COL'HOWEMENT DE ZOÉ ET MICHEL IV
avait, dans une entrevue haletante de quelques instants avec sa souveraine, excité celle-ci à ne pas perdre une heure et à fixer à ce matin même le mariage et le couronnement do son amant. Si l'on tardait de quelques moments, on permettrait à une opposition formidable de prendre corps. Il y allait de la vie de Michel et de ses frères, de celle de Zoé aussi, peut-être. Zoé, elle, ne demandait qu'à être convaincue. Ainsi fut dit
COUPOLE de l'églisj du couvent de Saint-Luc en Phocidt. — XI-* Siècle. — (Millet, W"-Étude», C. 1387.)
et fut fait. Le patriarche avait été incontinent mandé, comme on l'a vu, qui avait trouvé Michel l'attendant sous la robe lamée d'or assis avec son impériale liancée sur le trône des basileis. Elle-même, de ses mains, avait déjà placé sur Ih front de son amant le diadème des successeurs de Constantin, avant de prendre place à ses côtés dans l'attitude immobile el hiératique consacrée par les siècles. En même temps, les employés du Palais, préposés aux cérémonies mortuaires, s'étaient emparés du cadavre du malheureux Romain pour procéder à la toilette funèbre.
S'adressant au vieux patriarche épouvanté, Zoé, lui montrant son
162 I.E* l'UllI'HMtOr.KSKTKs ZOE ET THEOOOHA
nouveau maître, cet adolescent aux joues roses, lui ordonna de les unir séance tenante. Lui, aiïreusemeiit troublé, tremblant de peur, hésitant cependant devant l'énormité du forfait, balbutia quelques paroles inintelligibles. Psellos dit qu'il ne parvenait pas h proférer un son. Mais l'eunuque Joannès possédait admirablement la connaissance des hommes. Sur son conseil, Zoé remit incontinent de ses mains au prélat timoré la somme énorme de cinquante livres d'or, plus une somme équivalente pour son clergé il). Alors le vieillard, ainsi convaincu, cessant toute résistance, sembla revenir à lui. Il lit aussitôt tout ce qu'on exigeait de lui, maria les deux époux, appelant la bénédiction divine sur ces deux meurtriers, de situation et d'âge si fantastiquement disproportionnés, et finalement couronna l'aventurier de Paphlagonie, l'ancien fabricant de fausse monnaie, le frère de l'eunuque. Il lit de cet homme infime un basileus des Romains, la plus haute dignité du monde à cette époque avec le pape et l'empereur germanique! (lonstantinople seule pouvait voir cette chose extraordinaire : un adolescent de naissance obscure, hier encore inconnu, assis sur le trône séculaire des basileis successeurs de Constantin, représentant île Dieu sur la terre, devenu ainsi le maître absolu d'une moitié du monde connu par le caprice insensé de sa vieille amante, héritière île l'illustre dynastie macédonienne!
Immédiatement après le couronnement, un rescrit du nouveau basileus et de la basilissa, expédié au Préfel de la Ville, invita la foule des dignitaires, des sénateurs, des fonctionnaires tant palatins qu'urbains, à venir dans la soirée du même jour, dans le Chrysotriklinion admirable, adorer leur nouveau maître et prêter aux souverains le serment d'allégeance accoutumé. Beaucoup parmi ce docile troupeau durent apprendre à la fois, dans une stupéfaction profonde, que le basileus Romain 11! était mort et que le jeune favori d'Asie l'avait remplacé sur le trône. Prosternés la face contre terre, les longues théories de courtisans, vieillards blanchis dans les délibérations du Sénat, généraux couverts de blessures et de lauriers, ministres, magistrats, adorèrent l'éphèbe couronné qui, quelques mois auparavant peut-être, leur avait rendu les plus vils services, perdu dans
(1) Ce renseignement, qui entache gravement la moralité du patriarche Alexis, ne se trouve ni dans Psdlos, ni dans Zonaras. fl nous est fourni par le seul Skylitïcs.
ACCUEIL POPULAIRE FAIT AU NOUVEAU BASILEUS m
l'infinie domesticité du Palais. Combien de telles mœurs officielles devaient abaisser les âmes, avilir les caractères en les humiliant atrocement !
Chaque sénateur donc, chaque dignitaire défila à son rang, touchant le sol de sa tète, devant chacun des deux souverains, baisant la main droite de l'autocrator, mais point celle de la basilissa. Ils «lélilèrent ainsi par centaines.
Chose inouïe, l'accueil fait dans la grande Ville à la prodigieuse nouvelle fut, au dire de Psellos, très favorable au nouveau basileus, en apparence du moins, « à la fois, nous dit ce chroniqueur, parce que tous, désireux de ménager et de flatter le nouveau maître du monde, s'efforçaient de dissimuler leurs sentiments vrais et parce que l'annonce de la mort de Romain, ce prince qui avait fini par peser sur ses sujets d'un poids si lourd, faisait que chacun respirait plus librement ». En somme, poursuit notre écrivain, on apprit l'élévation extraordinaire de Michel avec une insouciante autant que joyeuse légèreté. Chacun accourut avec bonheur faire sa cour au nouveau et si étrange chef de l'Kmpire sans le connaître et sans savoir même exactement quels hasards l'avaient ainsi subitement placé sur le trône.
Kn outre de cette première proclamation quasi-nocturne, il y eut encore, au matin de ce jour, une autre ordonnance impériale expédiée d»* même an Préfet de la Ville, portant qu'on eût à procéder incontinent aux funérailles du défunt basileus, d'après les coutumes immémoriales.
Michel IV, ainsi définitivement proclamé, soutenu de minute en minute par cet homme extraordinaire qui élail l'eunuque Joannès, pril hardiment en mains le pouvoir.
Dès le jour même du couronnement et de toutes ces cérémonies inaugurales, dans cette même mémorable journée du Vendredi Saint i 2 avril (l , on porta processionnellement le pauvre corps du défunt basileus Romain dans le mausolée qu'il s'était fait construire dans sa chère église de Périblepte où il allait dormir son dernier sommeil, loin de la plupart de ses prédécesseurs groupés au Panthéon des Saints-Apôtres. Préalable-
(1) Kt non 16 avril, fournir 1^ ilit Skyliti*s.
164 LES PORPHYRtMÈXÈTES ZOE ET THEO DO H A
ment, le cadavre impérial, soigneusement lavé et paré, avait été exposé pour tous sur un somptueux lit d'apparat. Chacun était venu rendre les derniers honneurs à celui qui, la veille au soir encore, avait été vu vivant aux Bains du grand Palais, puis le funèbre cortège avait pris la route de Périblepte. Parmi ceux qui marchaient en tôte, l'immense foule urbaine se montrait curieusement le jouvenceau parvenu, le nouveau maître de l'Empire, l'isapostole, l'égal de Dieu sur la terre, puis son frère, le fameux Orphanotrophe eunuque, véritable chef du pouvoir, cet homme si heureusement doué, en môme temps si profondément scélérat, dont le portrait nous a été heureusement conservé (I).
Psellosqui, pour lors, nous le verrons 2:, se trouvait à Constantiuople depuis peu, tout jeune étudiant suivant les cours des Relies Lettres, raconte qu'il vil déliler tout du long de la Mesa, à travers la grande Ville, les longs anneaux de ce lamentable cortège qui menait en terre le basileus assassiné. Le cadavre, porté à découvert, était à tel point méconnaissable que, sans les ornements impériaux qui le recouvraient, personne n'eût su qui il était, tant la face était gonflée, exsangue, décolorée « comme sont les traits de ceux qui meurent par le poison ». La chevelure et la barbe étaient à tel point clairsemées qu'elles paraissaient t un champ désert après la moisson ». La foule, tant celle innombrable qui bordait les rues sur le passage du convoi que celle non inoins grande qui faisait cortège, contemplait d'un œil sec cette infortune, « les uns, dit amèrement Psellos, parce qu'ils avaient beaucoup souffert par ce prince, les autres tout simplement parce qu'ils n'avaient retiré de lui aucun avantage. » Dans ce somptueux monastère qui avait coûté au pauvre empereur tant de soucis, tant de dépenses, sa dépouille ne posséda plus qu'un faible espace de quelques pieds dans la vaste église.
Ainsi donc commença à régner à Constantinople le basileus Michel, quatrième du nom 3), surnommé de sa province d'origine « le Paphlagonien » ou encore « l'Argentier », à cause de sa profession première,
(1) Voy. pp. 180 sqq. du priant volume.
(2 Voy. p. 352 ilu présent volume.
(3j Michel I Rhangabô 811 à 8131. Michel II, le Bègue (820 À 829), Michel III. Ilvrogne (842 à 8C7).