Tauroscythes. Il ne dit pas un mot de plus ; mais cette simple indication a une grande importance puisqu'elle vient confirmer du camp opposé les affirmations de la Chronique russe (3).

(1) Vo}-, Rambaud, op. cil., p. 4ti2.

(2) Colonnes de feu qui parurent du côté du nord.

(3) J'ai dit plus haut (p. 756) comment MM, Wassiliewsky {Fragments rtisso- byzantins.

SCEAU ou BULLE DE PLOMB des basileis Basile Il et Constantin. — Seul c.remplaire connu. (Collection de M. G. Scidamberger] .

MI\IATLHE d'an des plus beau.v jiinniuicrits byziinlins de /d BibViothétiae Nationale, contenant tes sermons de Saint Oréyoire de A'azianze. — Le deiurième Concile. Sur an trône d'or drapé de pourpre git un grand co'lux ouvert, la Bible. A gauche du trdne, l'empereur Théodose. Au premier plan, l'hérésiarque Malicdonios.

-70 LES J EUX ES .tN.XEES DE BASILE

Immédiatement après ce récit de la prise de (lliersuii, récit qui n'aurait dû prendre place que plus loin, la Chronique dite de Nestor poursuit en ces termes : « Et Vladimir envoya des messagers aux empereurs Basile et Constantin, disant : « Voici que j'ai conquis votre célèbre « ville; j'ai appris que vous avez une sœur vierge ; si vous ne me la « donnez pas, je traiterai votre capitale comme j'ai traité cette ville. »

Cette insolente menace arrivait à Constantinople à point nommé. Après tant de calamités, tant de désastres, au moment où on commençait à peine à respirer, on trembla de voir les terribles monoxyles russes apparaître à nouveau sous les murs de la Ville gardée de Dieu. On trembla surtout de voir Vladimir s'unir au tsar Samuel de Bulgarie (1). Qui sait".' peut-être même le corps auxiliaire russe, si précieux, menaça-t-il de se révolter, de retourner tout au moins dans sa lointaine patrie. 11 fallut céder, céder vite, et se décider enfin à accorder la Porphyrogénète à son impérieux amant. Même nous verrons plus loin que cette teri'eur d'une attaque des Russes dut être pour beaucoup dans les conditions si douces qui furent à ce moment accordées au vieux rebelle Skléros pour obtenir sa soumission (2\

pp. 156 et I57J et Rosen (op. cit., note 169] — grâce aux textes de Léon Diacre et de Yahia disant l'un que l'aurore boréale de 989 annonçait la prise de Cherson et que la comète du 27 juillet de cette même année présageait le tremblement de terre du 23 octobre qui jeta bas la coupole de la Grande Église, l'autre [avec Elmacin) que l'aurore boréale, accompagnée d'un ouragan terrible et suivie d'une obscurité inouïe, avait eu lieu dans la nuit du samedi vingt-septième jour du mois de dou'l-hiddja de l'an 378 de l'Hégire, soit le 7 avril 989, en Egypte — ont réussi à placer à sa date vraie cette prise de Cherson, fixée à tort avant la conversion par la Chronique dite de Nestor, ce qui a si longtemps tant embarrassé les historiens russes. Ces savants auteurs sont parvenus à prouver que cet événement a dû avoir lieu entre les dales du 7 avril et du 27 juillet, probablement vers la fin de juin ou les premiers jours de juillet. « Il est hors de doute, dit M. Ouspensky (voy. Rosen, op. cit., pp. 308 et 313i, qu'une telle déduction entraîne des conclusions bien graves à l'endroit du récit légendaire de cette expédition de Cherson et des circonstances du baptême de Vladimir contenues dans la Chronique russe nationale, mais nous n'aborderons point ici cette question, et demeurerons indécis sur le fait de tous ces changements, sur celui surtout de savoir si le secours russe envoyé à Byzance suivit ou précéda le mariage et la conversion de Vladimir. Le mémoire de M. Wassiliewsky [ibid., p. 137) cite encore le témoignage du moine Jacob qui dans son Éloge de Vladimir dit que, « l'an d'après le saint baptême, Vladimir, de glorieuse mémoire, alla vers les cascades et, la troisième année, prit Cherson », etc. Les déductions de ce savant se trouvent ainsi confirmées par les sources russes elles-mêmes.

(1) Voyez sur l'envoi possible d'une ambassade de Vladimir à Samuel, Rosen, op. cit., note de la page 179.

(2) C'est à Yahia, à Elmacin, à Ibn el- .\thir que nous devons de connaître les causes vraies de tous ces événements, du baptême du prince russe en particulier, dont pas un Byzantin n'a parlé. Quant au mariage avec Anne, ceux des Grecs qui le mentionnent le font

/'.i/.v Avicr rj:s itussEs m

Donc l'envoi fameux de la i>rinccsse Anne avec son corlègt! de |)rèlres et d'higoumèncs chargés de convertir les Russes idolâtres dut suivre presque immédiatement cette prise de Cherson par les soldats de Vladimir. Le baptême de la nation russe et de son prince ne peut en conséquence avoir eu lieu que vers la fin de l'été ou dans l'automne de cette année 989, une année plus tard qu'on ne le croyait jusqu'aux travaux de MM. Wassilie\vskyotRosen,parcequ'on s'appuyait uniquement sur l'indication erronée de la Chronique dite de Nestor qui donne la date de 988. 11 résulte encore de celte manière nouvelle d'envisager les faits que Vladimir et son i)euplc furent certainement baptisés par les prêtres et métropolites qui accompagnèrent la jeune princesse dans son voyage en Russie.

Le récit le plus étendu que nous possédions du mariage delà Porphyrogénète Anne avec le prince de Kiev et de la conversion de celui-ci et de son peuple est toujours celui de la Chronique nationale dite de Nestor, mais c'est naturellement un récit quelque peu légendaire, en tous cas très partial et qui présente les choses sous un jour uniquement favorable aux Russes. Il en est de même du récit plus abrégé de la Vie de Vladimir. Le célèbre érudit ragusain Randuri a également publié au siècle dernier un autre récit anonyme du baptême des Russes sous Vladimir, qui contient quelques détails inédits, et ce récil vicnl d'être édité à nouveau d'après un manuscrit plus complet par M. Regel à Saint-Pétersbourg (1). Enfin les historiens byzantins Skylitzès et Cédrénus et bien plus encore les historiens orientaux, surtout Yahia et Elmacin, aussi Ibn el-Alhîr. imus fournissent encore sur ces grands faits des renseignements précieux.

incidemment. Ils ne parlent que du contingent militaire fourni par lis Russes, mais se gardent bien de dire quelle fut la rançon de ce secours providentiel.

(I) Ce fragment a été publié dans son texte grec avec traduction latine par Handuri dans icn Animadcei siones in Constantini Por/ihi/rogeneti libros île thematihus el de adminisirando («ipeWo, reproduites dans la Byzantine Ac Paris (nil) et dans celle de Venise (172») sous l'orme d'appendice à son Imjieriiim Orienlale, t. II, et ilans celle de Bonn sous forme de supplément au t.. III de Constantin l'orp/iyro;/énéte (pp. 357 à 366i. Voyez pour le reste de la bibliograpliie, Regel, op. cit., p. xx. Le fragment publié par Baiiduri l'avait été d'après un manuscrit de l'ancienne Bibliolbéciue Colbertine, qui n'a pu être retrouvé par M. Regel ni à la llibliolliéque Nationale ni dans les autres bibliotliéi|iH'S de Paris. Kn revanche, M. Regel a retrouvé une copie complète de ce récit avec li commencement qui manquait dans le manuscrit de la Colbertine, au couvent île St-Jcan-l'Évangélisle d<> l'almos, el l'a publié avec des éclaircissements dans ses Analecla l»jiantino-rusdca, pp. xix-xxxii et 44 à 51. Ce récit est une compdation de date assez récente, du xni= ou du xiv" siècle, œuvre assez médiocre d'un tircc où se trou-

Voici un résumé de tous ces récits, emprunté principalement à la Chronicité dite de Xesto?- :

(( Les empereurs, dit la Chronique, s'affligèrent du message par lequel Vladimir menaçait de traiter leur capitale comme il avait traité Cherson s'ils ne lui donnaient point leur sœur Anne pour femme. » On conçoit aisément quel trouble inouï, quel bouleversement de toutes les idées reçues dut causer au Palais Sacré l'incroyable exigence du barbare victorieux. Malgré les précédents, malgré la fille de Romain Lécapène accordée jadis au tsar des Bulgares, l'orgueil infini de Byzance se révoltait contre des prétentions aussi prodigieuses, contre d'aussi humiliantes

obligations. Ce n'était certes pas la première fois que des chefs barbares faisaient aux césars grecs de pareilles propositions matrimoniales, mais on avait presque toujours pu les repousser, et Constantin Porpliyrogénète dans ses écrits enseigne même à ses successeurs le moyen d'écarter ces demandes inconvenantes. Mais aujourd'hui, hélas, les temps n'étaient plus où l'on pouvait afficher pour les Ross païens le mépris infini qu'inspirait leur grossière barbarie. On avait d'eux un trop pressant, un trop constant besoin. Il fallait céder et nous pouvons nous figurer sans peine les hésitations douloureuses, les mornes discussions des Conseils suprêmes où le sort dr la jeune Por-

SCEAU ou BULLE DE PLOMB de Romain Skléros, (ils du prétendant Bardas Skléros. La légende signifie: Romain Skléros, proèdre, stratopédarque d'Anatolie et duc d'Antioche. — (Sceau inédit de la collection de M. G. Schhiinberger.)

vent entremêlés et confondus par erreur le récit de la première conversion partielle des Russes par le patriarche Photius au ix' siècle, ensuite celui de la conversion sous Vladimir au x= siècle, finalement la légende de l'introduction de l'alphabet slave par les saints Cyrille et Méthode.

Bien que pour le récit de la conversion, cette version concorde presque absolument avec celles de la Chronique de N'ester et de la Vie de Vladimir, cependant elle présente quelques détails nouveaux, surtout pour le séjour des ambassadeurs russes à Constanlinople. Ainsi leur visite à Sainte-Sophie est racontée fort en détail. Voyez du reste les observations de M. Regel, op. cit., pp. xix-xxxu.

COL Huy.M-.MtM' de I emjj'-rrar Ilcnri II d Atlrinaijnc cf du .•■■'( l'imnu- l impératrice Ciuirgonde, conti^inporains de fiiisi/i.- //. Miniature d'un manitscrit de la Ci7)/io</iè'/u« Royale de Munich proicnant du Tréfor de la fatUédrale de Bamberg. — L'empereur et V in^pérairice S'Ont conduits ait Christ par les saints Pierre et Paul. Au-dessous d'eux, la Germanie entre Rome et la Gaule. Cette miniature a été exécutée aiant 101 !i, alors i/ue Henri était encore roi.

"i LE^ .lELWES AXNEES DE BASILE

phyrogénètc l'ut décidé au Palais Sacré entre le basileus Basile et ses plus fidèles serviteurs.

« Le trouble fut grand à la cour de Byzance. Les filles du sang impérial étaient bien vouées, par les cruelles défaillances de la politique byzantine, à servir de lien entre l'empire et les princes barbares ; déjà plusieurs de ces belles et infortunées exilées étaient allées dans les cours demicivilisées d'Allemagne, de Bulgarie, de Dalmatie, de Venise, et peut-être de Perse et de Hollande, propager l'influence et la politique byzantines cl conjurer la ruine de l'empire au prix de leur bonheur. On citait même l'exemple d'Héraclius qui avait payé de la main d'une de ses filles l'alliance alors indisjiensable du roi Juif des Khazars. Leur exil, d'ailleurs, était court ! Elles mouraient jeunes. Mais pour les Grecs, la Russie d'alors était si loin sur l'échelle de la civilisation, si détestée par son culte sanglant, sa cupidité sans bornes et ses mœurs légendairement féroces, si nouvelle encore, même parmi les principautés barbares, si bas dans la hiérarchie des Etats reconnus dont les ambassadeurs étaient admis à la table impériale !... D'ailleurs toute alliance avec ces sauvages n'avait-elle pas été sévèrement proscrite par Constantin Porphyrogénète?... Cependant il fallut céder. La princesse gi-ecque, nourrie jusqu'alors dans les splendeurs voilées du gynécée impérial, alla donc à Cherson pour partager la demeure et la vie du farouche héros du nord.

ft L'histoire se tait sur les douleurs de la triste fiancée ; suivant son usage, elle se borne à enregistrer sèchement le résultat du drame, sans tenir compte des sentiments des acteurs, ni des larmes des victimes ; mais un contemporain nous révèle, nous le verrons, avec un laconisme significatif, que, peu de jours après celte union, Anne tomba malade et qu'il l'allut un miracle pour l'arracher à la mort (I) ».

Toutefois la politique byzantine, si elle savait plier, savait aussi utiliser même les humiliations. On accorda au fils de Sviatoslav la main de la princesse élégante, de la fille de la belle Théophano, mais on demanda en échange la conversion du jienple russe, conversion qui, du coup, trans-

,1) Couret, op. c:t.,p. 118.

DEPART DE LA l'OliPlIYIiOi; É.yÉTE ANNE 775

lormerait les destinées de celui-ci et, d'adversaire de l'euipire, en ferait son allié et son client.

K Les empereurs, affligés par le messaj^e du grand-dur, poursuit la C/iro/iifjue, hii envoyèrent celte réponse: « Il n'est pas convenal)!e (pie « les chrétiens se marient avec les païens. Si tu te fais baptiser, tu obtien- <( dras ce que tu demandes, et, en outre, le royaume du ciel, et tu auras la «. même foi que nous ; mais si tu ne veux pas te faire baptiser, nous ne « pouvons te donner notre sœur. » Ayant entendu cela, Vladimir dit aux députés des empereurs (1) : « Dites aux empereurs que je me ferai bapti- « ser ; on m'a déjà enseigné votre religion et j'aime vos croyances et vos « rites tels que me les ont exjiosés des hommes envoyés par vous. » Le barbare, intelligent et ambitieux, comprenait «pielle silualion iiinnense dans tiiute la Scythie allait lui donner cette alliance avec les très glorieux basileis. Il sentait aussi d'instinct combien les doctrines chrétiennes allaient être pour ses peuples sauvages un progrès incalculab!(> sur les rites grossiers de son paganisme héréditaire.

« Les empereurs, ayant entendu cela, se réjouirent, décidèrent leur sœur, nommée Anne, à ce mariage et envoyèrent des messagers à Vladimir, disant : « Fais-toi baptiser et nous t'enverrons notre sœur. » Mais le fier Varègue tenait à avoir le dessus jusqu'au bnut. S'il en faut croire Im Chronique (2), il persista à poser les conditions les plus humiliantes, cnuditions que l'état de détresse dans lequel l'empire se trouvai! placé par suite de la persistance de la guerre bulgare et de la révolte de Skléros, rend assez probables. « Que l'on vienne avec votre sœur me baptiser », répondit le barbare. Les empereurs, ayant entendu cela, envoyèrent leur sœur avec des prêtres et des dignitaires. Hélas, c'est là runi({ue renseignement que nous possédions sur le cortège qui accompagna la pauvre princesse, cortège qu'il eût été si intéressant de mieux connaître (3\

(1) Qui étaient venus le trouver à Cherson.

(2) Le récit de la Chronique est par trop favorable aux [intontions russes. 11 est bieri improbable que Vladimir ait poussé l'insolence jusqu'à sembler croire qu'on lui accorderait la main de la princesse Anne s'il persistait à demeurer païen. Quand il présenta sa demande do mariage, sa résolution devait être prise sur celte question de la conversion de lui et de son peuple. Les autres sources sont plus dans le vrai on disant simplement qu'il offrit de se convertir à condition qu'on lui accorderait la main de la Porpliyrogénète.

(3) ("e fut le patriarchi^ Nicolas 11 Clirysobcrgios cpii ordonna le ppinier métropolite de

176 LES JECXES AXXEES DE BASILE

La Chronique nous ('■cl.uiv un juni davantage sur les sentiments de la triste épousée qui quil lait ainsi les splendeurs éblouissantes et les délicatesses raffinées du gynécée impérial pour le rustique palais do bois et la couche do peaux de bêtes de ce chef de sauvages, le beau ciel bleu du Bosphore pour les glaces et les neiges de la morne plaine scythique. Le récit est poignant dans sa simplicité- La princesse ne voulait point partir. « Je vais aller, disait-elle, comme en esclavage chez les païens : mieux vaudrait mourir ici. » Ses frères lui dirent : « C'est par toi que Dieu amènera la nation russe à la pénitence et sauvera l'empire grec d'une guerre cruelle ; tu vois combien la Russie a déjà fait de mal aux Grecs et elle en fera encore maintenant si tu ne pars pas», et ils la décidèi-ent avec peine(l). Elle monta dune sur un vaisseau, embrassa ses parents on pleurant, et s'en alla par la mer. » Hélas, les histoires des pauvres princesses sacrifiées à la raison d'Etat sont de tous les temps, mais en est-il beaucoup dont le sort paraisse plus lamentable? Quel contraste tragique, infini, entre la brillante et douce existence de Constantinople et celle qu'elle allait mener désormais! Sa sœur aînée, Théophano, avait, elle aussi, depuis de longues années, quitté les rives éclatantes de Chrysochéras et les salles admirables à mosaïques à fond d'or du Grand Palais Sacré [lovir une union lointaine aux brumeux pays du nord ; mais au moins celle-ci avait retrouvé une cour impériale auguste et splendide, une civilisation chrétienne certes plus rude, mais où la femme et la princesse tenaient di'jà leur rang i-especlé; elle était devenue d'abord la bru du puissant césar d'Occident, presque l'égal de celui de RounV; maintenant veuve sacrée par le malheur, elle était régente toute-puissante et toute vénérée pour son fils en bas âge. Anne, au contraire, princesse infortunée approchant déjà de la trentaine, — on sait qu'elle était née doux jours seulement avant la mort de son frère Romain II, en mars 9GI, — parlait pour devenir l'épousC d'un chef féroce et débauché, adorateur d'idoles effrayantes, qui certes ne se convertirait que des lèvres à l'Évangile de paix. Elle allait régner, non sur une nation de chevaliers, de bourgeois,

Russie. C'était un prêtre d'origine syrienne nommé Michel. Nicolas l'envoya en Russie avec six évêques pour lui servir do sulTragants.

(1) Ibn el-Alhir, qui fait à peu près le même récit, dit aussi qu'Anne refusa d'épouser un homme ayant une autre religion que la sienne et qu'alors Vladimir se fit chrétien.

DEPAUr DE LA PO [IPIIYROGÉNÈTE ASWE "1

d'ai'li.'^aii» ol de pielro!*, mais .sur dt-s [)uj)ulations sauvages, aux mœurs violentes, aux passions uniquement guerrières, groupées dans des agglomérations de huttes sordides pompeusement décorées du nom de villes. Elle allait chez ces barbares terribles, « les plus sales des honiiiics (pie Dieu a créés », comme s'écrie Ibn-Fozlan (pii les visila en Tan 922. Quel désespoir dut étreiiidre le cd'ur de la lamentable Porphyrogénète, quand, après avoir pressé une dernière fois dans ses bras, baisé une dernière fois sur la bouche ses deux frères aimés, peut-être bien aussi sa mère Théophano qui était très probablement encore vivante à cette époque, après avoir vu au milieu des cris et des pleurs disparaître dans le lointain toutes ces chères images, elle vit, du pont du chelandion pavoisé qui l'emportait lentement vers sa sombre patrie nouvelle, s'effacer à leur to\ir les derniers contours des rives aimées, la poétique embouchure du Bosphore avec les roches Symplégades, la plage asiatique de Kilia, les vastes étendues boisées qui sont anjourd'lnii la fnnH de Belgrade!

MEDAILLON ÉMAILLL REPRESENTANT LE SAUVEUR, FORMANT LE FOND DE LA PATtSE FIGURÉE SUR LA PAGE 705.

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