‹ L'épopée impérialeChapitre 3 sur 56 · BRIENNE · texte numérisé non relu

BRIENNE

Le 23 avril 1779, Napoléon arrivait à Brienne, où Fattendait son père.

Il était fatigué par le voyage, ahuri par le brusque changement, et avait le cœur bien gros.

Il se sentait, en efîet, très loin de son pays natal, de cette terre de Corse si sauvage et si belle à laquelle rattachaient tant de liens, et qu'il avait plus d'une fois pleurée dans son petit Ht (rAutiin.

Brienne, pour lui, c'était une prison nouvelle.

De la ville, il vit une rue interminable et monotone qui décrivait une courbe de grand rayon au pied d'un coteau verdoyant, dans une plaine ourlée par des crêtes lointaines, un château superbe qui dressait sur le coteau sa masse imposante, et un vieux bâtiment rébarbatif à deux ailes et à un étage, ayant l'air d'une ferme, qui était l'école militaire.

Il ne se doutait guère, alors, le petit Corse à l'allure embarrassée, à l'âme mélancolique, que trente- cinq ans plus tard, devant l'orgueilleux château devenu le siège de son quartier général, il aurait à combattre plus de cent mille ennemis acharnés à sa perte, et que la petite ville grise où il allait, pour ainsi dire, commencer son histoire, verrait une bataille qui marquerait parmi les étapes dernières de sa gloire.

L'école de Brienne, aujourd'hui caserne Bonaparte, a connu des fortunes très diverses et subi bien des transformations au cours de sa longue existence.

Au temps de sa prime jeunesse, elle était hôpital et fut donnée en cette qualité, vers 1627, aux religieux de l'ordre des Minimes par le comte d'Albert de Brantes.

14 L'EPOPEE IMPEniALE

En 1744, les malados se faisant rares, les religieux eurent l'idée d'y ouYiir une école pour renseignement du latin.

L'idée était heureuse.

L'école prospéra, acquit une juste réputation et finit par trouver un protecteur puissant en la personne du cardinal de Loménie de Brienne.

Dès lors, les Minimes sentirent croître leur légitime ambition et rêvèrent d'obtenir pour leur établissement l'estampille officielle.

En 1776, le cardinal combla leurs veux : grâce à sa haute protection, le modeste collège devint une école militaire royale destinée à préparer les élèves à l'école de Paris.

Pendant le séjour de Napoléon à Brienne, le personnel de l'école était assez restreint.

La transformation tant désirée avait occasionné des charges nouvelles sans apporter beaucoup d'or dans la caisse des Minimes, ce qui faisait dire à leur principal, le Père Dupuis : « Nous avons beau prier, nous ne parvenons pas à chasser le diable de notre bourse. » L'excellent Père Dupuis devait mourir à la Malmaison, où il occupa le poste de bibliothécaire particulier de l'empereur.

Un sous-principal, le PèreBerton, secondait le Père Dupuis.

L'enseignement des mathématiques était confié au Père Patrault, qui, après la Révolution, devint secrétaire du général Bonaparte.

Le répétiteur du Père Patrault, un jeune homme à l'intelligence très vive qui avait été instruit par charité dans la maison , se nommait Pichegru. Ce modeste répétiteur devait, lui aussi, faire quelque bruit dans le monde.

L'enseignement religieux relevait d'un aumônier, le Père Charles, homme doux et bon. qui eut l'honneur d'apprendre le catéchisme au jeune Bonaparte et de lui faire faire sa première communion.

L'écolier n'oublia jamais ce maître bienveillant, et jilus tard, à Dôle, où il s'était retiré, le Père Charles reçut plusieurs fois la visite de Napoléon.

L'école possédait aussi un maître d'escrime, Daboval, qui devint sousofficier de gendarmerie, et un maître d'écriture dont Napoléon fît le désespoir, mais qui, plus tard, fut récompensé de ses inutiles efforts par une pension de douze cents francs. Avant d'accorder la pension, son mauvais élève d'autrefois, devenu empereur des Français, lui décocha une boutade.

« Le bel élève, ma foi. que vous avez fait là! sécria-t-il. .le ne vous en fais pas mon compliment! »

Enfin, l'école avait pour concierges le sieur Haute et sa femme, qui finirent leurs jours en la même qualité à la Malmaison.

Le 25 avril, Napoléon franchit la porte grillée, à deux battants, qui s'encastrait dans la muraille grise de l'école. Il se trouva dans une petite allée bordée de tilleuls, parallèle à la chapelle de l'établissement et perpendiculaire au bâtiment des maîtres.

En pénétrant dans l'allée sombre, sous les arbres au vert un peu maladif de la grande cour froide et triste, l'enfant frissonna, son cœur se serra, et sa pensée, malgré lui, s'envola vers un coin pittoresque des Melelli où de beaux arbres au vert vigoureux se découpaient sur l'azur profond du ciel de Corse.

Il revint à la réalité en pénétrant dans une grande pièce assez sombre où se tenaient plusieurs Minimes, dont l'un aussitôt s'avança vers lui.

L'enfant s'était arrêté, ne paraissant pas avoir aperçu les religieux. Son regard venait de tomber sur un portrail d'homme au bas duquel on lisait : Duc de Choiseul.

La petite âme de Napoléon avait souvent vibré au récit des exploits de Paoli et des patriotes; il avait souffeit de leur défaite, souffert de n'être pas né dans une Corse libre. Le portrait de ce duc de Choiseul, qu'on accusait, dans l'île, d'avoir été l'instigateur du traité de cession et, partant, d'avoir substitué aux fusils génois les terribles canons français, ravivait les souffrances et les regrets de l'enfant. Peut-être aussi pensaitil qu'on ne l'eût jamais arraché à son pays ensoleillé pour l'enfermer en cette école sombre et triste, si de Choiseul n'avait pas existé.

Ses sourcils se froncèrent et, devant les religieux stupéfaits, il proféra une injure à l'adresse de l'ancien ministre.

On l'admonesta doucement, puis on le présenta aux maîtres, et enfin on le conduisit auprès de ceux qui devaient être ses cîimarades. Ceux-ci l'entourèrent et lui demandèr-ent son nom.

« Je me nomme Napolt'on, » fit-il, l'air farouche.

Mais ce nom, son accent italien le lui taisait prononcer : Napoïlioné.

11 y eut des rires qui amenèrent une rougeur sur la face du nouveau.

La mode était aux sobriquets.

Le fâcheux accent de Napoléon, sa façon de prononcer un nom qui. par lui-même, semblait déjà bizarre, lui valurent celui de l'uillf au nez.

Le caractère sombre de Napoléon ne poiiv.iit lui .ittirer heaucoup d'amis dans un milieu jeune, où les plaisanteries et les jeux bruyants étaient en bonneur. Et de lui-même, du reste, l'enfant s'écartait de ses camarades.

Français de la veille, né dans un pays à demi sauvage où notre domination était acceptée sans enthousiasme, parlant à peine notre langue, il se trouvait mal à l'aise parmi des compagnons qui n'avaient ni son tempérament ni ses goûts, — qui n'étaient pas de sa race. Son âme rude et fière ne comprenait pas encore l'âme française.

On le plaisantait d'autant plus volontiers, qu'il supportait mal la plaisanterie ; on riait d'autant plus fort autour de lui, qu'il ne savait pas rire.

Ses maîtres en avaient pitié, et souvent, le trouvant penché sur un livre pendant les récréations, ils lui disaient :

« Voyons, Bonaparte, allez jouer avec vos camarades!

— Je ne sais pas jouer, répondait- il; cela ne m'amuse pas. »

Cet enfant chétif au visage morne faisait penser, à une fleur des tropiques qu'on eût essayé d'acclimater chez nous, qu'on eût exposée à la caresse âpre d'une bi.se d'automne.

Napoléon souffrait; il souffrait d'une nostalgie tenace, il souffrait de l'isolement auquel il se condamnait lui-même autant par orgueil que par timidité.

Pour essayer d'oublier sa souffrance, pour essayer d'oublier la lumière et l'azur de son pays, il se mit à travailler avec ardeur, accordant toutes ses préférences à l'étude des mathématiques, vers laquelle le portait un esprit façonné par Laetitia Ramolino.

Tout de suite il gagna l'estime et l'amitié du Père Patrault et devint son élève préféré.

« Ce petit ira loin, » faisait souvent le bon Père.

Il ne pensait certes pas si bien dire.

Le supérieur, lui, ne croyait ni à la fortune ni à l'avenir de Napoléon; car, si l'enfant éblouissait le Père Patrault, il ne satisfaisait nullement ses autres professeurs.

« Certes, il est utile de savoir calculer, disait le Père supérieur; mais il est indispensable de savoir écrire. »

Napoléon ne mordait pas beaucoup au français : il l'écrivait mal et le parlait avec difficulté.

Les mathématiques, qui lui valurent ses premiers succès, lui valurent aussi son premier ami.

Le Père Patrault avait un autre favori, le jeune de Bourrienne.

L'amour des mathématiques rapprocha de Bourrienne et Napoléon, et, grâce à de Bourrienne, Napoléon sortit un peu de son isolement farouche, se mêla un peu aux autres élèves.

Dès lors il participa souvent aux jeux de ses compagnons, surtout lorsque ces jeux pouvaient lui rappeler les batailles rangées d'Ajaccio.

Alors il s'animait, donnait des conseils, organisait la résistance, dirigeait l'attaque.

L'hiver, lorsque la neige étendait sa nappe dans la cour de l'école, offrant aux combattants d'inoffensifs projectiles, ces parties étaient pleines d'attrait. Des luttes homériques s'engageaient sous les tilleuls, au grand dommage des vitres de l'établissement, et le jeune Bonaparte, se révélant tacticien, conduisait généralement ses troupes à la victoire.

Ce régime lui fut salutaire, non seulement au point de vue physique, mais encore au point de vue moral : sa santé s'améliora, il devint un peu moins sauvage, et Ton put croire que son orgueil s'atténuait. Enfin, au contact des autres élèves, il apprit à se servir avec plus de facilité de la langue française.

18 LÉPnPEE IMPÉHIALE

Un jour, il eut à soulîrii- cruellement dans sou amour- propre. Pour une peccadille, un coup de poing donné à un camarade pendant une étude, le maître de quartier le condamna à endosser l'habit de bure et à diner à genoux devant la porte du réfectoire.

Napoléon ne protesta pas; mais cette punition le révolutionna tellement, qu'il fut pris de vomissements pendant le repas, puis dune violente attaque de nerfs.

Les élèves poussèrent de grands cris. Le supérieur et le Père Patrault accoururent, tancèrent vertement le maître de quartier et firent porter dans son lit le jeune Bonaparte. Une potion calmante, assaisonnée d'un chapitre de Plutarque. auteur favori de Napoléon, eurent facilement raison de rindisposition.

Napoléon, dont l'esprit s'ouvrait, qui commençait à devenir un jeune homme, adorait la lecture et dévorait tous les ouvrages de l'établissement. Souvent il fut puni, mais toujours légèrement, pour avoir négligé, au profit de quelque récit guerrier, une leçon de grannnaire ou d'histoire.

Les élèves le supportaient, mais peu l'aimaient: aussi n'hésitaient-ils pas à le brimer un peu.

La plupart avaient allecté de ne pas comprendre le mot « assesseur », qui était le titre de son père, et ils lui demandaient si assesseur ne voulait pas dire huissier ou appariteur.

Rien ne pouvait être plus sensible au jeune homme. Il ne manquait jamais de se fâcher tout rouge et d'infliger à ses camarades une leçon de français, qu'il émaillait, dans sa colère, à la grande joie de la galerie, de mots et d'expressions empruntés au patois corse. Il arriva que les choses se gâtèrent.

Un écolier nommé Pougin des Ilets ayant dit à Napoléon, au cours d'une dispute, que Charles Bonaparte, son père, était un misérable sergent, le jeune homme envoya à l'insulteur un cartel qui. malheureusement, tomba entre les mains du préfet des classes. Le préfet, homme sage, calma l'ardeur des futurs officiers en mettant à la chambre de discipline le bouillant Napoléon et en infligeant des arrêts à Pougin des Ilets.

Napoléon, outré du procédé, en appela au comte de Marlienf par une lettre très digne, qui émut assez son destinataire pour qu'il vînt en personne ouvrir au défenseur de Charles Bonaparte les portes de la prison.

Cette aventure eut. en somme, un résultat heureux : l'énergie déployée

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