L'épopée canadienne, Montcalm
Guerre du Canada. — Le 18 mai 1756, la paix était officiellement rompue entre la France et l'Angleterre, la guerre de Sept ans commençait. En fait, les hostilités dataient du massacre, en 1754, du parlementaire canadien, Villiers de Jumonville, et de son escorte, près du fort Nécessité dans la vallée de l'Ohio, par le colonel Washington, futur président des États-Unis; le frère de Jumonville avait promptement châtié l'agresseur en l'obligeant à capituler. L'année suivante, de Beaujeu, -avec neuf cents hommes, avait remporté la brillante victoire de la rivière Monongahéla (ou Malengueulée) contre les trois mille soldats du général Braddock marchant sur le fort Duquesne. Le baron de Dieskau fut tué à la sanglante et téméraire affaire du lac Saint-Sacrement où l'armée franco-canadienne, luttant à un contre deux, arrêta du moins l'invasion du général Johnson. En Acadie, nos compatriotes, devenus sujets anglais par le traité d'Utrecht mais restés français de cœur, furent arrachés par surprise à leurs foyers, séparés les uns des autres, les femmes de leurs maris, les enfants de leurs parents, et déportés dans les colonies anglaises où le plus grand nombre périt par la misère et les mauvais traitements. Enfin, sans déclaration de guerre, le cabinet de Londres fit attaquer sur toutes les mers nos navires de commerce et jusqu'à nos bateaux de pêche; huit mille marins furent ainsi capturés. C'est à la suite de ces événements que Louis XV se décida à rappeler son ambassadeur.
Le motif de toutes ces perfidies était le désir ardent des colons anglais, désir qu'ils avaient fait partager au gouvernement de la Métropole, de s'emparer enfin de la Nouvelle- France. Leurs tentatives, maintes fois réitérées dans le passé, avaient échoué jusqu'alors; mais le nouveau conflit, si injustement provoqué, devait se terminer par la réalisation complète d'un espoir séculaire.
A l'heure où commence ce drame, les colonies anglaises, établies entre les côtes de l'Océan et les montagnes voisines, comptent un million deux cent mille âmes; notre empire s'étend des brumes de l'Atlantique à la Louisiane ensoleillée et jusqu'aux Rocheuses lointaines, mais
quatre-vingt mille colons seulement l'habitent, fixés pour la plupart dans les paroisses échelonnées le long des rives du Saint-Laurent. Les sauvages, évangélisés par nos missionnaires, traités en compagnons par nos coureurs de bois, nous sont généralement plus favorables qu'à nos ennemis qui ne leur témoignent qu'hostilité ou dédain. Si la disproportion numérique entre les deux peuples est effrayante, elle est un peu atténuée par cet appui des indigènes, et par les qualités d'endurance, de hardiesse et de patriotisme de la nation canadienne, si pure dans ses origines et si saine dans ses moeurs. Enfin la forêt immense et primitive nous entoure et nous protège au loin, océan redoutable dont nous sommes les maîtres.
L'autre océan, hélas! qui mène à nos mères-patries, appartient à l'Angleterre. Nous attendrons en vain l'effort libérateur de la France livrée à un gouvernement incapable et corrompu; à la cour, la Pompadour règne, et avec elle triomphent les philosophes dont le plus célèbre r sans cœur et sans patriotisme, Voltaire, mène contre le Canada une campagne acharnée et dira bientôt, avec une désinvolture cynique : La France peut être heureuse sans Québec.
L'ensemble des troupes de terre successivement envoyées de la métropole, d'abord avec le baron de Dieskau, puis avec Montcalm un peu avant le début de la guerre, et enfin l'année suivante, ne s'élèvera qu'à six mille cinq cents hommes. Ces soldats d'élite appartiennent aux bataillons de Bourgogne et d'Artois (casernésà Louisbourg, île du Cap-Breton l, de la Reine, de Béarn, de Languedoc, de Guyenne, de la Sarre, de Royal- Roussillon et de Berry. Deux mille hommes de la marine forment la garnison régulière de la colonie. Les miliciens canadiens, recrutés parla conscription, donnent de douze à quinze mille hommes. Enfin les sauvages alliés apportent un contingent variable d'un millier d'hommes. Au total, en tenant compte des pertes subies dans le cours de la guerre,, l'armée ne dépassera jamais le chiffre de dix-huit mille hommes.
C'est au moment même de la déclaration de guerre, en mai 1 7 5 6T que l'armée de secours, Tavant-dernière, arrive à Québec après une heureuse traversée. Avec elle s'étaient embarqués à Brest le général marquis de Montcalm, maréchal de camp, commandant des troupes de la colonie sous l'autorité suprême du marquis de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France; le chevalier de Lévis et le colonel de Bourlamaque, lieutenants de Montcalm, et Bougainville, son aide de camp.
Montcalm, son caractère, ses premières campagnes. — Louis-Joseph marquis de Montcalm, seigneur de Saint- Véran, Candiac, Tournemire, Vestric, Saint-Julien-d'Arpaon, baron de Gabriac, est né le
28 février 171 2 au château de Candiac, près de Vauvert, à quelque distance de Nîmes; il descend d'une antique famille du Rouergue où les vertus guerrières sont de tradition et qui est connue dès la fin du xiie siècle. Sa mère, née Marie-Thérèse de Lauris de Castellane, exerça
Château de Candiac.
sur lui une bienfaisante influence; un oncle, Louis Dumas, esprit curieux et érudit, fut son précepteur. A peine âgé de quatorze ans il entre à l'armée où, également apte à l'étude et à l'action, il apprend l'allemand, se nourrit des fortes pensées de Corneille et, par la lecture de Plutarque, se prépare en méditant la vie des hommes illustres à imiter leurs exploits.
La guerre de la succession de Pologne éclate; il fait, avec le grade de capitaine, ses premières armes au siège de Kehl en 1733 et prend part Tannée suivante à celui de Philippsbourg sous les ordres du vieux maréchal de Berwich qui y trouve à la fois la victoire et la mort.
Quelques années de bonheur tranquille s'écoulent alors pour lui dans ce château de Candiac, au milieu de cette campagne baignée de lumière, avec cette vie patriarcale qu'il affectionne et qui lui arrache au loin des
expressions de tendresse et de regret. Il vient d'épouser en 1736 Angélique-Louise Talon du Boulay, petite-nièce de l'intendant Talon, le fondateur de l'administration royale au Canada.
La guerre de la succession d'Autriche (1 741- 1748) le conduit d'abord en Bohême où les souffrances de l'armée égalèrent sa gloire; il s'y lie avec l'intrépide Chevert, le héros de Prague, et y fait, croit-on, connaissance avec le chevalier de Lévis. Colonel d'Auxerrois- Infanterie en 1743, chevalier de Saint-Louis la même année, il est blessé et fait prisonnier pendant la campagne d'Italie à la désastreuse bataille de Plaisance.
« Nous avons eu, écrit-il à sa mère, hier une affaire des plus fâcheuses. Il y a eu nombre d'officiers, généraux et colonels, tués ou blessés. Je suis des derniers, avec cinq coups de sabre. Heureusement aucun n'est dangereux, à ce que l'on m'assure, et je le juge par les forces qui me restent, quoique j'aie perdu de mon sang en abondance, ayant une artère coupée. Mon régiment, que j'avais deux fois rallié, est anéanti. » L'année suivante, libéré, promu brigadier, il est de nouveau blessé de plusieurs coups de feu dans les Alpes, au col d'Exilés, où le chevalier de Belle-Isle périt avec quatre mille Français. 11 reçoit en 1749 le grade de mestre de camp et le commandement d'un régiment de cavalerie nouvellement créé qui porte son nom. La paix d'Aix-la-Chapelle, en 1748, Ta rendu à son cher Candiac, où maintenant dix enfants lui sont nés et d'où les ordres du Roi viennent de l'arracher pour lui donner, avec le grade de maréchal de camp, la mission à la fois la plus glorieuse et la plus redoutable.
Vif, alerte, exubérant de paroles et de gestes, il est bien le fils de la chaude Provence; prompt à s'emporter et prompt à se reprendre; lovai et bon, tout rondement chrétien. De taille plutôt médiocre, il en impose naturellement, parce que l'on sent un chef à ce regard qui observe et qui veut, et où brille l'intelligence. Ambitieux sans petitesse, esclave et amoureux de son devoir, homme de guerre clairvoyant, habile et résolu : tel est Montcalm.
Trois routes d'invasion conduisent au Saint- Laurent et à Québec, cœur de la colonie : la voie du golfe que surveille, sentinelle avancée, la place forte de Louisbourg ; le chemin du lac Champlain que défendent les forts Carillon et Saint- Frédéric ; la trouée des grands lacs au débouché desquels est le fort d'arrêt de Frontenac ; au delà s'étend une ligne de forts qui relient le Canada à la Louisiane, et dont le premier, le fort du Niagara, est à la tête du hic Ontario.
Prise de Chouaguen. — Pour cette campagne de 1756.. l'armée anglaise, prête à l'offensive, s'élève à vingt-cinq mille hommes.
Cependant, Montcalm, sur l'avis de Vaudreuil, n'hésite pas à prendre les devants. Il fait compléter les fortifications de Saint-Frédéric et de Carillon; là, à la sortie du lac Saint-Sacrement, que les Anglais appellent le lac George, il établit un corps d'armée sous la conduite de Lévis en qui il a pleine confiance : « Je laisse, écrit-il à la marquise de Montcalm, M. le chevalier de Lévis dans une position épineuse, mais dont il se tirera mieux qu'un autre, étant rempli de zèle, d'intelligence et de courage. » Et la confiance est réciproque. Voici comment le chevalier s'exprime dans sa correspondance au ministre : « Je ne sais si M. le marquis de Montcalm est content de moi; ce qu'il y a de certain, c'est que je le suis beaucoup de lui. Je serai toujours charmé de servir sous ses ordres. Ce n'est pas à moi à vous parler de ses mérites et de ses talents, vous les connaissez mieux que moi; mais je puis avoir l'honneur de vous assurer qu'il a généralement plu dans la colonie, et qu'il traite très bien avec les sauvages. Il a aussi établi la discipline parmi nos troupes. » L'amitié entre ces deux hommes d'élite ne fera que se fortifier avec le temps.
Rassuré de ce côté, Montcalm concentre près de Niagara un corps d'un peu plus de trois mille hommes, afin de tenter l'attaque de Chouaguen, que les Anglais appellent Oswégo, système des trois forts Chouaguen, Ontario et George, qui constitue pour l'ennemi une base d'opérations sur le lac Ontario et où seize cents hommes tiennent garnison. L'armée marche de nuit, disparaissant le jour au fond des baies: les bateaux sont dissimulés sous des branches de feuillage. Le i i août au matin, elle est à quelque distance de Chouaguen, la fusillade éclate, des bateaux anglais sont salués de coups de canon. Une tranchée est ouverte la nuit suivante et le lendemain. La vivacité de l'attaque grossit dans l'esprit des assiégés la force numérique de l'assaillant, ils abandonnent le fort Ontario ; M-ontcalm l'occupe aussitôt et y installe du canon : l'ennemi évacue le fort George; le fort principal, le vieux Chouaguen, est investi ; les Anglais, croyant la position intenable et épouvantés par les cris des sauvages, capitulent le 14; la garnison est prisonnière et nous prenons cinq drapeaux, la caisse militaire, sept bateaux de guerre, des munitions et des provisions en quantité. Le matin du 20 août, Montcalm fait ériger une grande croix avec cette inscription : In hoc signo vincunt, et le lendemain, l'armée française quitte Chouaguen après en avoir démoli les fortifications. « Voilà, écrit le marquis à sa femme, une assez jolie aventure, ma très chère ; je vous prie d'en faire dire une messe dans ma chapelle. »
Sur ces entrefaites, une puissante armée anglaise s'est massée à l'entrée du lac Saint-Sacrement, appuyée au fort William-Henry ; M. 1.