I5RIENNE
en la circonstance par le jeune Corse frappa beaucoup ses camarades, qui, dès lors, le laissèrent tiaiiquillo.
Le 25 août 1783. une extraordinaire animation régna dès l'aurore à l'école de Brienne.
Les élèves se hâtaient de mettre les chambres en ordre et, très gais, accomplissaient en chantant leurs travaux de ménage. Les Pères, eux. couraient partout, alîolés. suant et soufflant, et gourmandaient. avec de grands gestes, les malheureux qui se trouvaient par hasard sur leur trajectoire.
C'était jour de distribution des prix, et quelle distribution!
L'école allait avoir l'honneur insigne de recevoir Mif le duc d'Orléans et Mme (Je Montesson. qui étaient depuis plusieurs semaines les hôtes du château de Brieinie et avaient consenti à couronner de leurs augustes mains les lauréats du modeste collège.
Lorsqu'ils arrivèrent, le branle-bas qui venait de secouer le vieil établissement avait pris fin. tout était pnH. Pas un brin d'Iierbe. pas une feuille morte ne déshonorait la grande cour.
Ils furent reçus dans l'allée des tilleuls par tous les Pères réunis, la cloche de la chapelle sonnant à toute volée, et gagnèrent aussitôt la salle oii devait avoir lieu la distribution.
Bonaparte et Bourrienne se partagèrent le prix de mathéniati(pies. et ce fut l'aimable et gracieuse M™»- de Montesson qui posa sur le front de Napoléon les lauriers de cette première victoire.
(( Puisse cette couronne vous porter bonheur, mon jeune ami 1 » dit la grande dame.
Napoléon était fataliste : il n'ouljlia pas ces paroles.
Lorsqu'il fut élevé au consulat, il fit prier Mme de Montesson de se rendre aux Tuileries, se montra fort aimable et lui dit :
« Je vous en prie, madame, demandez-moi tout ce qui pourrait vous être agréable.
— Mais, général, reprit Mmi> de Montesson stupéfaite, je n'ai aucun titre à vos faveurs.
— Madame, fit Bonaparte, vous ne vous souvenez pas d'une certaine distribution de prix à l'école de Brienne... J'ai reçu de vous ma première couronne... Moi. je n'ai pas oublié. »
Quelques jours après la mémorable distribution où une jolie main l'avait couronné, Napoléon fut invité à la table du principal de l'école.
Entouré de ses maîtres, un peu gêné, le jeune lauréat demeurait muet.
Pour essayer de lariacher à son mutisme, lini des professeurs mit la conversation sur la Corse, vanta les beautés naturellrs de ce pays et loua la ténacité et le courage de ses habitants.
Le jeune homme écoutait avec attention, mais n'ouvrait pas la bouche.
Le professeur, étant venu à parler de la résistance des patriotes, sexprima un peu durement sur le compte de Paoli.
Alors Napoléon dit d"une Vdix ferme :
« Paoli était im grand homme; il aimait son pays, et jamais je ne pardonnerai à mon père, qui a été son adjudant, d'avoir concouru à la réunion de la Corse à la Fi'ance. Il aurait dû suivre sa fortune et succomber avec lui. ))
L'année 1783 devait être heureuse pour Napoléon.
Le 15 septembre, le collège reçut la visite du chevalier de Kéralio. maréchal de camp et sous -inspecteur général des écoles, qui devait se rendre compte de la façon dont les Minimes s'acquittaient de leur tâche, (Constater les résultats obtenus et examiner les élèves en vue de l'envoi à Paris, l'année suivante, de ceux (pii lui paraîtraient dignes de cette faveur.
Napoléon brilla d'un vif éclat en mathématiques, mais se montra médiocre dans les alitres matières.
Néanmoins M. de Kéralio dérida de proposer son passage; et comme les Pères eux-mêmes le priaient de n'en rien faire, afin de permettre au jeune homme de se fortifier dans certaines branches, notamment en latin, il répondit :
« Je sais ce que je fais. J'aperçois ici une étincelle qu'on ne saurait trop cultiver. »
De la notice rédigée par l'inspecteur, il n'est pas sans intérêt de.xtraire ce qui suit :
« M. de Bonaparte {Napoléon), né le 15 août 1769. taille de quatre pieds, dix pouces, dix lignes, de bonne constitution, excellente santé, caractère soumis. Il s'est toujours distingué par son application aux mathématiques; il sait passablement l'histoire et la géographit' . il est faible dans les arts d'agrément. Ce sera un excellent marin. »
Le 1er septembre 1784, Napoléon reçut l'avis de son passage à l'école militaire de Paris, et, le 17 octobre, il quitta, non sans tristesse, la vieille
école de Brienne. où il était entré enfant, où son esprit s'était ouvert à la science, et dont il devait conserver toujours le souvenir.
De rétablissement où Napoléon entra, le cœur serré, en 1770. il ne reste plus grand'chose aujourd'hui. La Révolution, qui dispersa les Minimes, sonna le glas de la vieille école.
Les bâtiments, — moins la chapelle qui fut rasée. — servirent d'abord à l'installation d'ateliers nationaux: ensuite on les vendit à des particuliers, qui les modifièrent profondément.
En 1840, des Carmélites achetèrent ce qu'il en restait, y établirent une communauté et y vécurent pendant vingt ans.
C'est leur communauté (jui fit construire la chapelle actuelle.
PLAN DE L'EMPLACEMENT DES BATIMENTS. COURS ET JARDINS DE L'ÉCOLE ROYALE MILITAIRE DE BRIENNE
Limite des bâtiments actuels.
A Église de l'École militaire, desservie par les .Minimes, construite le 9 avril ITHO. démolie
le •26 mars 1794.
B Cour des tilleuls et grille d'honneur, surmontée de la statue de Bonaparte jeune homme.
G Église construite paV les Carmélites, le 22 septembre 18-iO, aujourd'hui réfectoire des
chasseurs.
Dans la cour B, une plaque est apposée sur laquelle sont inscrits les noms des généraux qui ont été levés à l'École militaire.
Bonaparte 1779-84.
Bourrienne.
Pichegru.
Dans cette cour, banc provenant de la cheminée de la cuisine de l'Ecole, et portant le clou où Bonaarte suspendait, pour les rôtir, les oiseaux pris au piège.
Davoust.
Gudin.
La Bretèche
Nansouty.
Sorbier.
Rruncteau.
d'Hautpoul.
Marescol.
Vallée.
22 L'ÉPOPEK IMPERIALE
A la conimunautt' succéda un pensionnat de jeunes gens, que diiùgea pendant de longues années un maître de grand mérite. M. Viimt.
Entin. en 1895, la ville de Brienne acquit le pensionnat et lolVrit à l'État, qui en fit une caserne.
Cette caserne, — la caserne Ijonapai-te. — est affectée aux dépôts de trois de nos bataillons de chasseurs de la frontière de TEst.
L'ancien bâtiment des maîtres et la célèbre allée des tilleuls, qui semble un trait d'union de verdure placé entre le bâtiment et la porte d'entrée, restent seuls pour représenter le vieux collège et pour porter sa gloire.
Sous les tilleuls, un banc étrange, formé d'une longue poutre soutenue par des cales grossièrement taillées, attire l'attention du visiteur. Ce banc, ou plutôt cette poutre, a son histoire.
Un écriteau placé sur la muraille par les soins du service du génie la rappelle en ces termes : « Ce banc est formé d'une poutre provenant de la cuisine de l'école de Brienne, et portant le clou où Bonaparte, élève à ladite école, suspendait, pour les rôtir, les oiseaux qu'il avait pris au piège dans le jardin de l'établissement. »
La poutre est ;iutlientique. Quant au clou, des habitants de Brienne affirment l'avoir vu changer plusieurs fois, et il est à présumer qu'un certain nombre de collectionneurs aussi naïfs que peu scrujiuleux se targuent de posséder le v vrai clou de Napoléon ».
Les liâtiments qui constituent actuellement la caserne Bonaparte ne donnent aucune idée de ce qu'était l'école des Minimes. Cet établissement, très vaste, avait son entrée principale et sa façade dans la Grande Rue et prolongeait ses l)âtiments et ses cours dans la rue de l'École-Royale, presque perpendiculaire à la première. A l'intersection de ces deux rues, le mur des Minimes formait un pan coupé.
La chapelle, en foi'me de croix latine, se dressait à droite de l'allée des tilleuls. A gauche de cette allée, une cour allongée, — dans laquelle les Carmélites ont élevé la chapelle qui sert à présent de réfectoire aux chasseurs. — permettait de gagner d'immenses jardins admirablement entretenus.
C'est au fond d'archives poudreuses, dans de vieux baux, dans des actes d'achat et de vente qu'on doit aujourd'hui, chercher la trace de cette école préparatoire, qui a donné à l'armée onze officiers généraux, à la France un empereur.