APOTHEOSE
Pendant trois jours, le capitaine Farret, qui attend l'arrivée de son train de combat, demeure sur les hauteurs de Nefoussa. Le lieutenant-colonel Dio est auprès de lui. Le 25 Janvier, ils font leur entrée à Tripoli. Les tirailleurs ont passé, par-dessus leur tunique, l'éclatante ceinture rouge. Ils ont enlevé le cachechéchia kaki. Ils se sont astiqués, brossés, briqués, ils arborent leur plus large sourire, toutes dents dehors. Les officiers et les sous-officiers français ont posé de guingois, sur leur tête, le képi noir des Marsouins.
Le général de Larminat et le général Kœnig les accueillent à Tripoli.
Les rescapés de Bir-Hakeim, les vainqueurs d'El-Alamein donnent l'accolade fraternelle aux vainqueurs de Mourzouk, de Sehba, de Koufra.
Ça y est. L'armée Leclerc a gagné. Le Fezzan est conquis. A force de courage, d'obstination, l'armée Leclerc a emporté tous les obstacles. Elle a franchi trois mille cinq cents kilomètres de désert, plus que Paris-Moscou, et d'un désert plein d'embûches, semé de pièges, barré par l'ennemi. Elle a conquis à la France un royaume de plus.
Napoléon eût fait Leclerc Prince tdu Fezzan.
Insoucieux des honneurs, sa canne au bras, son képi cocasse fait d'une chéchia et d'une visière de filali sur l'oreille, le général Leclerc s'est contenté en arrivant à Tripoli de serrer contre lui le colonel Ingold et le colonel Delange en leur disant : « Bravo, messieurs! »
Mais nous, qui venons de nous pencher sur ces campagnes héroïques, nous qui venons de revivre l'Epopée du Fezzan, nous devons saluer les chefs, les soldats qui,
quand tout croulait, ont osé risquer le tout pour le tout afin de démontrer au Monde, qu'à des Français rien n'est impossible.
Ces campagnes françaises du Fezzan, on en parlera et on en reparlera pendant des siècles et des siècles.
Eberlués, les historiens militaires se pencheront sur les rapports du général Leclerc, liront et reliront les ouvrages si parfaitement documentés du général Ingold et du commandant Vernier.
Je n'ai écrit ces pages que pour vous, mes camarades, mes camarades d'Afrique du Nord et mes camarades de la Métropole, pour vous qui, malgré votre brûlant désir d'action, n'avez pu suivre que sur la carte le détail des opérations. Il fallait que vous sachiez quelle somme d'efforts a coûté la Victoire.
Je ne sais pas si j'ai réussi à recréer l'atmosphère de l'Epopée Fantastique. Je sens bien qu'il faut connaître le désert, l'avoir vécu, y avoir trimé, s'y être battu contre la nature et contre l'ennemi, pour réaliser pleinement l'importance de l'effort fourni par le général Leclerc et par les hommes de sa colonne immortelle.
Ce n'est pas seulement le désir de venger l'affront infligé au drapeau tricolore par les valets de Mussolini, qui poussa vers tant de sacrifices les exaltés patriotes pour qui de Gaulle représentait l'incarnation même de la revanche.
Ce n'est pas non plus un simple besoin de détente physique qui lançait dans ce décor aride cette poignée de braves, derrière Leclerc, derrière Ingold, derrière Dio, derrière Delange.
Mais il apparaissait à tous ces hommes que la Haute France réclamait de ses fils un geste immense de total renoncement, d'abnégation absolue, une preuve d'amour, un acte de foi éperduement sincère dans les destinées de la France Eternelle.
De Gaulle était, et reste, l'incarnation même de la Patrie.
C'est pour la Patrie, pour de Gaulle et par de Gaulle que les héros du Fezzan ont remporté la Victoire.
Que la France honore à jamais la phalange de héros dont la sueur et le sang ont conquis pour la France le Fezzan.