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L'épopée du Fezzan

La dernière campagne du Fezzan a frappé le monde d'une stupeur d'admiration. Deux mille cinq cents kilomètres à travers l'un des déserts les plus redoutables du monde, sans ravitaillement, après l'escalade du Tibesti, qui dresse, dans la solitude, des pics s'élevant à 3.400 mètres, en pleine paix, ç'eût été, du seul point de vue sportif un exploit. Mais enlever au passage des bastions fortifiés depuis des années par un ennemi disposant d'engins motorisés et cuirassés, c'est fait d'armes qui dépasse les imaginations les plus audacieuses.

Des troupes françaises l'ont cependant réalisé en trente-neuf jours. Sous un « triste soleil splendide », par une chaleur de four, elles traversèrent tour à tour des déserts, tantôt de roches (la hammada), tantôt de pierres — celui que les Arabes appellent le serir — et aussi l'erg, aux étendues de sable brûlant.

C'est le royaume du souverain silence. Un silence qui n'est troublé par rien. Pas un oiseau, pas un insecte, pas un moustique, rien qui vive.

Dans les auto-mitrailleuses, 75 degrés centigrades. Les plaques de tôle brûlent les jambes et les bras. Les méharistes, pieds nus sur le cou des chameaux, écrasés par la chaleur, leur face émaciée, mangée par la barbe, poussent de l'avant. Ils mâchent de temps en temps des dattes sèches, tirées de la poche du séroual et leurs dents crissent sur le sable qui les souille.

Lorsque le soleil écorne l'horizon, les guides qui marchent en avant se retournent vers la tête de file. Et, tout d'un coup, la nuit cerne la colonne qui s'arrête. Les chameaux baraquent. Agenouillés, ils attendent qu'on les

décharge et qu'on dispose en cercle leur fardeau à côté d'eux. Lorsqu'on a du bois sec, on allume un feu au centre du groupe. Chaque goumier creuse une fosse en rejetant le sable du côté d'où vient le vent. Dans cette tombe d'une nuit, il se couche pour dormir, avec une couverture comme couvercle.

Au ciel montent les constellations. Des chacals arrivent on ne sait d'où et jappent.

Au-dessus de la terre encore chaude, le froid provoque des tourbillons d'air glacé. Les hommes claquent des dents. Avant l'aube, on répartit dans les bidons l'eau des outres avec parcimonie : un demi-litre par homme et par jour. Il en faudrait vingt fois plus pour compenser l'évaporation du soleil de la journée.

Et le combat contre la nature recommence.

Dans ces déserts, des oasis : Brach, aux sources chaudes ; Mourzouk, Traghen, Oum-el-Kébir et, plus à l'est, Koufra.

Quarante mille indigènes environ peuplent le Fezzan. Ils sont parfois très noirs, parfois la couleur de leur peau est d'un bistre très clair. Brun, tous, certes. Il y a, parmi les nomades, des Tobbous, mais surtout des Touareg. Ce sont les hommes bleus. Vêtus, dès l'enfance, de cotonnade indigo, leur peau en a pris la couleur. Pour protéger les yeux de la réverbération du soleil, leurs cils ont poussé très longs, courbés en cimeterres. Les Touareg, à la face voilée, les enduisent die kheul.

La vie des hommes bleus est mystérieuse, et nul ne sait où ils trouvent les pépites d'or qu'ils viennent, de temps à autre, sur des marchés lointains, à Tombouctou ou à Gabès, vendre pour des fortunes qui allument des éclairs dans les yeux des femmes.

Sont-ils les descendants des Garamantes, dont Hérodote rapporte de fantastiques descriptions? On ne sait. A pays touareg du Nord », paru en 1864, fut longtemps la nuit de l'inconnu. Les premiers renseignements moder-

nés sont recueillis au dix-huitème sècle par un consul de France.

Exploré pour la première fois, sous l'égide de la Royal Geographical Society, par Horneman, le Fezzan devint le champ d'activité du grand explorateur français Henry Duveyrier. Son livre « Exploration du Sahara et des pays touaregs du Nord», paru en 1864, fut longtemps la principale source de renseignements sur le Fezzan.

Lorsque éclata la guerre de 1914, les Italiens venaient d'occuper le Fezzan. La domination italienne ne put résister à l'insurrection senoussiste et leurs troupes furent contraintes de se retirer vers le littoral. En 1915, les garnisons italiennes de Mourzouk, de Gadamès, de Ghat, sont massacrées ou mises en fuite. Elles sont recueillies par nos troupes des confins tunisiens.

Par la suite l'Italie mit plus de dix ans à conquérir la Libye et, en particulier, le Fezzan. N'arrivant pas à venir à bout de ces fières tribus, les fascistes eurent l'id'ée, pour affamer les guerriers nomades qui les harcelaient dans le désert, de supprimer la population civile qui les ravitaillait. Ce fut une honte dans l'histoire coloniale. Femmes, enfants, vieillards furent jetés dans des camps de concentration où les « héros » à chemise noire les laissèrent, sous un soleil de feu, mourir de faim et de soif. Trente-cinq mille Fezzanais se réfugièrent au Tchad français et au Soudan égyptien.

Jamais aucune puissance coloniale n'a traité avec aussi peu de pitié, d'humanité ou même simplement de bon sens, les populations sur lesquelles des traités leur donnaient des droits. On n'a jamais spolié, on n'a jamais massacré, on n'a jamais exterminé un peuple, comme les Italiens l'on fait du peuple tripolitain. Les rapports les plus accablants, les photographies les plus significatives s'amoncelaient sur le bureau de la S. D. N. sans que les Etats sociétaires prissent le moindre ombrage de ces horreurs. On devine avec quelle ferveur les Fezzanais

accueillirent la libération. La France a rencontré auprès d'eux non seulement secours mais appui.

Lorsque Graziani, en 1931, attaqua Koufra par le nord, c'est à peine si l'oasis était défendue par quelques troupes arabes. Après des préparatifs considérables, après l'établissement de plusieurs bases de ravitaillement, les Italiens lancèrent leur attaque avec 7.000 chameaux, plusieurs milliers de chameliers, des sections d'artillerie, 20 avions, 300 camions et une section d'auto-mitrailleuses blindées. C'est ce combat « héroïque » que Graziani ne craignit pas de célébrer dans les termes suivants : « Nous pouvons affirmer que l'occupation de vive force des oasis de Koufra est la plus grande opération saharienne qui ait jamais été faite. Ce succès nous confère indiscutablement le premier rang parmi les armées du désert. Il est le fruit d'une organisation méthodique. Ce miracle d'organisation a frappé de stupéfaction nos voisins anglais et français.

« Aucun pays ne peut se vanter d'avoir mené à bien une campagne saharienne comme celle que nous avons conduit avec des effectifs aussi faibles dans l'immense désert du Fezzan. Les Français ne peuvent pas prétendre se comparer à nous. Et nous pouvons affirmer avec orgueil, sans crainte d'être démentis, notre absolue supériorité qui abasourdit les critiques les plus acharnés d'Outre-Monts et d'Outre-Mer. »

Et Graziani concluait : « Koufra est une étape dans la grande marche symbolique vers l'accomplissement du grand destin, du destin infaillible de l'Italie. Koufra est le symbole d'une race qui s'élève et qui a créé en regardant au loin. »

Que répondre à de telles vantardises? Peau de lion dont, d'un coup de griffe, nos troupes ont dépouillé Maître... Graziani!

C'est le récit de plus de deux ans d'opérations que présente le commandant Moynet : premier raid sur Mour-

zouk, au début de 1941, suivi immédiatement d'un second sur Koufra. Troisième expédition qui provoque la chute de cette place où nos troupes entrent triomphalement le 1er Mars 1941. Le début de 1942 est marqué par une série de raids d'une folle audace. La fin de cette même année vit le départ de l'expédition qui devait « liquider » tout le Fezzan. Le 23 Janvier 1943, tirailleurs et officiers français entrent triomphalement à Tripoli.

Le récit du commandant Moynet est dépouillé de toute littérature. Les exploits qu'il rapporte sont assez éloquents par eux-mêmes et les hommes qui les ont accomplis ne recherchent pas de compliments.

Sans famille, sans argent, blessés, malades, empruntant un revolver à celui-ci, une mitrailleuse à celui-là, ils se sontj battus là-bas, non pas pour conquérir de nouveaux territoires, mais parce que c'est là seulement qu'ils avaient la possibilité de prendre l'ennemi à la gorge.

La route est longue qui conduit au but qu'ils se sont fixé : la France. Elle est moins longue que celle qui séparait le Tchad de Tripoli. Or, ce n'est pas seulement pour libérer la France qu'ils se battent, c'est pour faire une France libre de toute domination, de toute tutelle. Le monde entier doit s'en rendre compte.

Jacques LORRAINE.

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