DE MOURZOUK A TRIPOLI
Selon les renseignements parvenus au général Leclerc, des éléments italiens relativement importants tenaient encore Ghadamès, à la frontière des territoires du Sud algérien et tunisien et de la Tripoîitlaine. Il envoya dans cette direction le groupe nomade motorisé du Borkou qu'accompagnait le lieutenant-colonel Delange.
Ghadamès
Ghadamès est la cité mystérieuse, la citadelle de l'Islam dans laquelle aucun blanc n'avait réussi à péné- * trer avant le début de ce siècle; et, depuis quarante ans, bien rares étaient ceux qui s'y étaient aventurés. Le marquis de Morès, Sainl-Cyrien de la même promotion que le maréchal Pétain, y avait été massacré par des Musulmans fanatiques. Les Pères Blancs, qui avaient cherché à catéchiser les indigènes de Ghadamès, avaient été assassinés les uns après les autres. Les Italiens ne s'étaient risqués pendant longtemps qu'avec méfiance dans cette ville inquiétante.
Ils y avaient cependant en 1934 construit un magnifique hôtel pour les touristes qui venaient par avion chercher le petit frisson. Balbo y avait une chambre particulière, comme il en avait une à Rhat.
A Rhat, les Italiens avaient construit un magnifique fort, une caserne fortifiée plutôt, bourrée d'armes, bien dégagée. Elle faisait face à un fortin turc, et c'est sur celui-ci qu'ils se réfugièrent et hissèrent le drapeau blanc aussitôt qu'ils aperçurent la compagnie saharienne du capitaine Mougenot, qui arrivait à marche forcée de Djanet et de Ouargla, des territoires sud-algçriens, pour participer à la fête.
De Rhat, une section méhariste se propulsa rapidement vers Serdelès, à travers le meilleur décor qui existe au monde pour tourner Antinéa.
Comme une grosse motte de beurre, où l'on aurait légèrement enfoncé les doigts, ici blanche comme de la crème, là jaune d'or, la plus colossale dune du Sahara s'allonge entre les murailles crénelées, torturées du colossal château-fort naturel où vivait la reine des Atlantes. Les tombes des Garamantes jalonnent encore la piste.
La petite garnison italienne de Serdelès fit sauter son fortin.
Mais la grosse garnison de Sehba ne fit pas sauter son gros fort. Il était pourtant archibondé de munitions. Actuellement encore, et bien qu'on ait déminé, d'arrache-pied, il ne se passe pas de semaine sans qu'un indigène ou un tirailleur ne voltige en l'air sur une mine dans les environs de Sehba.
Une triple ceinture de barbelés, de nids de mitrailleuses et de fossés antichars, douze pièces d'artillerie, dixhuit chars légers, deux colonels italiens (!) défendaient Sehba.
A la nouvelle de l'approche des troupes du colonel Delange, les vaillants soldats du Duce prirent pourtant la fuite, oubliant même dans leur hâte quatre cadavres en plein soleil, sans même jeter une couverture sur eux.
L'Union Sacrée
Le 26 Janvier 1943, les combattants français libres se présentèrent devant Ghadamès et, sans coup férir, firent prisonnière la garnison. Le colonel, commandant la place de Ghadamès, était parti la veille en camion avec des officiers et des soldats, fuyant courageusement vers Tripoli, dont l'abri lui paraissait plus sûr, ce qui était d'ailleurs une erreur.
Le drapeau tricolore flotte sur le fortin lorsque, sur une
Case indigène au'coeur de Gadamès.
Planche IV.
Un fier goumier hisse la flamme a Croix de Lorraine.
dune, apparaît la tête de colonne des forces du général Giraud, parties de Fort-Flatters.
Le vent de sable souffle et ce n'est qu'en approchant très près du fortin que l'officier français des troupes d'Algérie s'aperçoit qu'il a devant lui non un drapeau italien, mais un drapeau français.
Voici en présence les méharistes du général de Gaulle et les méharistes du général Giraud.
Ces Français que, jusqu'ici, une barrière symbolique a séparés, ces hommes durs, rompus au désert, tombent dans les bras les uns des autres.
Un seul combat pour une seule patrie !
Un seul insigne pour les combattants d'une même cause qui est celle de la France : les Croix de Lorraine changent de poitrine, car nos frères de la France d'Afrique du Nord tiennent à l'honneur de porter sur leur cœur la marque des vrais Français.
Prise de Mizcia
Cependant, le lieutenant-colonel Dio s'est lancé, lui aussi de son côté, à la poursuite de l'adversaire en retraite. 11 l'a atteint le 20 Janvier et lui a infligé des pertes sérieuses. Le 21, il est entré à Mizda avec le capitaine Troadec et il a aussitôt détaché, dans la direction de Tripoli, la compagnie du capitaine Ferret.
Le capitaine Farret vient de traverser 4.000 kilomètres d'un désert extraordinaire, du désert le plus inouï que connaissent les géographes. Sa mission le conduit à travers le Djebel Nefoussa, dont les trésors archéologiques nourrissent, depuis des années, les archives des instituts géographiques officiels. C'est le pays des Troglodytes, le pays où l'on trouve dans chaque grotte des inscriptions rupestres, tracées à l'ocre sur les parois rocheuses. Mais il n'en a cure*et son seul souci est d'arriver à Tripoli en même temps que la 8me Armée du général Montgomery,
qui, longeant le littoral méditerranéen, vient de mettre en déroute PAfrika Korps de Rommel.
Ils sont bronzés comme des Maures, les hommes de la compagnie Farret. Ils ont les lèvres noires et craquelées, ils n'ont plus que la peau sur les os. Ils ont les paupières gonflées et rouges, les yeux brillants d'un éclat fiévreux.
Maintenant, parmi les éboulis de cailloux des Djebels, nos camarades serpentent. Ils commencent à voir apparaître quelques épineux et) de vagues brins de quelque chose qui ressemble à de l'herbe. Le lit des ouéddis est naturellement à sec, mais, à mesure que l'on monte, on commence à trouver un peu d'eau au fond des petits puits.
Tripoli-la-Blanche
Enfin, le 23 Janvier 1943, les éclaireurs de l'avantgarde de l'armée Leclerc, du haut des derniers contreforts du Djebel Nefoussa, aperçoivent Tripoli. Au loin scintille la Méditerranée. Nos tirailleurs qui, pour la plupart, n'ont jamais vu la mer, demeurent médusés devant son immensité. Les Français ont la gorge serrée par une poignante émotion. C'est que, par delà l'horizon, ce sont les côtes de France que baignent ces flots. Depuis plus de quatre ans qu'ils triment et se battent en Afrique, revoir la mer, c'est déjà un peu comme s'ils retrouvaient le pays.
Le long du littoral, depuis l'Est jusqu'à Tripoli-la-Blanche, les camions britanniques de l'armée Montgomery roulent dans la poussière. Des avions passent rapidement dans le ciel. i