‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècleChapitre 44 sur 90 · CARACTÈRE DE MICHEL IV · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE MICHEL IV

Couronné avec la basilissa Zoé, sa très mûre épouse, dans les premières heures de la matinée du Vendredi Saint 12 avril de l'an 103 i.

c Rien qu'en parcourant la Chronique de Zonaras, dit fort bien M. Hury (2), Chronique qui n'est, du moins pour cette époque, qu'un abrégé <le celle de Psellos, on se rend de suite aisément compte de cette chose fort inattendue que Michel IV, ce jeune basileus parti de si bas, ne fut en aucun sens ce qu'on pourrait appeler un mauvais souverain. Son atli-

MISIATURE HYZANTIXE d un tre* préotêttX «umuuefU (b / Histoire ilo Skylilxès, de la HUilinthcfi-- Xntimxole de Miutrid. — L'en mu/ne Ji»mné-< envoie <i Cnnstintin l >nli ussiniis le* suintes reliques sur tcsijtfttes le hasileiis IV u prêté serment i \'ny. />. 107). — (Millet,

H^-Éiadm, C. U35.)

tude énergique dans la grande lutte contre les Bulgares révoltés, immédiatement avant sa mort, fut une chose vraiment héroïque, si l'héroïsme signifie oubli de toute préoccupation personnelle, endurance courageuse des pires souffrances pour un mobile patriotique. Mais, dans le récit bien plus détaillé de Psellos, nous pouvons, bien mieux encore que dans celui de Zonaras, apprécier le jugement si sain, les talents si vrais de ce basileus exceptionnel. Cet excellent historien nous déclare du reste en termes d'une parfaite clarté qu'en faisant cet éloge si constant de Michel IV, il sait bien qu'il va se trouver en opposition avec l'opinion régnante de son temps qui était défavorable à ce prince. En fait, il s'était créé de propos

(1) Op. cit., I" art., p. 51.

16« LEH l'OItl'llYIKiGESÈTEs ZOE ET THÉO 1)0 H A

délibéré son apologiste. Nous pouvons croira, av«*c grande probabilité de ne pas nous tromper, qu'il devait être redevable d'un certain nombre Av ses informations sur ce prince à son grand ami Constantin Likhoudès, qui était entré au Sénat vers cette époque et par l'influence duquel il avait été très probablement lui-même nommé juge à Philadelphie. « Je sais bien, poursuit-il, que beaucoup de chroniqueurs, traitant du règne de ce prince, feraient un récit tout diflérent du mien, car la persuasion où on était que les choses allaient tout autrement qu'elles n'allaient en réalité, prévalait à l'époque de cet empereur, mais moi, en partie parce que j'ai été directement mêlé à cette époque aux affaires publiques, en partie parce que j'ai été mis au courant des plus secrètes choses de l'État par des personnes qui étaient dans l'intimité du basileus Michel, je suis, il me semble, un juge plus compétent, à moins toutefois que mes yeux comme mes oreilles n'aient été victimes de quelque ensorcellement » (I).

Le nouveau régime fut donc très favorablement accueilli à ses débuts. Ce scandale abominable, qui faisait suivre le plus affreux des régicides de la plus honteuse des unions, ne suscita aucun murmure populaire. Il semble n'y avoir eu qu'une unique protestation, celle-ci très violente, que nous a contée Skylitzès. Seul, le patrice Constantin Dalassénos, qui vivait dès longtemps retiré sur ses terres, après tant de maux et d'infortunes courageusement subis, ne put supporter la nouvelle de celte élévation criminelle. Il en témoigna hautement son horreur indignée, furieux de voir « ce gueux de trois sous atteint d'une horrible maladie préféré par la basilissa à tant de bons et excellents citoyens, pour en faire son époux et le maître de l'Empire! » L'eunuque Joannès, informé de l'attitude séditieuse de ce très haut personnage, en fut irrité au plus haut point en môme temps que fort troublé. Dissimulant sa colère sous son habituelle duplicité, il avisa à attirer aussitôt l'imprudent patrice dans ses filets. Il lui dépêcha à cette intention un de ses plus fins limiers, l'eunuque Ergodotes, le même qu'il lui avait envoyé déjà lorsqu'il s'était agi de lui pour le marier à la basilissa Zoé (2). Celui-ci, à force de promesses et de ser-

(1) Manassès, Irès favorable à Romain Argyros, lVst égatonimt lout à fait à son successeur, Michel IV. Voy. .-<). Bonn, vers 6<M à 6107. .2 Voy. p. 55.

MWuClATIOXtt 1 17.( ItALAHnkXos 167

ments, parviendrait à gagner la confiance de l'infortuné et à l'amener au Palais. Ce serait sa perte immédiate. Dans l'intervalle, en effet, l'Orphanotrophe avait réussi à se concilier définitivement le Sénat en élevant les plus importants de ses membres à des dignités supérieures. De même, il avait su s'attirer par de larges distributions de dons et de faveurs la bienveillance de la multitude urbaine. Bref, il avait fini par gagner presque tout le monde (1).

A l'arrivée d'Krgodotes, Dalassénos, incapable d'ajouter foi aux serments d'un tel homme, refusa d'abord de se laissor ramener par lui à Byzancc. Seulement il fit savoir au Palais p:ir un de ses fidèles qu'il viendrait à condition qu'on lui fit des serments plus solennels encore. Alors on lui expédia Constantin Phagilzès, lui aussi eunuque, lui aussi originaire de Paphlagonie, familier du nouveau basileus, porteur des plus saintes reliques, à savoir : les bois de la Vraie Croix, la Sainte Face, ou « Véronique >, la lettre autographe de Notre Seigneur au roi Abgare, à peine arrivée d'Édesse, enfin la très sainte Image de la Panagia Blachernilissa. C'étaient les plus précieux joyaux de l'Empire !

Il fallait qu'on attachât en haut lieu une singulière importance à se rendre maître de la personne de cet homme. Les serments impériaux prêtés sur des trésors d'une valeur aussi inestimable, triomphèrent de toutes les méfiances de Dalassénos qui se laissa docilement ramener dans la capitale. Il fut accueilli à merveille par le nouveau basileus qui lui déféra

:1) Le pieux Skylilzès, <|ui raconte le succès «le toutes ces menées de l'eunuque ne peut s'empêcher d'ajouter ces mots : * Les événements, luiitefois, témoignèrent que tout c«ci déplaisait u Dieu, car à la onzième heure du suint et grand Dimanche de Pâques, lo 14 avril — deux Jours à peine après le drame — un violent orage, accompagne d'une grêle terrible, détruisit les arbres, les vignes et les moissons. n.;s maisons, des églises même, furent renversées par li violence de la tempête. Le dé>;islre des moissons fut tel que cette année 1031 fut presque stérile. Kt le dimanche, suivant, 21 avril, ver* Il troisième heure de la nuit, une étoile, un météore enflammé, punit au ciel — une comète certainement — qui projetait une si vive lumière qu'elle éteignait, par la force île jes rayons, tous los autres astres, au point que beaucoup crurent que le soleil m- levait! Kt toujours le malheureux basileus était tourmenté par sa maladie si affreusement douloureuse. Ni secours divin ni humain ne parvenait à l'arracher ù ses effroyables souffrances. » — « Une étoile, dit Aboulfuradj, tombinl avec, la rapidité de l'éclair, fut suivie .l'une poste qui tua soixante et dix mille personnes a Bagdad. » — skylilzès raconte encore a l'année suivante ',f.< <\., p. :m que les sauterelles, renaissant du sable des rives de rilellespont, infestèrent à nouveau le thème des Thracésiens. Après avoir exercé ainsi leurs ravages durant trois années sur toutes les rives du détroit et dans ce thème, e lles allèrent périr à l'ergumoii. Le chroniqueur fait, à tu sujet, le récit puéril du r< ve d'un des serviteurs de l'évêque de cette ville.

«68 LES PORPM YROQÊNÈ TES ZOE ET TUEODORA

la haute dignité d' « anthypatos • (1). Michel lui fit, en outre, de grands dons et l'adjura d'aller en toute tranquillité, libre et sans crainte, habiter dans sa maison patrimoniale « qui était proche de celle de Kyros ». T<»ut cela n'était, <>n I»* verra, que le ^ftude du plus affreux des crimes.

c En plaçant .Michel sur le trône, a fort bien dit Lebeau, Zoé s'était flattée qu'au lieu d'un basileus et d'un mari elle n'aurait qu'un esclave couronné qui ne ferait que prêter son nom aux volontés de sa bienfaitrice. » Ses illusions ne furent pas de longue durée. « Michel, dit F'sellos, jusqu'à son élévation si étourdissante, semble, malgré tout, avoir eu quelque amitié pour la basilissa.

Très peu de temps après, ses sentiments pour elle se modifièrent du tout au tout. » « Ici, poursuit le chroniqueur, je ne saurais prendre parti. D'une part, je croirais mal agir en manifestant le moindre sentiment de haine ou d'ingratitude pour cette basilissa qui fut notre bienfaitrice à tous, mais je ne puis blâmer non plus Michel de s'être arrangé pour que son impériale épouse ne lui fit pas subir le même sort qu'à son lamentable prédécesseur. »

(1) Ou « procontol ».

1 TV HE II YZANTISE dun l'aauticr du X- SUctt <!<■ C • Hibli"Utèqu« Ambrosienne de Milan. — Le roi David écrivait! inuftiré pur une AtliijorU. - (Millet, H'" Etude*, C. HUH.)

MOU. \tQL E IIYZ ASl'ISF. de ta cinifmle de t'èylite du moiuisleit; •!>; liuphni, tnr la nxilef d'Athèim àÈteusi*. — Laiprophètcilhiniel ut Michel. — Xl**$iicl>: — t Millet. Ilf'-Êtitdet, t<. XJ3.)

Kn réalité. Michel n'avait jamais éprouvé le moindre amour pour In vieille Zoé qui avait dépassé la cinquantaine à l'époque de leur première liaison. Pour un peu de temps après leur mariage, au dire de l'sellos, il

■si

171) l.EH POHPHYltUGÉSÈTES ZOE ET THÊOhOltA

se montra encore très bien pour elle, mais très vite cette feinte passion devint pour lui une contrainte insupportable. Alors non seulement sa froideur envers elle fut extrême, mais il lui devint subitement très hostile et la tint en suspicion, allant parfois jusqu'à redouter qu elle n'en vint à le traiter comme il la soupçonnait d'avoir traité le malheureux Romain. Puis, d'accord avec l'Orphanotrophe, il la priva dt toute liberté et la tint strictement confinée dans le (iynécée sans lui permettre d'aller nulle part, renvoyant toutes ses femmes, les anciens eunuques de son père aussi, que Humain Argyros avait une première fois chassés et qu'elle s'était empressée de rappeler. Il réduisit de même sa pension au strict nécessaire, lui faisant défense de recevoir aucune visite sinon par la permission spéciale des gardiens nouveaux qu'il lui imposa. Il chargea ceux-ci de la surveiller à chaque minute et de ne lui laisser voir que des personnes parfaitement sûres et connues. Zoé, qui parait avoir été de nature fort accommodante, bien que violemment irritée intérieurement par cet excès d'ingratitude prodigieux après tant de bienfaits, accepta ce rigoureux traitement avec une patience résignée tout à fait admirable et une parfaite possession d'elle-même. Klle subit tout sans murmurer, résolue à éviter tout scandale, ne se permettant jamais à l'endroit du basileus ou de ses gardiens la moindre allusion blessante, même un regard de colère. « D'ailleurs, poursuit philosophiquement le chroniqueur, elle eût été bien incapable d'opposer de la résistance aux ennuis dont on l'accablait, car elle n'avait ni force, ni autorité d'aucune sorle, aucune garde impériale non plus pour la protéger et la défendre! Klle agissait donc suivant sa méprisable nature de femme, ne luttant point, mais laissant aller sa langue, et s'agitant dans sa triste solitude sans adresser de reproches au basileus pour son ancien amour oublié, pour sa foi violée, sans témoigner d'irritation ni contre ses beaux-frères, qui sans cesse la noircissaient aux yeux du basileus, ni contre ses gardiens qu'elle eût put faire renvoyer. Klle conservait constamment une attitude douce et soumise vis-à-vis de tous, subissant les personnes et les circonstances à l'égal du philosophe le plus complètement maître de lui. »

Ajoutons que les nouveaux beaux-frères de la veille basilissa ne se fiaient en rien à ces apparences si douces. Ils la considéraient bien plutôt

IXOR ATITUPE DE MICHEL ex VERS ZOE

comme une lionne en cag,>. Plus elle semblait résignée, plus ils croyaient, devoir prendre de précautions à son endroit 11.

Le basileus renonça donc peu à peu à toute vie commune avec sa triste compagne et la séparation complète fut l'affaire de peu de temps. Il y avait bien des raisons à cet abandon. Une des principales fut, il faut bien le dire, la santé déplorable du pauvre Michel. Son état habituel d'hydropisie le rendait par lui seul tout à fait impropre à la vie conjugale. Puis, il éprouvait une humiliation affreuse de ses attaques d'épilepsie en présence de son impériale épouse. Puis, encore, il avait des remords terribles d'avoir été envers son malheureux prédécesseur parjure à l'amitié comme à tous ses serments. Enfin, il fut confirmé dans ces dispositions hostiles ù l'endroit de la basilissa. par les pieuses admonestations de ses conseillers spirituels, saints personnages avec lesquels il aimait tant à s'entretenir, pour obéir auxquels il s'efforçait de vivre en parfaite tempérance, en abstinence de tout commerce charnel, même légitime.

Skylitzès (2), plus libre de dire sa pensée que Psellos, s'exprime en termes beaucoup plus nets sur l'ingratitude de Michel envers la basilissa, surtout sur la politique sans scrupules de son frère l'eunuque : « Zoé, dit-il, ayant placé Michel sur le trône, se figurait qu'en place d'un époux et d'un basileus, elle n'aurait qu'un esclave. C'est pourquoi, ayant aussitôt rappelé au Palais tous les eunuques paternels, ses créatures de jadis, qui en avaient été éloignés par feu le basileus Romain, elle s'efforça tout d'abord de toute son Ame de gouverner seule avec leur aide. Mais, hélas pour elle, tout alla presque aussitôt en sens contraire, car le frère

, l! L'OrphanoIrophe ayant ■ malade, on alla jusqu'à accuser avec quelq io vraiseuinlnnce Zoé d'avoir voulu le faire empoisonner. Voici la version en apparence osseï plausible de Skvlilxès sur <•■ fait qu'il est seul à nous fain- connaître, et qu'il place à l'année 1038: « Comme Joannès, dit-il, allait prendre un purgatif, Zoé. en ayant été informée, aurait fait remettre par l'intermédiaire de S»ourilzès, un de ses plus fidèles eunuque*, des sommes considérables au méderin de l'eunuque avec promesse îles plus grands honneurs et de richesses infinies s'il voulait consentir a introduire un poison dans le remède. Mais un petit serviteur du méderin ayant dénoncé le fait à Joannès et lu tentative d'empoisonnement ayant été ainsi empêchée, le malheureux médecin fut exilé a Antiodie, d'où il était originaire, tandis que le protospathaire Constantin Moukoupelès. qui avuit consenti a mW-r le poison au inédicainent. fut banni île Cnnstanlinople. Oimnt à la vieille basilissa (pii. suivant l'expression de Skylitzès, avait ainsi cherché à wnqer a sa manière ses peuples pressurée par l'eunuque, elle n'eu demeura que plus strictement consignée au gynécée, soupçonnée dans ses moindres actions.

1,2) Cédr., p. 506.

LE* PORPHYROGÈSÈTES ZOE ET THEOHORA

du nouveau basileus, Joannès, «pii n'avait élevé son frère au trône que pour régner s«ni> son nom, homme pratique et plein «l'énergie, aussitôt installé au Palais, craignant que Michel, qui était plutôt un automate en ses mains, n'éprouvât qu.-lque dommage ^car il avait sous ses yeux l'exemple de Humain), expulsa à nouveau du Palais les eunuques de la hasilissa et ses femmes les plus lulèles, et les remplaça par des gardiens et des femmes à lui, en sorte que plus rien ni «le grand, ni de petit, ne se lit au Palais sans sa volonté. 11 s'opposait aux moindres mouvements de la basilissa, si bien qu'elle ne pouvait même aller au bain sans sa permission. » Kn somme, la pauvre femme dut renoncer de suite à toute espèce d'autorité' et ne fut plus qu'une esclave aux mains de ce terrible homme. »

Ayant tout ainsi disposé au Palais dès le début du nouveau règne pour les trois personnages qu'il y tenait dans une sorte de demi-captivité : Zoé, Théodora et Michel, le tout-puissant eunuque, poursuit le chroniqueur, expédia des lettres impériales partout l'Empire, mandant mensongèrement à tous les fonctionnaires que le basileus Romain étant venu à mourir de sa mort naturelle, le nouveau basileus Michel avait été proclamé et uni à la hasilissa Zoé', encore du vivant et parla volonté de son prédécesseur!

Tous s'inclinèrent «levant ce mensonge ofliciel ; tous adorèrent le nouvel aulocrator et le saluèrent d'acclamations de bienvenue, malgré les phénomènes extraordinaires qui avaient, dès les premiers jours, alarmé la superstition populaire (1).

« Pour bien juger ce règne «le Michel IV, a «lit fort bien M. Hury, la meilleure autorité contemporaine «pie nous possédions est de beaucoup VHistoire «le l'sellos. Tout le récit que cet écrivain nous fait du gouvernement de ce basileus nous donne une impression de grand»' impartialité, impartialité dont on ne peut malheureusement pas toujours le féliciter. Kt son ttuimignage si favorable au basileus Michel nous est confirmé par celui également contemporain de Michel Altaleiates, très bref, mais également très élogieux. <i Le basileus Michel, nous dit ce dernier «lans son Histoire, laissa derrière lui bien des traces «le sa vertu » 2 .

(1, Voy. p. 1ti7, note 1 <ln pn sciit volume.

'2 Rd. Honn, |». 10. « IIo).)à tr,; àpetf,; MrnâmW cixov{?|iaTsi ». Le jugement <le Skylitzès (voy. Cédr., 531) est . umIiuih iiI favorable.

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