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MONTENOTTE

Ils se réjouissaieftt d'avoir pu opérer leurs mouvements à la faveur du brouillard, ne se doutant pas que, dans ce brouillard, une armée tout entière les guettait, que des bataillons, des bri(>ades n'attendaient qu'un signal pour se nier sur eux.

Ce fut La Harpe qui, le premier, eut à répondre au signal. Quelques coups de fusil crépitèrent; puis, soudain, quatre mille cinq cents Français, quatre mille cinq cents baïonnettes, dévalèrent sur San-Giustina et Ca di Ferro. Il y eut des cris affreux, un grand cliquetis d"armes, des coups de feu, un piétinement formidable; les Autrichiens reculèrent, semant de cadavres les pentes du Monte-Pra et du San-(iiorgio, et ne s'arrêtèrent que devant Montenotte.

Argenteau rallia ses troupes pour les pousser de nouveau en avant. Soudain le soleil, timide encore, peixe la brume qui se déchire, et le général ennemi aperçoit avec stupeur les lignes françaises, il voit l'infanterie de Masséna qui descend de Menao et s'avance vers sa droite pour le cerner, alors que sa gauche est menacée par un mouvement de flanc de Rampon.

Pendant un moment, Argenteau reste immobile, comme cloué au sol.

Mais une clameur emplit le vallon de ^lontenofte, et les troupes de M,n-<éna. <.Tn< tirer un coup de feu, se précipitent sur l'ennemi.

Bonaparte

D'après une lithographie de RalVet.)

102 L'ÉPOPÉE IMPEUIALE

« En avant, les enfants! crie le cher de la l\e légère, Rondeau, qu'on a surnonimé le Brave.

— Eu avant! » répète Masséna, qui a pris la tête d'une colonne.

En même temps le général Ménard commence un mouvement tournant, afin de menacer les derrières de l'ennemi.

A ce moment des cris éclatent, auxquels répondent de violentes décharges; les pentes du bric Menao disparaissent sous les uniformes français, tandis que, sur la crête, les Autrichiens tirent sans relâche pour essayer d'arrêter . la marée humaine qui pousse vers le sommet ses vagues furieuses et va les submerger.

Mais on n'arrête pas les soldats de INIasséna.

Bientôt on voit luire nos baïonnettes sur le bric Menao. on entend des cris d'épouvante, de douleur et de rage; les morts et les blessés jonchent le sol, les Autrichiens tombent, sous nos baïonnettes, comme des épis murs sous la faux des moissonneurs.

Masséna fait, sur le Menao, une terrible moisson d'hommes.

Devant les baïonnettes françaises, qui flamboient sous le ciel devenu bleu, l'ennemi recule en désordre et gagne le bric Castlas.

Masséna ne lâche pas sa proie; le bric Castlas est emjiorté également, aux cris de : « Vive la France ! »

La colonne Ménard sort alors du vallon de la Ferriera et enlève au pas de course le village de Montenotte.

L'ennemi est en pleine déi^oute, ses bataillons tourbillonnent sous nos balles comme des feuilles sèches sous un vent dorage : Argenteau ne doit son salut qu'à une fuite précipitée; le bataillon de l'archiduc Antoine est enveloppé à Naso di Gatto et met bas les armes après avoiiperdu son drapeau, enlevé par le sergent Boiron, de la 75^'. Partout les vallons fleuris, les sentes parfumées, abritent la terreur et la mort.

Argenteau essaye de tenir dans Montenotte inférieur, mais les baïonnettes de Masséna l'en délogent aussitôt.

De son côté, La Harpe a refoulé la troupe de Nesslinger et la pousse vers Masséna; mais l'attaque de celui-ci a été si rapide, si impétueuse, qu'il a déjà quitté Menao lorsque Nesslinger y arrive.

Affolé, Argenteau ordonne alors la retraite pour sauver les débris de son armée et se retire sur Dego et sur Pareto. harcelé par Murât et par La Harpe, qui font de nombreux prisonniers.

Nous avions la victoire, mais la victoire eût été plus complète si Augereau avait pu entrer dans l'action au moment propice; les Français, en effet, eussent battu Provera, dont les troupes se trouvaient très

MONTLiNOTTE

dispersées, et les colonnes (rAigenteau n'auraient pu opérer leui retraite.

De son oljservatoire, Bonaparte a pu suivre les phases de la bataille; il a vu les charges magnifiques de ÎNIasséna, les efforts ardents de La Harpe.

Il demeurait impassible, sa lorgnette à l'œil; mais son cœur devait batti^e un peu plus vite, car sa destinée se jouait, pour ainsi dire, dans cette première rencontre.

Soudain il poussa un soupir, — ceux qui l'entendirent crurent sentir que c'était un soupir de soulagement, — puis il dit :

« Messieurs, nous avons la victoire, descendons; j'ai hâte de féliciter Masséna et La Harpe. »

Aussitôt la descente commença; tous étaient joyeux. Salicetti amusait ses compagnons en leur racontant des anecdotes. Seul Bonaparte ne disait rien : déjà il préparait ses instructions pour le lendemain.

Pour lui, il n'était point de repos; sa tâche n'était qu'ébauchée, et son rêve le poussait en avant.

Salicetti lit remarquer que la joie creusait, et tous s'arrêtèrent à Altare, chez un sieur Lodi, pour prendre un peu de nourriture.

Bonaparte but une tasse de lait et se lit servir un œut sur le plat. Le lait lui rappela ses promenades champêtres de Valence et les fermes tranquilles autour desquelles chantaient les cigales.

D'Altare, il envoya des félicitations à La Harpe et lui enjoignit de menacer l'ennemi à Sassello, Masséna devant l'appuyer et envoyer des forces sur Carcare.

Lui-même se rendit dans cette place.

Les pertes subies par les Autrichiens dans cette journée étaient d'environ six cents morts et quinze cents prisonniers.

Les pertes de notre armée ne dépassaient pas quatre cents hommes, ce qui s'explique par la vigueur et la rapidité de l'attaque.

La bataille du 12 avril 17UG ne lut certes pas une grande bataille, cependant Napoléon a pu dire avec raison que sa noblesse datait de Montenotte. Les résultats de cette journée étaient, en effet, des plus appréciables : les adversaires de Bonaparte se trouvaient désunis, et notre armée, qui couronnait les cimes de l'Apennin, allait pouvoir descendre dans les magnifiques plaines du Piémont.

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