CHAMPLAIN
F* Edouarç) ou Lydius
Montcalm arrive à Carillon avec des troupes de secours; mais la prise de Chouaguen a découragé les ennemis et la campagne s'achève avec l'été,
tandis que des partis de sauvages et de coureurs de bois vont porter la terreur dans les colonies anglaises.
Cependant un autre ennemi nous menace qui sera d'année en année plus terrible : la faim.
Laboureurs et soldats, mais désormais plus soldats que laboureurs, les Canadiens n'ont pas le temps nécessaire pour semer et pour récolter; les malversations du munitionnaire général Cadet, chargé de la régie des vivres, et de l'intendant Bigot, dont le nom sera tristement célèbre, viennent augmenter la misère. Et, tandis qu'on se bouscule à la porte des boulangeries, brille l'éclat insolent des fêtes dont Bigot donne l'exemple à Québec et où le jeu ruine fonctionnaires et officiers.
Prise de William-Henry (ou
George). — L'hiver n'était pas terminé que M. de Vaudreuil lança sur le fort William-Henry, sous la conduite de M. de Riga ud, un corps de quinze cents hommes qui brûla tous les magasins et une tiotte de bateaux prête pour l'offensive. Puis une expédition s'organise au printemps pour détruire le fort lui-même et nettoyer ainsi la voie d'invasion des lacs Saint-Sacrement et Champlain comme celle des grands lacs l'a été l'année précédente par la prise de Chouaguen. Huit mille hommes sont réunis fin juillet à Carillon, dont beaucoup de sauvages ; ce sont des alliés précieux par leur agilité dans la forêt ou sur les cours d'eau, mais incommodes, se battant à leur fantaisie, rentrant chez eux
subitement pour un songe inquiétant ou à la suite de quelque coup heureux, car « il ne faut pas tenter le Maître de la vie » ; terribles aussi, ceux d'entre eux qui sont encore païens donnent libre cours à leurs instincts féroces, ils martyrisent les prisonniers qu'ils font et que l'on réussit difficilement à leur arracher ; aux reproches d'un Père, un de ces Indiens qui mangeait quelque Anglais répondit : « Toi avoir le goût français; moi, sauvage, cette viande bonne pour moi. » Lorsque, presque nus, ils bondissent tout à coup dans la forêt, armés de casse- tètes et de lances, en poussant des hurlements épouvantables, ils glacent leurs ennemis de terreur. Les exploits de Montcalm ont frappé leur imagination ; un de leurs chefs lui dit en arrivant : « Nous avons voulu voir ce fameux chef qui. en mettant pied à terre, a foulé aux pieds l'Anglais. Nous pensions que sa tête se perdait dans les nues. Tu es petit, mon père ; mais nous voyons dans tes yeux la grandeur des pins et le vol de l'aigle. » Le général français réussit à fixer leur esprit perpétuellement mobile et à les joindre à l'expédition ; ce ne fut pas sans de longs conseils, qu'il préside avec patience, et où se succè.lent d'interminables discours. Enfin l'armée s'ébranle et investit William-Henry. Un fort carré est au fond du lac, relié par une chaussée à un vaste camp retranché ; il y a la deux mille quatre cents hommes commandés par le lieutenant-colonel Monro. Le siège du fort est décidé et la direction des travaux confiée à M. de Bourlamaque. Entrepris le 4 août, vivement poussés, les travaux d'approche sont terminés le 9, et Monro, averti qu'il n'a pas de secours à espérer, sachant son armée démoralisée, demande à capituler. Désireux d'en finir pour laisser les Canadiens faire la moisson, n'ayant pas d'ailleurs les vivres nécessaires pour nourrir de nombreux prisonniers, Montcalm accorde à la garnison les honneurs de la guerre, sous condition de ne pas servir contre nous d'ici dix-huit mois. Alors se passe un fait inouï : le 1 1 août, munis de leurs armes, les soldats anglais, avec lesquels sont des femmes et des enfants, se mettent en route sous la conduite d'une petite escorte française. Mais, apeurés à la vue des sauvages, ils leur ont donné, malgré nos avertissements, des liqueurs qui les transforment en brutes; ils leur livrent leurs effets pour les apaiser ; ils se laissent pilier et désarmer, et enfin, dans leur panique, s'enfuient de tous côtés pendant que les sauvages, enhardis et furieux, les poursuivent, les tuent ou les emmènent. Les hommes de l'escorte protègent le plus de monde qu'ils peuvent; les soldats du camp accourent; Montcalm, dans son désespoir, se découvre La poitrine en criant aux sauvages : « Puisque vous êtes des enfants rebelles qui manquez à la promesse que vous avez faite à votre père, et qui ne voulez plus écouter sa voix, tuez-le le premier. »
Un certain nombre d'Anglais furent sauvés, d'autres conduits par les sauvages à Montréal où le gouverneur les racheta à force de présents, d'autres enfin massacrés dans la solitude et la profondeur des forêts. Cette scène d'horreur fut exploitée par l'ennemi contre l'armée française, dont chefs et soldats se sont cependant efforcés de sauver, au péril de leur vie,, les Anglais déjà victimes de leur imprudence et de leur terreur. Le matériel du fort fut emporté, le fort lui-même et les retranchements démolis, et les troupes allèrent prendre leurs quartiers d'hiver, Montcalm s'installant à Québec où il se plaît dans l'intimité de quelques familles canadiennes.
Avec la saison glacée la disette revient, plus dure que l'année dernière. Habitants et soldats sont mis à la ration ; les grains sont réquisitionnés; mais deux amis de Bigot, Cadet et Péan, en font passer aux Antilles; eux et leurs complices pillent la colonie sans que le trop faible gouverneur Vaudreuil tente de mettre fin à ces désordres qui ruinent et affament le pays.
Victoire de Carillon. — L'année iy58 commence à peine que, sous l'impulsion de William Pitt, l'Angleterre met en mouvement plusieurs flottes pour intercepter tout secours de France, et une autre pour attaquer Louisbourg. En même temps, deux armées s'ébranlent afin d'envahir la colonie par le lac Champlain et de la frapper également à l'Ouest ; les troupes dépassent en nombre la population entière du Canada, vieillards, femmes et enfants compris.
Plus de quinze mille hommes s'avancent vers le lac Saint-Sacrement sous les ordres de l'indolent général Abercromby, secondé par le jeune lord Howe, sage et énergique, idole du soldat. Le 3o juin, Montcalm est à Carillon ; il en fait couvrir les approches le long de la rivière, à la Chute, déversoir du lac Saint-Sacrement dans le- lac Champlain. Le petit fort de Carillon est adossé au sud et à Test à la rivière et au lac ; à quelque distance à l'ouest s'élève un plateau où le général décide de se retrancher, tandis que l'on transforme des bateaux en tours flottantes et que l'on en arme plusieurs autres pour se défendre du côté de la rivière.
Le 5 juillet, par une matinée splendide, aux accents des fanfares, l'armée anglaise, avec ses uniformes brillants et pittoresques, descend le lac George sur une flotte de plus d'un millier de bateaux et de barques, qui s'allonge indéfiniment sur le miroir des eaux, dans la lumière éclatante du soleil d'été. Elle vient camper le soir à quelques lieues des positions françaises. Au matin elle se met en marche, nos avant-postes se replient, nos forces se réunissent sur la rive gauche, les ponts de
Le Château des Indes, résidence de Montcalm à Montréal
communication sont coupés. M. de Trépezec, qui est avec trois cent cinquante hommes en observation à la montagne Pelée, va par ie plus court au milieu des bois où il s'égare et se heurte aux colonnes anglaises ; il perd la moitié de son monde et il est blessé à mort, mais son détachement inflige de grosses pertes aux ennemis et, pour eux coup irréparable, lord Howe est tué l'un des premiers. Le lendemain, Abercromby tâtonne; Montcalm, qui a ramené l'armée sous les murs de Carillon, fait pousser activement les travaux des retranchements. Remplis d'ardeur, officiers et soldats abattent les arbres, les disposent et les entassent en enchevêtrements inextricables le long d'une ligne brisée qui embrasse le plateau, ménageant plusieurs rangs de meurtrières, et font à l'extérieur place nette à portée de fusil. Sur le soir, aux acclamations de l'armée, le chevalier de Lévis arrive avec un renfort, le dernier de ceux que M. de Vaudreuil a envoyés avec le plus de diligence possible, et qui porte nos troupes à l'effectif de trois mille cinq cents hommes. Enfin, le 8 juillet, par une chaleur étouffante et après de nombreuses escarmouches, l'action commence à midi. La ligne est au centre, appuyée à gauche, où commande M. de Bourlamaque, par les volontaires, à droite, dans la plaine, par les milices et les troupes de la marine avec Lévis. Du centre, Montcalm surveille et dirige, ayant derrière lui, en réserve, huit compagnies de grenadiers qu'il envoie à la rescousse là où il faut. Ordre a été donné de ne jamais tirer sans viser un ennemi. En quatre épaisses colonnes, l'armée anglaise attaque de front les retranchements, un feu d'enfer éclate, son élan est brisé ; l'assaut reprend avec violence sur la droite et sur la gauche, mais les rangs de l'assaillant fondent encore, il est de nouveau repoussé. Une tentative de diversion par sa flotte échoue. Des acclamations éclatent dans le camp: ce sont trois cents Canadiens et soldats de la flotte qui arrivent et qui sont aussitôt répartis dans la plaine. En deux colonnes seulement l'ennemi s'élance avec un courage superbe sur les flancs de notre position. Sa ténacité, son héroïsme sont tels que la situation devient critique à notre droite. Montcalm accourt avec ses grenadiers; sur l'ordre de Lévis, une sortie des Canadiens, qui en avaient fait plusieurs, un feu terrible dirigé par eux sur la lisière du bois, ébranlent «nfin la colonne anglaise qui est repoussée. Une dernière attaque ne réussit pas davantage. Vers six heures la bataille est finie; Abercromby a perdu quatre mille hommes tués ou blessés ; son armée s'enfuit en désordre vers ses retranchements delà tête du lac Saint-Sacrement.
Le lendemain, Montcalm, faisant son rapport au gouverneur, lui écrit : « Il y a eu dans tous les points également du danger, et pendant fort longtemps; heureusement aucune troupe ne s'est démentie.
Le marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada.
Messieurs les officiers y ont fait des prodiges de valeur, et leur exemple a fait faire des choses incroyables au moindre soldat. Les troupes de la colonie et les Canadiens nous ont fait regretter de n'en avoir pas un plus grand nombre. M. le chevalier de Lévis, sous les yeux duquel ils ont combattu, s'en loue beaucoup. » Et plus loin, regrettant de n'avoir pu transformer en déroute complète la défaite anglaise : « Quelle journée pour la France, si j'avais eu deux cents sauvages à lâcher à la fin de l'action, et à servir de tête à un gros détachement que j'aurais confié à M. le chevalier de Lévis ! »
L'armée française célèbre sa victoire le 12 au matin; Montcalm a fait ériger sur le champ de bataille une grande croix avec cette inscription dont il a rédigé le texte latin et la traduction :
Quid dux? quid miles? quid strata ingentia ligna? En signum! en victorl Deus hic, Deus ipse triumphat !
Chrétien, ce ne fut point Montcalm et sa prudence, Ces arbres renversés, ces héros, leurs exploits, Qui des Anglais confus ont brisé l'espérance ; C'est le bras de ton Dieu vainqueur sur cette croix.
Nous sommes victorieux; et cependant, chose triste à dire, jamais la mésintelligence déjà ancienne entre le gouverneur et Montcalm n'a été aussi profonde. Mesquinement jaloux de son autorité, ignorant «de la technique militaire, d'ailleurs probe, actif et vraiment père des Canadiens, Vaudreuil entend diriger les opérations de Montcalm qui, agacé de ses prétentions et de son incompétence, gêné dans son commandement, supporte difficilement une pareille tutelle. La désunion s'est étendue aux officiers et aux soldats, une jalousie aussi fâcheuse qu'étrange séparant la ligne d'une part, d'autre part les milices et les troupes de la marine. En vain, Montcalm essaie de se réconcilier avec le gouverneur, il lui écrit : « Soyez sûr, Monsieur, que les choses personnelles dont je puis me plaindre... ne diminueront jamais ni mon zèle pour le bien public, ni mon affection pour vous, ni mon attention constante à n'écrire que du bien de vous et de M. votre frère... Pourquoi n'en agiriez- vous pas de même à mon égard ?... J'ose dire que le service du Roy y gagnerait.... » Presque au même moment, Vaudreuil envoie au ministre un rapport sur la victoire de Carillon et il s'y plaint amèrement du général. Un de ses griefs est le frais accueil que Montcalm fit aux sauvages accourus seulement après la bataille. Il fallait ménager ces « vilains messieurs » et Vaudreuil s'y employa du reste avec succès. Voici comment ils s'étaient
plaints à lui du général : « Mon père, nous sommes venus pour vous témoigner la vive peine que nous ressentons de la façon dont M. de Mont-
Hôtel de Montcalm, rue des Ramparts, à Québec.
calm nous a reçus à Carillon. Nous n'eûmes rien de plus pressé que de lui dire que nous étions bien mortifiés de n'avoir pas participé à sa victoire. Il nous répondit brusquement : « Vous venez dans un temps où je
» n'ai plus besoin de vous ; n'étes-vous donc venus que pour voir des corps » morts? Allez derrière le fort, vous en trouverez; je n'ai pas besoin de vous » pour tuer des Anglais. » Nous sortîmes de chez lui pour tenir conseil » entre nous. Le lendemain, nous fûmes lui souhaiter le bonjour, nous lui demandâmes à aller sur le chemin de Lydius; il frappa sur sa table en nous disant : « .... vous n'irez pas; allez- vous-en au diable si vous » n'êtes pas contents. » Mon père, nous n'eûmes pas besoin d'interprète pour entendre ces paroles. Sur-le-champ, nous lui dîmes que nous étions surpris de sa colère sans lui en avoir donné le sujet. Le conseil ne fut pas long; nous nous retirâmes chacun chez nous. »
Deux coups de tonnerre vinrent troubler la sérénité de l'armée et de la population où la confiance était revenue : la prise de Louisbourg qui ouvrait aux Anglais la route d'invasion du Saint-Laurent, celle des forts Frontenac et Duquesne qui rendait libre celle des grands lacs. Les Acadiens et les Canadiens des îles Royale et Saint-Jean, et d'une partie delà côte Gaspé, sont déportés, leurs habitations incendiées.
Dans une lettre chiffrée adressée au ministre le i er septembre, Montcalm écrit: « La situation de la colonie des plus critiques : la paix nécessaire.... J'écris la vérité, comme citoyen, sans être découragé, résolu de m'ensevelir sous les ruines de la colonie. Il faudrait que la France pût envoyer deux mille hommes de recrue et six bataillons. Peut-elle les envoyer et des recrues delà bonne espèce? Donc la paix nécessaire ou le Canada perdu; nos forces trop inférieures pour résister à trois attaques... » D'un commun accord Montcalm et Vaudreuil envoyèrent Bougainville en France pour éclairer la cour sur l'état désespéré de la colonie; il n'obtint que des félicitations pour les « braves soldats du Canada ». On distribue des «grâces ». Montcalm devient lieutenant-général, Vaudreuil est nommé grand-croix de Saint-Louis, et ainsi des autres. Mais de secours, point ou presque. Le ministre Berryereut le front de lui dire, impatienté: « Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries. » A quoi Bougainville répliqua : « On ne dira pas, du moins, que vous parlez comme un cheval. »
Cependant la disette est grande au Canada sans que cessent, en dépit delà calamité publique, les réjouissances folles de la haute société contre lesquelles proteste en vain M?rde Pontbriand, Aussi patriote que pieux évêque, le digne prélat joint ses efforts à ceux de M. de Vaudreuil pour appeler le peuple aux armes : de seize à soixante ans, jeunes gens et hommes faits sont convoqués. Aïeux vénérés et chéris, que votre souvenir reste brûlant dans notre cœur : on voit venir à l'armée jusqu'à des enfants de douze ans et des vieillards de quatre-vingts! C'est la nation entière qui se dresse contre l'étranger !
Monseigneur île Pontbriand, évèque de Québec.
Siège de Québec; mort de Montcalm. — Cette année 1759, les Anglais vont encore attaquer le Canada des trois côtés à la fois, par les grands lacs avec le général Prideaux qui aura à lutter contre les forces du capitaine Pouchot. par le lac Champlain avec le général Amherst qui va se heurter à la petite armée de Bourlamaque, enfin par le b-aint- Laurent avec le général Wolfe perdu de santé mais jeune et intrépide. Ils disposent en tout de soixante mille hommes.
Québec ( 1 ) , mal fortifié mais situé merveilleusement, est peu accessible en amont; en aval, au contraire, un débarquement est aisé. Aussi, de ce côté, et tout en mettant la cité en état de défense, on établit un vaste camp retranché dont la droite, avec Bougainville, s'appuie à la rivière Saint-Charles et la gauche, avec Lévis, à l'étroite rivière de Montmorency; Vaudreuil et Montcalm ont leur quartier général au centre, au village de Beauport. La flotte anglaise arrive fin juin devant Québec et l'armée prend position sur trois points, de l'autre côté delà rivière Mont-
( 1 ) Héroïsme et beauté, voilà Québec. Consulter la plaquette intitulée « La vieille capitale » qui retrace l'histoire de cette ancienne cité, d'un charme unique en Amérique.
morency, dans l'île d'Orléans et, en face Québec, sur la pointe Lévis. De ce dernier poste, et en même temps que les canons des navires, des batteries bombardent pendant deux mois la noble cité qui est en grande partie incendiée. Afin de terroriser les habitants, Wolfe fait et fera sans cesse ravager la campagne, couper les plantations, abattre les bestiaux,
Le Général Wolfe.
brûler les maisons et les fermes ; certains de ses soldats (rangers) scaipent des Canadiens à la manière des sauvages, tuent des enfants prisonniers, brûlent vifs des enfants et des femmes. Après un mois d'attente, il se décide à attaquer le camp près de la chute de Montmorency. Le 3 i juillet, par un gué de la rivière, il lance une partie de ses troupes à l'assaut des retranchements tandis que d'autres débarquent sur la berge sous la protection de la flotte. Le feu des Canadiens décime les assaillants; Montcalm accourt avec des renforts; un gros orage précipite la retraite de l'armée anglaise. La victoire de Montmorency relève nos espérances.
Malheureusement, tandis que Bourlamaque reculant pas à pas retardait la marche du général Amherst et l'obligea hiverner plus en arrière, la voie des grands lacs est ouverte à l'ennemi par la trahison de nos alliés sauvages. Lévis est envoyé de ce côté avec quelques troupes pour organiser la défense, départ fatal pour nous, car Lévis c'est la prudence et le coup d'oeil, si nécessaire en ce moment. Wolfe, malade et désespéré de
Manoir de Salaberry, à Beauport, quartier général de Montcalm pendant le siège de Québec.
ses échecs, veut, avant d'abandonner le siège, tenter un dernier effort. Il fait remonter.le Saint-Laurent au delà de Québec à une partie de la flotte; Bougainville est détaché avec deux mille hommes pour garder la côte qui est escarpée ; mais, par une nuit obscure, les bateaux anglais redescendent tout près de la ville, vers l'anse au Foulon où un sentier très raide conduit à la falaise. A ce poste, insuffisamment gardé malgré les avis de Vaudreuil, commande de Vcrgor, créature de Bigot et lâche officier ; un détachement d'Ecossais se présente dont un capitaine se fait passer pour le chef d'un convoi de vivres attendu ; le poste est surpris, les hommes sont prisonniers. L'armée anglaise, que Bougainville a mal surveillée, débarque promptement et s'établit sur le plateau. Ainsi, comme ledit très justement l'abbé Gasgrain dans son admirable Ouvrage, Montcalm et Lévis, « une succession de circonstances inouïes concoururent au plus étonnant succès. La fortune, qui jusque-là s'était montréesi hostile au général anglais, parut lui accorder toutes ses faveurs. Cette puissance invisible, que les païens appelaient la fatalité et que les chrétiens nomment la Providence, voulait le triomphe de sa cause. » Montcalm accourt avec ses troupes, quatre mille cinq cents hommes, et j uge nécessaire d'attaquer, sans attendre Bougainville, les huit mille Anglais qui commençaient à se fortifier sur le
plateau; ce plateau porte le nom de « plaines d'Abraham » (du nom d'un ancien colon Abraham Martin) et la journée du i3 septembre 1759 l'a rendu à jamais tristement célèbre. Le nombre l'emporte, les nôtres plient et reculent en désordre. Wolfe est tué: « Ils fuient! Ils fuient! » lui crie-t-on. « Dieu soit loué, je meurs en paix », murmure-t-il en expirant. En ralliant les fuyards, Montcalm est blessé mortellement : « Tant mieux, dit-il, je ne verrai pas les Anglais dans Québec. » Pour les colons il ne peut plus
Mort de Wolfe.
que faire entendre la prière d'un vaincu. Il écrit au général Townshend, successeur de Wolfe: « L'humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils m'avaient inspirés. Qu'ils ne s'aperçoivent pas d'avoir changé de maître. Je fus leur père, soyez leur protecteur. »
Alors, il ne songe plus qu'à paraître devant Dieu et il passe ses dernières heures avec M«r de..Pontbriand, lui-même à la dernière extrémité; aux premières lueurs du jour il e ire enfin à l'âge de quarante-sept ans. Le soir, au milieu d'une foule consternée, on l'enterre dans l'église des Ursulines etsa fosse est, dit-on, la cavité agrandie qu'une bombe a creusée.
Courte et brillante carrière! C'est la France chrétienne et chevaleresque qu'incarnait le marquis de Montcalm, paré des meilleures qualités de la race; vif, mordant, emporté par la verve, et goûtant les plus fortes lectures; enjoué dans les salons, acharné au travail; d'une tendre et profonde affection pour les siens et acceptant pour le service de l'Etat une séparation sans fin; brusque et plein de cœur; aimant les honneurs et passionnément dévoué à son devoir, en croyant et en patriote. Esprit prompt, clairvoyant et juste, il a compris de suite les conditions dans lesquelles s'engageait la guerre; il en a saisi le caractère si différent de celui des guerres européennes par l'étendue et la nature du théâtre des opérations, comme par la composition des troupes en présence. En dépit de son infériorité numérique si accentuée, il n'a pas manqué de pratiquer l'offensive stratégique qui déconcerte l'ennemi. Est-il contraint de l'atteindre sur un point déterminé? Il se montre toujours actif, inquiétant l'assaillant par ses ripostes toutes prêtes ainsi que par des contreattaques qui ne lui laissent pas de sécurité. Fait bien remarquable, cette conception de la guerre était aussi celle de Vaudreuil, homme faible mais fort intelligent et de ce général de grand talent, Lévis ; on pourrait ajouter qu'à peu près tous les commandants français au Canada n'en connurent pas d'autre. Si, malgré la disproportion toujours écrasante des deux armées, la Nouvelle-France a résisté pendant un siècle et demi aux attaques anglaises, on ne saurait douter qu'elle l'a dû en grande partie à cet instinct de l'offensive qui faisait du Français l'ennemi redouté, sans cesse attendu et, même invisible, présent.
Une vive intelligence ne suffit pas pour former un bon général ; il faut y joindre l'esprit d'organisation et l'influence personnelle sur l'officier et sur le soldat. Montcalm possédait l'un et l'autre. Afin de donner plus de solidité aux troupes canadiennes, il les assimile, autant qu'il peut, aux troupes régulières, s'efforçant ainsi d'utiliser le mieux possible la petite armée dont il dispose, de faire d'elle tout entière un corps d'élite. Il inspecte les forts et les retranchements, complète leur armement et leurs moyens de défense. Il veille avec un soin minutieux à la bonne répartition des munitions et des vivres. Quant à son action sur l'armée, elle est énorme. Il est aimé, il est admiré, il inspire confiance : « Vive notre général! » s'écrient avec un sincère enthousiasme les soldats, lorsque de son vif regard il les passe en revue, ou lorsqu'il les harangue dans le feu du combat.
Cet enthousiasme, qui traduit une affection profonde pour Montcalm, tout le monde l'éprouve, le peuple comitiv "'•rmée. Et les paroles désolées des pauvres femmes de Québec lorsqu'on le rapporte sanglant : « O mon Dieu! mon Dieu! Le marquis est tué! » sont l'expression d'un
double désespoir, l'écrasement de la défaite et la perte d'un père! A ce cri, le marquis eut la force de répondre : « Ce n'est rien, ce n'est rien. Ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies. » Un trait manquerait au portrait de Montcalm : la bonté.
Ainsi tomba, au moment d'un affreux désastre, le général plein d'entrain et d'expérience, sur qui reposa pendant quatre ans, dans des conditions critiques, le salut de la colonie. L'épée échappée de ses mains défaillantes va être saisie par Lévis dont le talent égale le caractère et, dans cette lutte suprême, chefs et soldats vont étonner le monde (* ). O Canada, noble patrie, tant de grandes actions, tant de gloire, tant de sang versé sur les mêmes champs de bataille par nos aïeux, solides soldats de la vieille Gaule ou colons héroïques, ont fait de toi, de génération en génération, et pour toujours la Souvelle France!
En 1827, un obélisque [2) a été érigé en l'honneur de Wolfe et de Montcalm par les soins de lord Dalhousie, gouverneur du Canada, et sur le piédestal a été gravé cette inscription :