‹ L'épopée impérialeChapitre 20 sur 56 · LES JOURS DIFFICII^ES · texte numérisé non relu

LES JOURS DIFFICII^ES

Un beau matin, le général Bizannet eut la douleur de l'informei' que son commandement lui était retiré.

Bonaparte partit aussitôt pour Marseille. Il y passa une journée auprès de sa famille, et le lendemain, 22 avril 1795. il se mettait en route poui- Paris avec ses aides de camp, Junot et Louis.

Les voyageurs traversèrent Avignon le 24 avril. Le 2."), ils s'arrêtèrent à Montélimar et descendirent à Yliôtel de la Poste, tenu par M. Ghabeau. Bonaparte trouva les environs de la ville si jolis, qu'il manhanda et laillit acheter la maison de campagne de Beau-Seret.

Au moment de signer le marché, il se lavisa et partit pour Valence, où il fut l'hôte de Mme de Sucy.

De là il se rendit à Lyon, puis à Châtillon-sur-Seine, oii il reçut l'hospitalité chez le père de son adjoint, M. Marmorjt.

Vers la lin de mai, les voyageurs entrèrent dans la capitale.

Bonaparte, qui n'était pas liche, descendit dans un li(')tel modeste de la rue des Fossés-Montmartre, tenu par un sieur Grégoire, et, comme il avait besoin de se détendre un peu, il se mit à faire quelques visites.

Il rencontra l'ex-Père Patrault, son ancien professeur de mathématiques, et ils évoquèrent ensemble, avec émotion, en de longues causeries, le temps de Brienne. Le général disait : « L'heureux temps! » et il soupirait en se rai^pelant ses jeunes années, qui pourtant n'avaient pas été bien gaies.

C'est que Bonaparte se trouvait alors à un véritable tournant de son histoire. L'avenir, qui eût dû sourire à ce général de vingt-six ans, lui apparaissait sombre et menaçant. Il en était à la dure période qu'ont connue la plupart de ceux qui se sont élevés par leur talent, par leur génie, à la période où les médiocres, les envieux se liguent pour essayer d'étouffer l'astre naissant.

Ceux qui sont assez forts pour traverser cette période critique ne lardent pas, du reste, à voir à leurs pieds les ennemis de la veille transformés en courtisans.

Le jeune général sentit confusément ces choses, et s'il ne doutait ni de sa force ni de son coiu-age, il doutait un peu de la chance. Il savait qu'il faut toujours aider la chance; il essaya donc de se créer des relations ou de renouer des relations inleirompues soit par ses changements de garnison, soit par son séjour à rai'ni(''e.

Il retrouva son ami Bouiiicnnc. qui l'accueillit avec enipressenient

et se mit à sa dispositinn jpour le guiiler à travers les plaisirs de la capitale. Il retrouva aussi M. Marboz. évèque constitutionnel de la DrOnie, (|u"il avait beaucoup connu à Valence: le représentant Fréron, le général Tilly. Par eux, surtout par Marboz. il ap]irocha Barras et La Réveillère- Lépeaux.

Un jour, comme il faisait à Marboz le récit de ses déboires et lui disait son vif désir d'obtenir un poste à Tarmée. celui-ci s'écria :

« Mais il faut voir Aubry. »

Le député Aubry. capitaine au régiment d'artillerie de Strasbourg avant la Révolution, était alors cliargé de la partie militaire au Comité de salut public.

« Je ne le connais pas, répondit Bonaparte.

— Mais moi, je le connais, reprit l'obligeant ^larboz, il est mon ami, nous avons occupé là même prison lorsque ces b... de Montagnards nous eurent fait arrêter... Je vous introduirai auprès de lui. »

Marboz tint parole.

Le lendemain il conduisit le général cliez sou collègue, qui babitait rue Saint- Florentin.

Bonaparte resta dans l'antichambre, et Marltoz pénétra seul dans le cabinet du député.

Au seul nom de Bonaparte. Aidjry entra dans une violente colèie.

« Je refuse, s'écria- 1 -il, de recevoir chez moi ce général de coup d'État! Son avancement a été prématuré... Comment! il n'est [)as content? mais il est dévoré par l'ambition... »

Un peu plus tard, grâce à la protection de Barras et de La I^éveillère-Lépeaux. Bonaparte put enfin voir Aubry.

Mais le député l'arrêta net dans ses doléances en lui disant d'un ton sec :

« Vous êtes trop jeune pour commander en chef l'artillerie d'une armée.

— Monsieur, répondit le général, on vieillit vite sur le champ de bataille, et j'en arrive. »

Cette réponse déplut à l'ancien capitaine, qui n'avait entendu le canon qu'au polygone, et il consigna sa porte à Bonaparte.

Le général ne voulut pas s'éloigner de Paris, et, sans se lasser, continua ses démarches, d'ailleurs sans résultat.

Il dinait quelquefois chez Mme Permon, et, un jour, il apprit que cette dame donnait l'hospitalité au représentant Salicetti. alors décrété d'accusation. Ce Salicetti avait jadis établi un rapport contre Bonaparte, qui disait :

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« Salicetti m'a fait bien du mal: il a brisé mon avenir à son matin, il a desséché mes idées de gloire à leur tige. »

Mme Permon risquait beaucoup en cachant le représentant; mais celui-ci lui avait rendu de nombreux services pendant la Terreur, et elle s'en montrait reconnaissante.

Dans le courant de juin, elle partit en poste pour Bordeaux, emmenant Salicetti déguisé en domestique.

Au premier relai, le postillon lui remit une lettre de Bonaparte, dans laquelle elle lut ceci :

« Je n'ai jamais voulu être pris pour dupe; je le serais à vos yeux si je ne vous disais que je sais, depuis plus de vingt jours, que Salicetti est caché chez vous... Mes vœux vous suivent, ainsi que votre enfant. Vous êtes deux êtres faibles, sans nulle- défense. Que la Providence et les prières d'un ami soient avec vous. »

Bonaparte, on le voit, savait se montrer généreux. Sa lettre témoigne aussi d'un sentimentalisme qu'on aime à rencontre)- de temps à autre chez les hommes d'action.

Le général dînait aussi assez souvent chez son ami Bourrienne, qui avait épousé une femme charmante, et accompagnait les époux soit au théâtre, soit aux concerts, alors très à la mode, de Garât.

Mais le plus souvent il mangeait au restaurant des Frères- Provençaux, qui n'étaient pas encore célèbres.

A table, il paraissait triste et rêveur et ne desseri'ait pas les dents. Son repas terminé, il glissait sa monnaie dans la note qui lui était apportée par le garçon, et qu'il pliait à cet effet; puis il déposait luimême, en sortant, le petit paquet sur le comptoir.

Jamais sa dépense ne dépassait trois francs.

Lorsque le restaurateur apprit, plus tard, que le glorieux général en chef de l'armée d'Italie n'était autre que son ancien client, il s'écria :

« Je n'aurais jamais cru que, parmi les nombreux officiei's dont j'avais la clientèle, ce fût celui qui ne parlait jamais et dépensait si peu qui put devenir en si peu de temps un grand général ! »

Bonaparte dina i)lusieurs fois, chez les Frères-Provençaux, avec Talma, le grand acteur, dont il aimait beaucoup la conversation.

Le 2 août 17"J5, Aubry fut remplacée la guerre par Dnulci'l de Pontécoulant, ce qui rendit à Bonaparte un peu d'espoir.

A la suite de plusieurs démarches faites par ses amis, le général se

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vit otïïir le comiiiandement d'une brigade d'infanterie à rannée de rOuest. Il lefusa net, et les chof^es en restèrent là.

L'armée d'Italie se trouvait alors dans une situation i'àclieiise, et les rnppoits qui en arrivaient alarmaient fort de Pontécoulant.

Il fit appeler Bonaparte et rattacha au service topographique de la <;uerre.

C'est là qu'an nom du Comité de salut publie, le jeune général rédigea le plan de campagne qui devait lui donner la gloire.

Il aimait alors à se reposer de ses travaux en faisant le soir, en compagnie de Junot. de longues pi-omenades dans les allées solitaires du Jardin des Plantes.

A cette époque, il songea sérieusement à ottVir ses services à la Turquie, qui armait contre la Russie. Mais le Comité de .salut publie lui refusa l'autorisation qu'il avait sollicitée à cet eflfet, en disant « qu'on devait se refuser à éloigner de la Piépublique un officier aussi distingué ».

VENDEMIAIRE

Depuis quelque temps, une certaine aiiitation se manifestait à Paris, notamment dans les sections. Presque chaque jour, la Convention avait à examiner les pétitions qu'elle était en droit de considérer comme injurieuses. Lorsqu'elle reçut les ambassadeurs de Venise et de Prusse, la section du Mont-Blanc vint la menacer. Cette situation ne pouvait se prolonger, et tout le monde sentait qu'une crise devenait inévitable. La Convention appela des troupes à Paris, ce qui eut pour effet immédiat d'augmenter l'agitation.

Lorsque tut décrétée la constitution de l'an 111, qui conliait le gouvernement à cinq directeurs et la législature à deux conseils dits des Anciens et des Cinq-Cents, deux lois additionnelles spécifièrent que les deux tiers de la législature nouvelle seraient composés des memljrcs de la Convention.

Cela mit le feu aux poudres. Les quarante- huit sections de la capitale rejetèrent les lois additionnelles, et, le 24 septembre 1795 (2 vendémiaire an IV), elles nommèrent des députés pour forjiier une assemblée centrale d'électeurs qui se léunit à l'Odéon.

La Convention ordonna de dissoudre cette assemlilée par la force. Les sections se soulevèrent, notamment celle de Lepellctier, dont le siège était au couvent des Filles-Saint-Tliomas.

Le général ]Menou, commandant en chef de l'armée de l'intérieur, chargé d'opérer contre la tui-bulente section, ne sut pas montrei- la fermeté nécessaire et engagea avec les rebelles des pouiparlers i|ui aboutirent à une sorte de capitulation.

Dans la soirée du 12 vendémiaire, Bonaparte se trouvait au théâtre Fevdeau avec M. O/.un.

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Un certain malaise régnait dans la salle et sur la scène. A chaque instant, des individus entraient et sortaient, Pair mystérieux et grave: les artistes paraissaient distraits et infjuiets.

Plusieurs fois Bonaparte s'était penché vei-s M. ( tzun ri lui avait dit :

« Il se passe ici ipielque chose d'anormal. »

Soudain, un de leurs voisins dit assez haut :

« On se bat dans la rue Vivienne.

— Coulons! )) lit Bonaparte.

Et. prenant M. Ozun par le hras. il Fentiaîna.

Une petite armée occupait la lue Vivienne; mais on ne s'y liattait pas, et le général apprit ce qu'aval I tait Menou.

« Eh bien, iiiurmura-t-il à l'urrille «le son compagnon, voilà un beau travail! Que va-t-il se passer à la Convention? »

Il y courut et arriva juste à temps pour entendre ordonner Tarrestation et la mise en jugement de Menou.

Le lendemain, le général Barras, représentant du peuple, prenait le commandement de la force armée de Paris et de l'intérieur.

Barras, qui ne s'illusionnait pas sur sa valeur militaire, acceptait la mission sans enthousiasme.

« Je te conseille, lui dit Carnot. de t'adjoindre un bon général.

— .le ne demande pas mieux, mais lequel?

— Mon Dieu, fit Carnot, tu n'as que l'embarras du choix... Brune, Verdier, Bonaparte...

— Bonaparte, je le connais; c'est lui qui a pris Toulon.

— Alors il prendra bien le couvent des Filles-Saint-Thomas. » Aussitôt Barras envoya chercher Bonaparte, et dès que le général

arriva, il lui demanda à brûle-pourpoint :

« Gént'-ral, voulez -vous commander sous mes ordres? » D'abord Bonaparte demeura interdit, puis il dit : « Donnez- moi le temps de réfléchir.

— Je vous donne trois minutes, » fit Barras. Deux minutes après, Bonaparte répondit :

« Soit, j'accepte; mais je vous préviens que. si je tire mon épée. elle ne rentrera dans le fourreau qu'après le rétablissement de l'ordre.

— C'est ainsi que je l'entends moi-même, répondit Barras.

— Alors, s'écria Bonaparte, les minutes en ce moment sont des heures, et l'activité seule peut nous rendre l'influence morale qu'un premier échec nous a enlevée. »

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Après avoir conféré pendant quclqui^s instants avec le général Menou, Bonaparte arrêta son plan cVattaquc.

Barras avait été nommé à quatre heures du matin par la Convention, qui siégeait en permanence. Il était six heures lorsque son adjoint commença les préparatifs nécessaires.

L'attaque s'engagea dans la rue de l'Échelle, au bout de laquelle se trouvait alors un bâtiment dépendant du Comité de sûreté générale, dont les rebelles voulurent s'emparer, ils ouvrirent le feu les premiers, tuant on blessant vingt-trois hommes.

Une décharge furieuse leur répondit: la rue s'emplit d'une fumée grise; des cris de rage et de douleur éclatèrent.

Lorsque la fumée se dissipa, il n'y avait plus un sectionnaire dans la rue; mais l'on voyait qîi et là, sur la chaussée, de larges tlaques de sang.

La rue Saint-Florentin fut balayée de la même façon; mais les troupes se heurtaient, par places, à une résistance des plus vives, et Bonaparte, que suivaient ses aides de camp, les capitaines Junut et Muiron, eut son cheval tué sous lui.

Les sectionnaires avaient été refoulés dans la lue Saint- Honoré, aux environs de l'église Saint-Roch, et s'étaient précipités vers l'église. Là, le combat fut long et acharné.

Plusieurs fois le canon tonna, balayant de sa mitraille le perron de la rue, et chaque fois on entendait des cris affreux, les cris des blessés, qui se tordaient sur le sol dans des ruisseaux de sang.

Les sectionnaires lirent preuve d'un véritable courage; mais ils ne pouvaient résister aux terribles canons, dont la mitraille les fauchait par grappes. Ils durent abandonner la partie.

Dans le jardin des Tuileries, nombre de députés se promenaient autour d'un parc d'artillerie que le chef d'escadron Murât avait formé des pièces amenées des Sablons sur l'ordre du général.

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Les députés n'attendaient leur saliil que des canons de Bonaparte. C'était leur liberté, leur vie même qui se jouait à ce moment.

On entendait toujours la grande voix du canon, et les députés devenaient plus inquiets à mesure que la lui te se prolongeait. Tout à coup, un grand cri éclata :

« Bonaparte est vainqueur! »

C'était pour beaucoup la lin duii riaicliuniar.

Le lendemain, la section Lepelletier essaya de reprendre la lutte: mais les colonnes conventionnelles, débouchant par les boulevards, la rue Richelieu et le Palais-Royal, n'eurent aucune peine à rétablir Tordre.

Le 18 vendémiaire, la Convention remerciait la vaillante armée ipii lui avait donné la victoire, et le représentant Fréron prononçait le> paroles suivantes :

« N'oubliez pas que le général d'artillerie Bonaparte, nommé dans la nuit du 12 vendémiaire pour remplacer le général Menou, et qui n'a eu que la matinée du 13 pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les heureux efTets, avait été retiré de son arme pour être versé dans l'infanterie. Fondateurs de la République, tarderez-vous plus longtemi)s à réparer les torts qu'en votre nom l'on tait essuyer à un grand nombi-e de ses défenseurs? »

Barras a[)[iuya Fréron et fit. à la tribune, l'éloge de Bonaparte, demandant qu'un le conlirmàt dans le [lOste de commandant en second de l'armée de l'intérieur.

Cette proposition fut adoptée le 19 vendémiaire.

Le général Bonaparte eut à réprimer plusieurs soulèvements partiels amenés par une véritable disette.

Un jour, il passait avec son état-major devant une foule qui stationnait à la porte d'un boulanger.

Une femme du peuple, une mégère obèse, se détacha du groupe et se mit à invectiver les officiers.

« Tas d'épaulettiers ! hurlait-elle, pourvu qu'ils mangent et s'engraissent, ils se moquent bien que le peuple n'ait pas de pain! »

Bonaparte était alors d'une maigreur extrême.

« Eh! la mère! cria-t-il à la grosse femme, regardez-mui bien, et dites-moi quel est le plus gras de nous deux! »

Les rieurs fuient du côté du général.

Les affaires de Vendémiaire avaient remis Bonaparte en selle, avaient

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