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L'EMPIRE

Napoléon, fils du peuple malgré les quartiers de noblesse péniblement découverts lors de son admission à Brienne, voulut donner le plus d'éclat possible à la cérémonie du sacre, qui devait, pour ainsi dire, consacrer son extraordinaire fortune, à laquelle lui-même, piar instants, ne pouvait croire.

Souvent, en effet, il passait la main sur son front et se demandait s'il n'avait pas rêvé.

De se voir si haut, il se sentait parfois pris de vertige.

Peut-être, en donnant à son sacre ime pompe que n'avaient pas connue les plus grands rois, voulait- il se prouver à lui-même qu'il ne rêvait pas.

Napoléon avait été agréable au Saint-Siège en confiant à Portails le ministère des Cultes, créé le 10 juillet. De plus, il avait rétabli les missions étrangères et protégé les séminaires.

Le Pape consentit à se déplacer pour apporter sa bénédiction au soldat heureux dont la nation venait de faire un souverain.

Le sacre eut lieu à Notre-Dame, le 2 décembre 1804, avec une splendeur dont les récits de l'époque ne donnent qu'une faible idée.

-2.J-2 L'EPOPEE IxMl'EHIALE

Un incident fut tiùs remarqué : lorsque le Pape s'avança pour prendre la couronne, Napoléon s'en saisit et se couronna lui-même.

An milieu de sa cour et malgré le tracas des cérémonies, l'Empereur ne perdait pas de vue l'Angleterre, dont l'attitude devenait de plus en plus agressive.

Il écrivit une seconde fois au roi George III en janvier 1805, pour lui demander de mettre tin à une guerre sans utilité et sans but.

Oq lui répondit par une insolence.

« Alors, fit-il, nous irons jusqu'au bout! »

Avant d'engager la lutte, il changea la constitution de la Hollande, réunit Gênes à la France, érigea la République cisalpine en royaume dltalie et se rendit ta Milan, où il posa sur sa tête, le 26 mai, la célèbre couronne de fer, qui n avait pas été portée depuis Ghai'les-Quint.

Ayant confié au prince Eugène la vice-royauté d'Italie, il revint à

Entrevue de Napoléon et (lu pape Pie VII, dans la forêt de Fontainebleau, 26 novembre 1804. (Tableau de Demarne et Dunoui, reproduit d'après une gravure de la chalcographie du musée du Louvre.)

LE CAMl' DK BOULOGNE

Paris afin de pousser les préparatifs contre l'Anoileterre, dont il s'occupait activement depuis longtemps déjà.

Avant son couronnement, en juillet 1804, l'Empereur visita le camp de Boulogne et s'établit au château de Pont-de-Brique. situé à une lieue de la ville, sur la route de Paris.

Sacre de rempereur Napoléon et couronnement de l'impératrice Joséphine dans la basilique de Notre-Dame de Paris, 2 décembre 1S04. i D'après le tableau de David, i

Dès le mois de juin 1803, il avait ordonné la formation de six camps : quatre dans le voisinage de la Manche, un en Hollande et un sur les côtes de l'Océan. Les cinq premiers avaient été placés sous les ordres des généraux Marmont, Davout, Soult, Ney et Augereau. Le sixième, créé en décembre seulement, avait été confié à Junot.

DixJ mille grenadiers étaient cantonnés à Ari^as et aux environs; les troupes de Soult campaient sur les hauteurs de Boulogne, de chaque côté de la ville, et une division de cavalerie légère, sous les ordres du général d'ilautpoul, occupait des cantonnements dans le voisinage.

Le 19 juillet, la ville de Boulogne était en fête. Une foule énorme, dans laquelle on remarquait de nombreux militaires, avait envahi les rues.

234 L'EPOPEE IMPEHIALE

On attendait l'Empereur, qui venait inspecter son armée.

A l'entrée de la basse ville, du côté de Paris, le conseil municipal avait fait élever trois arches représentant le pont de Lodi ; douze arcades avaient été placées dans toute l'étendue de la rue de Bi-équerecque, et chacune d'elles portait une inscription rappelant les victoires d'Italie et d'Egypte.

Plus loin s'élevait un portique majestueux, représentant l'entrée d'un temple dédié à l'Immortalité.

La rue de l'Écu était garnie d'arceaux de verdui-e. A l'entrée du port, on avait construit un obélisque surmonté d'une couronne impériale.

Toutes les maisons de la ville disparaissaient sous des tentures et des draperies.

Soudain une rumeur immense s'éleva vers le ciel, et presque aussitôt tous les canons des batteries de la côte commencèrent à tonner. Napoléon venait d'apparaitre sur la plage, accompagné du maréchal Berthier, du prince Eugène, du ministre de la Marine, du maréchal Soult, de l'amiral Bruix et de nombreux officiers. Le bruit des fanfares se mêlait au fracas des canons et à l'immense rumeur qui montait de la foule en délire.

L'Empereur écouta des discours, y répondit aimablement, puis il commença l'inspection des forts de VHeurt, du Musoir, de YËxpédition et de la Crèche. Ensuite il s'embarcpia et inspecta les canonnières, dans la rade. L'escadre anglaise, qui croisait au large, ouvrit alors un feu si violent, que l'on dut supplier Napoléon de regagner la côte.

Il passa la nuit au Pont-de-Brique et revint à Boulogne le lendemain. Ce jour-là, il reçut dans sa baraque du camp de droite, à la tour cl'Odre, les autorités civiles et militaires.

Dans la nuit, un coup de vent violent jeta plusieurs bâtiments de la flottille à la côte. L'Empereur accourut au premier avis du danger, et, pendant sept heures, il se tint sur des rochers, donnant des ordres aux sauveteurs, les électrisant par sa présence.

Pendant quinze jours, Napoléon resta au camp, inspectant les troupes, faisant exécuter des manœuvres, visitant les magasins, les arsenaux, les forts et les batteries, s'entretenant familièrement avec les marins et les soldats.

Le soir, au château du Pont-de-Brique, il s'occupait des affaires de l'État.

Le 29, après une visite à Vimereux, il apporta des modifications à la composition de la garde impériale, y introduisit la gendarmerie d'élite

et organisa des bataillons de vélites, composés de jeunes gens de familles aisées qui désiraient faire l'apprentissage du métier militaire.

Le lei' août, il inspecta le port, la flottille et le camp d'Ambleteuse. Plusieurs fois, notamment le lei" et le 2 août, les Anglais bombardèrent le Havre.

Le 3 août. Napoléon écrivit à l'impératrice, qui prenait les eaux à Aix-la-Chapelle, pour lui annoncer qu'il allait se rendre à Dunkerque et la rejoindrait bientôt.

Le 5, plusieurs vaisseaux anglais ayant attaqui' des bâtiments de la flottille qui avaient pris la mer, l'Empereur se jeta dans un canot avec l'amiral Bruix et dirigea le comi)at, qui fut très vif.

Le même jour, à 9 heures du soir, l'Empereur partit pour Calais, après avoir annoncé que la distribution des décorations de la Légion d'honneur aurait lieu le IG et serait l'occasion d'une grande fête militaire.

Napoléon, lidùle à sa promesse, revint à Punt-de-Brique le 15, dans la soirée. Au moment où il arrivait devant le château, tous les canons de la côte annoncèrent par une salve la cérémonie du lendemain.

Le 16, lorsque le soleil mira son premier sourire dans la mer calme, les canons rugirent de nouveau, donnant un signal de joie, eux qui si

Niipoléuu donau des aigles à Tarmée, 5 décembre 18Ui. (Tableau de David, reproduit d'après une gravure de la chalcographie du musée du Louvre.)

souvent ddiinaioiit un signal de mort; puis des centaines de tambours et de clairons battirent et sonnèrent la générale, des acclamations formidables éclatèrent, et cent mille hommes se dirigèrent vers un amphithéâtre demi-circulaire situé à une demi-lieue de Boulogne, entre le moulin Hubert et le village de Ferlincthun.

Sur ime estrade se dressait le trône de l'Empereur, orné de l'armure des anciens électeurs de Hanovre et surmonté de drapeaux pris à Montenotte, à Arcole, à Lodi, à Rivoli, à Gastiglione, à Alexandrie, aux Pyramides, à Aboukir, à Marengo.

Les cent mille hommes se rangèrent, dans l'immense cirque, en colonnes serrées par brigades, la cavalerie formant un demi-cercle derrière les brigades. Les musiques et les tambours encadraient l'estrade impériale. En tète de chaque brigade, tous les drapeaux, réunis et entourés par les légionnaires, claquaient joyeusement sous la bi'ise.

Sur les falaises, formant comme une véritable mer humaine, se pressaient tous les habitants de la région.

A midi, tous les canons tonnèrent, toutes les musiques jouèrent, et de longues acclamations, poussées par plusieurs centaines de mille poitrines, allèrent éveiller les échos de la vieille Angleterre, dont la C(')te se devinait, derrière la brume soyeuse du bleu matin, au delà de la mer cahne.

L'Empereur venait d'arriver, et, assis sur son tn'me. ayant ses frères à ses côtés et devant lui, sur les gradins de son estrade, les ministres et les maréchaux, il contempla longuement la magnifique armée auréolée d'acier clair qu'enveloppait la chaude caresse du soleil.

Une véritable émotion gonflait la poitrine de Napoléon, ses yeux brillaient d'un feu sombre.

Il esquissa un geste : un coup de canon éclata sur la tour d'Odre, et l'on vit monter vers l'azur une petite fumée blanche qui tlotta longtemps avant de s'évanouir, pareille à une colombe lasse.

Le grand chancelier de la Légion d'honneur, Lacépède, s'avan(;a sur le devant de l'estrade, prononça un discours; puis il y eut un roulement de tambours.

Alors tous les légionnaires, militaires et civils, s'avancèrent vers le trône.

L'Empereur se leva, et d'une voix ferme, le bras droit étendu, prononça la formule du serment : « Vous jurez de défendre, au péril de votre vie, l'honneur du nom français, votre patrie, votre empereur! »

listribution des croix de la Légion d'honneur au camp de Boulog (D'après Victor Adam.)

Tous les drapeaux s'inclinèrent et tous les légionnaires crièrent : « Nous le jurons! »

Une cérémonie semblable avait eu lieu aux Invalides, le 15 juillet précédent.

Comme il lavait fait aux Invalides, l'Empereur distribua lui-uième les décorations, qui étaient placées devant lui sur des boucliers. Les grands officiers et les commandeurs lui étaient présentés par le marc'-chal Berthier, ministre de la Guerre; les autres légionnaires, par le grand chancelier.

Aussitôt après la distribution, les troupes défilèrent devant l'Empereur, tous les tambours battant, tous les clairons sonnant, toutes les musiques jouant, tous les canons tonnant, tous les spectateurs criant sans cesse : « Vive l'Empereur ! »

A ce moment, quarante-cinq bateaux de la flottille du Havre entrèrent dans le port de Boulogne et furent salués par les acclamations de l'armée et de la population.

Le soir, il y eut fête dans les camps. L'Empereui'. les ministres et les généraux admirent les légionnaires à leurs tables. Cinq taliles de quatre cents couverts chacune furent dressées sur le frcnit des camps et autour des quais.

-238 L'ÉPOPÉE IMPÉHIALE

Un feu d'artifice devait être tiré; mais le vent s'était élevé vers le soir, et le feu dartifice dut être remis au lendemain.

Par la suite, l'Empereur se rendit souvent à Boulogne. Il partait généralement le soir, mangeait à Chantilly et à Abljevillo et arrivait de bonne heure à Pont-de-Brique.

Il s'y rendit le 3 août 1805 pour passer une revue sérieuse, la dernière, et préparer le départ de la flottille. Il travailla longtemps avec les généraux et avec le contre-amiral Lacrosse, qui avait reçu le commandement en chef de la flottille.

Le 4, l'Empereur piit le commandement en chef de l'armée et nomma Berthier major-général.

Le départ approchait, les dernières dispositions furent prises : Napoléon autorisa les membres de la Légion d'honneur qui allaient s'embarquer à déléguer leur traitement à leurs femmes ou à leurs enfants; il passa des revues, se fit présenter en détail les bâtiments.

Napoléon avait donné l'ordre à l'amiral Villeneuve de venir rapidement dans la Manche, afin d'occuper la flotte anglaise pendant que la flottille traverserait le détroit.

Tout était prêt, on n'attendait plus que Villeneuve.

L'Empereur était si impatient, qu'il avait organisé des relais pour les courriers, afin de recevoir plus vits des nouvelles de l'amiral. Hélas! Villeneuve ne vint pas.

Le 13 août, Napoléon apprit que Villeneuve. Ijattu par les Anglais, s'était réfugié à Cadix.

Il entra dans une colère épouvantable et eut une véritable crise de désespoir.

« Savez- vous, dit-il à Daru, où est ce misérable de Villeneuve? Il est à Cadix. Comprenez-vous, à Cadix! Il a été battu! C'en est fiiit. il sera bloqué. Quelle marine! quel amiral! que de sacrifices inutiles! »

La défection de Villeneuve rendait impossible, en effet, la descente en Angleterre.

Napoléon devait regretter jusqu'à sa mort de n'avoir pu réaliser le projet grandiose qu'il avait si longtemps caressé et dont il avait, avec tant de soin, préparé la réalisation.

L'Empereur n'était pas homme à se laisser abattre. Deux heures après avoir reçu la fatale nouvelle, il dressait, à Pont-de-Brique même, le plan de la merveilleuse campagne de 1805.

11 avait sous la main une armée superbe, animée du meilleur esprit, admirablement préparée et entraînée par les exercices du camp de Boulogne. On l'appelait la Grande Armée, pour la distinguer des autres, moins importantes, qui opéraient isolément. Le succès allait consacrer devant l'histoire cette appellation : la Grande Armée allait accomplir de grandes choses.

L'Empereur avait formé le projet de conduire cette nrmée dans le bassin du Danube et de foncer, avec elle, sur Vienne.

Le 29 au matin, elle quitta ses camps et dut marcher jour et nuit; car il fallait agir avec la plus grande rapidité, afin d'empêcher l'ennemi de s'avancer jusqu'au Rhin.

Les Autrichiens arrivaient sur l'iller. Les Russes, commandés par Kutusof, se dirigeaient, par le Danube, vers la haute Autriche. L'Autriche avait envoyé cent mille hommes en Italie, avec l'archiduc Charles.

Napoléon estima que cinquante mille Français aux ordres de Masséna suffiraient pour tenir tête aux cent mille Autrichiens de l'armée d'Italie.

Il se chargea du reste.

Le général Mack, précédant la grande armée russe et les réserves autrichiennes, s'avançait, à travers la Bavière et la Souabe, vers la Forêt- Noire.

Dirigée, électrisée par son Empereur, la Grande Armée marcha vers la Franconie, afin de tomber sur les derrières de Mack, qui s'attendait à trouver les Français devant lui.

A la pensée qu'il allait avoir à se mesurer avec Napoléon. Mack se sentait troublé, et ce trouble lui enlevait certainement une partie de ses moyens.

Il ne comiirit pas les mouvements de Tarmée franraise. manœuvra sans adresse et commit de lourdes fautes.

L'Empereur, au contraire, opérait avec une sûreté merveilleuse, combinant tous ses mouvements pour arriver à isoler l'armée de Mack de l'armée russe.

Bernadotte, Davout et Marmont filèrent sur Ingolstadt et Neubourg pour menacer la droite des Autricbiens et la tourner.

Soult, Lannes et Murât se dirigèrent sur Doiiauweitli. marchant ainsi contre le centre.

Ney resta seul en présence de l'ennemi, son corps d'armée formant comme un rideau qui masquait les mouvements des autres corps.

Il s'arrêta sur la rive gauche du Danube, en face d'Ulm, pendant que ses collègues traversaient le fleuve et occupaient Munich et Augsbourg.

Par d'habiles et rapides manœuvres, Bernadotte. Davout et ^larmont amputèrent l'armée de Mack de sa droite, qui s'enfuit vers Munich.

Lannes et Murât rencontrèrent, le 8 octobre, à Wertingen, un corps ennemi chargé de relier la droite au centre. S'il n'avait pas rencontré les Français, ce corps serait arrivé trop tard. Il les rencontra et n'arriva pas. Mack apprit, le lendemain, que ses troupes de liaison avaient été écrasées.

Son trouble augmenta, et il manœuvra plus mal, faisant face à "Vienne, le dos au Rhin, sa gauche à Ulm, sa droite à Memmingen..

Désormais Napoléon le tenait.

L'Empereur pourtant faillit voir son plan bouleversé, et c'est à la présence d'esprit et à l'énergie de Dupont qu'il dut de pouvoir l'exécuter.

Ce général ne disposait que de six mille hommes; il n'hésita pas à engager la lutte contre vingt-cinq mille Autrichiens et remporta une victoire complète à Haslach, faisant quatre mille prisonniers.

Ce succès en appelait d'autres.

Les Autrichiens occupaient, sur la rive gauche, les hauteurs d'Elchingen et du Michelsberg.

Ney reçut l'ordre d'enlever les hauteurs d'Elchingen.

Nos soldats se montrèrent héroïques. Sous la mitraille vomie par quarante canons, sous les balles sortant de quinze mille fusils, ils escaladèrent les pentes, laissant derrière eux des monceaux de morts et de blessés.

Napoléon les suivit, marchant sur les morts, encourageant les blessés, dont la plupart se soulevaient pour crier: « Vive l'Empereur! »

A la tombée de la nuit, lorsqu'il n'eut plus aucune crainte, Napoléon revint sur la rive droite, entra dans le petit village d'Oberfalheim et demanda l'hospitalité au curé de l'endroit. Le curé était pauvre; le général Thiard confectionna un lit de fortune pour son chef, et un aide de camp, transformé en cuisinier, fit sauter une omelette dans la poêle.

Le lendemain 15 octobre, à 3 heures du matin, l'Empereur était debout et dictait ses ordres pour l'attaque du Michelsberg, dont furent chargés Ney et Lannes.

Ces hauteurs furent enlevées comme l'avaient été celles d'Elchingen.

Mack se trouvait enfermé dans Ulm, que Napoléon gardait du côté de la rive droite, tandis que Ney l'investissait par la rive gauche.

Le général ennemi espérait être secouru, lorsqu'il apprit que les troupes sur lesquelles il comptait venaient de capituler à Trochtelfingen.

Il se rendit le 20 octobre, nous livrant plus de trente mille hommes, quarante drapeaux et soixante canons.

La joie de Napoléon eût été complète s'il n'avait éprouvé des craintes sérieuses au sujet de la flotte que Villeneuve avait enfermée à Cadix.

Hélas! ces craintes se réalisèrent. Bloqué par Nelson, ViUeneuve dut accepter le combat lors d'une tentative de sortie, le 21 octobre. Ce combat fut acharné de part et d'autre. Nelson tomba, mortellement frappé, sur son vaisseau-amiral Vicfory ; le contre-amiral Magon, lieutenant de Villeneuve, fut tué sur VAlgésiras.

Ce combat, connu sous le nom de combat de Trafulgar, se termina par la défaite, par l'anéantissement de la flotte française.

242 L'ÉPOPÉE IMPEUIALE

Villeneuve, d'abord prisonnier en Angleterre, obtint de rentrer en France pour essayer de s'y justifier. Mais, pris d'un accès de découragement, il se tua dans une auberge, à Reiuios, le 22 avril 180G.

La Prusse menaçait de se joindre aux ennemis de la France. Poussé par la reine Louise. Frédéric-Guillaume niubilisait et Brunswick projetait de coui)er la retraite aux Français.

Le tsar Alexandre, appelé à Berlin, y faisait une entrée solennelle le 5 octobre et signait à Potsdam un traité d'alliance avec Frédéric-Guillaume.

Napoléon répondit à ces manœuvres en marchant sur Vienne.

L'ennemi fut battu par Murât et Lannes à Lambach, à Steyer et à Amstetten. Mortier, enveloppé à Diernstein par l'armée de Kutusof, fut sauvé par Dupont, qui se signala une seconde fois, et Tavant-garde française, sous le commandement de Lannes et de Muraf, entra dans la capitale de l'Autriche.

A Vienne, Napoléon se trouvait entre deux armées: à droite, celle du Tyrol et de l'Italie, sous l'archiduc Charles; à gauche, la grande armée austro-russe avec les deux empereurs, qui occupait la Moravie.

Il marcha sui- celle-ci et arriva à Bninn le 20 novembre, avec soixante-huit mille hommes.

Près de cent mille ennemis occupaient les hauteurs d'Austerlitz; la Prusse n'attendait qu'un succès des alliés pour leur envoyer soixante mille hommes.

L'ennemi voulait tourner l'aile droite des Français, leur couper la route de Vienne et les jeter en Bohême.

Napoléon devina le plan et garda très peu sa droite, alin d'attirer les forces alliées de ce côté. Mais il établit fortement sa gauche sur la route d'Olmûtz et fit occuper le mamelon de Santon par un régiment dont tous les hommes jurèrent de mourir sur la position.

En face du plateau de Pratzen, il groupa troi^ divisions et établit en arrière une réserve de vingt-cinq mille hommes.

Les Russes étaient massés sur ce plateau, et dans la plaine se développait le corps de Bagration, soutenu par une formidable cavalerie.

La journée du l^^^'' décembre se passa en reconnaissances. L'ennemi se montrait de tous côtés: sa droite était appuyée à Posorsitz, son centre au village de Blaziowitz. et sa gauche couvrait les hauteurs de Pratzen.

AUSTERLIT7,

A 9 heures du soir, Napoléon visite tous les bivouacs de son armée, après avoir fait lire une vibrante proclamation dans laquelle il disait: « Je me tiendrai loin du feu si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis; mais si la victoire était un moment incertaine, vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers coups. »

Napoléon reçoit les clefs de la ville de Vienne, 13 novembre 1805. (Tableau de Girodet, reproduit d'après une ijravure de la chalcographie du musée du Louvre.)

Dans tous les bivouacs, il est accueilli par des acclamations enthousiastes.

Un vieux grenadier, Jean Archer, du 46e de ligne, s'approche et dit :

« Sire, tu n'auras pas besoin de t'exposer; je te promets, au nom des grenadiers de l'armée, que tu n'auras à combattre que des yeux et que nous t'amènerons demain les drapeaux et l'artillerie de l'armée russe pour célébrer Fanniversaiie de ton couronnement. »

L'Empereur serre les deux mains d'Archer, quand tout à coup on entend une rumeur formidajjle; puis des lueurs brillent partout, et l'on voit s'avancer des milliers d"hommes qui portent au bout- de longues perclies des bottes de paille enflammées et rugissent: « Vive l'Empereur! »

Napoléon, profondément ému, contempla létrange et fantastique défilé (lu sfuil de son bivouac, qui consistait en une cabane sans toit coiislruite par les grenadiers.

« Voilà, dit-il à ceux qui l'entouraient, la plus belle soirée de ma vie; mais j'éprouve du regret à penser que je perdrai demain plusieurs de ces braves gens. »

C'était encore le vieux grenadier Archer qui avait eu l'idée de l'illumination.

Ce brave soldat devait ètie tué à l'ennenii. le 22 juillet 1807.

Le jour se lève, un jour froid et gris qui n'annonce pas le beau temps. Pourtant, dans les fonds, un léger brouillard, qui se mêle çà et là aux fumées des bivouacs, semble de bon augure.

« Je crois que nous verrons briller le soleil, dit Napoléon; le brouillard des marais le précède presque toujours, en ces pays. »

L'Empereur se tient sur le petit monticule que coiffe sa baraque, entouré de tous les maréchaux; il paraît très calme et de bonne humeur.

Dans le brouillard, derrière la fumée, des troupes évoluent. On devine partout un énorme grouillement d'hommes et de chevaux.

Déjà des coups de fusil éclatent du côté du village de Telnitz, c'està-dire vers la droite française. Bient(')t. du même côté, on entend le rugissement des ciinons.

Napoléon sourit et se frotte les mains.

Sa ruse a pleinement réussi: les hauteurs de Pratzen sont dégarnies, l'armée ennemie se dirige vers Telnitz et l'étang de Kobelnitz. avec le dessein de se porter sur Turas et de tourner la droite française.

Le prince Bagration. la garde impériale et la cavalerie du prince de Lichtenstein manœuvrent de façon à poursuivre la gauche française, qu'on espère voir reculer pour soutenir la droite.

« Je les tiens! » murmure l'Empereur.

Puis, se tournant vers Soult, il demande :

« Combien vous faut-il de temps pour arriver sur les hauteurs de Pratzen avec vos divisions?

— ^loins de vingt minutes.

— En ce cas, attendons encore un quart d'heiue. »

Dans les fonds, l'ombre diminuait, le brouillard devenait plus léger.

Soutiain le soleil se montra derrière une colline, illuminant tout le champ de bataille, mettant comme un sourire sur ces plaines où la mort allait coucher des milliers de braves.

Une immense clameur salua Fasti-e d"or. et la bataille s'engagea, furieuse.

L'Empereur monte alors à cheval, et, passant sur le IVont de liandière. s'écrie :

<( Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui confonde l'orgueil de nos ennemis ! »

Aussitr»t les chapeaux apparaissent à la pointe des baïonnettes, et tous les soldats crient : « Vive l'Empereur! »

Cinq minutes plus tard, deux cent mille hommes sont aux prises et deux cents pièces de canon tonnent en même temps.

Le général Kutusof d'abord, l'empereui' de Russie et le général Kolowrat ensuite, aperçoivent nos colonnes qui escaladent les hauteurs de Pratzen.

Kutusof lance quelques bataillons dans le village de Pratzen, met en mouvement une colonne et fait prendre position à sa cavalerie.

Saint-Hilnire et Soult marchent sur les hauteurs sans essayer d'emporter le village. A cent cinquante pas de la crête, le IQe léger ouvre un feu d'enfer, puis fonce sur l'ennemi à la baïonnette et le culbute. Le général Varé, à la tète des 43e et 55« de ligne, tourne le village, couronne les hauteurs et fond sur deux régiments i-usses. qui s'enfuient aussitôt en désordre.

Pratzen est à nous, mais nous allons avoir à Je défendre.

En effet, les généraux ennemis ont deviné en partie la tactique française et comprennent à présent l'importance capitale de la position de Pratzen.

Tous leurs efforts, de ce côté, tendent à nous chasser de cette position.

Le IQc léger, les 14e, 36e et 43e de ligne occupent le plateau, et les hommes jurent de le défendre jusqu'à la mort.

Vers ces braves montent des masses ennemies formées par la colonne du général Kamensky, à laquelle se sont joints deux régiments russes de grenadiers et de mousquetaires et les brigades autrichiennes Jurezech et Rottermund.

Une puissante artillerie suit les assaillants.

« Voici le moment de vaincre ou de mourir! » s'écrie le colonel Mazas, du 14e.

A la droite de la ligne, deux otTiciers ennemis se portent soudain en avant, criant:

« Ne tii'ez pas, nous sommes des Bavarois! »

2'»ei L'EI'OI'EE IMI'KKIALE

Les fusils qui allaient partir se redressent, et la colonne d'assaut en profite pour faire un bond en avant.

« Feu! rugit alois un officier du 30; ces gens-là ne sont pas plus Bavarois que vous! »

Furieux d'avoir été trompés, nos hommes pointent leurs baïoiuiettes. et deux bataillons du 36e. un du 14e et un du 10e se ruent sur l'ennemi.

Dans la verdure des pentes, une lutte affreuse s'engage, les morts tapissent bientôt le sol, des blessés se traînent en hurlant, des moribonds râlent.

Le colonel Mazas tombe, frappé à mort, en criant: c Courage, mes enfants! vive la France! » Le colonel Lamothe-Houdard, du 36e. re(,^oit une blessure sérieuse. Le général Thiébault, qui commande la brigade, a son cheval tué sous lui et perd son aide de camp. le capitaine Richebourg.

La ligne française s'engage tout entière. La brigade Levasseur (18e et 75e de ligne, tirailleurs corses) arrive à la rescousse; le général Morand charge comme un sous-lieutenant, culbute les troupes qui se trouvent devant lui et les précipite dans les ravins d'Augezd et de Nusle.

La queue de la colonne ennemie, qui attaquait Sokolnitz, a voulu suivre la brigade Levasseur. Des bordées de mitraille, parties de la hauteur, lui enlèvent des rangs entiers et l'arrêtent.

« Ce sont les pièces du commandant Fontenay. » dit -on dans nos rangs.

Le 55e. jiyant à sa tête l'intrépide général Varé. achève à la baïonnette de déloger l'ennerni. lui prend son artillerie et le précipite dans les bas- fonds.

Cette fois, les hauteurs de Pratzen nous appartenaient.

Le prince de Lichtenstein accourut avec sa cavalerie pour protéger la retraite. Il ne trouva que les débris de la quatrième colonne.

Soult ne laissa sur les hauteurs que les troupes jugées suffisantes pour garder la position et porta les autres sur les derrières des deuxième et troisième colonnes russes, dont les têtes étaient alors engagées dans les défilés de Sdkolnitz et de Telnitz.

La réserve ennemie, commandée par le grand-duc Constantin, se trouve aux prises avec Bernadotte.

Le grand-duc avait fait occuper le village de l'.laziowitz; mais Bernadotte vient de le reprendre et a fait mettre en batterie la compagnie légère du 6e régiment, commandée par le capitaine Charrue.

ALSTERLITZ 247

Les troupes de réserve fondent sous la mitraille, on voit tomber des files entières, les fusils crépitent, les blessés hurlent, le sang rougit l'herbe.

Le grand-duc lance alors sa cavalerie contre nos régiments; mais les superbes cavaliers de la garde russe rencontrent une ligne de baïonnettes et. ne pouvant l'entamer, passent dans les intervalles des régiments.

Soudain ils se trouvent en face de la cavalerie de la garde impériale française, que l'Empereur vient de faire avancer, et que dirige le maréchal Bessières.

Rapp et Morland. qui commandent les chasseurs, les grenadiers à cheval et les mamelucks. lèvent leurs sabres sans prononcer une parole.

Nos cavaliers ont compris: un galop furieux les précipite sur les cavaliers russes, une mêlée formidable s'engage, des chevaux s'abattent avec fracas, d'autres emportent leurs cavaliers mutilés, semant partout la terreur; les Russes sont rejetés sur les troupes des généraux Drouet et Rivaud, qu'ils traversent sous un feu d'enfer.

Le général Rapp fait prisonnier le prince Repnin et le conduit devant Napoléon, pendant que les divisions françaises continuent leur mouvement en avant sur le plateau de Blaziowitz. suivies par la cavalerie de la garde.

Les Russes se défendent avec acharnement en reculant.

La dernière décharge d'une de leurs pièces tua, dans nos rangs, le colonel Morland et blessa le colonel Gérard, premier aide de camp de Bernadotte.

Dans une charge, un peu plus tard, le chef d'escadrons Chaloppin. autre aide de camp du maréchal, tomba mortellement blessé.

La garde impériale russe, décimée, se retira sur Austerlitz.

Sur la gauche. Lannes entraîne les divisions Caffarelli et Suchet, qui marchent des deux côtés de la chaussée de Brûnn à Olmi^itz.

Soudain nos soldats entendent une rumeur, le bruit d'une troupe nombreuse; puis, en avant de la poste de Posorzitz, ils se trouvent en face de la colonne de Bagration.

Lannes sait qu'en cas d'échec il sera couvert et protégé par la forte position du Santon, où commande un brave, le général Claparède.

Aidé par Murât, il manœuvre en combattant de façon à pousser vers le Santon la droite des Russes. Elle y arrive très affaiblie et doit reculer en désordre devant notre artillerie.

2i8 LEPOl'EE IMPERIALE

Un moment Bagration put se maintenir dans Posorzitz; mais il vit accourir des cavaliers affolés, et il apprit que la cavalerie de la garde française venait de culbuter celle de la garde russe. Craignant d'être tourné, il se mit en retraite sur Austerlitz, découvrant la route de Wischau, qu'encombrait une partie des équipages de son armée.

Laimes et Murât se jetèrent sur ces convois et firent un riche butin.

Dans cette action, qui fut très vive, le général Vaihubert eut la cuisse emportée par un boulet.

Après avoir enlevé Telnitz et Sokolnitz. les trois premières colonnes des alliés, que commandait le général Buxhowden, continuèrent leur marche en avant, opposant leurs trente mille hommes aux modestes effectifs de la division Priant et d'ime brigade de la division Legrand.

Buxhowden ignorait ce qui se passait sur sa droite et ne se doutait nullement des progrès de l'armée française.

Le général Priant se met à la tète de sa première brigade avec le général Hendelet. qui en est le chef.

« Attention! mes enfants, dit-il aux soldats du 108e, aux voltigeurs du 15e léger et aux dragons du 1er régiment, qui forment cette brigade, attention! l'Empereur nous regarde, montrons-lui que nous savons nous .battre. »

Puis il fait un signe, et les tambours battent la charge.

« Vive l'Empereur! Vive le général! o rugissent les hommes.

Aussitôt un torrent d'acier roule vers le village, les ba'ionnettes des fantassins et des voltigeurs semblent entraîner du soleil vers les masses ennemies. Bientôt elles ne brillent plus, parce qu'elles sont rouges de sang. Le village, encombré de morts et de blessés, est à nous.

Soudam un déluge de balles s'abat sur la colonne Heudelet. l'obligeant à se jeter dans un petit bois.

Un régiment de la colonne Francesclii a pris nos soldats pour des Russes, et nombre île Ijraves du 108e sont frappés par des balles françaises.

Cette déplorable méprise a permis à l'ennemi de rentrer dans le village. Priant fait avancer sa dernière brigade et dit à son chef, le général Lochet. en lui montrant le village:

« Mon cher Lochet, voilà de la besogne! »

Le 48e et le 111e culbutèrent tout à la baïonnette, prirent deux pièces de canon, deux drapeaux et plusieurs caissons.

A un moment donné, une grande charge eut lieu; les Russes, refou-

illc d'Aiisleilitz, i décembre 1800. — Le général Rapp annonce la victoire à Napoléoi du baron Gérard, reproduit d'après une gravure de la chalcographie du Louvre.

lé.s, massacrés, se reformèrent sous la protection d'une de leurs colonnes de secours.

« La charge! encore la charge! » rugirent alors les généraux.

Et. tous les tambours battant , tous les clairons sonnant, le torrent de baïonnettes roula de nouveau à travers des masses humaines; ce fut un massacre, rien ne pouvait arrêter nos soldats.

Les deux colonnes russes ne tardèrent pas à se débander, et elles se retirèrent vers un étang que couvrait une glace assez épaisse.

La division Saint-Hilaire arrivait à ce moment, envoyée par Napoléon. Elle parvint, sans combat, jusqu'au château de Sokolnitz; mais là, les Russes se défendirent énergiquement et subirent de grandes pertes. Toutes les pièces du vaste bâtiment étaient pleines de morts et de mourants, le sang coulait dans les escaliers.

De notre côté, nous avions des morts et des blessés; parmi les blessés se trouvait le général Thiébault, atteint grièvement d un coup de feu qui lui avait fracassé le bras droit.

Les défenseurs du château durent enlîn céder et allèrent se joindre aux troupes qui se pressaient déjà devant l'étang.

Nos canons les obligèrent à s'engager sur la glace, et quelques bataillons traversèrent l'étang.

Soudain il y eut un craquement sinistre qui couvrit la grande voix de nos canons; puis la glace se rompit, et rou vit disparaître des bataillons entiers.

250 i.'EPOi'EE i.\ipi:hiale

Un cri (riioireur partit de nos lignes, répondant à la clameur terrible des malheureux qui senfonçaient dans l'eau glacée ; la surface du lac se souleva sous un remous formidable, puis elle retiouva son calme, un calme qui paraissait elïrayant.

Le général Przybyschervski et six mille hùmmes furent faits prisonniers.

Les corps qui piun-nt échapper se replièrent sur la première-colonne, que le général Buxhowden dirigeait sur Augezd.

Soult, maître des hauteurs de Pratzen. portait alors ses troupes vers Sokolnitz et la chapelle de Saint -Antoine, chapelle située sur les hauteurs d' Augezd.

Napoléon, précédé par les bataillons de grenadiers de sa réserve et rartillerie légère de la garde, marchait lui-même vers cette chapelle.

La colonne ennemie commenrait à traverser le village d' Augezd. lorsque Vandamme, qui arrivait sur la hauteur, aperçut ce défilé et lança sur la malheureuse colonne toute sa division.

Une fusillade terrible éclata devant le village; une charge furieuse des Français coupa la colonne en deux, et quatre mille hommes durent se rendre. Buxhowden put s'échapper et gagner Austerlitz avec deux bataillons.

Un parc de cinquante pièces qu'escortaient quatre bataillons s'engagea, là encore, sur l'eau glacée du lac, entre Augezd et Satschau.

La glace se rompit sous le poids formidable, et tout fut englouti. « Pauvres et braves gens ! fit Napoléon ému, ils méritaient mieux que cette mort. »

A ce moment on lui amena le général de Langeron. un émigré qui servait dans les rangs des alliés et venait d'être fait prisonnier.

L'Empereur interrogea le prisonnier avec douceur: puis, lui présentant une tasse d'argent où l'on venait de verser du vin :

« Buvez, monsieur de Langeron. dit-il: c'est du vin de liourgogue. cela vous fera du bien. »

Le général était Bourguignon.

La victoire de Napoléon était complète et superbe.

Sous le feu de nos canons, les corps des alliés erraient en désordre dans la plaine, essayant de s'échapper. Quelques chefs au caractère bien trempé, notamment le général Dochtorow. s'efforcèrent de sauver une [lartie de leurs malheureuses troupes.

Vandamme engagea la poursuite, aidé par les dragons du général

Margaron, et l'Kmpereur fit donner Tartillerie de la garde contre la cavalerie ennemie.

Un grand nombre d'iiommes se noyèrent encore dans les lacs.

Cependant le courage du général Doclitorow fut récompensé. A la faveur de la nuit, il put s'échapper avec huit mille hommes.

Les empereurs d'Autriche et de Russie se retirèrent derrière Austerlitz, dans la position de Uodicgitz.

L'armée française couronna la position qu'avaient occupée les alliés pendant la nuit précédente.

L'ennemi perdit dans cette journée huit mille hommes tués, quinze mille blessés, vingt-trois mille prisonniers, dont près de trois cents officiers et huit généraux. Nous avions pris cent quatre-vingts canons et plus de cinquante drapeaux.

L'armée française comptait quinze cents morts et quatre mille lilessés.

Il est impossil)le de ne pas rapjiorter certains traits qui n'ont pu trouver place dans le récit rapide d'une des plus grandes batailles de notre histoire.

Au cours de l'action, le général Thiébault. blessé, était transporté par quatre prisonniers russes. Six Français Ijlessés rencontrent le triste cortège, l'arrêtent et saisissent le brancard en disant :

« C'est à nous seuls qu'appartient l'honneur de porter un général français. »

Le général Valhubert, blessé mortellement, écrivit à l'Empereur, une heure avant sa mort : « J'aurais voulu faire plus pour vous : je serai mort dans une heure. Je ne regrette pas la vie, parce que j'ai participé à une victoire qui vous assure un règne heureux. Quand vous songerez aux braves qui vous étaient dévoués, pensez à ma mémoire. Il me suffit de vous dire que j'ai une famille : je n'ai pas besoin de vous la recommander. »

Le colonel Corbineau. écuyer de l'impéi^atrice, commandant le 5e régiment de chasseurs, eut cinq chevaux tués sous lui et fut blessé en enlevant un drapeau.

Le chasseur Lebas. du 1(>- léger, a le bras gauche emporté par un boulet.

-252 L'EPOPKE I.MPKRIAl.lî

« Aidc-nioi à ù\.ev mon sac, dit-il à un camarade, et cours me venger. »

Puis il prend son sac sous le bras droit et marche vers Tauihulance.

Ce liéros mourut à l'hôpital de 15riinn. des suites de sa blessure, le i:? mai-s 180(;.

Un jeune tambour âgé de quatorze ans, attaqué par deux soldats russes, les fait prisonniers et les amène à TEmpereur.

« Est-ce vraiment toi, dit Napoléon, qui as fait cette capture?

— Oui. sire.

— Mais ils sont deux fois grands comme toi.

— Quand ils sont trop grands, répond l'enfant, on les coupe en deux ! ))

Cette réponse lui valut la croix el une pension de douze cents francs pour sa mère, qui était dans la misère.

Un jeune officier d'artillerie russe, lait piisonnier, dit en pleurant à Napoléon :

« Sire, faites -moi fusiller, je viens de perdre mes pièces.

— Jeune homme, lui répond l'Empereur, j'apprécie vos regrets; mais on peut être l)attu par mon armée et avoir encore des titres à la gloire. »

De son quartier général, établi au château d'Austerlitz . Napoléon lança, le 3 déceml)re, une vibrante proclamation.

« Soldats, disait-il. je suis content de vous. Vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité : vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une ai'mée de cent mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et d'Autriche, a été, en moins de quatre heures, ou coupée ou dispersée. Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de Uussie. cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de trente mille prisonniers, sont le résultat de cette journée. »

11 signa en même temps deux décrets : le premier, accordant une pension aux veuves de tous les militaires tués à Austerlitz; le second, décidant que les enfants de ces militaires étaient adoptés par lui et seraient élevés à ses frais.

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