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LE PREMIER RAID SUR MOURZOUK

Jean Colonna d'Ornano

Un chevalier, un paladin, un prince, tel apparaît dans l'histoire le héros de Mourzouk : le colonel Jean Colonna d'Ornano.

Grand nom, belle découpe, soldat de tonnerre de Dieu!

Un coffre d'athlète, une stature imposante, une bouche en coup de sabre, un nez en coupe-vent, un monocle noir rivé à l'orbite droite, un grand front, voilà Colonna d'Ornano.

Quand, en 1937, le ministre de la Guerre lui offre le commandement du Tibesti, il choisit un par un les méharistes qui vont devenir ses co-équipiers. Tous, sans exception, on les retrouve, au lendemain de la capitulation de Pétain, aux avant-gardes de l'armée de Gaulle. De l'équipe d'Ornano, après deux ans de lutte, une moitié a succombé dans des charges furieuses; l'autre se bat encore et toujours, balle dans la face, bras fauché, cuisse emportée. Tous sont Compagnons de la Libération.

C'est d'Ornano qui est tombé le premier.

A peine, en août 1940, eût-il rallié à la France Libre le régiment' des tirailleurs sénégalais du Tchad, qu'il voulut en découdre avec ces Italiens dont il surveillait l'activité depuis des années, et dont il traquait les patrouilles aux confins du Tibesti et du Fezzan. Il s'entendit avec de bons camarades anglais, qui montaient, eux aussi, la garde depuis longtemps aux frontières de la Tripolitaine : le Major Clayton et le capitaine Crayton-Stuart.

Ensemble, ils organisèrent une opération tellement folle qu'elle faillit réussir à faire tomber Mourzouk. Il ne s'agissait de rien moins que de foncer à toute vitesse, tête baissée, à travers l'infernal bled qui s'étend à l'est

du Sahara.

Se lancer avec une poignée d'hommes à plus de 500 kilomètres à vol d'oiseau en territoire ennemi, alors que des forts jalonnent les pistes, que des patrouilles les sillonnent, bernçr les uns, bousculer les autres, faire craindre une opération d'envergure, jeter le désarroi et l'affolement chez l'adversaire, frapper par tant d'audace l'Italien de terreur, l'indigène de stupeur, un tel plan portait bien la signature de Jean Colonna d'Ornano.

Personne ne peut réaliser avec plénitude pareille performance s'il ne connaît le vrai désert, pas celui des cartes postales, pas la banlieue d'Alger, pas même les parages de Colomb-Béchar, mais le Tafîlalet, le Tanezrouf, l'immensité sans bornes du sable et du caillou, où rien ne pousse? sans ombre et sans eau.

La mort rôde, en robe soufre, le pas silencieux. De rares squelettes de chameaux apparaissent de ci, de là.

On rôtit du lever au coucher du soleil. On gèle la nuit.

Il y a des hommes qui aiment ces pays farouches. Le grand désert? C'est un vice. Il n'est pas triste. Il est mortel. « Vive la mort! » criaient les dynamiteros.

Colonna était un dynamitero.

Les gars qu'il désigna, parmi cent volontaires, pour l'accompagner dans ce raid inouï lui survécurent par miracle. C'étaient Massu, le capitaine Massu, commandant de la 6me Compagnie des Tirailleurs du Tchad; le lieutenant Eggenspiler, les sergents-chefs Bloquet et Bourrai.

Le capitaine Massu est un Saint-Cyrien et un Africain. Le désert n'a pas de secret pour lui. Avec son ami le commandant Dio, il s'amusait à faire des raids d'entraî-

nement sur des distances invraisemblables. Dio et Massu arrivaient exténués au terme de la course, mais chacun d'eux se prétendait plus frais que l'autre et, pour le prouver, entreprenait immédiatement une nouvelle randonnée.

J'ai connu au Tchad le lieutenant Eggenspiler, grand garçon d'apparence timide mais officier impeccable. Il allait! lui être donné d'émerveiller les anciens.

Cette phalange de braves rencontra le 4 Janvier 1941, à Kayugi, par 18 degrés de longitude et 24 degrés 22 minutes de latitude nord, les voitures anglaises qui devaient participer à leur entreprise.

Le petit groupe ne perdit pas de temps en congratulations et plongea dans le décor. Il partit de Mozaka.

Evitant la piste classique, il contourna le massif du Tibesti au ras de la frontière. Sur les cailloux coupants, les pneus se fendaient. Il fallait à chaque instant sauter des camions et, par une honnête chaleur de 50 degrés centigrades, réparer hâtivement. Puis ce fut le sable, un sable blanc, vaporeux, dans lequel on enfonçait en quatre tours de roues. Il fallait tout décharger en hâte et, pendant que des sentinelles couraient se poster sur les dunes environnantes, s'atteler aux ridelles, aux parechocs, à n'importe quoi, tirant, poussant, jurant et sacrant.

Les guides indigènes, habitués aux lentes caravanes chamelières, se trompaient, confondaient leurs rares et vagues repères : ici une carcasse de chameau blanche comme de la craie, là une ride imperceptible aux yeux d'un Européen. A la fin de ces journées épuisantes, la nuit descendait tout d'un bloc. Il fallait manger des conserves froides par crainte qu'un feu ne trahît une présence.

Pas de lune. Sous un ciel scintillant d'étoiles, après quelques heures de repos prises à même le sol, le convoi repartait.

Il dépassa le 26e parallèle, arrivant presque jusqu'à Goddua pour que la surprise de l'ennemi fût plus complète. Qui se serait attendu, à Mourzouk, à une menace venant du nord?

Le 11 Janvier, à 15 kilomètres du fort, les premiers arbres de la palmeraie étant en vue, les voitures se rassemblèrent et s'arrêtèrent un instant. Il fut convenu que le détachement français attaquerait le fort de Mourzouk avec l'assistance de la patrouille Creighton-Stuart. Elle venait de rejoindre. Son armement se composait d'un canon de 37, de deux mortiers, de deux mitrailleuses. Au même moment, la patrouille Ballantyne et une partie des Français plongerait avec le Colonel d'Ornano sur le terrain d'aviation, que 1.200 mètres environ séparaient du fort italien.

Les Britanniques entamèrent des boîtes de corned beef . Invité par le Major Clayton à partager son repas, Colonna d'Ornano répondit en riant : « Je ne mange jamais avant de me battre, mais, ajouta-t-il, en rajustant son monocle noir, je me rattrape après ».

Ils repartirent. Jusqu'alors caché par une dune en croissant, le fort surgit, impressionnant carré de 100 mètres de côté. Aux angles, quatre tours de trois étages. Une allée de maigres palmiers s'allonge devant la grande porte.

La surprise est totale. Les Italiens croient à l'arrivée d'un convoi ami et l'attendent devant le porche. Aux première coups de feu ils plongent dans le fort dont la porte se ferme. Il est midi juste. Les vautours et des charognards planent au-dessus du poste. Les mitrailleuses du fort concentrent! leur feu sur la voiture de tête. La patrouille française répond à bout portant. Les balles transpercent le portail, écornent les meurtrières. Leur tir empêche la garnison italienne de bouger. Cibles bien visibles, les voitures — elles ne sont pas blindées — encaissent et rendent coup pour coup.

Sur le Reg, le goum prend position de départ.

Planche I.

Selon le programme arrêté, le détachement français se précipite vers le champ d'aviation, met le feu aux appareils, fait! prisonniers la trentaine d'Italiens de l'aérodrome. Les armes automatiques se font de plus en plus rageuses. Dans un bref silence, on entend blatérer les chameaux entravés. La garnison du fort est trop affolée pour tenter une sortie, mais bientôt il devient évident qu'on n'en viendra pas à bout. Ce n'est pas avec des camions qu'on escalade des murs de 10 mètres de haut. Il faut décrocher. Le capitaine Massu est d'ailleurs blessé. Deux balles l'ont atteint à la jambe. Il décroche et se dirige vers le champ d'aviation.

En quelques minutes le regroupement s'opère et, à 14 heures, la route de Sebha et le kilomètre 15 voient repasser les audacieux « raiders ». On s'aperçoit alors que Colonna d'Ornano est tué. Une rafale de mitrailleuse l'a littéralement coupé en deux. Six balles l'ont atteint, alors qu'allongé sur les bidons d'essence et les caisses de munitions de sa camionnette, il déchargeait sur l'ennemi son fusil-mitrailleur.

Aux côtés du sous-lieutenant néo-zélandais Hewson, dans sa fosse de sable surmontée d'une croix de bois, drapé dans sa gandhoura écussonnée de l'ancre coloniale, l'homme sans peur, le colonel d'Ornano, repose. L'ennemi n'ose troubler l'enfouissement du héros.

Le Major anglais lit sur la tombe la Prière des Morts. Les soldats français présentent les armes, et les fiers soldats reprennent leur marche. Avec quelques-uns de leurs prisonniers, ils vont rejoindre le Tibesti, invaincus, chargés de gloire, à jamais célèbres dans les annales africaines.

Je reviens de Mourzouk. Il faut être juste. Il faut l'écrire. Les Italiens ont solennellement transféré la dépouille mortelle de Jean Colonna d'Ornano dans un petit cimetière, sous une dalle de marbre gris, qu'une

croix surmonte, aux côtés de leurs morts, dont le capitaine commandant le fort, tombé le même jour. J'ai lu le rapport officiel transmis à Rome par la garnison de Mourzouk. Il rend noblement hommage au premier héros français qui ait sacrifié sa vie, depuis l'infâme capitulation de Juin 40, à l'idéal qui anime encore le plus humble soldat, le matelot, l'aviateur, comme les plus célèbres généraux français, tous les patriotes qui foncent pour libérer la France, derrière de Gaulle, en chantant la Marseillaise.

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