AFFAIRES D'ARMÉS IF
parfaite ligure de traître, se rendit en secret dans le camp des Grecs établi sous les murs mêmes d'Ani, la vieille cité royale d'Arménie. Il s'y rallia à eux, qui avaient été prévenus par lui de tout ce qui se passait et s'offrit déloyalement pour les aider à conquérir définitivement ce vieux royaume que le roi Jean s'était engagé à leur céder au moment de sa mort et que le faible successeur de ce dernier se refusait à leur livrer.
Les sources arméniennes parlent de plusieurs invasions successives des forces impériales conseillées et guidées par Sarkis. Lors de la dernière, il y eut une action décisive sous les murs d'Ani. Il y avait longtemps que l'antique capitale des Pagratides n'avait vu flotter au pied de ses murailles les étendards du basileus de Roum. Dans cette terrible extrémité, le courage de la nation arménienne, affaibli par tant de dissensions intestines, semble s'être relevé f 1). Les nobles et leurs vassaux, « demandant à marcher contre un ennemi qui venait porter la guerre dans leurs foyers, le blasphème et l'injure à la bouche », accouraient de toutes parts se ranger sous la bannière du chef du parti dynastique national : le vieux et illustre généralissime Vakhram le Pakhlavide, assisté de son non moins illustre et héroïque neveu, fils de son frère, Grégoire ou Krikorikos, surnommé Magistrat, et de trente autres nobles, ses parents. Ces mortels ennemis du prince de Siounik' furent seuls à ne pas perdre courage dans ces heures si critiques. Mathieu d'Édesse avoue cependant que beaucoup de provinces se soumirent pour éviter l'extermination dont les menaçaient les envahisseurs. Il n'est pas question, dans ces douloureuses conjonctures, du jeune roi Kakig II, non encore installé ni accepté par la masse de la nation. Probablement sa jeunesse et son inexpérience le maintenaient à l'écart de la tragédie qui se livrait sous les murs de la capitale de ses pères. Sarkis, lui, ne songeait qu'à une chose : ou se faire proclamer roi, ou devenir du inoins le maire du Palais du jeune et inexpérimenté Kakig.
tants des Pakhlavidos liaient lo vieux frénéralissiiTH' Vakhram, sot» fils Grégoire ou Krikorikos el non neveu, le Ois du martyr, le fam<-ux maestros épaltttiieiit nommé Krikorikos. Les princes de Siounik' étaient repré-ent» s par \k non moins fameux Sarkis. »
',)) A ce même moment, un autre haut homme d'Arménie, Duvilh Aiihugh'in, s'était enfui en Aph'ouanie et, y ayant recruté une foui»; de partisans, faisait en Arménie des incursions dévastatrices. (Mathieu d'Édesse. éd. Dulauricr, chap. XLYII1.)
216 LES PnRI'llYRnr.ENÈTKS ZOE ET THEO DO H A
L'action ne «levait pas tarder à se dénouer. Vakbrain, ayant divisé son année en trois corps, sortit de la cité royale d'Ani par la Porte de Dzidcotsi ou I>zaghigots, ce qui veut dire t la Porte des Jardins ». A la tète de vingt mille cavaliers et de trente mille hommes de pied (I ), il attaqua à l'improvisle, avec l'énergie du désespoir, l'armée byzantine qui, après avoir ruiné, saccagé, dépeuplé toute la contrée environnante, était occupée à préparer les balistes, catapultes et autres machines de siège. Surpris par celte attaque violente au delà de toute expression des guerriers arméniens, « pareils à des hèles féroces rendues furieuses », les soldats de Koum, t dont l'orgueil et la jactance étaient extrêmes », furent, contre toute attente, taillés en pièces et impitoyablement exterminés. Leur sang alla rougir les flots du bruyant Akhourian qui roule ses eaux sur le côté de la ville, dans un ravin profond d'une sauvagerie extrême. Ce fut un désastre sans nom. Les Arméniens, fatigués de tuer, s'excitaient au massacre par des cris de rage. Beaucoup de soldats grecs périrent, d'autres furent noyés. En vain les survivants demandaient grâce, en vain « le saint généralissime Vakhram le Pakhlavide » , s 'interposant comme un médiateur, suppliait ses guerriers de cesser cette tuerie! Seulement un fort petit nombre d'Impériaux purent échapper à la mort ci s'enfuir sur territoire byzantin, à travers des souffrances infinies. La défaite de l'armée grecque fut complète, c Depuis lors, s'écrie fièrement l'historien national, Mathieu d'Édesse, les Romains ne vinrent plus revendiquer la cité d'Ani. Ils s'en retournèrent honteusement à Constantinople, auprès de Michel. » Hélas, c'était pour bien peu de temps que l'Arménie était ainsi sauvée !
L'habile Sarkis, dont les Pakhlavides, partisans dévoués des Pagratides, venaient ainsi d'arrêter les vues ambitieuses, trouva cependant moyen de rentrer dans Ani et de donner le change sur les motifs de son absence. A peine de retour, il se remit effrontément à conseiller aux Grecs de recommencer leurs attaques. Mais sur ces ent refaites le basileus Michel IV vint à mourir. L'Arménie se trouvait alors dans le plus pitoyable état. Davith-sans-Terre, roi Pagratide Agb'ouanie, venait de fondre, à Finspi-
(1) Trente mille hommes seulement en tout, au dire de Mathieu d'Èdesse. Tous ces chiffres sont comme toujours infiniment piY>blt'mali<|Ui ».
Col l;n\.Xi:Uh:.\T hU Hol KAKIG II 217
ration «les Grecs, sur la province «le Chirag (1). C'était du reste pour son propre compte que ce prince agissait ainsi et pour se faire proclamer, lui aussi, roi «l'Arménie. L'agonie «le ce beau royaume et de son antique et glorieuse dynastie allait se terminer sous le règne du second successeur de Michel IV, le basileus Constantin Monomaque.
CVst vers ce môme moment que le jeune roi Kakig, fils d'Aschod, neveu de Jean Sempad, qui devait être le dernier souverain indépendant d'Arméni»', fut enfin reconnu roi par ses peuples à la faveur de ces événements. Voici comment Mathieu d'Ktlesse raconte ces faits : (2) « A cette époque fut suscité un jeune homme de dixneuf ans, nommé Kakig, de la race des Pagratides, fils du roi Aschod le Brave. Ce jeune prince était très vertueux, d'une piété exemplaire. Tous les barons d'Arménie, principalement ceux qui avaient conduit l'action contre les troupes de Michel IV, se rendirent auprès du patriarche, le seigneur Bédros, et Kakig II, dans la splendide cathédrale d'Ani, fut sacré roi d'Arménie, par la grAce «le l'Esprit saint et d'après l'ordre d'un prince illustre, ordre en vertu duquel n«dre grand et saint patriarche accomplit celte cérémonie. Ce prince illustre était de la race de Haïg et, par son père, descendait de la famille des l'akhlavides. Il portait le nom de Grégoire (3), comme issu de notre saint llluminateur. Il brilla comme un second Samuel, émule du premier, qui sacra
(li Le vieux fféni ; rnl V'akhrani \>' vainquit iloux fois et obtint qu'il nlouniftl dans ara fctata.
TehuDtehtai, op. cit.. H, 'H'J.
12) Op cit.. « <l. Dulauri'-r. pp. 70 iqq.
(3) Krikorikos.
RUINES D AM, la ,-apitale de» Unis tUs» Rois l'agratide* d'Arménie an Xl m ' Siècle. — Inscription* lapidaire* mr le» paroi* île la cathédrale. — 'l'Iuit. commun, par M. J. de Morgan.)
21» LES l'OUl'HYHOOÊSÈTES ZOE ET THÉO PO H A
David, roi d'Israël. Ce fut lui qui établit Kakig roi de toute l'Arménie. > Col événement, au dire de Tchamtchian, eut lieu en l'an 1042. Samuel d'Ani fait du nouveau souverain le portrait le plus flatteur. Malheureusement, il était plus fait pour la vie pacifique des lettres que pour celle des camps qui était alors celle «le sa malheureuse patrie de toutes parts assaillie par mille ennemis féroces.
Le prince illustre, « restaurateur «le la couronne d'Arménie, » dont il s'agit ici, était Krikorik.<s ou (irégoire Magistros, héros national, qui devait jouer un grand rôle dans l'agonie «le son pays. Ce personnage célèbre, dont les hisliu'iens arméniens font un éloge enthousiaste, devait son surnom de » Magistros » à la haute dignité de ce nom qui lui avait été conférée par le basileus.
Dans l'intervalle de ces événements, je le répète, le basileus Michel IV était mort. Pour la suite d<« l'histoire «les luttes entre l'Kmpire et l'Arménie agonisante, je renvoi» aux règnes suivants.
Passons à l'autre extrémité de l'immense Kmpire, aux thèmes byzantins d'Italie, pour dire ce qu'il advint en ces lointains parages occi- «hmlaux sous le règne de Michel IV, le Paphlagonien.
L'étoile de Pandolfe, le fameux prince de Capoue, y montait sans cesse plus haut à l'horizon ! Il dominait alors sans conteste dans toute l'Italie méridionale en face «le l'influence gr«*eque, fort diminuée depuis le départ «le Bojoannès. Seuls l«;s princes de Iténévent et de Salerne maintenaient encore leur indépendance vis-à-vis de lui. Tremblant de voir sa principauté subir le sort de toutes les autres seigneuries longobardes, le nouveau seigneur «le Salerne, (iuaimar V, tils et succès eur depuis l'an 1027 de ce (iuaimar IV qui avait été le premier à recevoir et attirer les Normands en Italie, saisit en KtT» I , à la suite d'une vive discussion de famille, la première occasion pour rompre avec Pawlolfe, dont il avait été jusqu'ici l'allié si dévoué 2}. Il était cependant par sa mère le propre neveu de ce dernier, mais comme lui violemment ambitieux du premier rang. Voyant
i l i l'Uit'M rn WM'> * ulem» iit, suivmit l'opinion <!>• M. ChaLnulon, op. cit., t. 84. (2) Voy. Mir I«j r.irui tèrt' <lo (iirtiinuirY : IM.-uv, «y», rit., p. KM. — Voyez pour le détail de ces «H-énmiciits, H.-iiienuuin, op. cit., pp. H2 s.j.).