CHAPITRE XXVIL
LE PEMPOBOLON.
Pendant que les os des cuisses garnis de graisse et de morceaux de viande se consument sur l'autel des sacriflces que célèbrent Chrysès et Nestor, les jeunes gens se tiennent debout avec des 7ir£(i.7u<o6o>.a, c'est-à-dire des fourchettes à cinq branches dans la main (1). Des fourchettes de bronze parvenues jusqu'à nous, terminées par une douille destinée à recevoir un manche en bois, nous donnent une idée très exacte de ces 7:£[x.;;co6oXa. Parmi les spécimens connus les uns sont anciens, d'autres plus récents, A la première catégorie appartiennent : celui du Musée municipal de Chiusi (2), et les deux trouvés à Bologne, dont l'un fait partie de la série d'ustensiles de bronze primitifs découverts près San Francesco (3), l'autre provient de la partie la plus ancienne de la nécropole d'Arnoaldi Veli (4) (fig. 168-169). Tous les trois sont de petites dimensions : la fourchette de Chiusi ne mesure que 0", 13, celle de San Francesco 0", 15 et celle
(1)//. 1,463. Orf. 111,400.
Comp. Apollon. Lex. hom., p. 129, 29 : TcévTE ^SsXioxoi -ptatvoEtdEî; Ix pita; XaSîîs. Hesych. icÊjjLrwCéXouç* tîÉvte 66ëX{<txou( Ix {Aiàç Xa6^; TJVsyofJLsvou^ TpiaivostSbK. Le
mot est formé de lU^uzi (dial. éolien pour 7:évTE) et ô6£X6(.
(2) N° 354 du catalogue. — (3) Not. di scavi corn, aWacc. dei Lineei^ 1877, p. 5, 55 et suiv. — BuL di paletn, ilal. , III , p. 18-19. — Cartailhac , Matériaux, 1877, p. 249, n« 6. — Archivioper VarUropologia, VII, 1877, p. 228
(4) Gozzadini, Intoitio agli scavi faiti dal Sig. Amoaldi Veli, p. 72.
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de la nécropole d'Arnoaldi 0°,052. La première a cinq dents, les deux bolonaises sept. Elles sont, dans la fourchette de Chiuai, groupées autour d'un anneau circulaire fixé à la douille; dans celle d'Arnoaldi autour d'un anneau elliptique; dans le spécimen de San Francesco, au contraire, ces dents ou griffes sortent d'un prolongement de la douille.
Les pempobola plus récents (fig. 170-71), très rares sur le territoire de Bologne {I) et du Picenum (2), sont très fréquents
dans l'Êtrurie proprement dite (3). D'après les mesures que
(I) On en a trouvé un exemplaire en fer à cinq dents extérieures dana le Piano di Setta (affluent du Reno), dans un tombeau dont le contenu correspond à celui de la nécropole de Harzabotto et à celui de la Ceiiosa de Bologne; un autre en bronze à sept dents prés ServJrola (prov. de Reggio). Voy. Zannoni, Gli tcavi délia Certota, pi. LXXIII, 19.
(3) Plusieurs spécimens trouvés dans la nécropole d'Offida : Bull, di paletn. ital.,\l,ç. 21-22; un près de Tolentino (collection Silveri-Gentiloni)
(3) Cometo; Dennis, Thtcïtittand eemeteriet'pf Etrvria, I', p. 411. Bull. deiC Iml., 1869 p. 172. Vulci : Mut. Grégor., 1 pi. XLVII 1, 3, 4, un exemplaire avec cinq, deux avec sept griffes extérieures; Bu//. delC /(!«(., 1840, p. 59. Chiusi : un exemplaire à5,unautre à 7 griffes aumusée municipal, un ex. à 5 grifTes dans la collection Giov. Brogi. Fojsno : deux à 5 griffes tBuU. deir Intt., 1879 p. 347). Dans la collection Faina d'Orvieto, un spécimen avec 5 et un avec 7 grifTes. .K Pérouse, trois exemplaires à sept griffes au musée municipal, un à cinq griffes dans la collection Guardabasei. Au musée de Florence, un exemplaire à sept griffes provenant de Tetamone,
nous avons prises, leur longueur varie entre 0",28 et 0", 35. Les dents sont plantées sur un anneau rond; elles sont soit au nombre de cinq, comme dans le 7;6(jt.mo6o)^ov homérique,
soit au nombre de sept. De plus à l'extrémité de la douille, voisine de Tanneau et perpendiculairement à celle-ci, se trouve fixée une baguette terminée par un crochet, un anneau ou une pointe et garnie elle-même de deux à cinq dents plus petites (1). Les ciceroni italiens prétendent que ces ustensiles, qui ne manquent dans aucune collection tant soit peu complète de bronzes antiques, avaient servi d'instruments de supplice avec lesquels les païens auraient déchiré les chairs des martyrs chrétiens. Nous n'avons môme pas besoin de réfuter cette ^explication. L'opinion d'Alessandro Castellani (2) ne nous parait pas plus pausible. 11 fait observer que les pêcheurs napolitains emploient encore de nos jours des fourchettes semblables pour pêcher la nuit, à la lumière; ils mettent de l'étoupe dans les vides compris entre les griffes et l'allument. Les spécimens antiques n'ont pas dû servir au même usage; en effet, les fourchettes de ce genre ne se rencontrent pas seulement au bord de la mer, mais encore dans l'intérieur des terres, notamment sur le territoire de Bologne (3) , en pleine É trurie et dans le Picénum (4). De plus, les conditions dans lesquelles elles ont été trouvées n'indiquent point qu'elles aient servi à un usage particulier, mais que c'étaient des ustensiles de ménage tout à fait usuels. On les rencontre, en effet, toujours à côté d'un gril, de pelles ou de pincettes, d'une simpula, d'une cola, etc. (5). Aussi Schulz (6) les a-t-il prises déjà pour des ustensiles de cuisine et
deux à cinq , un autre à sept sans provenance connue. Dans la collection Chigi à Sienne, deux à cinq et deux à sept griffes.
(1) L'exemplaire du Piano di Setta n'a pas moins de cinq dents intérieures (voy. la note précéd.).
(2) Friederichs, Kleinere Kunst vnd Industrie^ p. 358.
(3) Voy. p. 455, note 1. — (4) A Vulci, Chiusi et Fojano (voy. p. 455, note 3) ; à Offida et à Tolentino (p. 455, note 2).
(5) BulL delVInsL, 1869, p. 172. 1879, p. 247.
(6) Bull deirinsL, 1840, p. 59.
LE PEMPOBOLON.
Dennis (1) a proposé de les appeler xfti-^^x {crochets à viande). Ces fourchettes servaient évidemment à maintenir la viande
sur ou au-dessus du gril, à l'en enlever, à tirer de la marmite la viande qui cuisait et à d'autres usages analogues, toutes
(1) The eitie» and cemeleriet ofEIruria, P, p. 411.
opérations OÙ la baguette du pempobolon plus récent et les petites griffes qui en partent servaient à maintenir mieux les morceaux de viande entre les griffes extérieures. Cette hypothèse est parfaitement confirmée par un vase à figures rouges du style sévère qui est exposé au Musée de Berlin (1). On y voit Médée rajeunissant par la cuisson, en présence d'une fille de Pelée, un bélier haché en morceaux. Le bélier s'apprête à sauter hors du chaudron ; la Péliade, qui tient encore de la main droite le glaive avec lequel Tanimal avait été mis en pièces, témoigne le grand étonnement que lui cause ce prodige; Médée, de la main gauche levée, parait faire un geste magique et tient de la main droite baissée une de ces fourchettes à cinq dents qui nous occupent (fig. 172). Dans des sacrifices comme en décrit rÉpopée, ces fourchettes étaient très utiles pour maintenir ensemble les morceaux de viande et pour les empêcher de- glisser de l'autel. Le pempobolon homérique correspond probablement à ces fourchettes de bronze; cette hypothèse semble confirmée par ce fait que des ustensiles de ce genre ont été mis au jour dans des couches du sol très profondes. Les bronzes de San Francesco (2) et les deux spécimens anciens de la nécropole d'Arnoaldi Veli (3) sont antérieurs au début des relations avec la Grèce (4). L'espèce plus récente se rencontre dans des tombeaux qui renferment des vases à figures noires d'un style déjà développé et des poteries à figures rouges du style sévère; elle remonte donc tout au plus à la première moitié du cinquième siècle av. J.-C. (5).
Il convient enfin de tenir compte ici d'un renseignement que nous donne Eusthate (6) et qu'il dit avoir puisé à une
(1) Furtwœngler, Beschr, der Berliner Vasensammlung^ji. 510, n® 2188.
(2) P. 454, note 3. — (3) P. 454, note 4. — (4) Voy. p. 105-110.
(5) Bull. delPInsL, 1879, p. 247.
(6) Sur VIL I, 463, p. 135, 40 ; çaaiv oî j:aXoio\ wç ot |jiv iXkoi xpia^v eKtipov i^ikùT^ , ot Xi-^oivTo Sv Tpi(fc)6oXa* {i6voi Se oi Ku[i,aroi, AîoXtxbv Bè ouTot lOvoç, ;:c{intLtSdXotç e/^pîôvTo. lori $è f) tou 7cs[i.icu>66Xou Xi^iç A^oXixi{, xaOdt xai t} xpvjvt;. id[iir£ yocp ol A^oXer^Tà idsxz 9aa(v... loixe Se xb napà Totç Ku{j.a(otç Touto TiEfjLTnitSoXov Zotx
LE PEMPOBOLON.
Fig. 17:2. — Uédée, un pempobolon à la main.
source ancienne (1). Il rapporte que les fourchettes à viande dont se servaient généralement les Grecs avaient trois dents et que celle des Cyméens éoliens en avaient cinq. Or la ville de Cumes située sur la côte de la Campanie passait pour avoir été fondée en commun par les Ioniens de Chalcis et par les Cyméens d'Éolie (2). Il est, en outre, facile de démontrer que, dès le sixième siècle, cette ville exportait en Étrurie de grandes quantités de vases et d'ustensiles en bronze (3). Si Ton admet la participation (4) des Cyméens d'Éolie à la fondation de cette ville. Ton conviendra que la fourchette à cinq dents a pu être importée par les Éoliens d'Asie Mineure; et si on la rencontre fréquemment en Étrurie, c'est que les Cyméens de la Campanie étaient en relations avec les Étrusques. Par conséquent cet ustensile se trouverait dans la contrée où prirent naissance les poèmes homériques, et il en résulterait que, même au point de vue historique, le pempobolon de l'Épopée pourrait, avec ^raison, être rapproché des spécimens trouvés en Étrurie.
TiSXoiç TrnSou Xix{xr|Tixou ^ ôoouai Tpia(vT);, oîç IvrinsipETo tb 6;rrb>{Aevov. — Les anciens Hébreux se servaient d'une fourchette à trois dents : I Samuel, 2, 13.
(1) Probablement Ephoros. Comp. nos additions I.
(2) Strabon, V, p. 243. — (3) Voy. p. 111, note 2. (4) Comp. nos additions I.