‹ L'Épopée de Verdun, 1916Chapitre 40 sur 66 · CHEZ LES CIVILS · texte numérisé non relu

CHEZ LES CIVILS

Dans toute l'Allemagne, au début de la campagne, le nom de Verdun fut magique et béni. La prise de Vaux et celle de Douaumont provoqua partout un enthousiasme indescriptible. On s'arrachait les exemplaires des journaux à Berlin. Dans la promenade Unter den Linden^ devant la salle des dépêches du Lokal Anzeiger, la circulation était interrompue, les visages reflétaient une joie intense. Dans la rue, sans se connaître on s'abordait, on se pressait les mains en s'écriant: « Ein Schrilt nàher nach Paris! » (Un pas en avant vers Paris!) et, tandis que les cloches sonnaient à toute volée, les drapeaux surgissaient aux fenêtres, les tramways eux-mêmes étaient pavoises, Berlin vivait dans la fièvre et dans la joie. Cependant la prise de Verdun traînant en longueur, il fallut bien trouver une explication. Le bureau de la presse de la Wilhelmstrasse convoqua les directeurs des journaux et une formule lut lancée qui, immédiatement, fait fortune: aVerdun, lass ist die Saîiyepumpe », Verdun c'est la pompe aspiinte. Désormais, il ne s'agit plus de prendre Verdun, mais seulement d« retenir et d'épuiser l'armé* frao-

çaise. Enchanté, « Michel » approuve et trouve génial le plan de Tétat-major.

Mais le temps passe. Verdun résiste.... Michel stationne moins longuement devant la salle des dépêches. Elles sont si insignifiantes les nouvelles de l'agence Wolff!

En septembre il n'y en a plus que pour la Picardie. Cela lui donne le temps de lire jusqu'au bout la liste des noms des morts, qui serait plus longue encore si les chiffres n'étaient pas soumis à une opération arithmétique inverse de celle qui enfle les souscriptions pour les emprunts.

Nous n'avons pas la prétention de dresser, pour notre part, un compte exact des pertes allemandes à cette date, car cette évaluation ne peut être qu'approximative. Mais ce qui est certain, c'est qu'elles ont dépassé toutes celles des combats précédents et atteint des chiffres sans exemple au cours des plus sanglantes guerres. Les attaques en masse multipliées, leur acharnement, leur inutilité fréquente, furent terriblement meurtrières pour l'armée allemande.

Michel se demande alors si ce monde d'ennemis dont il s'enorgueillit d'être entouré est si méprisable qu'il se l'imaginait au début de la guerre, au temps où sa foi en d'augustes pronostics croyait à la prédiction de septembre 1914 : « Avant que les feuilles soient tombées de ces arbres, vous serez rentrés dans vos foyers » . Il commence aujourd'hui à discuter le récent diagnostic tombé des mêmes lèvres et reproduit, sans démenti ultérieur, par le Berliner Tageblatt : « L'ennemi commence à mourir lentement. » Certes, Michel ne doute pas de notre mort, mais quelle fâcheuse complication pour lui que l'agonie tarde à venir!

Si encore il mangeait toujours à sa faim, et non pas lui seulement, mais tout le menu peuple dont à peu près tout le salaire passait jadis en victuailles!

Nous ne referons pas ici la statistique, trop décevante depuis deux ans pour nos impatiences, de ce que le blocus ravit de ressources à l'alimentation allemande. Mais si nous avons cru trop vite l'Allemagne affamée jusqu'au point de demander la paix « à genoux », elle l'est assez, depuis Verdun, pour que les émeutes annoncées par les journaux hollandais et danois, amis de l'Entente, ne soient pas une pure fable.

Déjà le 23 janvier un citoyen de Dortmund a écrit : « Que le bon Dieu fasse que la guerre finisse bientôt. Autrement il y aura des désordres comme en 1848. »

Après deux mois d'offensive, le Dieu allemand ayant prolongé la guerre, « pour nous autres pauvres diables », comme se qualifie un soldat, une ménagère de Dusseldorf mande à son fils : « Vous vous battez sur le front. Nous autres femmes, nous nous battons ici pour un peu de manger. » Cette bataille de femmes se livre contre une police tracassière et brutale. Dans une page arrachée d'une lettre, on lit : « Une femme a été tuée; une autre a eu trois doigts coupés ; une troisième est devenue folle. A Aplerbeck une quatrième allait réclamer un secours plus élevé parce que son mari est en campagne et qu'elle ne peut vivre ainsi avec ses six enfants. Gomme on ne lui accordait pas davantage elle donna une gifle au commissaire de police. Celui-ci \n* accepta, pas (sic) et la tua. »

Par-dessus la tête des policiers l'exaspération de la détresse populaire vise d'abord les riches, puis les acca- ^pareurs c pires que les Anglais ». Elle s'écria indignée :

a Au commencement de la guerre, on lisait dans les journaux que tel ou toi riche avait été tué, mais maintenant il n'y a plus que les pauvres qui tombent au champ d'honneur. Merci pour l'honneur ! Vous autres, là-hasjvous vous faites démolir et nous, à V intérieur, nous mourons de soucis et de chagrins pour vous ». Une autre correspondante, une veuve de la guerre reproche aux éditeurs responsables leur invulnérabilité : « ... De ceux qui ont causé la guerre, aucun ne meurt. * »

Il est bien vrai « qu'aucun ne meurt » de ceux qui sont pour l'Allemagne plus dieux que le Dieu allemand. Demain peut-être la veuve douloureuse se souviendra des articles de journaux énumérant le luxe d'armatures et de canons protégeant l'Empereur, au cours d'une halte àCzenstowo. Alors, elle murmurera très bas que, de leur côté, les fils du souverain ont heureusement échappé aux hécatombes d'officiers; que si l'artillerie des Français a forcé le prince Eitel à se réfugier dans une cave, le prince Oscar a pu s'aller guérir à l'ambulance d'une maladie de cœur contractée au front ; qu'enfin, le Kronprinz bénéficie des grandeurs spéciales retenant les privilégiés du rang dans les quartiers généraux abrités et distants même des canons à très longue portée, pendant que le prince Auguste-Wilhelm accomplit des missions à l'étranger.

Mais si les menaces de l'émeute « comme en 1848 » sont loin encore de gronder au seuil des palais impériaux, certains vont jusqu'à entrevoir, après cette « guerre générale des femmes », une « guerre fraticide )) :

« Il faut espérer, écrit-on de Grefeld, au sous-offîcier B..., du 39« réserve, le 24 avril, que la guerre aura bientôt une fin, car si cela continue ainsi, elle finira par éclater dans le civil. »

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