‹ L'épopée impérialeChapitre 21 sur 56 · VENDÉMIAIRE · texte numérisé non relu

VENDÉMIAIRE

appris son nom au public, avaient fait de lui l'iiomme du joiu'. Autour de sa popularité, les jalousies et les haines, toujours aussi nombreuses, commençaient à devenir prudentes. On le surnonmia le « général Vendémiaire ». Ce n'était pas méchant.

Il eut le triomphe modeste. Certes, la popularité dont il jouissait le flattait un peu; mais ce n'était que de la popularité, et il rêvait de gloire.

« Je commence à espérer, mon ami, disait-il à Jimot. (juc nous aurons notre heure. »

Cette heure, ronliant en son étoile, il l'attendait, il la i)réparait. Elli' devait sonner bient(')t.

LE PROPHETE RAGUIDEAU

Aprùs les journées de Veiulétniaire, on s'empressa de désarmer les sections et l'on fit opérer des visites minutieuses dans les maisons où Ton croyait trouver des armes.

Ce fut comme un désarmement général de la capitale.

Un matin. Bonaparte était penché sur des cartes, dans son cabinet, lorsqu'on vint lui dire qu'un jeune homme d'une quinzaine d'années demandait instamment à le voir.

Le général était aloi-s très accueillant, et Ton pénétrait facilement jusqu'à lui.

« Eh bien! dit-il. faites-le entrer. »

Le jeune homme entra, et le général fut frappé de sa boime mine.

« Qui es-tu? demanda -t-il.

— Général, répondit le jeune homme, je me nomme Eugène de Beauharnais. Je suis le fils du général de Beauharnais, qui fut guillotiné le 23 juillet 1794. et je viens vous supplier de nous faire rendre, à ma mère et à moi. répée de mon père, qui vient de nous être enlevée. C'est pour nous un souvenir, le plus précieux des souvenirs... »

Et le jeune homme éclata en sanglots.

Touché, Bonaparte ordonna immédiatement que lépée fût restituée, et il témoigna au fils de Beauharnais la plus grande bienveillance.

La mère du jeune homme se crut obligée de faire au général une visite de remerciements. Elle était charmante. Le général rendit la visite, et bientôt il passa la plupart de ses soirées dans le salon de Joséphine de Beauharnais.

« C'était, a-t-il dit lui-même, la réunion la plus agréable de Paris. On y rencontrait habituellement le vieux M. de Montesquiou. le duc

PROPHETE RAGUIDEAC

Le jeune de Beauharnais

de Nivernais, et plusieurs autres débris de iancieune cour. Souvent le cercle entier, électrisé par ses souvenirs, s'écriait en se rosseri'ant :

« — Allons faire un tour à Versailles! »

Bonaparte et Mme de Beauharnais fréquentaient aussi les salons de Barras, qui jouait au grand seigneur à Ghaillot. Leur intimité devenait de plus en plus grande, et souvent Mme Tallien et Mme Récamier plaisantaient Joséphine au sujet de son petit général au.\ longs cheveux.

Un soir. Barras dit à Joséphine :

« Madame, que pensez- vous du général Bonaparte?

— Citoyen, répondit Mme do Beauharnais. j'en pense beaucoup de bien et je crois qu'il ira loin. «

Bonaparte avait caressé le projet (Vi-pouscn- la charmante veuve, mais il n'osait lui demander sa main.

Ce propos, qui lui fut rapporté par liarras, lui donna du courage. Il parla et eut la joie de se voir agréé.

Le 26 octobre 1795 (4 brumaire an IV), Bonaparte fut nommé général de division et commandant en chef de l'armée de l'intérieur, en remplacement de Barras démissionnaire.

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Le 2 mars suivant, il était nommé commandant en chef de l'armée dltalie.

Au sortir de la réunion des directeurs, où fut prononcée cette nomination, Barras annonça, par un mot, l'heureuse nouvelle à Joséphine. Ce fut d'elle que Bonaparte l'apprit.

« Ah! s'écria-t-il, j'y perdrai la tète, ou l'on me reverra plus haut que l'on ne s'y attend! »

Cette fois, vraiment, l'avenir paraissait lui sourire.

« Une armée! murmura-t-il, ime superbe armée devant l'ennemi! Mon rêve le plus cher se réalise aujourd'hui, et je crois que je vais accomplir de grandes choses! »

Pendant un moment, il se tint immobile, les yeux fi.\es. il se rappelait sa jeunesse studieuse et triste; il se voyait dans la cour de Brieime. avec ses pantalons trop courts, pauvre boursier dont on se moquait souvent; il se retrouvait chez la bonne M"e Bou, à Valence, dans la petite chambre où il avait si souvent passé des nuits au travail, sans feu, grelottant sous son manteau. Et surtout il revoyait la Corse, cette Corse que sa famille et lui avaient dû fuir.

Maintenant, il était commandant en chef d'une armée en campagne, il allait pouvoir marcher à la conquête de cette gloire des armes qui, depuis si longtemps, illuminait ses rêves.

Le sang lui battait aux temi)es; une sorte de fièvre montait en lui.

« Ah! oui, fit-il, oui, vaincre ou mourir : la gloire ou la mort! »

Soudain il redevint lui-même, et, saisissant les mains de Josépliine, qui l'observait, émue :

« A présent, s'écria-t-il. il faut presser notre mariage. »

Tout était prêt, du reste, et le mariage fut célébré le 9 mars, à dix heures du soir, à la maii'ie du deuxième arrondissement, en présence de : Paul Barras, membre du Directoire exécutif, domicilié au palais du Luxembourg; .lean Le Marois, aide de camp, capitaine, domicilié rue des Capucines; J ean- Lambert Tallien, memljre du Corps législatif, domicilié à Ciiaillot; Étienne-Jacques-.lérôme Calmelet. homme de loi, domicilié rue de la Place-Vendôme, 207.

L'abbé Fesch, oncle de Bonaparte, Joseph, Louis et Jérôme, assistaient également au mariage.

Un jour, peu de temps avant le mariage, Joséphine pria Bonaparte de l'accompagner chez son notaire. Me Baguideau, digne vieillard en qui elle avait la plus grande confiance et qu'elle consultait volontiers.

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Elle pénétra seule dans le cabinet de l'ofiioier ministériel, laissant son futur mari dans l'étude, que les clercs venaient de quitter. Seulement elle oublia de fermer coiiiplèfemont. derrière elle, la porte du cabinet, et le général surprit ainsi une conversation dont les passages suivants donnent une idée exacte.

« Monsieur Raguideau, dit Joséphine, je viens vous faire part de mon prochain mariage. J'épouse dans quelques jours le général Bonaparte.

— Mais c'est un homme sans fortune.

— Il ne possède guère, il est vrai, que sa maison de la rue Chantereine.

— Une bicoque! Votre Bonaparte sera-t-il jamais un Dumouriez, un Pichegru? Sera-t-il jamais l'égal de nos grands généraux de la République? J'ai le droit d'en douter.

— Chacun son goût, monsieur Raguideau. Vous ne voyez dans le mariage qu'une affaire d'argent.

— Et vous, une affaire de cœur et d'inclination. Eh bien! vous avez tort. N'allez pas vous préparer un repentir inévitable en épousant un homme qui n'a (|ue la ca|»e et l'épée. »

Bonaparte ne laissa nullement soupçoinier qu'il eût surpris cette intéressante conversation.

Mais plus tard, le jour de la cérémonie du sacre, il envoya chercher le notaire Raguideau et le reçut dans une chambre où il se tenait avec Joséphine et où le pauvre notaire arriva tout bouleversé, après avoir traversé des salons qu'emplissaient les maréchaux, les ministres et les grands officiers de l'Empire.

« Ah! c'est vous, Raguideau, fit l'Empereur en souriant. Je suis bien aise de vous voir. Vous rappelez-vous le jour où j'accompagnai chez vous, en 1796, je crois, M>"e de Beauharnais, aujourd'hui impératrice de France? Vous rappelez -vous le panégyrique personnel dont je fus l'objet? Qu'en dites-vous, Raguideau? êtes-vous bon prophète? Vous annonciez que je n'aurais jamais que la cape et l'épée. Eh bien! voici la cape, dit-il en montrant le manteau impérial, et voici l'épée, » ajouta-t-il en désignant la couronne.

Le malheureux Raguideau, plus mort que vif, Imlbuliait de lamentables excuses.

Alors Napoléon et Joséphine se mirent à rire et se moquèrent de lui, l'appelant le u prophète Raguideau ».

Deux jours après son mariage, le 11 mai-s, Bonaparte quitta son

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hùtel de la rue Chantereine en compagnie de .luiidt et de l'ordonnateur en chef Chauvet, pour se rendre à Nice, au quartiei- général de l'armée d'Italie.

Il traversa Valence, où il salua Mme ,1^' Sucy. .M"e Bou et la famille Aurol. et gagna aussitôt Marseille, afin d'embrasser les siens, qui haliitaient alors rue Paradis.

Le 25 mars 1790 (5 germin.fl an IV), il arrivait à Nice.

La grande épée qu'entrevoyait dans sa douloureuse agonie, onze ans auparavant, le pauvre Charles Bonaparte, allait buriner de magnifiques et glorieuses pages sur le marbre de notre histoire.

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