DEROUTE DE L'ARMÉE CHRETIENNE
Cette fois encore cette nuée de cavaliers, montés sur les admirables chevaux du désert, souples et viles comme l'éclair, commencent par prendre la fuite devant la troupe ennemie. Puis, soudain, se retournant à un signal, bondissant de toutes parts, ils enveloppent à grands cris les Grecs dans un tourbillon effroyable de combattants hurlant, et de chevaux emballés.
Attaqués en tète, en queue, serrés sur les lianes par des masses sans cesse grossissantes, qui ne luttent jamais en rangs serrés, mais toujours par groupes éparpillés , qui ne s'écartent un moment que pour revenir à la charge plus nombreux et plus audacieux, les Byzantins, couverts de traits, commencent à flotter. C'est la répétition du combat précédent. Bientôt les soldats de Dalassénos sont eux aussi accablés par le nombre.
Hommes et chevaux, violemment isolés les uns des autres, sont hachés à coups d'épées et de lances. Le petil nombre qui parvient à se dégager rentre au camp impérial dans un tel état d'effroi et d'accablement, avec tant de blessés, qu'il jette incontinent la panique dans le reste de l'armée. Certainement, l'imprudence folle du basileus avait produit ce résultat. L'année,
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IVOIRE BYZANTIN de ma Collection.
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avant que d'avoir vraiment combattu, était démoralisée par les souffrances et les fatigues intolérables du pire été syrien. Ce fut là l'unique cause de cette catastrophe qui demeurerait sans cela incompréhensible.
C'est une scène de désordre affreuse. Le basileus, après ce second échec, perd soudain courage. Personne ne songe plus à marcher à l'ennemi. Chacun s'occupe déjà de son salut. Les bruits les plus sinistres circulent, démesurément enflés par la terreur. Pour comble d'épouvante, les cavaliers arabes, enhardis par ce succès inespéré, apparaissent maintenant à nouveau tout autour du camp en groupes de plus en plus nombreux, poussant des cris de triomphe et de mort. Leur éparpillemenl môme les fait paraître encore plus nombreux qu'ils ne le sont en réalité. On les voit mettre pied à terre par bandes, se ruer insolemment sur les retranchements, franchir le fossé du camp, arracher à pleines mains les palissades en défiant les chrétiens affolés. Alors, dans cette foule de soldats grecs débandés, le trouble grandit soudain à tel point que, phénomène inouï, personne ne s'occupe plus de se défendre.
Dominée par je ne sais quelle fatalité, par « la Déroute, géante à la face effarée », l'armée impériale tout entière, persuadée que toutes les forces de l'Islam viennent h la fois l'assaillir, abandonnant honteusement le camp, prend la fuite dès le point du jour, chacun courant pour son compte dans la direction d'Antioche, sans s'occuper des autres.
Le conseil suprême des chefs, assemblé en hate chez le basileus, avait déjà décidé la retraite. Il avait fait ouvrir toutes les portes du camp et ordonné de reprendre en bon ordre la route d'Antioche. Mais les soldats n'écoutaient plus la voix des officiers qu'ils entraînaient à leur suite. Ce fut une des grandes paniques de l'histoire, une débâcle sans exemple comme sans motif. Ce fut un miracle surtout que les Sarrasins n'aient pas su ou pu profiter de cet immense désordre pour égorger jusqu'au dernier ce troupeau de fuyards épouvantés. Zonaras dit que la course haletante de toute celte armée les plongea dans une sorte de stupeur.
Ceux des soldats chrétiens qui étaient montés, fuyaient par groupes au galop. Ceux qui étaient à pied s'emparaient du premier cheval venu. « Ce fut vraiment, s'écrie Psellos, une chose sans nom! » Le basileus en
FUITE VERS ASTIOCHE «3
personne, éperdu jusqu'à ne plus se reconnaître, « presque expirant de terreur » dit Zonaras, abandonné par ses gardes, qui avaient été les premiers à fuir sans jeter un regard en arrière, eut certainement été fait prisonnier, si un simple cavalier ne l'eut enlevé en croupe de sa monture et arraché ainsi à la mort ou à la pire des captivités.
La fuite horrible dura jusqu'à Antioche tout le long de cette route interminable, à travers ces sables infinis. C'était le dixième jour du mois d'août. La chaleur de cette journée d'été syrien était véritablement effroyable. Dès la sortie du camp retranché, les attaques des cavaliers alépitains sur les flancs et en queue de cette infinie colonne de fuyards commencèrent à se répéter de plus en plus incessantes. Elles ne prirent lin que sous les murs d'Antioche à bien des milles de là. Personne, chose étrange, ne songeait à résister à ce petit nombre d'ennemis (1)!
Petit à petit, la retraite qui avait de suite dégénéré en une fuite, se transforma en une complète déroute. Peu de soldats chrétiens furent fnits prisonniers, mais beaucoup furent massacrés. Les Sarrasins, au dire de Psellos, empêchés par leur marche en avant, ne conservaient que les captifs d'importance dont ils pouvaient espérer une forte rançon. Ils sabraient impitoyablement tous les autres. Beaucoup d'Impériaux aussi périrent foulés aux pieds sous les sabots do leur propre cavalerie.
Ceux qui parvinrent jusqu'à Antioche y arrivèrent à demi-morts de fatigue et do soif, après cette course folle, presque tous malades de coliques pour avoir bu de mauvaises eaux ou comme foudroyés par les rayons de ce terrible soleil. Il y eut maints incidents dramatiques. Chaque fois qu'on tentait de se reformer, les attaques des Sarrasins devenaient plus vives, plus pressantes.
Comme tous ces grands chefs chargés de gloire, entraînés dans la commune panique, fuyaient aussi vite que leurs soldats, un eunuque de
(1) Matbiou d'Êdcsse, qui parle de cette lamentable retraite dans «on chapitre XLI1, cl qui. du reste, comme tous les chroniqueurs de sa race, se montre fort hostile au basileus Romain, va jusqu'à parler de trahison et de lâcheté voulue de la part des troupes grecques qui n'aimaient pas le nouvel empereur. Il ajoute que le complot destiné à faire périr le basileus dans cette fuite mémorable, suscitée à dessein, lui fut révélé par un île ses principaux chefs militaires étrangers, Aboukab, l'Apokapis des Grecs, qui jadis avait été un des dignitaires, le c comte de la tente », x6)i»i; tt); xôprr,;, du défunt curopalale Uavith d'Ibérie. Romain, épouvanté par les révélations de ce personnage, se serait enfui déjà dans la courant de la nuit avec les principaux officiers de son entourage.
*« LES PORPllYllOGÈXÈTES ZOE ET THEODOIlA
la domesticité du Palais, attaché au service du basileus, voyant piller par quelques irréguliers sarrasins les bagages impériaux et massacrer les hommes qui les gardaient, incapable de supporter une telle honte, faisant rebrousser chemin à sa monture, se précipita à lui tout seul sur les cavaliers ennemis. Il en tua un d'une flèche et mit les autres en fuite. Après avoir ainsi sauvé les bagages et délivré les valets de camp, il regagna tout joyeux la colonne. A un autre moment, le basileus qui, lui, semble bien avoir complètement perdu la tète, fut de nouveau serré de si près que ses gardes Scandinaves, les fameux Vairings tauroscythes, qui l'avaient enlin rejoint, eurent une peine inouïe à le dégager. Ces magnifiques guerriers du Nord avaient du moins retrouvé leur traditionnelle vaillance et ce fut en couvrant Romain de leurs boucliers, en luttant furieusement corps à corps contre ces noirs démons qui les assaillaient avec des cris furieux, qu'ils réussirent à sauver cette fois encoro leur empereur (1).
Durant que la grande armée chrétienne fuyait ainsi sur la brûlante route d'Antioche sous le sabre des Musulmans, de très nombreux Sarrasins, au lieu de s'acharner à sa poursuite, avaient envahi le camp déserté et s'étaient mis à le piller. Ils y tirent un butin extraordinaire, car les fuyards n'avaient guère emporté que leurs armes et leurs effets les plus précieux. Pas une tente de soie, pas une pièce de la vaisselle impériale n'échappa aux pillards. Les Arabes y firent encore prisonniers quelques retardataires, officiers et soldats, beaucoup de malades et de blessés aussi qui n'avaient pu suivre la retraite. Le splcndide pavillon du basileus, véritable merveille d'art, semble-t-il, avec tout son mobilier somptueux, les provisions de joyaux, de colliers, de bracelets, d'étoffes, de perles et de pierres précieuses, destinés à être offerts en présents, tomba aux mains de ces pirates du désert. Toutes ces magnifiques dépouilles prirent incontinent à dos de chameaux le chemin d'Alep.
Aboulfaradj qui énumère les charges d'argent monnayé, de vaisselle d'or et d'argent, ajoute qu'on prit tant de mules au camp impérial qu'un beau mulet se vendit deux deniers au marché d'Alep.
(1) Voy. sur la présence do ces Husses au fond des solitudes de la Syrie : Wassiliewsky, La droujina vmringo-ruue, etc., 1" art., pp. 136 et 137.