‹ L'épopée canadienne, LévisChapitre 2 sur 5 · CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

CHAMPLAIN

Echelle kilométrique

"Retranchements français

/6atai//e c/e Car,//onJ

la Montagne Pelée,

c2iers

„ F* Edouard ou Lydius

opposés. Voici les couleurs de ces drapeaux avec la date de création du régiment :

Béarn, i5go : Violet et aurore, par opposition.

Artois, 1610 : Jaune et bleu, par opposition.

Guyenne, 1610 : Violet et rouge, par opposition.

Berry, 1637 : Vert et jaune, par opposition.

La Sarre, i65 1 : Noir et cramoisi, par opposition.

Royal Roussillon, 1 65 5 : Bleu, rouge, vert, noisette, en faisant le

tour des carrés par le haut et

depuis la hampe; la croix parsemée de lys d'or.

La Reine, 1661 : Vert et brun, par opposition; la croix semée de fleurs de lys avec quatre couronnes au centre.

Languedoc, 1672 : Violet et feuilles mortes, par opposition.

A ces renforts, il faut joindre :

i° La garnison régulière de la colonie, soit deux mille hommes de la marine.

20 Les milices canadiennes qui, par la levée en masse, fourniront jusqu'à quinze mille hommes. C'est là un effort exceptionnel et temporaire, car il est indispensable que les habitants soient laissés quelques mois aux travaux des champs, leur absence prolongée étant déjà l'une des principales causes de la disette qui va sévir si lourdement sur le pays.

3° Les sauvages, dont l'appoint est variable, et l'appui incertain.

Au total, l'armée francocanadienne, pendant la lutte suprême, ne dépassera pas dixhuit mille hommes. L'ennemi nous opposera des forces trois ou quatre fois plus nombreuses.

le s Agjiiers

Une forêt presque impénétrable sépare les deux colonies. Le Canada peut être attaqué de trois côtés : par le Saint-Laurent, dont Louisbourg défend l'entrée; par les lacs Saint-Sacrement, Champlain et la rivière Richelieu ; par les grands lacs.

Nos troupes sont excellentes. Les régiments envoyés de France comptent parmi les meilleurs d'Europe; les milices sont composées de patriotes, excellents tireurs, habitués au climat et au sol; les compagnies de la marine, vivant dans le pays même, participent aux qualités des deux autres corps. Quant aux sauvag s, ils jouent le rôle des cavaliers en Europe; ce sont les éclaireurs de la forêt, ce sont eux aussi qu'on lance sur l'ennemi vaincu pour transformer sa défaite en déroute. Tantôt immobiles des heures entières, tantôt glissant sans bruit pour épier ou surprendre, ils bondissent à l'improviste, poussant des hurlements et semant l'épouvante. Les coureurs de bois, qui se recrutent parmi la jeunesse canadienne, vivent constamment au milieu des sauvages; ils en ont l'élasticité du pas, la finesse des sens, l'habitude des marches longues et rapides à travers la forêt dense et sombre. Avec des chefs comme M. de Langy, souvent accompagnés d'Indiens et d'habitants alertes, il faut les voir partir au loin, le fusil sur l'épaule et le couteau à la ceinture, pour surveiller l'ennemi ou surprendre un parti ! Dans les combats, ils s'éparpillent sur les flancs ou en avant de l'armée, se cachent dans les plis du terrain ou derrière les arbres, criblant de coups de feu bien dirigés les colonnes anglaises.

Les campagnes de 1755 et 1757. — L'objectif des Anglais en 1756 était d'attaquer le fort Carillon à la sortie du lac Saint-Sacrement et d'envahir le Canada par cette voie Sur les conseils de Montcalm et de Lévis, Vaudreuil décide d'efLctuer de ce côté des démonstrations offensives pour donner le change à l'ennemi et retarder sa marche en avant, et de tenter en même temps le siège de Chouaguen, sur le lac Ontario, afin de déblayer la route des grands lacs. Les deux généraux arrivent à Carillon aux premiers jours de juillet; Montcalm presse les travaux du fort, fait et organise des reconnaissances, laisse le commandement le 16 à Lévis, en qui il a toute confiance; le 21 il est à Montréal, il monte à Niauara, à Frontenac, où il concentre ses troupes. Le 1 1 août il attaque Chouaguen qui se rend le 14; le 10 septembre il reçoit, à Carillon, les félicitations de Lévis.

Ce dernier a supérieurement rempli le rôle qui lui était assigné, tenant l'ennemi continuellement en haleine par des coups de main, par des pointes poussées de chaque côté du lac, par des manœuvres agressives qui abusaient les Anglais sur sa puissance numérique comme sur ses L. 1.

intentions véritables. C'est ainsi qu'avec moins de trois mille hommes (deux mille deux cents au début) il a immobilisé les dix mille hommes de milord London. La chute de Chouaguen décourage ce dernier; les renforts venus ensuite avec Montcalm, l'approche de l'hiver amènent la fin des opérations. « Malgré le succès de cette campagne, écrit sagement Lévis, où, s'il y a eu du bien joué, il y a eu aussi du bonheur, la paix est à désirer partout, et surtout dans un pays où il y a des obstacles inconnus en Europe. »

De la prise de Chouaguen date la mésintelligence profonde qui sépare Montcalm et le gouverneur; Vaudreuil a préparé, par son activité, l'heureuse issue d'un coup hardi et il s'en attribue en très grande partie le mérite; le général est froissé d'une telle prétention qui lui paraît outrecuidante. Mais, dans cette hostilité qui va grandir au détriment du bien public, il y a autre chose qu'un orgueil déplaisant et un amour-propre blessé. Le gouverneur est le commandant en chef des armées; à ce titre, et bien qu'étranger à l'art militaire, il prétend non seulement fixer le plan d'ensemble des campagnes, ce à quoi son intelligence ouverte le rend parfaitement apte, mais encore en diriger de loin l'exécution, même dans le détail, ce qui est déraisonnable. Or. celui qui a la responsabilité des opérations, qui les conduit, c'est Montcalm ; le nerveux marquis bout d'être tenu en lisière, d'être gêné dans ses dispositions, d'avoir à résister à des ordres parfois puérils et dangereux. Ainsi la subordination de Montcalm au gouverneur a en réalité établi la dualité du commandement. Le 14 mars 1756, d'Argenson, ministre de la guerre, avait donné ses dernières instructions au général : « Quoique vous soyez subordonné en tout à M. de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle- France, les occasions et les moyens ne vous manqueront pas de signaler votre zèle, vos talens et votre expérience et de les rendre utiles pour le service du roy et la gloire de ses armes. » Et le lendemain il confirmait ses instructions à M. de Vaudreuil en l'engageant à donner le commandement des troupes et des milices à Montcalm. On n'avait pas voulu froisser le gouverneur et diminuer son autorité, mais on avait compté sans son esprit dominateur et petitement jaloux.

Le sage Lévis se tient à l'écart de ces querelles qui s'étendent aux croupes de ligne et aux miliciens; ses paroles et ses actes ont pour objet de les apaiser. Grâce à un tact merveilleux, à une parfaite maîtrise de soi et à la supériorité reconnue de ses talents, il conquiert l'estime et l'amitié de tous. Montcalm et Vaudreuil surtout font le plus grand cas de ses conseils et lui témoignent la plus vive affection.

Pendant que l'armée prend ses quartiers d'hiver il fréquente avec plaisir, comme tous les officiers, la société canadienne. Malheureuse-

ment un trop grand nombre de familles, entraînées par l'exemple de l'intendant Bigot qui mène une vie fastueuse avec le produit de ses malversations, se livrent à un jeu ruineux et à de folles prodigalités alors que la misère pèse d'un poids toujours plus lourd sur le pays.

A la tête du lac Saint-Sacrement (ou lac George), le fort William- Henry est, avec son camp retranché, une base solide pour l'invasion toujours menaçante. Pendant l'hiver, le gouverneur lance, sous le commandement de son frère, un gros parti composé de soldats des différents corps et de sauvages qui ravagent tout autour de la place; rude expédition ! Des raquettes aux pieds, on marche toute la journée dans la neige parfois fondante; quand les chiens font défaut, on s'attèle aux traînes qui portent les bagages; pour nourriture, du pain et du lard; la nuit, enveloppés dans leurs couvertures ou leurs peaux d'ours, officiers et soldats dorment sur un lit de branches de sapin, protégés contre le vent par des feuillages ou par une toile tendue, les pieds tournés vers des feux qu'on a soin d'entretenir. Les préparatifs de l'ennemi sont anéantis, il faut maintenant détruire la place elle-même. « A peine, dit Lévis, avions-nous des vivres pour tenir un mois; mais, comptant sur les secours de France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort George. »

A la fin de juillet, les troupes, sous les ordres de Montcalm, sont réunies à Carillon. Parmi elles un grand nombre de sauvages qui donnent à l'expédition l'aspect le plus pittoresque. D'humeur très inconstante, il faut pour les retenir des miracles de patience et de diplomatie; dans le camp où se coudoient élégants officiers de France, hardis coureurs de bois et Indiens tatoués, se tiennent des conseils où les chefs indigènes prononcent, sous la présidence de Montcalm, des harangues imagées souvent éloquentes. Les sauvages chrétiens ont réfréné leurs instincts brutaux, « ils se confessent toute la journée », dit Montcalm ; les païens sont d'une cruauté épouvantable : « un de leurs partis, raconte-t-il encore, a fait prisonnier un officier anglais qu'ils ont mangé, leur ayant paru bien gras. » L'armée s'ébranle moitié par eau, moitié par terre en suivant la rive occidentale du lac, Lévis commande ce dernier corps; c'est lui qui procède à l'investissement de la place et intercepte la voie du fort Lydius. Les Anglais attaqués le 4 août capitulent le 9. Un bon nombre de prisonniers renvoyés en liberté sont massacrés par les sauvages. « Les Anglais, dit Lévis, ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes de l'infraction qui a été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu'ils leur ont donné de l'eau-de-vie, malgré la recommandation qu'on leur avait faite de ne leur donner aucune boisson. Ils doivent être satisfaits de ce qu'ils ont vu, que toutes les troupes françaises et les Canadiens, de même que

les officiers supérieurs, ont exposé leur vie pour les tirer des mains er de la fureur des sauvages, et l'on comprendra avec peine comment deux mille trois cents hommes armés se sont laissé déshabiller par des sauvages qui n'étaient armés que de lances et de casse-têtes, sans qu'ils aient fait seulement mine de se mettre en défense. Sans le secours qu'ils ont reçu des officiers français, ils auraient été tous tués. »

Victoire de Carillon. — Les Anglais ont fait, pour Tannée ij5S, des préparatifs formidables. Ils assiègent Louisbourg, se disposent à attaquer le fort Duquesne et rassemblent une puissante armée à la tête du lac Saint-Sacrement. Pour inquiéter les ennemis et modifier leurs desseins,. Vaudreuil décide, malgré l'avis de Montcalm qui juge la diversion trop tardive, d'envoyer le chevalier de Lévis avec deux mille cinq cents hommes dans la direction d'Albany en passant par le lac Ontario. Mais, dès que Montcalm arrive à Carillon f1), le mouvement offensif de l'armée anglaise — plus de quinze mille hommes — apparaît imminent; il presse Vaudreuil d'expédier d'urgence tous les renforts disponibles, fortifie à la hâte le plateau de Carillon par un retranchement d'abatis et y ramène ses troupes échelonnées le long de la rivière de la Chute. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, aux cris de joie des soldats, Lévis arrive avec quelques centaines d'hommes, après une marche forcée. Les deux généraux s'embrassent, heureux de lutter côte à côte dans ce rude combat. La bataille commence à midi. Les efforts opiniâtres d'un ennemi plein de courage, soutenus pendant 7 heures d'afrilée, viennent toujours se briser contre l'a bâtis très solidement et habilement construit, d'où part un feu d'enfer. Dans les moments critiques Levis, qui commande à droite les soldats de la marine et les miliciens, lance ces derniers dans la plaine; s'abritant derrière les troncs renversés ou les arbres du bois, ils déciment, par leur tir précis, le> colonnes d'assaut. La victoire est complète, mais faute de sauvages et les coureurs de bois étant d'ailleurs épuisés on ne peut transformer la défaite des Anglais en déroute : « Si j'avais eu, écrit Montcalm, deux cents sauvages pour servir de tête à un détachement de mille hommes d'élite, dont j'aurais confié le commandement au chevalier de Lévis, il n'en serait pas échappé beaucoup dans leur fuite. Ah! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres! Je n'en ai jamais vu de pareilles. »

Lévis rend brièvement compte de sa mission au marquis de Vaudreuil dans le billet qu'on va lire. On remarquera que le chevalier, ainsi que

(') Appelé par les Anglais Ticondéroga.

Montcalm d'ailleurs et que la plupart des officiers de France, n'oublie pas de faire valoir ses titres aux bontés du roi. Sentiment bien humain et du reste ambition légitime.

« Au camp de Carillon, le i3 juillet 1758.

» Monseigneur,

» Par ma dernière lettre j'avais eu l'honneur de vous mander que je ne comptais pouvoir joindre M. le marquis de Montcalm à Carillon que le 9 de ce mois, mais sur ce que j'ai appris qu'il était vivement poussé par les ennemis je marchai jour et nuit et me suis rendu seulement avec les quatre cents hommes des troupes de terre qui faisaient partie du détachement qui m'avait été confié pour aller aux cinq nations iroquoises. La nuit du 7 au 8, sur les hauteurs de Carillon, j'y trouvai M. le marquis de Montcalm qui s'était replié du lac Saint-Sacrement, occupé à faire un abatis pour arrêter l'armée des ennemis. A midi et demi le huit, les ennemis replièrent nos postes et nous attaquèrent en même temps sur quatre colonnes, deux à la gauche, deux à la droite où je commandais; ils y firent leurs plus grands efforts. Le combat n'a fini qu'a huit heures du soir, il a été des plus vifs et des plus opiniâtres. Cette glorieuse journée pour les armes du roi qui sauve l'Amérique entière est due à la valeur des troupes et aux bonnes dispositions de M. le marquis de Montcalm; je m'en rapporte, Monseigneur, au compte qu'il vous rendra de la conduite que j'y ai tenue de même que la relation qu'il fera de ce combat où notre petit monde a battu une armée de plus de vingt-cinq mille hommes; nous avons perdu trois cents hommes tués ou blessés, les ennemis en ont perdu quatre à cinq mille. M. de Bourlamaque a été dangereusement blessé, pour moi j'en ai été quitte pour deux coups de fusil dans mon chapeau.

» J'ose e-pérer que les services que j'ai pu rendre dans une action aussi décisive ne pourront que gagner dans le compte, Monseigneur, que vous voudrez bien en rendre à Sa Majesté et j'ai droit de l'attendre de vos bontés, de l'attachement que je vous ai voué et du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,

» Le Chevalier de Lévis. »

L es milices canadiennes avaient combattu sous les plis d'un drapeau, en forme de bannière, qui est conservé comme une glorieuse relique à l'Université Laval de Québec. Il échappa en 1796 a l'incendie de l'église des Récollets à la voûte de laquelle il avait été primitivement suspendu.

L'étoffe, trouée par les balles, est en soie; le fond, d'un vert très pâle, a dù être autrefois bleu ciel. Sur l'une des faces est peint un écusson aux armes de France : sur l'autre on voit la Madone et à ses pieds les armes du marquis de Beauharnois, qui fut gouverneur du Canada de 1726 à 1747 (')•

La brillante victoire de Carillon arrête net l'invasion par les lacs Saint- Sacrement et Champlain; par malheur la prise des forts Frontenac et Duquesne laisse libre la voie des grands lacs, et surtout la chute de Louisbourg malgré l'héroïque et habile défense du commandant, de Drucourt, dont la femme rivalisait de vaillance avec lui, livre aux Anglais l'accès du Saint- Laurent. Bougainville est envoyé en France exposer la triste situation de la colonie et réclamer des secours en hommes et en vivres. A la Cour, on est comme pris de vertige et résigné à subir passivement les événements; on se contente de distribuer des éloges et des faveurs : Vaudreuil est nommé grand-croix de Saint- Louis, Montcalm lieutenant-général avec le cordon rouge, Lévis maréchal de camp.

Siège de Québec. Mort de Montcalm. — Chaque hiver est pire que le précédent. « Cependant, dit l'abbé Casgrain, la constance du peuple ne se démentait pas; son dévouement et son courage croissaient avec le danger. Il sentait que la crise suprême était venue, et il s'apprêtait à l'affronter avec l'entêtement du désespoir. Le héros qui domine tous les autres dans ce drame, c'est l'obscur milicien qui n'a ni trêve ni relâche, et qui va courir au-devant des balles dans la forêt ou sous les murs de Québec. »

Malgré le défaut de secours et le manque de vivres, la résolution de tous est inébranlable. La confiance du chevalier subsiste : « Nous devons tout attendre, écrit-il, de la valeur des troupes, de la bonne volonté des Canadiens et de la bonne disposition où sont les sauvages à notre égard. » Et il ajoute : « Je vis dans la meilleure intelligence avec MM. le marquis de Vaudreuil et de Montcalm; ils font, l'un et l'autre, cas de mes avis. »

Le gouverneur a ordonné la levée en masse de tous les Canadiens de seize à soixante ans; l'évêque a fait dire des prières publiques et exhorté les habitants à se montrer dignes de leurs pères.

(l) Le drapeau, sauvé de l'incendie, a été retrouvé par L.-G. Baillargé, avocat. MM. Lrnest Gagnon et Hormisdas Magnan en ont établi l'historique et M. Saint- Michel, architecte, l'a dessiné. Lire, à ce sujet, la Presse, de Montréal, 7 décembre 1901, et V Action sociale, de Québec, 4 avril 1908. Le célèbre Crémazie a fait du drapeau de Carillon le sujet d'un de ses poèmes les plus émouvants.

Dix mille environ répondent à l'appel. « On n'avait pas compté, dit un témoin oculaire, sur une armée aussi forte, parce qu'on ne s'était pas attendu à avoir un si grand nombre de Canadiens. On n'avait eu l'intention d'assembler que les hommes en état de soutenir les fatigues de la guerre; mais il régnait une telle émulation dans le peuple que Ton vit arriver au camp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants

de douze à treize, qui ne voulurent jamais profiter de l'exemption accordée à leur âge. »

En tout, nous disposons d'environ dix -huit mille soldats. Bourlamaque est envoyé avec trois mille hommes pour défendre, par une lente retraite, la route du lac Champlain. Deux à trois mille hommes sont échelonnés dans les forts de la région des grands lacs, notamment à Niagara où commande Pouchot. Le gros de nos forces est rassemblé sous les murs de la capitale dont la garnison est commandée par M. de Ramesay.

En juin 1759, signalée de cap en cap jusqu'à Québec par une traînée de feux, une puissante flotte anglaise s'avance dans le Saint- Laurent, portant trente mille soldats et matelots sous les ordres d'un jeune et maladif officier dont le grand ministre William Pitt a deviné l'énergie et le talent, Wolfe. Il a trois brigadiers, l'original Townshend, Monck-

ton. James Murray, qui sera un jour gouverneur du Canada; un autre futur gouverneur est le premier officier d'état-major, le lieutenantcolonel Carleton, plus tard lord Dorchester.

Le général Murray.

L'armée franco-canadienne campe sur la rive gauche du Saint-Laurent, de Québec à la rivière Montmorency. C'est Lévis qui. malgré les craintes de Montcalm, a insisté pour que la gauche s'étende jusqu'à cette forte position; il y commande les milices du gouvernement de Montréal.

Wolfe adresse une proclamation au peuple; il menace les Canadiens qui oseraient prendre les armes, de détruire leurs récoltes et de brûler leurs demeures. Il tient parole : « Il fit brûler, dit l'historien national Garneau, toutes les paroisses et couper les arbres fruitiers depuis le saut Montmorency jusqu'au cap Tourmente, sur la rive gauche du Saint- Laurent. Il fit subir le même sort à la Malbaie, à la baie Saint-Paul, à

l'île d'Orléans, qui a sept lieues de longueur et qui fut ravagée d'un bout à l'autre. Les paroisses sur la rive droite du fleuve, depuis Berthier jusqu'à la rivière du Loup, au-dessous de Québec, espace de vingt-trois

Le brigadier Carleton (plus tard lord Dorchester ).

lieues, furent saccagées et incendiées à leur tour, ainsi que la Pointe- Lévis, Saint-Nicolas, etc. Wolfe choisissait la nuit pour commettre ces ravages, qu'il portait partout où il pouvait mettre le pied; il enlevait les femmes et les enfants, les vivres et les bestiaux.... A Saint-Joachim, les prisonniers furent massacrés de sang-froid et de la manière la plus barbare. » Du camp les soldats canadiens pouvaient voir s'élever, la nuit, les lueurs sinistres des incendies qui dévoraient au loin les paroisses. En même temps une pluie de boulets et de bombes dévastait Québec, où le feu ne cessait sur un point que pour reprendre sur un autre. Au bout de quelques semaines, la vieille capitale n'est plus qu'un monceau de ruines fumantes. Ce bombardement, comme la dévastation systématique des campagnes et les actes de barbarie exercés à l'égard des personnes, avaient pour but de décourager les Canadiens et de calmer

- ig -

l'opinion publique en Angleterre, Wolfe (*) ne voyant pas le moyen de s'emparer de la ville.

11 n'ose pas se risquer suffisamment loin en amont de Québec pour opérer une descente sur un point abor lable ; d'autre part les gués Je la

Attaque des retranchements français à Montmorency.

rivière Montmorency sont bien gardés. Enfin, le 3 i juillet, il se décide à attaquer le camp. Vers onze heures, deux transports viennent s'échouer vis-à-vis des redoutes françaises établies à l'embouchure du Montmorency et le vaisseau de premier rang, Centurion, prend position presque en face du saut de la rivière. Les cent quarante-quatre bouches à feu de ces navires et des batteries du camp anglais bombardent les retranchements français, qui ne sont munis que de vingt canons.

Nos troupes restent impassibles. Une flotte de berges, venues de la pointe Lévis (2) et de l'île d'Orléans, menace tantôt un point, tantôt un autre, afin de laisser Montcalm dans l'incertitude.

(l) Il a maintenant sa statue à Québec, rue du Palais. ( 2 ) Ou de Lévy.

Une colonne suit la rivière en remontant et fait mine d'aller attaquer le capitaine de Repentigny qui défend les gués. Lévis le fait secourir et réclame lui-même quelques renforts. Cette colonne ne tarde pas à rétrograder. Mais vers cinq heures, la marée baissant, les battures de Beauport se découvrent; les régiments de Townshend, venus du camp de Wolfe, s'alignent vers la grève pendant que ceux de Monckton descendent des berges sous la protection des canons des vaisseaux. Ils s'élancent, les grenadiers en tête, à l'assaut des retranchements français; leurs rangs sont fauchés par le feu nourri et bien dirigé des Canadiens. Montcalm accourt, mais déjà les Anglais sont en fuite, un violent orage éclatant subitement a détrempé le terrain qui est en pente et d'accès difficile; Wolfe a compris qu'une nouvelle tentative conduirait à un échec nouveau. Merveilleux de sang-froid, d'une vigilance qui ne laisse point de place à la surprise, prompt à faire face à l'ennemi là et comme il faut, le chevalier de Lévis a les honneurs de la journée, qui met au cœur de l'armée et du peuple un peu de joie et d'espérance.

Soudain, le 9 août, les plus graves nouvelles arrivent au camp. Bourlamaque, dans sa belle retraite devant les douze mille hommes du général Amherst, d'une circonspection d'ailleurs excessive, a reculé jusqu'à l'extrémité du lac Champlain, à l'île aux Noix. A l'ouest, une colonne trahie par des sauvages « alliés », que la mauvaise fortune a tournés généralement contre nous, a été surprise et faite prisonnière; Pouchot a dû capituler à Niagara après une vigoureuse défense; de ce côté le colonel anglais Johnson qui a succédé au général Prideaux, tué pendant le siège, a trois mille hommes sous la main.

En présence de ces événements, le chevalier de Lévis, suivi d'un détachement de huit cents hommes, part la nuit même avec pleins pouvoirs d'organiser la défense dans les régions menacées. A Montréal, il laisse la moitié de son monde aller promptement couper les récoltes par crainte de la famine l'hiver prochain. Il pousse d'abord jusqu'à Frontenac et donne ses instructions à M. de la Corne qui commande de ce côté; puis il visite l'île aux Noix, où les dispositions prises par l'habile et actif Bourlamaque sont excellentes. Les armées anglaises ne bougent pas; Lévis peut envoyer à Québec des nouvelles rassurantes.

Tout à coup, à Montréal, le i5 septembre au matin, il reçoit du gouverneur un courrier daté du i3 au soir : « Nous venons d'avoir une très malheureuse affaire. Dès Faurore, les ennemis ont surpris M. de Verger, qui commandait à l'anse du Foulon. Ils se sont bien vite emparés des hauteurs. M. le marquis de Montcalm est arrivé avec le premier détachement. Je faisais l'arrière-garde et hâter le pas aux troupes de milieu qui étaient sur ma route. J'avais fait prévenir M. de Bougain-

ville VJ ) qui, dans l'instant, s'est mis en marche du cap Rouge.. .. Quoique l'ennemi nous eût prévenus, sa position était très critique. Il nè nous fallait qu'attendre l'arrivée de M. de Bougainville, parce que, tandis que nous l'attaquerions avec toutes nos forces, il serait pris par les derrières (*2).... L'affaire s'est engagée avec beaucoup trop de vivacité. L'ennemi, qui était sur une éminence, nous a repoussés et, malgré notre opiniâtreté, nous a contraints à faire notre retraite. Nous avons eu beaucoup de monde de tués et de blessés.. . . » Vaudreuil lui annonce que Montcalm a été blessé grièvement (3), que l'armée démoralisée est en retraite vers la rivière Jacques-Cartier, en amont de Québec, et qu'on l'attend avec impatience pour prendre le commandement.

Lévis, général en chef. — Le chevalier de Lévis accourt au camp de Vaudreuil : « On n'abandonne pas dix lieues de pays pour une bataille perdue! » s'écrie-t-il. Et il ordonne la marche en avant. Il rétablit

(*) Bougainville avait été détaché en amont de Québec avec deux mille hommes pour empêcher un débarquement des Anglais dont un grand nombre de vaisseaux remontèrent le fleuve au delà de la ville; il a man]ué de vigilance dans cette mission s: importante.

(-) Judicieux conseil donné au moment même par Vaudreuil à Montcalm qui ne .l'a pas suivi; et, par une véritable fatalité, Bougainville perd son temps en route au lieu de marcher droit au canon.

(3) 11 mourut le lendemain à la première heure. Comme la déroute des Français commençait, Wolfe était aussi frappé à mort. On a étrangement surfait les mérites, d'ailleurs réels, de ce général; corps frêle que l'enthousiasme animait, il exerçait sur le soldat un réel ascendant; enseveli, tout jeune et fiancé, dans son triomphe qui donne à l'Angleterre une proie si longtemps convoitée, sa fin éveille des sentiments romanesques et patriotiques; tombé à la même heure que son adversaire, cette coïncidence amène un rapprochement immérité. Wolfe, pendant un mois, se borne à attendre le général Amherst qui avance, par Carillon, avec une sage lenteur, et à tenter d'intimider les Français par la dévastation barbare du pays. 11 se décide alors à attaquer, avec une partie de ses forces, un seul point de notre camp qui peut être aisément secouru par presque toute l'armée. Enfin, avant de lever le siège, il tente, sans espérer lui-même le succès, une aventure qui n'a réussi que par une succession inouïe de circonstances favorables, alors qu'il avait le choix entre plusieurs plans très dangereux pour nous; maître du fleuve, il pouvait notamment chercher, à quelques lieues en amont de Québec, un endroit facilement abordable où, débarquant la majeure partie de ses troupes, il séparait Montcalm de ses approvisionnements et coupait la colonie en deux. C'est le plan que nous redoutions le plus.

Dans la dernière lettre écrite à sa mère, Wolfe énonce une appréciation bien fausse et commet une... erreur assez forte : « Le marquis de Montcalm, dit-il, esta la tête d'un grand nombre de mauvais soldats, et moi à la tête d'un petit nombre de bons. » Or, les Anglais savaient, par expérience, que les Canadiens étaient d'excellents soldats et, quant à l'armée anglaise, elle était le triple de la nôtre.

(Notes de l'auteur.)

promptement la discipline; le 18, au matin, l'armée se dirige vers Sainte-Foye, Bougainville en tête; ce dernier a envoyé des sacs de provisions à M. de Ramesay qui était prévenu, par Vaudreuil, de l'imminente arrivée de secours en hommes et en vivres : ainsi l'ennemi va être pris entre la garnison et l'armée. Le 18, au soir, Bougainville est à une demi-heure de Québec, il y mène six cents hommes, quand il apprend la reddition de la ville ! L'indignation est à son comble. « Il est inouï, écrit Lévis, qu'on rende une place sans qu'elle soit ni attaquée, ni investie. »

iiiitLii^ii.jfaîîw

I II! Ml

Québec après le siège de I y59 .

Murray, avec plus de sept mille hommes, a la garde de Québec, tandis que la flotte anglaise avec le reste des troupes retourne en Angleterre M.

L'armée française se replie, laissant des détachements à proximité de la ville; le général Amherst, après quelques véllëités de presser Bourla-

(') D'après Garneau, Voltaire célébra à Ferney la chute de Québec par un banquet, une pièce de théâtre et un feu d'artifice.

ma que, retourne à Saint-Frédéric. Un rade hiver commence; Lévis a réclamé dix mille hommes pour le printemps, si l'on veut sauver ia colonie, il n'aura rien; en attendant, il prépare la prochaine campagne, il s'agit d'enlever Québec d'assaut avant la fin de l'hiver. On transporte au fort Jacques-Cartier munitions et approvisionnements; les Anglais sont sans cesse harcelés aux portes mêmes de la ville; Lévis qui a gagné l'affection des Canadiens obtient tout des miliciens comme des soldats réguliers : seul le pain assuré, quelques boulets, peu de poudre; par une organisation merveilleuse il supplée à l'insuffisance générale, faisant voler certains objets « dans Québec même à la barbe des Anglais » (Casgrain).

Victoire de Sainte-Foye. — Le i 5 avril le fleuve devient navigable, le 20 l'armée s'embarque. Le clergé, M s* de Pontbriand en tête, a surexcité le sentiment national. « Les prières sont pour nous, écrit Lévis: Dieu veuille qu'elles soient exaucées ! Monsieur l'évéque a fait un beau mandement. » Après dix jours d'un voyage que l'humidité froide et pénétrante a rendu très pénible, l'armée forte de près de sept mille hommes débarque à la Pointe-aux-Trembles. Le lendemain, les embarcations peuvent descendre jusqu'à Saint-Augustin, à six lieues de Québec. Malgré un orage épouvantable et une pluie glaciale, l'armée s'avance, avec Bourlamaque en avant-garde, traverse au soir et dans la nuit la rivière Rouge, les marais de la Suète. « Les ponts s'étant rompus, les soldats passaient dans l'eau. Les ouvriers avaient peine à les réparer dans l'obscurité, et sans les éclairs on eût été forcé de s'arrêter. » Après cette nuit « des plus affreuses », dit Lévis^ « les troupes étaient dans un état pitoyable ».

Depuis une huitaine de jours Murray, qui avait vent des projets des Français, se tenait plus que jamais sur ses gardes et, par précaution, il venait d'expulser la population de la vilie. Le 27, de grand matin, il apprend, par un artilleur recueilli mourant sur un glaçon du fleuve, l'approche de l'armée; avec près de trois mille hommes il va aussitôt occuper le village de Sainte-Foye, position solide que Lévis se propose de tourner à la nuit; mais Murray se retire en mettant le feu à l'église dont il avait fait son dépôt de munitions; l'armée française prend aussitôt possession du village par une marche très dure dans l'eau, la neige et la boue.

Le lendemain, à la pointe du jour, Lévis monte à cheval et observe la plaine. Soudain, Murray sort de la ville avec presque toute la garnison et vingt-deux bouches à feu; ses troupes s'avancent sur deux lignes qui s'étendent du haut des falaises au chemin de Sainte-Foye. Lévis fait

occuper par les grenadiers une éminence sur sa droite et, sur sa gauche, le moulin Dumont ainsi que quelques autres bâtiments sur le haut de la côte Sainte-Geneviève qui couvrent le chemin par où débouche l'armée. Mais sa droite est à peine placée que Murray ouvre un feu terrible

Plan de la bataille de Sainte-Fove.

sur les colonnes en marche. Il la fait aussitôt reculer à l'entrée d'un bois et achève sa formation de combat un peu en arrière, sous la protection des tirailleurs canadiens; à ce moment Murray qui vient de porter tout son effort sur le moulin Dumont en a chassé les défenseurs. Lévis passe devant la ligne de bataille, son chapeau à la pointe de son épée, pour commander l'attaque générale. Les grenadiers et les highlanJers prennent et reprennent plusieurs fois le moulin j1), se battant avec furie à l'arme blanche. Au centre, bien que l'ennemi ait l'avantage de la position, Béarn, la marine et les Canadiens arrêtent toutes ses charges; les coureurs de bois, aux ordres de M. de Repentigny, profitant admirablement des accidents de terrain, déciment les Anglais par la précision de leur tir. A droite. Royal- Roussillon s'empare d'une petite redoute. Bourlamaque qui commande la gauche vient d'être blessé; mais la bri-

(!) C'est là que fut élevé le monument des braves; la statue de Bellone qui surmonte la colonne a été offerte par la France

gade de la Sarre fonce à la baïonnette sur la droite anglaise et le coteau Sainte-Geneviève est enlevé. Toute l'armée charge, sur Tordre de Lévis qui fait tourner la gauche anglaise par Royal-Roussillon ; comme les Anglais ont dégarni leur gauche pour emporter la hauteur du moulin Dumont, il compte leur couper par là aisément la retraite et les rejeter dans la rivière Saint-Charles. Mais la brigade de la Reine, par suite d'une erreur, n'appuie point Royal-Roussillon et le mouvement tournant a seulement pour effet de provoquer la panique dans les rangs ennemis. L'armée anglaise fuit en déroute vers Québec, abandonnant canons, approvisionnements, morts et blessés. C'est la revanche des plaines d'Abraham !

Les Anglais étaient au nombre de six à sept mille hommes j1), les Français de cinq mille (des détachements ayant été laissés en arrière depuis Montréal) dont trois mille six cents seulement prirent part à Faction. Les pertes furent d'un millier d'hommes, tués ou blessés, de chaque côté.

Nous poursuivons les régiments en fuite. Mais, dit Lévis, « ils se retirèrent avec tant de précipitation et ils étaient si près de la place qu'on ne put les joindre, nos troupes étant excédées de fatigue ». L'affolement fut tel dans l'armée anglaise que, si nous avions donné l'assaut l'un des deux ou trois premiers jours, nous nous serions rendus maîtres de la ville. Dans l'ignorance de cette situation, Lévis n'osa pas risquer un tel coup d'audace : derrière les murs bien fortifiés il y avait une artillerie puissante, et s'aventurer en plaine vers l'enceinte pouvait passer pour une folie.

Nous commençons un siège régulier en utilisant quelques batteries prises à l'ennemi, mais avec trop peu de munitions. La victoire sera à la nation dont les couleurs flotteront sur les premiers navires... Ce furent les couleurs anglaises.

Les 9 et i 5 mai arrivèrent avec des renforts les premiers vaisseaux anglais : Lévis leva le siège. Tout est perdu.

Perte du Canada. — Vauquelin, commandant la flottille du Saint- Laurent, fait une défense héroïque sur Y Atalante ; ce combat eut lieu à la Pointe-aux-Trembles.

La plupart des miliciens sont renvoyés dans leurs foyers. Un petit corps d'observation est laissé sous les ordres de Dumas, major des troupes de la marine. Avec douze cents hommes, Bougainville com-

(!) Lévis évalue les combattants à quaire mille, mais ce chiffre est au-dessous de la léalité.

mande à l'île aux Noix. A peu près autant défendaient les rapides et le sault Saint-Louis; Pouchot, revenu par suite d'un échange de prisonniers, commandait au fort Lévis, en amont de Montréal.

Le favori de la Pompadour, duc de Choiseul, continuait, pour lui plaire, de soutenir Marie-Thérèse dans une lutte ruineuse et fatale. Non seulement le Ministère n'envoya pas de secours à la colonie, mais encore il ]ui fit banqueroute. Le trésor public était incapable de rembourser les avances faites par les Canadiens, le payement des lettres de change tirées par eux fut suspendu. « Le papier qui nous reste, écrivit M. de Lévis au ministre, esr entièrement discrédité, et tous les habitants sont dans le désespoir. »

Montréal en 1760

Trois armées anglaises vont converger vers Montréal. Murray remonte le Saint-Laurent avec une flotte; en passant à Sorel, il brûle une partie de la paroisse. Haviland oblige Bougainville à abandonner l'île aux Noix. Amherst, venu par le lac Ontario avec dix mille hommes, fut retenu 8 jours devant le fort Lévis par la belle défense du capitaine Pouchot et de ses deux cent trente soldats. Le 7 septembre 1760, les trois armées anglaises, fortes de vingt mille hommes et m unies de cent cinquante bouches à feu, étaient réunies sous les murs de Montréal où Lévis disposait de deux mille soldats. La ville n'était pas fortifiée, l'armée avait à peine les

munitions nécessaires pour un petit combat. Dans un conseil tenu dans la nuit du 6 au 7, on déclara que « l'intérêt de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu'il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes qu'elle conserverait au roi, à une défaite opinâtre qui ne différerait que de deux jours la perte du pays ». Par cette capitulation, les habitants conservaient la possession de leurs biens et le libre exercice de leur religion; mais Amherst n'eut pas honte de refuser à l'armée les honneurs de la guerre. Lévis voulut alors livrer une dernière bataille : très sagement Vaudreuil lui donna l'ordre de poser les armes.

Lévis brisa son épée et fit brûler les drapeaux des régiments pour se soustraire à la nécessité de les remettre à l'ennemi.

« Avec ce beau et vaste pays, écrivit le marquis de Vaudreuil, la France perd soixante et dix mille âmes, dont l'espèce est d'autant plus rare que jamais peuples n'ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince. »

Le Canada fut définitivement cédé à l' Angleterre par le traité de Paris du 10 février 1763.

Il y a quelque chose qu'on ne cède pas, c'est l'âme d'un peuple. On n'efface point l'histoire; on ne supprime pas Cartier, Champlain, Jogues, d'Iberville, Jolliet, La Salle, Montcalm, Lévis, .... Le brave troupier de France et le milicien héroïque ont enduré de compagnie les mêmes souffrances, connu en même temps les enthousiasmes de la victoire et l'accablement des désastres, répandu leur sang sur le même sol.... Ah! Canadiens! lorsqu'on a parmi ses aïeux des soldats de tant d'admirables combats, lorsqu'on a comme titres de noblesse Carillon ou Sainte-Foye, on peut regarder bien en face n'importe quelle nation! Haut les cœurs! Trois millions d'êtres humains portent en eux l'avenir de la Nouvelle- France; puissent-ils être dignes de leurs pères!

Lévis en France. — A son retour en France, le chevalier de Lévis est créé lieutenant-général. Il sert à l'armée du Rhin avec le maréchal de Soubise, en Hesse avec le maréchal de Broglie, prend une brillante part en 1762 à la campagne du prince de Condé, décide de la victoire à Johannisberg. En 1765, il est nommé gouverneur de la province d'Artois. Il avait épousé, le 8 février 1762, Gabrielle-Augustine Michel, fille d'un trésorier général de l'artillerie de France et l'un des directeurs de la Compagnie des Indes. La guerre de l'Indépendance éclate : Lévis offre en vain de prendre le commandement d'une armée française qui tenterait de recouvrer le Canada. L'aveuglement est tel, en France, qu'on accepte, en allant au secours des insurgés, cette exigence formulée par Franklin :

renoncer à reprendre le Canada! Devenu maréchal de France et duc héréditaire, Lévis mourut d'apoplexie le 26 novembre 1787 à Arras, où son tombeau se trouve dans la cathédrale.

Conclusion. — La France a eu le rare bonheur de posséder au Canada, pendant la guerre, des officiers généraux du plus haut mérite. Sans contredit, le premier de tous est le chevalier de Lévis. Avec une connaissance approfondie de l'art militaire il possède, pour le pratiquer, une vigueur physique qui lui permet de tout voir et surveiller par luimême et qui lui donne du prestige auprès des soldats : « J'ai la confiance de toutes les troupes, écrit-il, même des Canadiens et des sauvages, qui disent que je suis un homme comme eux; c'est la dernière marche que j'ai faite pour notre expédition qui me procure cet éloge, qui est grand parmi les sauvages. » Rien n'échappe à son clair regard qui observe et qui scrute : ce Vous êtes heureux d'être infatigable, lui dit Montcalm au début du siège de Québec... Tout ce que vous faites, mon cher chevalier, est toujours très bien. S'il ne fallait que votre vigilance pour sauver le pays, la besogne serait sûre; mais il faut autre chose. » Doué d'une parfaite rectitude de jugement et d'une intelligence pénétrante, ses conseils pleins de sagesse sont goûtés de Montcalm comme de Vaudreuil, et il les formule avec tant de simplicité qu'ils paraissent l'expression d'un bon sens évident. Sa marche sur Québec est la preuve irrécusable de la hardiesse de ses conceptions et de la promptitude de ses mouvements. Les Anglais l'avaient surnommé à l'époque « le nouveau don Quichotte », et cependant l epithète de « prudent » est une de celles qu'on lui applique le plus volontiers : c'est que l'audace de ses opérations était toujours liée à une préparation des plus minutieuses, et cette expédition de Québec — peut-être son plus beau titre de gloire — en est l'éclatant témoignage. Par une fermeté que tempère la bienveillance, il maintient dans l'armée une excellente discipline; elle supporte sans murmure les plus dures privations, comme il obtient d'elle, au moment opportun, l'énergique effort nécessaire. Son sang-froid est admirable; après la débandade des plaines d'Abraham, c'est lui qui par sa seule présence, par son air calme, son maintien assuré, relève le moral des troupes, reconstitue cette armée qui fond, réveille sa confiance et son courage et la relance en avant. L'une de ses qualités maîtresses, par laquelle il se montre supérieur au trop vif Montcalm, est certainement cette maîtrise de soi ; il la conserve dans la vie sociale ; avec cela conciliant et sage, il ne prend point parti dans la grande querelle de Montcalm et de Vaudreuil ciui lui vouent tous deux la plus vive amitié.

Comme eux, pour le peuple si durement éprouvé, il témoigne d'une

compassion profonde. I! admire son courage et sa fidélité au devoir. A la veille de l'expédition de Québec, il rappelle que soldats et habitants sont frères d'infortune « Nous devons aussi, dit-il aux troupes, par

Monuments des braves de Sainte-Foye.

une entreprise audacieuse, marquer la reconnaissance que nous devons à la colonie qui nous nourrit depuis le temps que nous y sommes. Les habitants ont reçu nos soldats comme leurs enfants, et nous ne pouvons

Page 1