IV, 485, 486. — (9) //. XIII, 389-391 ; XVI
cultes inhérentes à tel ou tel métier. Dans le tissage, qui se contente de moyens simples et d'une certaine habileté de main, les maltresses de maison et leurs servantes peuvent faire d'excellentes choses, bien que Texpérience nous apprenne que cette branche artistique, abandonnée à l'industrie domestique, ne fait que de lents progrès, tant au point de vue du style que de la technique. La division du travail n'existant pas, on ne peut dire à priori quelles étaient les conséquences de cet état de choses. Ce qui est certain, c'est que les métiers tels qu'ils nous apparaissent dans l'Épopée indiquent une phase de développement très primitive, car à toutes les époques de l'histoire la division du travail augmente avec les progrès de l'industrie. En tout cas le fait , constaté dans les passages ci-dessus rappelés, q ue des profanes s'occupaient de travaux de maçonnerie, de charpente et de menuiserie indique que ces professions n'étaient guère développées. L'Odyssée nous apprend (1) que souvent on faisait venir de l'étranger des ouvriers d'arts utiles. Et comme, outre le devin, le médecin et l'aède, cette dénomination comprend aussi le t^xtoiv ooupojv, c'est-à-dire le charpentier, cela prouve que des ouvriers habiles de cette catégorie étaient recherchés et par conséquent étaient rares.
On ne trouve dans l'Épopée aucune trace d'une production considérable, centralisée et destinée à de vastes transactions, que nous appelons industrie. Nulle part un produit manufacturé n'y est nommé d'après le lieu de fabrication, comme dans la période suivante où nous entendons souvent parler des glaives de Chalcis (2), de boucliers béotiens et argiens (3), de cra-
(1) Od, XVII, 384.
(2) Alkaios dans Athénée, XIV, 627 A (fragm. 15 Bergk). Comp. Bdchsenschûtz, Z>te Haupstàtten des Gewerbe/îeisses, p. 39, note 2.
(3) Voy. Bûchsenschûtz, p. 39 et Furtwangler, Die Bronzefiinde aus Olympia^ p. 80 et 93. Proitos et Akrisios sont désignés comme les inventeurs du bouclier (Pausan. 11,25, 7) ; il en résulte que la fabrication des boucliers à Argos remonte à une haute antiquité. Les Béotiens attribuaient cette invention à Chalkos, fils d*Athamas, roi des Minyens (Plin. VII, 200. Comp. 0. Mûller, Orchomenos, p. 132.)
tères (l'Argos (1), de coupes de Teos (2), de vêtements de laine de Milet (3). Il semble qu'à l'époque florissante de TÉpopée, l'ouvrier grec n'ait travaillé que pour les besoins de sa cité. Cependant un poète raconte (4) que Tychios, un ouvrier peaussier qui avait fait le bouclier d'Ajax, fils de Télamon, demeurait à Hylé : Riedenauer en conclut que les boucliers béotiens étaient exportés à Salamine, patrie d'Ajax (5). Or, si l'on en juge par les traditions des anciennes parties de l'Épopée, Ajax n'avait rien de commun avec Salamine; il était originaire d'une contrée habitée par les Éoliens qu'il est difficile de déterminer (6) ; en tout cas il est fort douteux que le poète ait songé à la ville béotienne de Hylé. Les recherches de Hercher ont d'ailleurs démontré (7) que le fond topographique de l'Épopée est traité avec une grande liberté, que des fleuves, des montagnes, des vallées, des édifices apparaissent et disparaissent tour à tour. Aussi se demande-t-on si le poète n'a employé le nom de Hylé, qui lui était familier (8), uniquement que pour donner un cachet personnel à son tableau, sans y attacher aucune conception géographique bien déterminée. II était certain d'avance qu'aucun (le ses auditeurs ne lui adresserait la question embarrassante si réellement il y avait une localité de ce nom dans la patrie du fils de Télamon.
De toute façon l'Épopée est muette sur l'exportation des produits grecs à l'étranger (9); elle parle, au contraire, assez sou-
(1) Hérodote, IV, 152. — (2) Alkaios dans Athen. XI, 481, A (fragm. 43. Bergk). — (3) L'usage de ces vêtements est déjà limitée par la législation de Zaleukos (Diodore, XII, 21). — (4) //. VII, 220-223.
(5) Handwerk und Jlandwerker, p. 59.
(6) von Wilamowitz-Mœllendorff, Jfomerische Untersuchungen^ p. 244-
(7) Ilomerische Aufsàtze, p. 2 et suiv., p. 26 et suiv.
(8) Une localité de ce nom était située sur le territoire des Locriens ozoliens, une autre dans Tîle de Chypre (Steph, Byz, "At;.)
(9) Les Grecs ne font du trafic qu'avec les matières premières et les esclaves : Mentes, roi des Taphiens, transporte du fer à Ténédos {Od. I, 184). VOdyssée (XIV, 452. XV, 427-430) mentionne le commerce d'esclaves des Taphiens. Les prétendants veulent vendre Ulysse et Théoclymène
vent de rimportation des produits étrangers en Grèce. Il est évident que les Grecs prisaient sous certains rapports les objets fabriqués à l'étranger, qu'ils les faisaient venir chez eux comme supérieurs aux leurs, et n'hésitaient pas à reconnaître cette supériorité dans certaines. branches industrielles.
Les Ioniens d'alors prisaient beaucoup les glaives thraces et s'en servaient; cela ressort des deux passages de l'Iliade que nous avons mentionnés plus haut (1). Achille désigne pour prix de combat le glaive thrace d'Asteropaios, non pas comme une curiosité ethnologique, mais comme une arme d'un usage courant. D'ailleurs si le Troyen Helenos combat avec un glaive thrace, on peut admettre que les Grecs se servaient aussi d'armes semblables; car les poètes (nous l'avons déjà fait remarquer) ne font aucune différence entre les armements troyen et achéen.
Quelle était l'importance relative de l'industrie d'art chez les Ioniens d'une part, chez les Lydiens et les Cariens, leurs voisins, d'autre part? Une comparaison de l'Épopée renferme un renseignement précieux, qui permet de répondre à cette question : Ménélas est blessé, et « telle qu'une femme de Mœonie ou de Carie qui, travaillant à une parure de coursier, colore en rouge l'ivoire, telles les blanches cuisses du héros sont arrosées de sang » (2). Nous voyons par là que les Lydiens et
comme esclaves aux Sicules (Orf. XX, 383). Les Achéens vendent aux Lemniens devant Troie du bronze, du fer, des peaux, du bétail et des esclaves, provenant sans doute du butin (//. VIII, 473475. Comp. XXI, 70-79; XXÏII, 745-747).
(1) //. XXIIÏ, 561, 561; 807, 808.
Myîov\( rik Kdisipa, ;:ocpii{tbv Ijifievat T;::rcov TLtT'ZXi o^év 6aXaé{jLc^, tcoXeeç t^ [jliv ^pT{oavTO t377:^£C ^opéeiv ; ^aaiX>;V Se xsrxai &yak[M^ âa^dTEpov, x6a(xoç OTxTn») éXaT^pt xs xudo;- Tofoi TOI, MevAse, [xiàv6r,v aîfwtti jtr^pol rj^uhç xvTJ[ioc{ x^rfiï oçupà y^dX'' unévEpOev.
les Cariens s'adonnaient à la fabrication des ivoires pdychromes et que les Ioniens reconnaissaient dans ce domaine la supériorité de leurs voisins.
Le poète du quatrième chant de TOdyssée s'attache évidemment à entourer la demeure et la vie de Ménélas d'un luxe aussi brillant que possible. Parmi les objets mobiliers, il y en a qui sont de provenance ^yptienne : deux baignoires d'argent et deux trépieds que Polybos donna à Ménélas, à Thèbes, une quenouille d'or et une corbeille à tapisserie en argent (1) qu'Hélène reçut de la femme de Polybos comme don d'hospitalité.
Mais les poètes de l'Épopée sont surtout pleins d'admiration pour les objets d'art provenant de la Phénicie. Un cratère d'argent, proposé en prix aux funérailles de Patrocle, est appelé le plus beau de la terre, car il aurait été fabriqué par les Sidoniens habiles en art et apporté d'au delà la mer par les Phéniciens (2). C'est reconnaître expressément que les arts du métal étaient très florissants à Sidon. Une appréciation analogue ressort d'un passage de l'Odyssée (3) où il est dit qu'un cratère d'argent que le roi des Sidoniens, Phaidimos, donna à Ménélas, était Tœuvre d'Hephaistos. Le travail sidonien des métaux est donc considéré comme digne du dieu hellénique qui personnifie l'habileté artistique par excellence. Les plus hediux peploi qui se trouvent dans le trésor de Priam sont tissés par des esclaves sidoniennes que Paris avait emmenées à Troie, à son retour de Grèce (4). La cuirasse la plus artistique que mentionne l'Épopée, celle d' Agamemnon, est un don du roi Kinyras de Chypre (5) ; elle provient donc du rayon où s'étendait la civilisation phénicienne. L'esclave sidonienne à laquelle le roi de Syrie confie la garde de son jeune fils Eumée, est désignée comme habile en des travaux superbes («Y^aàlpY elSuîa) (6). Un navire phénicien
(1) Od, IV, 125-132.
(2) //. XXIII, 741-745. — (3) IV, 615-619. Les mômes vers sont répétés OcL XV, 115-119.
(4) //. VI, 289-292. — (5) //. XI, 19 et suiv. — (6) Od. XV, 418.
aborde dans une baie voisine; les navigateurs parviennent à s'entendre avec cette femme, leur compatriote; Tun d'eux va au palais du roi et offre à la mère d'Eumée un collier d'or et d'ambre ; pendant que celle-ci admire l'objet précieux avec convoitise, l'esclave s'échappe de la maison et apporte à ses compatriotes le butin désiré, trois coupes qu'elle a volées et le jeune Eumée (1).
La manière dont les Phéniciens trafiquaient alors dans le bassin oriental de la Méditerranée ressort assez distinctement de ce récit de l'Épopée et de plusieurs autres. Ces rusés négociants visitent différentes contrées, l'Egypte (2), la Crète (3), Lemnos (4), Ithaque (5) et l'île quelque peu mythique de Syrie (6). Ils cherchent à se concilier, au moyen de cadeaux précieux, la faveur des rois des territoires avec lesquels ils sont en affaires (7). Ils séjournent dans les ports plus ou moins longtemps (8), jusqu'à ce que leur marchandise soit vendue, et, le cas échéant, ils ne dédaignent pas le métier de voleurs et de ravisseurs d'hommes.
Une autre question se pose enfin. Les poètes décrivent-ils toujours les choses d'après ce qu'ils ont vu, et partant, chaque trait qu'ils mentionnent peut-il servir comme élément d'appréciation du monde qui les entoure? Deux faits rapportés par l'Épopée recommandent une grande circonspection à cet égard. Avant le Massaliote Pytheas aucun Grec n'était arrivé à un degré de latitude Nord où la brièveté des nuits d'été ait pu frapper l'attention d'un habitant du bassin méditerranéen (9). Et cependant un poète (10) a intercalé ce phénomène dans le mythe des Lœstrygones. Comment les Grecs en ont-ils eu connaissance dès une époque très ancienne, c'est ce qu'il est difficile de dire. Le fait que, vers le milieu du septième siècle avant
(1) Od. XV, 415 et suiv.— (2) Od, XIV, 288. —(3) Od, XIII, 273. — (4)//. XIII, 745. — (5) Od,\\, 482. — (6) //. XXIII, 745. - (7) //. XXIII, 745. — (8) Ils séjournent toute une année dans la baie de Syrie. {Od. XV, 455.) — (9) Comp. Mûllenhoff, Deutsche AUerthtimskxmde I, p. 5-8. — (10) Od, X, 81-8G.
J.-C, les Milésiens ont établi des comptoirs sur la côte Nord de la mer Noire nous fait supposer tout naturellement qu'ils y avaient trafiqué auparavant. On peut en conclure que les Scythes, habitant ces parages et qui, de leur côté, étaient en relations avec des peuplades demeurant plus au Nord encore, ont parlé du merveilleux phénomène aux marins milésiens dès qu'ils entrèrent en rapport avec eux. Mais il est tout aussi et même plus probable qu'ici encore les Phéniciens ont servi d'intermédiaires; ceux-ci, grâce à leur commerce d'ambre, qui se propageait de bourg en bourg, étaient en contact avec l'Europe centrale même avant Homère (1) et avaient forcément ainsi des nouvelles des pays septentrionaux. Tel est aussi le cas des Pygmées mentionnés dans l'Iliade (2). Si les Grecs admettaient l'existence en Afrique d'une population d'hommes hauts d'une coudée, cela tient à ce fait que dans les régions équatoriales de cette partie du monde vivait une race de nains dont Schweinfurth a reconnu récemment les descendants dans les Akka établis au Sud des Monbuttu (3). II est douteux que le pied d'un Grec ait jamais foulé le sol de ces contrées; cela ne pouvait être sûrement avant la domination des Ptolémées . C'est évidemment par le commerce d'ivoire, auquel les Akka d'aujourd'hui se livrent encore activement, qu'on apprit d'abord dans le Nord l'existence de ce peuple de nains et ensuite dans les villes ioniennes, peut-être par l'intermédiaire des Phéniciens.
Mais si les poètes ont utilisé poétiquement un phénomène astronomique et une particularité ethnique qu'ils ne connaissaient que par ouï-dire, on est amené à se demander s'ils ne procédaient pas de même pour la description d'objets d'art.
(1) On a trouvé des parures d'ambre dans les tombes en puits de Mycènes (Voy. Schliemann, Mykenae, p. 235, 283, 353). L'analyse chimique a prouvé que cet ambre provient de la mer Baltique (Voy. Schliemann, Tirym^ p. 43^52). Un marchand phénicien propose à la mère d'Eumée d'acheter un collier d'or et d'ambre). (Voy. plus haut, p. 24, note 1.
(2) //. Ilï, G. — (3) Im Herzen von Afrika, II, p. 131-155.
En d'autres termes, certains traits de cette description ne sont-ils qu'un reflet du luxe qui régnait dans quelques centres civilisés de l'Asie antérieure et dont les poètes ont entendu parler, ou bien sont-ils plutôt une réminiscence de la vie somptueuse et quelque peu orientale que les ancêtres des Grecs d'Asie-Mineure avaient menée dans la mère-patrie, avant l'invasion dorienne (1)?
(1) Voyez à ce sujet le chapitre V.